Le Mariage de l’adolescent/7

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Bernard Grasset (p. 77-95).



VII


La déclaration de Geneviève m’avait stupéfié. Sitôt que mon étonnement se fût dissipé, je m’exclamai :

— Vraiment, Geneviève, je ne vous comprends pas !… Vous devriez rire ou vous indigner, et vous restez impassible !… C’est inconcevable : on se moque ou l’on se fâche d’une pareille proposition, mais on n’en parle pas sérieusement !

Geneviève semblait surprise de ma véhémence. Elle dit doucement :

— Ma mère l’a reçue sans rire et ne s’en est point choquée.

J’éclatai :

— Pardonnez-moi si je prends la liberté de me mêler de ces choses, mais comment une mère aussi respectable que la vôtre peut-elle envisager sans répulsion l’inconvenance d’un tel mariage ? Songez que vous avez dix-huit ans et que M. Barillot est un vieillard… Il ne paraît pas son âge ? Raison de plus pour trouver sa vieillesse effrayante : c’est une tête de mort qui se maquille. Avez-vous imaginé ce que serait votre union ?… Je laisse de côté l’inévitable conflit des goûts opposés ; le fléau de ses manies, de ses infirmités et de son humeur… Mais l’union par elle-même, l’union seule ?… Geneviève, rappelez-vous vos rêves de jeune fille… Vous figuriez-vous ainsi les baisers : l’approche de deux lèvres violacées qui s’entr’ouvrent sur une bouche édentée ?… Les caresses : le tremblement sénile de ses mains sèches aux veines gonflées !… Et tout l’amour que vous ignorez…

Geneviève protesta en rougissant :

— Oh ! M. Barillot a dit à maman qu’il aurait pour moi l’affection d’un père.

— Oui : vous seriez la fille de Loth.

Geneviève ne comprit point mon allusion biblique. Elle répliqua :

— À vous voir si surexcité, on croirait que les bans sont déjà publiés !… Savez-vous seulement si la demande de M. Barillot sera agréée ?… Mais ma mère estime qu’elle mérite la réflexion… En quoi l’offre d’un homme sensible, seul au monde, — qui s’intéresse à moi comme à l’enfant qu’il aurait souhaité d’avoir ; et qui ne peut me prouver son attachement, m’aider de sa protection qu’en m’épousant ; — en quoi cette offre vous parait-elle ridicule ou offensante ?

Voilà donc l’explication de sa tranquillité : Barillot a joué au bon ami paternel désireux d’avoir auprès de lui une affection filiale ; il se pose en mari honoraire… Vieux renard ! Comme il a manœuvré habilement pour ne pas effaroucher les susceptibilités de la mère ni les sentiments de la jeune fille ! Comme il a bien deviné et abusé de la naïveté de ces deux honnêtes femmes.

Et moi qui l’ai vu inquiet, jaloux, concupiscent, dans la fièvre de son espérance louche, je ne peux rien déceler à Geneviève ; je ne saurais prononcer les mots qui la tireraient d’erreur… Je reste impuissant, dans mon respect pour cette ignorance qu’un autre rêve de déflorer.

Et je me contente d’objecter :

— Avez-vous pensé que ce mariage vous interdit le mariage ? Que la chaîne conjugale vous défend de créer un foyer ? Que ce compagnon légal vous empêche d’avoir un époux ? Qu’au « oui » sacramentel, répondra l’écho de votre cœur :

« Vixit » !… Et que la résurrection commencera avec votre veuvage ?

— Philippe !

Geneviève laissait échapper un élan de franchise :

— Je serais bien malheureuse de me marier dans ces conditions, je vous l’avoue… Mais je suis trop inexpérimentée pour m’en remettre à ma propre raison… Ma mère hésite fort, devant les sollicitations de M. Barillot… Elle m’aime tellement, qu’elle est le meilleur juge de mon bonheur ; et mon avenir la préoccupe… Nous sommes isolées, sans famille ; qu’un jour, l’une perde l’autre : elle perd tout. Ma mère se sait de santé si délicate quelle tremble à chaque indisposition et redoute de mourir prématurément… Sa tendresse s’effraye de la mort en pensant à ma vie… « Que deviendrais-tu, sans moi ? » C’est sa réflexion quotidienne. Je vous confierai que nous sommes dans une situation assez embarrassée ; je vous épargnerai le détail de nos affaires compliquées auxquelles je ne comprends pas grand’chose… Sachez simplement que ma mère a subi des revers de fortune et en appréhende d’autres ; nos intérêts sont mal placés. Moi, je ne m’en soucie guère… Ah ! combien je préférerais garder ma liberté — et mes rêves… Je travaillerais de si bon cœur ! Je dessine avec assez de goût : j’ai su dessiner d’instinct, avant de savoir écrire… Je suppose que je pourrais facilement faire ma carrière dans cet art, grâce au nom de mon père. Mais maman sourit tristement en me caressant la tête, quand je lui expose mes projets… Or, M. Barillot se présente. Il est sérieux, sympathique ; comme nous, il se trouve sans famille et s’affecte de sa solitude. Il a été avoué : il donne d’utiles conseils à ma mère, s’occupe de ses ennuis ; et peu à peu nous propose d’être notre associé, l’homme qu’il faut dans tout foyer… Du coup, ma mère est rassurée sur mon sort : si elle disparait, elle a la consolation de me savoir aimée et protégée…

Geneviève ajouta, avec une espèce de confusion :

— Certes, ce mariage n’a rien de séduisant… Mais j’ai peur, moi aussi, de rester toute seule un jour. N’importe quelle existence à deux ne vaut-elle pas mieux que la perspective affligeante d’être, pendant quinze ans, cette créature exposée à tous les dangers de la vie : la jeune fille pauvre… pour devenir ensuite cet être oublié que le danger même dédaigne : la pauvre vieille fille ?

Je m’écriai impétueusement :

— Pourquoi douter avec cette persistance de vous, de votre avenir, du bonheur que vous méritez ?

— J’ai le pressentiment que je ne serai pas heureuse… J’ai comme le vertige de vivre : alors, c’est en moi un besoin nerveux, impatient, de vite saisir le premier appui qui s’offre.

Il ne m’était plus possible de me taire. L’aveu montait à mes lèvres, et je pris un détour enjoué :

— Réservez-vous le temps de choisir : vous ferez tant de conquêtes… Songez donc : il n’y a pas six mois que vous habitez ce pays, et vous y avez déjà deux amoureux.

Elle se composa cette attitude faussement détachée des gens qui s’efforcent de détourner une conversation brûlante : je sentais qu’elle arrangeait dans sa tête la phrase tout à fait banale qui terminerait l’entretien.

Alors, j’insistai ; je murmurai :

— Geneviève… Vous vous êtes bien aperçue que je vous aime ?

Elle n’eut point la coquetterie de nier. Elle dit avec sa sincérité habituelle :

— Oui, je m’en suis aperçue… Et cela me fait de la peine.

La tête me tourna. Je questionnai en tremblant :

— Vous ne m’aimez pas ?

Elle répondit — si c’était répondre :

— Vous êtes trop jeune pour vous marier.

— Il n’est donc pas trop vieux, lui ?

J’avais lancé cette réplique d’un air courroucé. Geneviève s’effara. Elle me considéra à la dérobée, d’un œil alarmé : je ne m’étais jamais mis en colère devant elle. J’eus l’intuition qu’elle craignait de me contrarier.

Elle déclara tout à coup :

— Écoutez, moi je ne sais pas, je n’ai pas d’opinion… C’est maman qui vous trouve trop jeune.

Je remarquai très naturellement :

— Comment se fait-il que madame votre mère se soit occupée de moi, sous ce rapport ?

Geneviève rougit violemment. Elle balbutia :

— Avez-vous donc supposé que je continuais de sortir, de me promener, d’être toujours avec vous, sans lui avoir confié… ce qui était ?… Vous vous souvenez : vous passiez si souvent devant notre maison, avant de me connaître… À votre première visite, j’ai bien compris qu’il s’agissait d’un prétexte… Alors, quand nous sommes entrés en relations, voyant que maman ne se doutait de rien, je l’ai mise au courant… Je lui ai dit que vous étiez sans doute un peu amoureux de moi… elle a ri ; elle a répondu : « Mais le petit de Laval est un enfant ! » et elle m’a permis de vous fréquenter quand même, car elle n’attachait aucune importance à ces enfantillages… Une fois, je lui en ai reparlé… Elle m’a expliqué que vous ne pourriez pas être un mari pour moi : qu’il faut un certain intervalle d’âge entre l’homme et la femme ; et que le jour où vous serez bon à marier, moi, j’aurai fait ma vie depuis longtemps… Elle m’a donc recommandé simplement de n’être pas coquette avec vous. Je n’ai pas été coquette, n’est-ce pas ?

Je restais confondu par les paroles de Geneviève. Je me remémorais l’accueil indulgent, les sourires un peu ironiques de la douce Mme Renaud : et une sorte de fureur s’emparait de moi… Cette mère que je croyais aveugle avait une condescendance railleuse envers mon jeune âge : et c’était moi que l’on bernait.

Mais tout ce que je devinais d’imprécis derrière les réticences de Geneviève m’encourageait obscurément. Et j’aimais d’autant plus mon amie, en la découvrant plus estimable encore : la confiance que lui témoignait sa mère, la docilité avec laquelle elle y répondait, qui eussent dépité un amoureux vulgaire, m’excitaient au contraire à mériter une âme aussi loyale.

Je m’obstinais à l’interroger, la sentant troublée :

— Votre impression à vous, Geneviève… Me trouvez-vous si jeune ?

Je lui avais pris les mains ; et elle s’efforçait de se dégager, en répétant :

— Mais oui, vous êtes trop jeune… ma mère a raison.

Nous étions seuls, dans le paysage admiré au début de l’après-midi, avant la rencontre de Barillot. Maintenant, le crépuscule tombait, ce triste crépuscule des campagnes qui traîne après lui je ne sais quoi de désespéré, de sinistre et de douloureux dont on a le cœur serré. Je voyais Geneviève frissonner, vaguement émue. Je murmurais :

— Vous ne m’aimez pas, Geneviève ?

Elle dit avec une certaine hésitation :

— Mais si… Je vous aime comme un camarade.

— Ce qui commence par la camaraderie ne peut-il pas finir plus tendrement ?

Elle se retrancha derrière cet argument :

— Demandez à votre père s’il compte vous marier à votre âge.

Je ripostai vivement :

— C’est une excellente idée. Je lui en parlerai dès demain. Mais aujourd’hui, c’est votre opinion seule qui importe… Réellement, faut-il avoir les dents jaunes, les cheveux gris et le regard éteint pour vous plaire ?

Elle riait malgré elle. Je poursuivis :

— Je suis trop jeune… D’abord, qu’entendez-vous par là ? Est-ce l’usage reçu qui vous fait juger mon âge ?… Ou ne suis-je vraiment qu’un petit garçon à vos yeux ?

— Mais non… Vous exagérez toujours. Vous êtes… Vous êtes un adolescent.

— Qu’est-ce que l’adolescence. Geneviève ? C’est la fin de l’enfance, le matin de l’homme… Quand j’aurai vingt-quatre ans, je serai encore un adolescent… Me considérerez-vous toujours ainsi qu’un gamin ?

Elle s’agitait, embarrassée, à court d’arguments. Elle n’est pas rompue à la discussion.

Elle se contenta de dire sans conviction :

— Vous n’êtes pas encore un homme.

Je voulus tenter une épreuve :

— Eh bien ! puisque nous ne sommes que deux camarades, deux amis qui s’aiment beaucoup, d’une affection sans contrainte, voulez-vous me faire le plaisir qu’un enfant accorderait très facilement à un autre enfant ?

— Volontiers… Quel plaisir ?

— Embrassons-nous, Geneviève…

Comme je guettais ardemment son geste instinctif de recul, sa pudeur confuse !

— Vous ne voulez, pas ?… Et pourtant, vous m’aimez… beaucoup. Vous voyez bien, Geneviève, que je suis un homme à vos yeux, du moment que vous me refusez ce baiser.

Elle s’en défendit faiblement :

— Non… Quelle bêtise !… Vous êtes agaçant.

— Alors… Je vous fais peur ?

J’avais trouvé le mot qui décide toujours la femme. Elle me tendit sa joue, avec un air de résolution comique. J’entourai doucement de mon bras sa taille qui plia sous l’étreinte ; et je tentais ma première caresse…

Oh ! Qu’il est rare, celui qui peut se vanter d’avoir savouré son premier baiser avec son premier amour, sans avoir essayé son rêve aux lèvres de la fille qui passe !…

Je collais ma bouche sur celle de Geneviève, immobilisant sa tête rebelle sous la contrainte légère de mes doigts crispés. Je sentais ses lèvres frémir contre les miennes ; et je n’osais bouger, ne sachant comment achever ma caresse maladroite. J’étais intimidé par ma propre audace. Les battements de mon cœur me suffoquaient. J’éprouvais une exaltation grandissante et j’avais des éblouissements…

Soudain. Geneviève me repoussa avec force ; elle cacha d’abord son visage entre ses mains ; puis, découvrant ses joues en feu, elle releva la tête, s’écarta de moi et s’enfuit.