Le Mariage de l’adolescent/6

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Bernard Grasset (p. 61-76).



VI


Nous marchions à travers les prairies qui verdoyaient sous le soleil. Autour de nous, à perte de vue, c’étaient de grandes plaines brûlées de chaleur, dévorées par l’éclat aveuglant d’une lumière implacable que coupait seulement, de place en place, l’ombre ramassée des haies vives. Nous étions éblouis par cette ardente clarté.

Dans la torpeur de l’été, le paysage semblait dormir. Rien ne vivait… les champs étaient vides, les routes inhabitées… Seul, très loin là-bas à l’horizon, un travailleur s’apercevait qui poussait sa charrue traînée au pas résigné de deux chevaux grisâtres ; — tout cela rapetissé par la distance, diminué, lilliputien, comme vu par le gros bout de la lorgnette.

Cette partie du pays appartient à mon père. Je désignais, une à une, en les nommant à Geneviève, les métairies aux constructions blanches espacées, çà et là, sur le tapis brillant des champs multicolores.

Arrêtés au bord d’un pré, nous embrassions l’étendue du domaine d’un regard vague ; accablés de chaleur, amollis, dans une sorte de paresse exquise. Nous écoutions le grand silence de la nature, ce bourdonnement confus des vastes espaces ; et les résonances lointaines d’une cloche qui tintait faiblement à intervalles égaux.

Le calme de la campagne m’attendrissait délicieusement.

Et soudain, le charme de l’heure fut rompu par la stupidité d’une rencontre.

Sortant on ne sait d’où, M. Barillot se dressait devant nous. C’est un ami de mon père, un ancien avoué, veuf sans enfant, qui porte beau malgré son âge et affecte toutes les prétentions du vieil homme — se consolant de sa calvitie en teignant sa moustache, vêtant son grand corps sec de vestons aux couleurs claires, et cueillant chaque matin deux roses de son jardin pour mettre l’une à sa boutonnière et mordiller l’autre entre ses dents.

Cet escogriffe m’horripile : bien qu’il m’ait connu tout enfant et que quarante années séparent nos goûts, il me traite en camarade afin de se rajeunir ; je me venge sournoisement en lui témoignant un impertinent respect lorsque nous sommes en présence d’une dame.

Les différences d’âges ne se tolèrent qu’en sexes différents : je supporte sans ennui la conversation bienveillante des vieilles femmes ; mais je me défie instinctivement des vieux beaux, comme d’aînés jaloux dont la décrépitude envie férocement mon adolescence.

Obéissant au tact habituel des importuns, M. Barillot se joignait à nous sans y être invité.

Que la promenade me sembla longue !

Son attitude envers Geneviève me mettait à la torture : cette familiarité galante des vieux hommes pour les jeunes filles est insupportable, à la vérité. Ce mélange de différence ambiguë et de caresse protectrice, de paroles morales et de gestes frôleurs, évoque une idée malsaine de parenté corrompue : la paternité équivoque d’un Arnolphe.

Et tout mon sang courait comme un feu dévorant dans mes veines, tandis que Barillot penchait, de trop près, sur Geneviève son masque de faune ridé aux yeux de braise, à la moustache noircie. Il lui pinçait le bras en l’appelant : « Ma chère enfant ! ». Je ne me trompai pas en voyant luire dans son regard un éclair de convoitise. Geneviève portait ce jour-là une blouse transparente de mousseline que soulevait régulièrement, quand elle respirait, la palpitation de ses jeunes seins. Et l’homme regardait fixement…

Je ne puis dire ce que j’éprouvais : c’était de l’indignation, du mépris, une surprise honteuse, et un désir violent de couvrir la beauté de Geneviève des pieds à la tête pour lui épargner l’injure de cette curiosité salissante.

Ce n’était pas de la jalousie, je vous le jure ! Est-on jaloux, à mon âge, d’un vieillard mal récrépi, dont les gestes sont roidis par le durcissement des artères ?… Non. Mais je suis trop profondément épris de Geneviève pour l’avoir désirée encore… Elle est sacrée à mes yeux : comment mes yeux pourraient-ils l’avilir en se complaisant aux images voluptueuses ? Lorsqu’elle touche ma main ; lorsque, suivant le balancement de notre démarche, nos hanches se heurtent par hasard, je sens un frémissement dans tout mon être… mais sa pureté me retient de souhaiter d’autres jouissances et mes sens n’en demandent pas plus.

Les grandes amours sont chastes. C’est notre printemps qui en savoure le mieux la douceur unique ; et je plains les libertins de dix-huit ans.

J’étais donc révolté qu’un homme osât prendre un plaisir pervers au contact de mon amie. C’était la colère religieuse du croyant qui voit un iconoclaste profaner l’image sainte.

J’étais si visiblement renfrogné que Barillot finit par remarquer ma mauvaise humeur. Je crus démêler qu’il en était enchanté, car il s’efforça de l’irriter en m’adressant des propos taquins. Il s’avisa, contrairement à son habitude, de me traiter en gamin et me demanda quand mon père m’enverrait achever mes études à Paris.

Je répondis sèchement que mon père, après m’avoir fait élever à l’ancienne mode par un précepteur, me jugeait bien suffisamment instruit pour un hobereau provincial destiné, selon toutes probabilités, à gérer ses immeubles et à surveiller ses terres.

— Le plaisir de voyager ne vous tente donc pas ? insista Barillot.

— J’aime assez ce pays où je suis né, pour n’avoir point la curiosité d’en voir d’autre.

Je disais vrai : Geneviève était ici. Qu’aurais-je trouvé dans le reste de l’univers ?

Barillot reprit, revenant à son idée :

— Voilà une éducation bien pernicieuse pour un jeune homme… Trop de liberté, d’oisiveté… Quelle carrière vous préparez-vous avec cette méthode ?

Il commençait à m’agacer terriblement ; mais, le sentant sourdement hostile et nettement indiscret à mon égard, je ne me fâchai pas. Le sentiment de son injustice m’inspirait la modération du juste. Je répliquai paisiblement :

— Je me prépare à vivre en honnête homme… Je partagerai mes biens avec ceux qui travailleront pour moi, en leur appliquant les principes d’un métayage bien compris ; et je soulagerai utilement de vraies misères, sachant les besoins du peuple qui m’entoure. J’estime que je remplirai mieux mon rôle modeste dans ce cercle restreint, que si je dispersais mes forces à travers le monde…

Mon assistance peut servir au coin de terre que je connais, tandis que la bienfaisance n’est qu’un jeu de dupe lorsqu’on l’exerce à l’aveuglette… Une aumône bien placée vaut cent charités superflues… Et d’ailleurs, en restant un rentier de province, je comprendrai plus judicieusement mon devoir qu’en poursuivant sans profit des études sans objet.

Barillot ricana :

— Je ne suis plus inquiet sur votre sort… Vous finirez maire de votre commune.

— C’est la place que César eût préférée dans un village.

J’ajoutai :

— La sagesse de la génération qui vient consiste à vouloir être médiocre, comme ou voulait être héroïque… Mes aînés ont taillé un manteau de gloire dans le brocart et dans la pourpre ; mais le glaive a lacéré l’étoffe et saigné la chair découverte… Les belles parures sont fragiles. Aujourd’hui, la France en exige d’autres : quand nous lui tendons nos épées, elle nous montre des aiguilles et nous demande de lui coudre une robe de laine… Aux soleils d’Austerlitz succèdent les journées grises. À nous la besogne obscure d’aller ramasser les lauriers coupés ! Je connais des jeunes gens fougueux qui s’insurgent contre ce destin et déplorent d’être nés trop tard, — sans réfléchir qu’ils rendront d’aussi bons offices au pays en se résignant simplement à goûter la joie d’une calme existence. Heureux ceux qui peuvent écrire sur leur porte : Aurea mediocritas !

Et je jetai un coup d’œil furtif sur Geneviève : non, je n’enviais pas les siècles de fer devant cette adorable compagne de l’âge d’or.

À ce moment, Barillot résumait notre conversation, en disant :

— Bref, vous bornez votre ambition présente à n’être qu’un parfait cicérone…

L’insolence railleuse de son sourire acerbe me fut une révélation. Lui aussi, regardait Geneviève en parlant. Nos propos, si éloignés de l’amour en apparence, n’avaient fait qu’exprimer le dépit de l’adolescent et l’aigreur du barbon : tandis que je le maudissais d’avoir troublé notre tête-à-tête, Barillot s’offusquait de mon intimité avec Geneviève… De quel droit ?… Oh ! mon Dieu, du droit que prend le premier passant venu d’envier la propriété d’autrui : la fleur qui pousse derrière la grille du jardin ou les fruits qui mûrissent sur la branche qui dépasse le mur… Notre instinct naturel nous porte à vouloir saisir tout ce qui nous parait joli ou précieux, sans nous soucier de savoir si l’objet vers quoi se tendent nos mains ne nous trouve point les paumes sales et les doigts crochus.

Les prétentions de ce vieux monsieur me faisaient pâmer de rire. Barillot amoureux de Geneviève !… J’avais commencé par m’en irriter ; à présent, je ne songeais qu’au côté grotesque de cette vanité sénile qui incite les dons Juans podagres à s’attaquer aux plus jeunes personnes.

Malicieux, amusé, triomphant, je comparais l’aisance de mes gestes à sa démarche saccadée, la fraîcheur de ma santé à son teint ictérique, à l’odeur de son haleine douteuse. Puis, je regardais Geneviève : peu à peu, ma tendre adoration faisait place à des sensations plus vives. L’idée qu’un autre homme s’était arrêté à détailler sa beauté me bouleversait malgré moi ; une agitation nouvelle m’échauffait ; pour la première fois, mon imagination m’inspirait le tourment des caresses qui me manquaient. Le désir vicieux qui venait de la frôler avait jeté un ferment trouble dans mon cœur innocent.

Dès que je me retrouvai seul avec Geneviève, je m’écriai avec rancune :

— Comment pouvez-vous subir la compagnie d’un imbécile tel que Barillot !

Elle me dit d’un air étonné :

— Mais nous avons fait sa connaissance chez votre père qui nous l’a présenté comme son ami ?

C’était juste. J’entrepris alors un portrait fort désobligeant du sieur Barillot :

— C’est un de ces bonshommes qui se redressent avec la suffisance d’un épi vide. Le pédantisme lui tient lieu d’esprit ; qu’on lui parle sciences, beaux-arts ou politique, il ne s’inquiète guère de comprendre votre pensée et se préoccupe surtout de vous répondre dans un jargon technique. Il a peu de principes, nulle morale ; sa vertu se manifeste par axiomes : il ne la pratique qu’à fleur de lèvres. C’est l’égoïste bourgeois qui s’incruste dans la prison mesquine de son fromage, et passe sa vie à blâmer les rats agiles — du haut de sa citadelle de gruyère.

Geneviève m’écoulait attentivement.

Tout à coup, elle dit d’une voix lente :

M. Barillot a fait des ouvertures à ma mère… Il aurait l’intention de m’épouser.