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Le Mari passeport/IV

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Éditions Jean Froissard (p. 29-35).

ÉPISODES BÉDOUINS


Dès que nous fûmes installés dans notre petite maison, nous reçûmes des Arabes de fréquentes visites et des invitations à n’en plus finir. Ces gens, si différents de nous, me plaisaient, et je ne tardai pas à trouver une joie véritable aux visites que je fis moi-même aux tentes noires que les Bédouins portent d’étape en étape, dans leur lente transhumance à travers le désert.

La généreuse hospitalité de ces nomades, leur extrême politesse, le sentiment de l’honneur si développé chez eux, faisaient oublier rapidement les différences qui auraient pu nous séparer sur d’autres points. Lorsque j’arrivais au campement, qu’entouraient les chameaux au pâturage, je me rendais à la tente du cheik, toujours facile à reconnaître, grâce à ses dimensions. Je saluais le cheik, en portant la main à mon front, et je m’accroupissais comme tous les hommes présents, à côté du feu où étaient alignées les cafetières à long bec et les théières. Un homme broyait le café dans un mortier en rythmant son travail, selon une cadence capricieuse, et l’on buvait l’infusion bien bouillie, non sucrée et parfumée de quelques grains de cardamone dans de petites tasses dépourvues d’anses. À la nuit, venait le « kassoud », poète improvisé, dont la récitation était commentée par une mimique expressive. Puis je passais sous la tente des femmes, où grouillaient les enfants. Je m’y endormais, tout habillée, sur quelques couvertures, que protégeait un paravent de joncs réunis par des fils multicolores.

Parfois, le cheik venait s’assurer là, que j’étais bien couverte, et me bordait paternellement. Au réveil, on me versait dans un bol en bois du lait de chamelle, gage de force et de santé, selon mes hôtes. Je goûtais, dans le calme de cette vie simple, une profonde satisfaction intérieure que je ne puis exprimer, mais que jamais la vie civilisée ne m’a donnée.

De temps en temps, la distraction d’une chasse variait l’existence. Les Bédouins chassent encore souvent au faucon les lièvres et les outardes. La chasse à la gazelle, au contraire, se fait presque toujours en auto, aujourd’hui que les chefs bédouins disposent tous de voitures. J’y ai souvent participé, notamment chez Sattam, cheik des Hadidins.

Il fallait une solide voiture ! Je m’asseyais devant, entre Sattam et son chauffeur nègre, tandis que six Bédouins s’empilaient au fond de l’auto, dans le ballonnement de leurs amples vêtements drapés. Et nous abattions les kilomètres jusqu’à ce que quelqu’un s’écriât : « Gazellan, gazellan ! »

Aussitôt on presse l’accélérateur, chacun arme son fusil, c’est un moment de confusion dans l’auto qui bondit de plus belle, au mépris des mottes et des touffes d’herbes desséchées. À cent dix à l’heure on arrive au milieu du troupeau, et les bêtes légères se lancent dans une fuite éperdue, leurs fines jambes paraissent les porter à peine, elles volent, sans nous quitter jamais de leurs immenses yeux noirs pathétiques. Mais pas de pitié, on tire. Leur courte queue noire est comme une cible, au milieu de leurs fesses blanches. Plusieurs sont blessées, mais ne veulent pas quitter le troupeau. Ce n’est que complètement épuisées qu’elles tombent. On continue de poursuivre, de tirer, jusqu’à ce qu’on ne voie plus rien à l’horizon.

Un vieux mâle court encore ; une de ses pattes cassée, presque coupée par une balle, semble ne plus tenir que par un tendon, mais il court toujours, perdant son sang. Je sens mon cœur se serrer un instant. Je voudrais qu’on l’achève. Mais on lui casse une autre patte et il repart pour tomber enfin. Il lève ses grands yeux noirs, et dans l’excitation du massacre, nous accourons pour lui couper la gorge, selon le rite arabe, puis nous revenons sur nos traces pour ramasser sur la piste la quarantaine de victimes que nous y avons semées. D’autres bêtes, sans doute, ont pu fuir et, blessées à mort, sont allées dans quelque coin du désert se faire dévorer par les renards, les hyènes et les chacals.

Mais le soir vient. On a trop faim pour attendre le retour au campement, et ce n’est pas le gibier qui manque.

On dépèce quelques gazelles. Un bidon d’essence promptement flambé fera la casserole, et le crottin de chameau fera le meilleur des combustibles. Les quartiers de gazelle sont rôtis dans leur propre graisse ou simplement jetés, pour cinq minutes, dans les braises mêmes du foyer. Une fois cette cuisine finie, on les présente sur une peau de gazelle retournée et chacun se sert sans fourchette.

Ce genre d’expérience fait oublier la vie mondaine. Je trouvais des joies neuves, des émotions inconnues. Je faisais des séjours sous la tente et m’efforçais de renouveler le plus souvent possible cet ensauvagement. Les Bédouins semblaient m’aimer, m’aimaient peut-être, parce qu’ils sentaient que je comprenais leurs goûts et participais de bon cœur à leurs joies. Je baragouinais un peu l’arabe, assez pour me mettre en confiance avec eux.

Un jour que j’étais allée aux ruines de Résafa, perdues dans le désert, avec deux amies et un colonel, homme de lettres, qui commandait à Palmyre, nous parlâmes du pèlerinage de la Mecque, auquel se préparaient justement les musulmans du monde entier. L’une de ces amies, dont le mari était marin et croisait dans la mer Rouge, me raconta alors, comment un marin du bord, descendant à Djeddah pour y faire des provisions, avait été tellement saisi du silence de la ville, de la terreur qui semblait y régner, de l’aspect des habitants qui frôlaient les murs, de cette austérité qu’y maintenait la police toute-puissante d’Ibn Séoud, qu’il était revenu à bord en claquant des dents.

Ma curiosité fut éveillée et redoubla quand, de retour à Palmyre, mon cuisinier m’annonça que sa sœur était partie pour la Mecque avec une dizaine de Palmyréniens.

Ces deux impressions firent comme cristalliser les vagues tendances, imprécises jusque là, qu’avaient suscitées mes récentes expériences bédouines.

Je lui proposai sur-le-champ de partir avec lui pour rejoindre ces pèlerins, mais ce garçon ne sut même pas me dire si le groupe voyageait par terre ou par mer, et cette stupidité me fit craindre de m’adjoindre un tel guide. Mais je n’abandonnai pas pour cela mon idée. Le hasard voulut que Sattam vînt me voir dans l’après-midi avec sa suite dans laquelle se trouvait un certain Soleiman, Nedjien qui avait servi aux méharistes de Palmyre. Je l’avais souvent rencontré sous la tente des Bédouins et j’avais songé parfois à le prendre pour guide pour un voyage au Nedj, mais divers chefs me l’avaient déconseillé. On ne peut écouter tout le monde, et en raccompagnant Sattam à la porte je posai la main sur l’épaule de Soleiman et lui dis : « Reste, j’ai à te parler. »

Nous nous trouvons alors en tête à tête et je questionne :

— Désires-tu toujours retourner dans ta tribu d’Oneiza ?

Il répond paisiblement :

— Depuis dix ans, j’ai chaque jour le désir de revoir ma tribu, mais l’argent me manque pour aller si loin.

Je continue, voyant une issue favorable à cette conversation :

— Écoute, je voudrais traverser toute l’Arabie et aller voir ton pays, veux-tu m’accompagner ? Tu m’amèneras dans ta famille, quels parents as-tu encore là-bas ?

— Mon père et ma mère sont à Oneiza avec deux de mes sœurs et un petit frère. J’ai une autre sœur mariée avec un pêcheur de perles aux îles Bahrein, dans le golfe Persique.

— Eh bien, nous irons pêcher la perle.

— Jamais le roi Ibn Séoud ne te laissera entrer dans le Nedj.

— Tu diras que je suis de ta famille ; voilée, habillée en femme arabe, je passerai tout à fait pour une Bédouine.

— Oui, mais si on découvre la vérité, on te coupera le cou et on me le coupera à moi-même.

— Eh bien, je t’épouserai. Rien ne pourra plus t’être reproché, tout sera correct et légal.

Cette proposition directe et neuve surprend et interloque Soleiman.

Mais il se reprend. En Arabe que rien n’étonne, il rétorque tranquillement :

— Que dira ton mari ?

— Que veux-tu qu’il dise ? Il ne s’y opposera pas. Je ne t’épouserai pas comme mâle. Je ne serai pas à toi. Tu me serviras de passeport pour faire le voyage. Je paierai tout pour nous deux et, au retour, comme bakchich, je te donnerai le double de ce que nous aurons dépensé.

Soleiman médite. Il devine pour lui une affaire d’or. Son air méfiant l’abandonne. Il n’est ni surpris ni indigné de me servir tout uniment de pièce d’identité vivante. J’explique mon projet en cherchant les garanties qui puissent me servir :

— Tu comprends que je tienne à revenir vivante. Donc tu devras participer aux frais jusqu’au retour où tout te sera remboursé au double… Il faut que tu aies un intérêt à me ramener en vie, car je sais ce que je risque.

Il va consulter ses frères et me demande quelques jours de réflexion.

— Je te donne deux jours.

Je me précipite chez mon mari, pour le mettre au courant de ma nouvelle idée. Il ne condamne pas, en principe, mon projet. Il n’eut de mauvais pressentiments que le lendemain. La nuit, de tristes rêves l’avaient hanté, lui montrant les pires malheurs pour ce voyage. Ma décision est prise, rien ne peut me retenir.

Vingt-quatre heures après, voici Soleiman.

Il a accepté et désormais ne parle plus que pour régler les détails du voyage. Devant Ahmed et Ali, mes fidèles serviteurs, je lui fais jurer protection et respect. Il parle un arabe différent du mien, de telle sorte qu’Ahmed et Ali sont nécessaires pour ne pas commettre d’erreur ou d’impair dans tout ce qu’il calcule, prévoit et m’explique posément.

Devant mes braves domestiques attentifs, Soleiman promet, dans un langage imagé, de m’éviter toute fatigue, d’assurer mon confort. Cette mission sera plus précieuse pour lui que sa vie même.

Afin de sceller le contrat, il répète trois fois, en baissant les yeux : « Ce mariage ne sera qu’un simulacre pour le gouvernement, Soleiman te respectera comme sa propre sœur. »

Ce serment engage son honneur et il le tiendra. Au demeurant, il l’a tenu.

L’affaire fut vite conclue. Mais, avant d’aller plus loin, il me faut donner certains détails sur la situation où je me trouvais depuis quelque temps. Le régime dotal, sous lequel j’avais été mariée à Pierre d’Andurain, constituait pour nous une lourde entrave. On m’avait bien ligotée. Aussi m’étais-je trouvée contrainte à chercher un moyen d’annuler ce régime qui me laissait sans le sou. Il n’y avait à cela qu’un remède : le divorce.

Nous en parlâmes longtemps. C’était un parti qui, nécessairement, devait paraître étrange et nous susciter des inimitiés. Nous nous y résolûmes pourtant et divorçâmes en nous entendant à ravir. Pierre d’Andurain restait mon vrai mari et continua d’être pour moi l’ami le plus sûr. Mais, au point de vue civil, j’étais libre.