Le Mariage de l’adolescent/17

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Bernard Grasset (p. 204-211).



XVII


Je repartis pour Paris dans la même soirée, craignant que mon séjour à Bourbon ne fût découvert par mon père si je m’étais attardé dans mon pays.

Geneviève et sa mère me rejoignirent la semaine suivante. Mme Renaud se retira au fond de Passy ; elle choisit comme retraite un modeste rez-de-chaussée, dans la rue Desbordes-Valmore.

Je vivais comme en extase. L’étrangeté, l’irrégularité, les dangers de ma situation, la menace de l’avenir, rien ne pouvait m’affecter. Mon bonheur immédiat se trouvait réalisé : je ne songeais ni à sa brièveté ni à sa fragilité.

Les sentiments que m’inspirait Geneviève sont inexprimables. Tout ce que l’inconnue apparue un jour sur la route de Saint-Menoux m’avait semblé promettre par son charme si personnel ; l’amie me l’offrait aujourd’hui ; et je restais tout ébloui d’être exaucé : il est si rare de vivre son rêve.

Le mien prenait chaque jour plus de certitude. Je passais mon temps si agréablement que les occupations les plus fastidieuses avaient pour moi leur douceur. Rien n’aurait pu me rebuter, quand je sentais Geneviève à mes côtés.

Je travaillais mieux, et assidûment. Un projet qui s’ébauchait dans ma tête fortifiait ces dispositions laborieuses ; actuellement, j’avais de l’argent à ma disposition et j’avais toujours vécu dans une oisiveté insouciante ; mais à l’époque où j’entrerais en lutte contre mon père en serait-il de même ? Ne m’abandonnerait-il pas à mes propres moyens ? À ce moment-là, je me féliciterais d’avoir acquis des connaissances et des titres qui m’ouvriraient une carrière. Et maintenant, quand j’étais penché sur un gros livre à reliure noire, mes yeux suivaient docilement les lignes, ma tête me semblait plus légère, mon esprit plus subtil ; et mes chimères, s’abattant sur les feuillets comme un vol d’oiseaux, écrivaient une belle histoire d’avenir en marge des chapitres ardus.

L’hiver se passa ainsi. J’avais vécu dans un recueillement sédentaire qui convenait parfaitement à ma nature. Je m’apercevais de la force de plus en plus grande de ma passion à ce signe : Geneviève et sa mère souffraient vivement de leur position ; or, c’était sur ma prière qu’elles l’avaient acceptée. J’avais donc pris, par ce fait, l’engagement de veiller à leur repos sans le troubler d’une inconséquence ou d’une légèreté. Étant donné mon âge, une telle obligation aurait pu, à certains instants, peser sur ma volonté comme un trop lourd fardeau. Rien de tout cela. Je conservai mon bonheur intact ; aucune contrainte n’assombrit ma sérénité.

Le chien qui tire sur sa laisse souffre seul d’être attaché, mais celui qui met sa joie à suivre docilement le maître ne sent jamais le poids de sa chaîne.

Avec le printemps, s’acheva notre œuvre. Geneviève eut un fils.

Le juge se fait sinistre, le prêtre menaçant ; l’homme accable celui qui se passe de ses lois ; les paroles grondent ; la meute des civilisés hurle ses cris terribles contre le paria qui ose être un homme seul en face d’un monde.

Mais que peuvent leurs sophismes et leurs anathèmes contre cette chose minuscule et toute-puissante, cette ébauche de créature : cette petite tête chauve au crâne fragile ; ce regard naissant dans ces yeux fixes, aux clartés profondes ; ces bras menus qui tendent vers vous des mains fluettes où les doigts faibles cherchent à vous saisir, d’un serrement mou, dans l’instinct encore vague de se raccrocher à votre force ; cette bouche balbutiante, les efforts attendrissants de ce bégaiement confus qui essaie d’être un langage… Que peuvent les malédictions sociales devant cet espoir humain : l’enfant ?

Celui qui m’attaque ou celui qui me condamne au nom des faux principes et de l’hypocrisie des apparences, se heurtent à cette vérité : je suis père.

Ô ! vous qui pâlissez sur les problèmes de notre avenir, envisageant l’institution d’une prime dérisoire aux nombreuses familles ; songez, qu’en la mettant à prix, vous traitez la maternité comme une prostituée : les naissances ne se font pas payer ; ce ne sera jamais l’or qui engendrera la vie, car l’enfant coûtera toujours plus qu’il ne rapporterait et votre calcul s’effondre.

La prime à la naissance ne peut-être qu’une prime d’amour : et c’est la jeunesse qui souscrira.

Gardez votre argent, renoncez à vos utopies, mais donnez-nous l’appui d’une morale plus large : déjà, par des législations successives, vous avez avancé l’âge où nous pouvons contracter mariage sans souci des tuteurs. Encore un effort : encouragez l’adolescence amoureuse, protégez les unions fécondes : proclamez enfin, qu’au-dessus de tous les préjugés, règne l’intérêt suprême de la race — qui divinise les fautes sacrées et qui fait le berceau plus fort que la tempête !