Le Mari confident/7

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Michel Lévy frères, libraires éditeurs (p. 52-75).


VII


En acceptant sa situation avec tout ce qu’elle avait de périlleux et de piquant, Clotilde ne croyait céder qu’à la raison et à la clémence ; mais un sentiment qu’elle ne cherchait pas à définir, lui faisait trouver un grand intérêt aux plus petits incidents qui devaient naître d’un tel secret, gardé par deux personnes entourées de tant de piéges et de séductions.

La nouvelle de l’indisposition subite de la comtesse des Bruyères s’étant aussitôt répandue dans la société de Naples, Sosthène entra chez son ami le lendemain, le visage altéré ; il sonna fortement et dit à un domestique :

— Qu’on aille à l’instant même s’informer, de ma part, des nouvelles de madame la comtesse des Bruyères.

— Que lui est-il donc arrivé ? demanda M. de Bois-Verdun avec une vive sollicitude.

— Tu l’as vue hier belle, fraîche, brillante de santé ; eh bien, à peine avions-nous quitté sa loge, qu’elle s’est trouvée mal, qu’il a fallu la ramener chez elle, et qu’elle est tombée dans un état fort inquiétant, à ce que prétend son amie, madame d’Almédarès.

— Sait-on la cause de ce mal subit ?

— Non, c’est le général Vascova que j’ai rencontré fumant son cigare dans le Jardin-Royal, qui m’a donné ces détails, et j’en ai eu bien d’autres vraiment, par le chevalier Stradelli, sur cette adorable comtesse des Bruyères.

— Eh bien ! qu’en dit-on ?

— Ce que l’on dit de toutes les jolies femmes, un peu de bien et beaucoup de mal.

— Il y a donc longtemps qu’elle est ici ?

— Déjà quelques mois, et il n’en faut pas tant pour connaître et juger une femme dont la beauté fixe tous les regards.

— On lui donne sans doute des amants ?

— Pas trop, on l’accuse plutôt de s’amuser à plaire sans qu’il lui en coûte aucun sacrifice, pour l’unique plaisir de faire des malheureux, et ils sont en grand nombre.

— Ce n’est pas là un crime, et si son mari ne s’en fâche pas…

— Son mari ! interrompit Sosthène, elle n’a pas eu le temps de l’aimer, vu qu’il a eu la politesse de mourir très-peu de jours après sa noce.

— Ah ! elle est veuve… dit Adalbert d’un ton moqueur.

— Oui, et de plus très-riche, aussi est-ce à qui fera le plus d’efforts, non pour la séduire, la compromettre, mais pour s’en faire aimer au point de lui inspirer le désir de se remarier.

— Et en donne-t-elle l’espérance à ses adorateurs ? demanda Adalbert en souriant.

— Je ne le sais pas ; mais ils paraissaient très-décidés à garder cet espoir, lorsqu’ils ont découvert une petite passion domestique, toute modeste, toute discrète, qui pourrait bien expliquer les rigueurs de la dame.

— Ah ! ah ! dit Adalbert en pâlissant et d’un ton grivois. Ces vertus de haut parage aiment souvent à déroger.

— Il n’est pas sûr qu’elle en soit à ce point d’humilité ; mais elle a ramené d’Amérique un certain gérant de ses propriétés, jeune et assez bien tourné, qui en est amoureux fou. Les uns prétendent qu’elle ne s’en aperçoit pas, les autres assurent qu’elle est fort indulgente pour ce travers, et qu’après avoir confié sa fortune à ce M. Édouard Fresneval, elle pourra bien pousser la confiance encore plus loin.

— Jusqu’à l’épouser, peut-être ? dit avec un rire amer le comte.

— Elle a trop d’esprit pour faire une pareille sottise ; c’est déjà bien assez de laisser supposer une inclination si déplacée ; mais du reste je n’en suis pas fâché, l’accueil qu’elle fait à cet amour bourgeois donne à penser qu’elle ne serait pas sans pitié pour une passion de meilleure compagnie, et cela m’encourage ; car tu sauras que l’image de cette ravissante personne m’a poursuivi toute la nuit ; je méditais déjà une foule de démarches pour la rencontrer le plus souvent possible, pour me faire présenter chez elle, lorsque j’ai appris par madame d’Almédarès, qu’elle était encore fort souffrante et ne recevrait qui que ce soit de la semaine.

— Excepté son homme d’affaires, sans doute ; ces Messieurs, qu’on affecte de regarder comme étant sans conséquence, ont toujours leurs petites entrées chez les prudes, et se vengent d’avance, dans les confidences matinales, des dédains qu’on leur réserve pour les cercles du soir.

— C’est ce que je veux savoir, reprit Sosthène, et ce que l’adroit Gervais m’aura bientôt découvert. C’est un Scapin moderne qui en remontrerait à ceux de Molière. Il sera avant deux jours lié avec tous les gens de madame des Bruyères et le meilleur ami de sa première femme de chambre, si ce n’est mieux.

— L’idée est excellente, cela nous amusera de savoir comment se gouverne une intrigue de ce genre, et ce qu’il faut penser des airs pudiques de ta belle, ajouta Adalbert avec une gaieté convulsive ; autrement tu pourrais rester longtemps dans l’ignorance de ce qu’elle fait ; car son indisposition subite va lui servir de prétexte pour s’enfermer chez elle : tu ne la rencontreras plus.

— Que cela ne t’inquiète pas, je trouverai bien moyen de parvenir jusqu’à elle, il ne sera pas dit qu’une si ravissante personne soit la proie d’un amour si bourgeois, et dussé-je y sacrifier tout ce que je possède, j’espère bien lui prouver, avant peu, que le dévouement d’un bon gentilhomme vaut bien le servage d’un commis. Tu as l’air de douter de mon succès ? Eh bien ! établissons un pari.

— Moi, parier contre la chute de cette idole, ce serait trop plaisant.

— Pourquoi pas ? tu es de sang-froid dans cette affaire, je m’en fierai à ton jugement.

— Je craindrais pour son impartialité. J’ai en grand mépris les liaisons domestiques, et ne pardonne même pas à une femme de s’en laisser soupçonner.

— Raison de plus pour justifier madame des Bruyères de ce ridicule par une liaison plus sortable. Tu verras si je m’y prends bien. Je compte sur toi pour me guider. Mais mon père doit arriver dans une heure, allons au-devant de lui.

Les deux amis montèrent à cheval pour se rendre sur la route de Rome, par laquelle devait venir l’ambassadeur. Adalbert mettait son cheval au grand trot, lorsque Sosthène lui dit :

— Pas si vite, nous allons passer sous son balcon ; elle demeure là, à dix portes de notre maison… sur la Chiaja. Ah ! mon Dieu ! la voilà, ajouta-t-il d’une voix étouffée en apercevant Clotilde lisant près d’une fenêtre.

Le bruit d’un cheval qui se cabrait et menaçait de jeter par terre son cavalier, plutôt que de s’astreindre à marcher au pas, fit lever les yeux de Clotilde ; elle éprouva un instant de frayeur en voyant Adalbert aux prises avec sa monture ; mais la force et l’adresse du cavalier n’ayant pas laissé longtemps la victoire douteuse, madame des Bruyères reprit son attitude calme, et rendit avec assez de froideur le salut respectueux que ces Messieurs lui adressèrent.

— Tu vois bien qu’elle n’est pas si malade qu’on le prétend, dit Adalbert d’un ton ironique…

— Ah ! mon ami, quelle pâleur ravissante ! cette femme-là a un mélange de vivacité dans le regard et de langueur dans toute sa personne, qui inspire un grand désir de s’expliquer l’une et l’autre, ajouta Sosthène. Va, je m’y connais, l’amour a passé par là et il y aura fait une de ces blessures…

— Qu’un autre amour seul guérit, interrompit Adalbert ; ah ! vraiment, il faut avoir de la pitié de reste pour en accorder à ces belles victimes, toujours accablées de malheurs qu’elles pouvaient éviter, et qui leur servent d’attraits pour s’attirer des consolateurs.

En cet instant une calèche élégante passa rapidement près d’Adalbert et alla s’arrêter à la porte de madame des Bruyères. Les deux amis s’arrêtèrent aussi presqu’involontairement, pour voir descendre de ce bel équipage une jeune et jolie femme, qui s’élança du marchepied et disparut aussitôt sous la voûte de la porte.

— Mais toutes les beautés de l’Europe se donnent donc rendez-vous ici ? s’écria M. de Bois-Verdun, car celle-ci me paraît aussi ravissante, pour le moins, que ta belle blonde.

— Eh bien ! j’en suis charmé, pendant que tu admireras cette belle Italienne, car si j’en juge par sa chevelure et son teint, elle est du pays, tu me laisseras adorer l’autre en paix ; il faut bien se créer des occupations à nos âges. La diplomatie n’est pas absorbante par le temps qui court, et pour n’en pas perdre l’habitude, il faut l’employer, à défaut d’intérêts politiques, à des intérêts de cœur. Je vais mettre tous nos espions en campagne, comme s’il s’agissait de la découverte d’un grand secret d’État, et avant deux jours nous saurons le passé, le présent et peut-être un peu l’avenir de ces deux jolies femmes.

Adalbert trouva le projet hardi, mais il l’encouragea vivement, car il n’était pas moins curieux que Sosthène de savoir à quoi s’en tenir sur l’emploi que Clotilde faisait de sa liberté. Le désir de la rencontrer lui fit suivre son ambassadeur dans toutes les réunions, à la cour, à la ville, aux théâtres, aux promenades ; mais il se passa deux semaines entières sans que madame des Bruyères sortît de chez elle. Les instances de ses amies ne pouvaient parvenir à lui faire quitter sa retraite, lorsque la princesse Ercolante vint lui dire, un jour, qu’elle avait d’autant plus tort de fuir la société de Naples, que l’arrivée de l’ambassadeur de France y jetait beaucoup d’agrément.

— D’abord parce que lui-même est un homme d’esprit, d’une conversation brillante, et qu’il a, dit-elle, pour attachés à son ambassade les jeunes gens les plus aimables ; il en est un surtout qui m’a frappée par son beau visage et ses manières distinguées. Vous qui trouvez les miennes trop franches, trop vives, vous êtes surprise de me voir si bien apprécier celles de vos élégants diplomates ; cependant c’est l’usage, on n’aime rien tant que ce qu’on n’a pas. Avant même que le duc de Tourbelle me l’eût présenté, vous pensez bien que j’avais demandé le nom du bel Francese, l’ambassadeur m’a répondu en riant que si le comte de Bois-Verdun avait l’honneur d’être remarqué par moi, il le devait sans doute à sa profonde admiration pour ma personne. Eh bien ! vous l’avouerais-je ? j’ai été charmée d’apprendre qu’il me trouvait agréable, et cela m’a fait l’accueillir le plus gracieusement possible lorsque le duc de Tourbelle me l’a présenté, ainsi que le marquis de Tourbelle son fils, celui-ci m’aurait paru charmant s’il n’avait été à côté du comte de Bois-Verdun ; mais vous devez le connaître, ajouta la princesse, car il s’est vanté, à moi, d’avoir eu le bonheur de vous voir l’autre soir au théâtre ?

— Il est vrai… je le connais… répondit Clotilde fort troublée.

— Vous devez savoir qu’il est aussi spirituel que beau ?

— Je n’ai pas eu le temps de juger de son mérite.

— Eh bien ! moi je n’en doute pas, avec ce regard-là on n’est jamais un sot. Au reste, je n’ai pas d’intérêt à vous le vanter, car s’il vous plaisait un peu, il vous aimerait beaucoup, et j’ai dans l’idée que cela me ferait de la peine. Voilà de ces aveux que vous autres Françaises ne faites qu’à la dernière extrémité, c’est-à-dire quand ils ne sont plus bons à rien. Moi, je préfère vous laisser voir ma faiblesse dans l’espoir que vous la ménagerez, et qu’elle vous détournera du désir fort naturel de tourner la tête à un si charmant compatriote.

— Je crois que j’aurais bien peu de chances, dit Clotilde avec un sourire amer.

— N’importe, n’essayez pas, et pour me rassurer tout à fait, venez avec moi, ce soir, chez la duchesse de Monterosso, elle donne un grand concert, et compte sur vous, car elle sait par moi que vous n’êtes plus malade. Vous me direz loyalement si je ne me fais pas d’illusion, si ce que je prends pour des soins particuliers, ne sont que de simples politesses parisiennes, si la préférence dont je me flatte est réelle ?

— C’est beaucoup exiger de ma pénétration, dit Clotilde, émue d’un sentiment dont elle ne se rendait pas compte ; mais puisque vous voulez savoir par moi à quel point M. de Bois-Verdun vous aime, je tâcherai de le deviner, ajouta-t-elle du ton dont on prend une résolution courageuse.

Au sortir de cet entretien, madame des Bruyères ordonna de lui préparer une robe élégante et la guirlande qui venait d’arriver de France, pour s’en parer le même soir. Elle s’effraya de ce mouvement de coquetterie, puis cherchant à le justifier :

— Au fait, pensa-t-elle, pourquoi ne ferais-je pas valoir le peu d’agréments que le ciel m’a donnés, lorsqu’il tire un si grand parti des siens ? Lorsqu’il s’applique à séduire, je puis bien m’amuser à plaire ; d’ailleurs je n’ai rien à perdre à ce jeu : ou mes succès lui seront indifférents, et je n’aurai pas lieu de me les reprocher, ou ils lui donneront de l’humeur, et cela me ravira.

Pendant que la comtesse cédait à son dépit, en croyant obéir à la raison et à l’amitié, Sosthène racontait à son ami tout ce qu’il savait de la princesse Ercolante.

Elle était née à Bologne, d’une famille noble et ruinée par les différentes révolutions du pouvoir en Italie. Son père s’était vu réduit à l’implorer pour le sauver de la misère, ainsi que trois autres enfants qu’il avait à élever ; et la belle Herminia, dans l’âge où l’on n’a pas la moindre idée des joies de l’amour et encore moins des ennuis du mariage, avait consenti, sans nul effort, à épouser le prince Ercolante, quoiqu’il fût laid, vieux et goutteux. Le prince était riche, il s’engageait, en épousant Herminia, à assurer le sort de son père et de ses sœurs ; elle n’en vit pas davantage, et c’est dans toute l’exaltation de la reconnaissance qu’elle le suivit à l’autel et qu’elle lui jura de bonne foi une fidélité impossible.

— Après avoir subi le martyre d’un dégoût insurmontable, ajouta Sosthène, elle est parvenue à réduire les transports conjugaux du vieux prince en amour paternel. Sa goutte ne lui permet pas de sortir ; elle le soigne toute la matinée, puis elle le confie le soir à quelques vieux amis qui font sa partie, pendant qu’elle va dans le monde. Cette manière d’être les arrange tous deux, et permet à la princesse d’accepter les hommages de ses adorateurs, ce qui rend ta position bien meilleure que la mienne. Avoir pour rival un mari plus que désagréable, c’est déjà la moitié d’une bonne fortune, et puis tu rencontres ta princesse tous les jours ; elle ne manque pas une fête, pas un spectacle ; moi j’en suis encore à ma première entrevue. On dirait que mon idole s’enferme dans son temple pour redoubler mon fanatisme.

— Ou pour n’écouter que les prières de son premier desservant.

— Non, c’est une calomnie, je le vois tous les soirs à Saint-Charles, et voilà quinze jours qu’elle n’y est venue. Tâches de savoir par ta princesse ce qui retient son amie prisonnière ?

— Moi, lui parler d’une autre que d’elle ? ah ! ce serait une faute impardonnable, et qui me ferait chasser avant d’avoir été admis. Je me garderai bien d’entraver ton bonheur ; mais, vrai, je n’y saurais contribuer. Dirige-toi par tes propres inspirations, et tiens-moi au courant de tes progrès, j’y prendrai un intérêt extrême, tu peux en être certain.

— Si elle continue à se séquestrer ainsi, je n’aurai pas beaucoup de choses à te raconter.

— Sois tranquille, elle est trop jolie pour se cacher longtemps.

Et le soir même, la prédiction d’Adalbert s’accomplit. Soit que l’absence de la comtesse des Bruyères eût attristé la haute société de Naples, soit qu’elle y reparût plus belle que jamais, son retour y produisit un grand effet.

— Enfin, elle nous est rendue, dit lord Warington à M. de Bois-Verdun, allant à lui.

— Qui cela ? demanda le comte.

— Notre adorable Française, la comtesse des Bruyères. Ah ! pour cette fois je lui crois des projets de séduction ; car nous ne l’avons jamais vue si brillante. À sa parure on juge qu’elle est armée de pied en cap.

Et le seigneur anglais, enchanté de sa comparaison chevaleresque, que son accent rendait encore plus piquante, en rit si longtemps, qu’Adalbert crut pouvoir se dispenser d’y répondre. Il chercha des yeux Clotilde, la devina au groupe d’élégants qui l’entouraient et empêchaient de la voir.

Préoccupé des hommages que Clothilde recevait, le comte passa à côté de la princesse Ercolante sans y faire attention. Sosthène lui en fit la remarque, et bientôt, empressé de réparer son impolitesse, Adalbert, après avoir salué la maîtresse de la maison, revint sur ses pas, et s’établit derrière le fauteuil de la princesse de manière à pouvoir causer avec elle, à travers le bruit du salon, dans les intervalles du concert, et malgré le silence que l’on gardait pendant que Rubini ou la Nini chantaient.

Aux premiers accords du piano, les hommes se retirèrent pour laisser les femmes au premier rang, c’est alors que madame des Bruyères parut dans tout son éclat. Adalbert lui-même en fut ébloui, et l’idée qu’il avait abandonné volontairement une si belle personne l’attrista ; mais le mal était fait, et comme les conséquences lui en paraissaient inévitables, il s’exhorta à la résignation. Seulement il éprouvait une curiosité ardente de savoir quel heureux mortel ferait battre ce cœur que lui-même avait si sottement dédaigné.

Sosthène, à force de soins, de petites ruses, était parvenu à occuper, près de madame des Bruyères, la même place qu’Adalbert avait près de la princesse Ercolante. Le voisinage de son père lui avait servi de prétexte pour arriver jusque-là.

La duchesse, après avoir présenté réciproquement l’ambassadeur de France et la comtesse, les fit assoir l’un près de l’autre. Il s’établit entre eux une conversation dans laquelle le duc s’étonna qu’une si charmante Parisienne n’eût aucune idée de Paris. Elle lui en dit en partie la cause, et comme elle laissa entendre que le souvenir de la mort de sa mère lui rendrait le séjour de Paris douloureux, le duc n’insista pas pour en savoir davantage.

Le duc de Tourbelle était un de ces anciens modèles d’hommes de cour dont la race commence à se perdre, d’une politesse imperturbable, recherché dans ses idées, simple dans ses expressions, procédant par ironie, soit pour critiquer ou pour flatter. Ne s’animant jamais sur aucun sujet, prenant l’avis de tout le monde, sans jamais donner le sien ; affectant la plus parfaite indifférence pour les intérêts qui le dominaient ; galant dans toute l’acception du vieux mot avec toutes les femmes et toutes les puissances, mettant la coquetterie d’esprit en tête des devoirs d’un diplomate, gardant sa franchise et ses pensées pour sa correspondance.

Ce qu’il avait entendu dire de la comtesse des Bruyères, de sa fortune et de l’estime qu’on lui portait généralement, lui inspirait un vif désir de la connaître, et de voir lui et son fils bien accueillis par elle ; raison de plus pour lui parler avec toute la froideur du respect ; mais Sosthène qui était très-ignorant dans cette tactique de salon, déconcertait le savant manége de l’ambassadeur par les aveux imprudents du jeune attaché. On aurait pu traduire chacune des phrases qu’il adressait à Clotilde sur les sujets les plus insignifiants, par ces mots :

— Vous êtes la plus belle, la plus aimable, et je suis décidé à vous adorer ! dût-il m’en coûter la vie.

On ne s’irrite contre les aveux de ce genre qu’autant qu’on les croit dangereux. Clotilde resta longtemps sans les comprendre. Son attention, fixée sur les agaceries de la princesse Ercolante et sur la manière gracieuse dont Adalbert y répondait, ne lui permettait pas de témoigner ni plaisir ni mécontentement de tout ce que lui disait Sosthène, et comme l’amour-propre aime à se flatter, tant de complaisance à l’écouter semblait au jeune de Tourbelle d’un bon augure, il en tressaillait d’espérance lorsque, à la fin d’un trio fort applaudi, la comtesse se leva tout à coup en le priant de lui donner le bras pour l’aider à passer dans un autre salon. Qu’on juge de sa joie ! lui demander un service après l’avoir entendu dire le prix qu’il attacherait à la moindre faveur d’elle. Disposer de lui avec ce despotisme charmant que les femmes emploient particulièrement envers ceux qu’elles préfèrent. Se montrer à son bras devant tant de gens qui lui portaient envie. C’était plus de bonheur que la raison de Sosthène n’en pouvait porter ; aussi lorsqu’il passa près de son ami, dans la galerie où celui-ci promenait de même, à son bras, la princesse Ercolante, ne put-il s’empêcher de serrer la main d’Adalbert en signe de contentement.

— Ah ! mon Dieu ! s’écria la princesse, comme la belle Clotilde est fière aujourd’hui, elle ne daigne pas me dire bonsoir ! Est-ce parce qu’elle est mise à ravir ! Mais nous n’avons pas l’idée de rivaliser sur ce point avec une Française de bon goût : heureusement qu’en lui accordant le don de plaire, nous nous en réservons un autre qui a bien son mérite.

— Comment faire pour le savoir ? demanda en souriant Adalbert.

— Il faut être sensible, bon, franc, n’en pas dire plus qu’on n’en éprouve, et ne pas se faire un jeu d’un sentiment vif et profond.

La conscience d’Adalbert fut troublée de cette réponse. Il bénit la ritournelle qui mit fin à l’entretien, que le peu de dissimulation de la princesse allait rendre décisif, la crainte de le voir se renouer après la cantate, et de se trouver engagé à son insu dans une liaison sérieuse, lorsqu’il ne cherchait qu’une aventure amusante, le fit s’éloigner de la princesse pour aller rejoindre son ambassadeur.

— C’était se rapprocher de Clotilde, et partant de Sosthène qui ne la quittait pas. En passant près de ce dernier, Adalbert lui dit à voix basse :

— Il me semble que cela marche assez bien ?

— À merveille. Elle a consenti à recevoir mon père demain, et je dois être de la visite. Comme c’est une présentation presque diplomatique, tu peux en faire partie.

— Merci, répondit vivement Adalbert, je n’ai pas grand goût pour les visites de corps, et j’en ai une plus agréable en vue.

— Je devine ; mais prends garde, les beautés italiennes ne badinent pas ; elles veulent être aimées beaucoup et toujours, sinon, elles poignardent.

— Cela vaut mieux que d’être tué à coups d’épingles, selon la coutume de nos charmantes Parisiennes.

— Tu prends mal ton moment pour en médire. Jamais je n’ai mieux reconnu leur supériorité sur toutes les femmes de l’Europe.

— Eh bien ! j’attendrai que tu les aies adorées convenablement pour t’en parler, alors, je le prédis, c’est moi qui prendrai leur défense contre toi.

Sans pouvoir entendre un mot de ce que se disaient les deux amis, Clotilde, soupçonnant être le sujet de leur entretien, s’empressa de l’interrompre, en demandant à Sosthène le nom d’une Française placée en face d’elle, et qui l’observait d’un œil assez malveillant.

— C’est la comtesse d’Ermoval, une femme bien née, veuve d’un brave gentilhomme, et qui n’en devient pas moins très-embarrassante à recevoir, par l’espèce de gens qui sont à sa suite, ou pour mieux dire à la suite desquels elle voyage. Mon père, qui la connaît depuis plusieurs années, prétend que malgré son indépendance, sa fortune et ses autres moyens de bonheur, c’est la plus malheureuse femme de la terre, par le peu de succès de tout ce qu’elle tente pour arriver à produire de l’effet. Elle s’est faite, tour à tour romanesque, sans imagination ; bel esprit, sans système ; dévote, sans religion ; et politique, sans opinion. Cela n’a étonné personne, elle s’est accrochée à tout ce qu’elle a pu attraper de gens marquants, sans parvenir jamais à s’acquérir la moindre partie de leur célébrité, on dirait que la malice du public aime à déconcerter les vices bruyants et les ridicules ambitieux.

— Il se dédommage bien de cette insouciance-là, sur les personnes qui cherchent l’ombre, vous en conviendrez, dit Clotilde.

— Et il a raison, quand un artiste fait un chef-d’œuvre, c’est pour le livrer à l’admiration générale, pourquoi Dieu serait-il moins fier, moins généreux de ce qu’il a fait de plus beau ?

— Ton père est fatigué, il désire se retirer, dit Adalbert à Sosthène en l’attirant vers lui.

— Eh bien, fais-moi le plaisir de l’accompagner. Cette musique est ravissante, et je n’en voudrais rien perdre.

— Ni moi non plus. À la manière dont tu l’écoutes, ajouta Adalbert en riant, il me semble que tu peux en faire le sacrifice sans beaucoup de regrets.

— Sans doute, et ce n’est pas toi que je veux tromper à ce sujet, mais moins j’écoute la musique, et plus j’ai d’intérêt à rester au concert. Tu comprends ?

— Oh ! parfaitement, je te jure.

— Songe que je puis te rendre, d’un instant à l’autre, le même service, et que je me mets à ta disposition pour tout ce qui secondera tes projets auprès de la princesse.

— C’est bien le moins ; mais comme je n’abuserai pas de ta complaisance, n’exige pas trop de la mienne.

— Maudit soit ton bavardage. La voilà qui se lève, reprit Sosthène avec humeur, et en courant offrir son bras à madame des Bruyères, pour l’aider à traverser la foule élégante qui remplissait le salon ; mais le duc de Tourbelle l’avait devancé ; et son fils en fut réduit à le suivre pour ne pas quitter la comtesse.

— Adalbert avait peine à cacher le plaisir que lui causait le désappointement de son ami.

— Dieu me pardonne, dit Sosthène, j’ai pour rival mon père !

— Oh ! la bonne découverte ! reprit Adalbert, respecte, je t’en supplie, ce nouveau Mithridate ; il ne se tuerait pas pour te laisser le champ libre, et tu te ferais simplement déshériter.

— Tu ris de ma situation ; mais elle n’est pas amusante pour moi ; mon père est encore fort aimable, il a tout ce qui peut flatter la vanité d’une femme ; et je ne serais pas surpris qu’on le préférât à un jeune homme tout bêtement amoureux.

— Celle qui fera un pareil choix ne sera pas à regretter.

— Cela est bien facile à dire ; mais à tort ou à raison, on pleure toujours ce que l’on aime.

En cet instant, on vint avertir l’ambassadeur et la comtesse que leurs carrosses étaient avancés. Le duc, se retournant vers son fils et M. de Bois-Verdun, leur dit :

— Vous n’êtes point obligés de me suivre, Messieurs, restez, le bal va succéder au concert ; il sera charmant, car il y a beaucoup de monde.

— Il n’y a plus personne pour moi, dit Sosthène en aidant madame des Bruyères à monter dans sa voiture.

Et, malgré les instances de l’ambassadeur, Adalbert et Sosthène rentrèrent avec lui au palais de France.