Le Mari confident/8

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Michel Lévy frères, libraires éditeurs (p. 75-80).


VIII


Plusieurs jours se passèrent en observations réciproques qui affermirent seulement Adalbert et Clotilde dans l’opinion que l’amour de la princesse Ercolante et celui de Sosthène, loin d’être découragés, devenaient de plus en plus vifs et menaçaient de tourner à la passion.

Gervais, adroit agent de police amoureuse, instruisait son maître des moindres démarches de la comtesse. Il lui apprit un soir, en le déshabillant, qu’elle allait souvent le matin, à l’heure où l’on ne fait pas de visite, dans une petite rue de Naples, assez mal famée ; que là, elle entrait dans la maison d’un charpentier, dont la cour assez vaste était remplie de bois de construction, qu’elle gagnait un petit escalier fort sale qu’on apercevait de la porte d’entrée, mais que cette porte n’étant gardée par personne, il n’avait pu demander par qui cette vieille masure était habitée ; seulement, en faisant le guet près de là, il avait aperçu M. Fresneval qui se glissait furtivement vers le petit escalier. Gervais aurait bien désiré savoir le temps que durerait la visite du beau gérant ; mais son service le rappelant près de son maître, il remit à un autre moment son fidèle espionnage.

— Que dis-tu de cet épisode ? demanda Sosthène à son ami, en lui faisant part du récit de Gervais.

— Mais cela me semble assez clair, répondit Adalbert avec impatience.

— Tu crois qu’ils ont choisi cet horrible temple pour s’adorer plus commodément, et surtout plus secrètement. Ah ! si j’en étais sûr…

— Eh bien, que ferais-tu ?

— Je tuerais ce freluquet d’homme d’affaires.

— Pour te faire aimer ! beau moyen, vraiment !

— C’est que tu ne te doutes pas de la fausseté de cette femme. À voir son regard si pur, ses manières si naturellement chastes ; le plaisir qu’elle semble prendre à se laisser adorer, on la croirait un ange. Non, tant de franchise, de grâce ne saurait s’allier à de si basses intrigues. Gervais aura mal vu, il se sera laissé tromper par de fausses apparences ; peste soit de la mission que me donne mon père, et qui m’oblige à me rendre à l’instant même à Bologne chez le cardinal L… J’aurais été moi-même chez le charpentier de la rue P…, et là, à force de questions et d’argent j’aurais su la vérité du fait.

— On la sait toujours trop tôt.

— Ah ! si cruelle qu’elle puis être, j’en souffrirai moins que de mon incertitude ; tu ne peux te représenter l’état où je suis depuis que Gervais est venu me faire son rapport.

— Tu es donc bien amoureux ?

— Ah ! mon ami, à en devenir fou, à faire la plus grande des extravagances, à braver la colère de mon père, si tu ne viens pas à mon secours.

— Et que puis-je ?…

— M’empêcher de rester ici en dépit de ma mission, me donner le courage de remplir un devoir sacré, en me promettant de te résigner au triste métier que je regrette tant de ne pouvoir faire, en l’informant toi-même de ce qui attire madame des Bruyères dans cette abominable maison ; en employant tout ce que tu as d’esprit, de bonté, d’adresse même, pour qu’à mon retour de Bologne, je sache s’il me faut la haïr ou lui consacrer ma vie.

— La commission est délicate, mais je me sens de force à la remplir. Je suis curieux par nature, et je te dispense de toute reconnaissance pour la peine que je vais prendre. Pars en toute confiance, et crois que je ne négligerai rien pour nous fixer sur l’estime qui est due à cette jolie femme.

Le zèle d’Adalbert dépassa, en cette circonstance, tout ce qu’en pouvait attendre son ami. Il s’introduisit chez le charpentier de la rue P…, sous prétexte de la commande de pièces de bois de tout un pavillon, puis il entra en conversation italienne avec l’ouvrier. L’espoir d’un grand bénéfice redoublant la cupidité du charpentier, il se plaignit des langueurs de son commerce et de la peine qu’on avait à tirer de l’argent de ses débiteurs, même de ses locataires.

— Est-ce que vous n’habitez pas seul cette jolie maison ? demanda M. de Bois-Verdun, en désignant le vilain corps de logis qui menaçait ruine.

— Eh mon Dieu ! non, reprit le charpentier ; j’ai cru faire une excellente affaire en en louant la moitié à une famille française qui paraissait honnête (Ce qui voulait dire assez riche, dans la bouche del signor Giacomo) ; mais je m’en suis bientôt repenti en voyant où ces gens-là sont tombés pendant la maladie du père. C’est un vieux capitaine de votre Bonaparte, qui s’est fait chasser de France à force de crier : Vive Napoléon ! Vive le roi de Rome ! et qui s’obstine à ne pas croire morts, ni l’un, ni l’autre. Il gagnait de quoi nourrir lui, sa femme et ses enfants dans je ne sais quelle maison de banque, lorsqu’une attaque de paralysie l’a forcé de garder le lit ; et Dieu sait ce que cette famille serait devenue sans une brave dame qui leur donne de quoi vivre et leur apporte, de temps en temps, de quoi se vêtir. Hier encore, ne pouvant venir elle-même, elle leur a envoyé de l’argent par son homme de confiance ; mais pas assez pour acquitter le loyer qui m’est dû. Sans doute que la mère et les enfants, déjà bien heureux de ce qu’on leur donnait, n’ont pas osé avouer ce qu’ils devaient ; mais moi, qui gagne aussi mon pain et qui n’en ai pas de trop, je ne peux pas attendre davantage, et je vais leur signifier…

— Accordez-moi encore quelques jours de délai, interrompit Adalbert, si cette famille mérite l’intérêt de la jeune dame qui la secoure, elle sera bientôt protégée par l’ambassadeur de France, que des Français dans la misère n’ont jamais imploré en vain.

— Ah ! bien oui ! l’ambassadeur de France payer les dettes d’un bonapartiste enragé, qui répète toute la journée que la France n’a été glorieuse et heureuse que sous Napoléon ! C’est comme si vous demandiez la protection de nos ministres pour un Napolitain fanatique de Murat.

— N’importe, voici de quoi vous faire prendre patience, dit Adalbert en mettant sa bourse dans la main de Giacomo. Donnez-moi les moyens et le temps de savoir positivement ce qui a réduit cette famille à une si complète misère, et je me rendrai caution de tout ce qu’elle vous doit.

À cette promesse, le charpentier répondit par une foule de bénédictions, et il s’étendit sur le bonheur qu’allait éprouver madame Raymond et sa jeune fille en apprenant qu’elles ne seraient pas forcées de mettre leur cher malade à l’hospice. Il parla de la beauté de la jeune personne, en laissant entendre que la mère en aurait pu tirer un grand parti si elle n’était pas si prude. Enfin, il laissa Adalbert convaincu des vertus de cette pauvre famille et de l’innocence de sa bienfaitrice.