Le Meneur de loups/Chapitre 7

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Michel Lévy frères (p. 104-114).


VII

le garçon du moulin


Thibault, voyant qu’il lui était impossible de couper ou d’arracher le cheveu maudit, résolut de le cacher du mieux qu’il lui serait possible en l’enfouissant sous les autres.

Tout le monde n’aurait peut-être pas les yeux d’Agnelette.

Au reste, Thibault avait, comme nous l’avons dit, une fort belle chevelure noire, et, en faisant une raie sur le côté, en donnant une certaine tournure à sa touffe, il espérait que le cheveu passerait inaperçu.

Il envia fort les jeunes seigneurs qu’il avait vus à la cour de madame de Maintenon, et qui portaient de la poudre sous laquelle ils pouvaient cacher la couleur de leurs cheveux, quelle qu’elle fût.

Malheureusement, il n’y avait pas moyen de porter de la poudre ; les lois somptuaires du moment ne le permettaient pas.

Son cheveu rouge artistement caché sous les autres à l’aide d’un habile coup de peigne, Thibault résolut d’aller faire sa visite à la belle meunière.

Seulement, cette fois-ci, de peur de rencontrer Agnelette, il se garda bien de suivre le même chemin, et, au lieu d’appuyer à gauche, il appuya à droite.

Il en résulta qu’il déboucha à la route de la Ferté-Milon et prit à travers les champs un petit sentier qui le conduisit droit à Pisseleu.

Une fois à Pisseleu, il descendit dans la vallée qui conduit à Coyolles.

Il n’y était pas depuis cinq minutes, qu’il aperçut, marchant devant lui et conduisant deux ânes chargés de blé, un grand garçon qu’il reconnut pour un sien cousin, nommé Landry. Le cousin Landry était premier garçon de moulin chez la belle meunière.

Comme Thibault ne connaissait la veuve Polet qu’indirectement, il avait compté sur Landry pour être son introducteur au moulin.

C’était donc une bonne fortune que sa rencontre.

Thibault doubla le pas et rejoignit Landry.

En entendant le bruit des pas qui emboîtaient les siens, Landry se retourna et reconnut Thibault.

Thibault, qui avait toujours trouvé dans Landry un bon compagnon de joyeuse humeur, fut tout étonné de lui voir cette fois la physionomie triste et chagrine.

Landry s’arrêta, tandis que ses ânes continuaient leur route, et attendit Thibault.

Ce fut celui-ci qui, le premier, lui adressa la parole.

– Eh bien, demanda-t-il, cousin Landry, qu’est-ce que cela ? Je me dérange, je quitte mon atelier pour venir serrer la main à un parent et à un ami que je n’ai pas vu depuis plus de six semaines, et voilà la mine que tu me fais !

– Eh ! mon pauvre Thibault, répondit Landry, que veux-tu ! je te fais la mine que j’ai, et cependant, tu me croiras si tu veux, mais au fond je suis bien joyeux de te voir.

– Au fond, oui, mais pas à la surface.

– Comment cela ?

– Tu me dis que tu es joyeux d’un ton à porter le diable en terre. Jadis, mon cher Landry, tu étais gai et sautillant comme le tic-tac de ton moulin, que tes chansons accompagnaient toujours ; aujourd’hui, tu es morne comme les croix du cimetière. Ah çà ! l’eau ne fait donc plus tourner la meule ?

– Oh ! si fait, Thibault ! l’eau ne manque pas ; non, tout au contraire, l’eau vient mieux que jamais et l’écluse ne chôme pas ; mais, au lieu de froment, vois-tu, c’est mon cœur qui est sous la meule, et cette meule tourne tant et si bien que mon cœur est tout broyé et qu’il n’en reste que poudre.

– Bon ! Es-tu donc si malheureux que cela dans le moulin de la Polet ?

– Ah ! plût à Dieu que je fusse tombé sous sa roue le jour où j’y ai mis le pied pour la première fois !

– Ah çà ! mais tu m’effrayes, Landry !… Raconte-moi tes peines, mon garçon.

Landry poussa un gros soupir.

– Nous sommes fils de frère et de sœur, continua Thibault, et, que diable ! si je suis trop pauvre pour te bailler quelques écus si tu es dans un embarras d’argent, je puis au moins te donner quelque bon conseil si tu es pris par un chagrin de cœur.

– Merci, Thibault ; mais ce que j’ai, ni conseils ni argent n’y peuvent faire.

– Dis toujours ce que tu as ; cela soulage de raconter sa peine.

– Eh ! non ! tu auras beau faire, je ne parlerai pas.

Thibault se mit à rire.

– Tu ris ? lui demanda Landry d’un air étonné et fâché à la fois ; mon chagrin te fait rire ?

– Je ne ris pas de ton chagrin, Landry ; je ris de ce que tu espères m’en cacher la cause, quand rien n’est plus facile que de la deviner.

– Alors, devine.

– Eh bien, tu es amoureux, pardieu ! Ce n’est pas plus difficile que cela.

– Moi, amoureux ! s’écria Landry. Et qui est-ce qui t’a fait ce mensonge-là ?

– Ce n’est pas un mensonge, c’est une vérité.

Landry poussa un second soupir plus gros encore de désespoir que le premier.

– Eh bien, oui ! dit-il, là ! c’est vrai, je suis amoureux !

– Ah ! c’est bien heureux ! voilà le grand mot lâché ! dit Thibault avec un certain battement de cœur, car il pressentait un rival dans son cousin. Et de qui es-tu amoureux, Landry ?

– De qui je suis amoureux ?

– Oui, je te le demande.

– Quant à cela, cousin Thibault, tu m’arracheras plutôt le cœur de la poitrine que de me le faire dire.

– Tu me l’as dit.

– Comment ! je te l’ai dit ? s’écria Landry en fixant sur le sabotier des yeux stupéfaits.

– Sans doute.

– Ah ! par exemple !

– N’as-tu pas dit que mieux eût valu que tu tombasses sous la roue du moulin, le jour où tu es venu demander du service à la Polet, que d’être accepté par elle comme premier garçon ? Tu es malheureux dans le moulin, tu es amoureux ; donc, c’est de la meunière que tu es amoureux, et c’est cet amour qui cause ton malheur.

– Ah ! tais-toi donc, Thibault ! Si elle nous entendait !…

– Bon ! et comment pourrait-elle nous entendre ? Où veux-tu donc qu’elle soit, à moins qu’elle n’ait le don de se rendre invisible ou de se changer en papillon ou en fleur ?

– N’importe, Thibault, tais-toi !

– Elle est donc sévère, la meunière, elle n’a donc pas pitié de ton désespoir, pauvre garçon ? répliqua Thibault.

Il est vrai que ces paroles pleines de commisération en apparence étaient empreintes d’une certaine nuance de satisfaction et de raillerie.

– Ah ! je le crois bien qu’elle est sévère ! dit Landry. Dans le principe, je m’étais imaginé qu’elle ne repoussait pas mon amour… Toute la journée, je la dévorais des yeux, et, de temps en temps aussi, son regard, à elle, se fixait sur moi, et, après m’avoir regardé, elle souriait… Hélas ! mon pauvre Thibault, j’étais si heureux de ces regards et de ces sourires-là !… Mon Dieu ! pourquoi ne m’en suis-je pas toujours contenté ?

– Ah ! voilà, dit philosophiquement Thibault ; l’homme est insatiable !

– Hélas ! oui : j’ai oublié que j’avais affaire à plus huppé que moi, j’ai parlé. Alors madame Polet est entrée dans une grande colère ; elle m’a dit que j’étais un petit gueux et un grand insolent, et que, la semaine prochaine, elle me jetterait à la porte.

– Ouf ! fit Thibault ; et combien y a-t-il de cela ?

– Il y a trois semaines à peu près.

– Et la semaine prochaine est encore à venir ? demanda le sabotier, qui, connaissant mieux les femmes que son cousin Landry, sentait revenir ses inquiétudes un moment amorties.

Puis, après un instant de silence :

– Allons, allons, dit-il, tu n’es pas si malheureux que je le croyais.

– Pas si malheureux que tu croyais !

– Non.

– Ah ! si tu savais quelle vie est la mienne ! Plus de regards, plus de sourires ! Quand elle me rencontre, elle se détourne, et, lorsque je vais pour lui rendre compte de ce qui s’est passé au moulin, elle m’écoute d’un air si dédaigneux, qu’au lieu de lui parler de son, de blé, de seigle, d’orge ou d’avoine, de coupe et de recoupe, je me mets à pleurer, et alors elle m’adresse des Prenez garde ! si menaçants, que je me sauve et cours me mettre derrière mes blutoirs…

– Mais aussi pourquoi t’adresser à ta bourgeoise ? Il ne manque pas de filles dans le canton, qui ne demanderaient pas mieux que de t’avoir pour galant.

– Ah ! c’est bien malgré moi que je l’ai aimée, va !

– Prends une autre bonne amie, et ne pense plus à elle.

– Je ne saurais.

– Bon ! essaye toujours. D’abord, il se pourrait que de te voir donner ton cœur à une autre, cela rendît la meunière jalouse, et qu’alors elle courût après toi comme maintenant tu cours après elle. Les femmes sont si singulières !

– Oh ! si j’étais sûr de cela, j’essayerais tout de suite… quoique maintenant…

Et Landry secoua la tête.

– Eh bien, quoi… maintenant ?

– Quoique maintenant, après ce qui s’est passé ; tout est inutile.

– Que s’est-il donc passé ? demanda Thibault, qui tenait à tout savoir.

– Oh ! quant à cela, rien, répondit Landry, et je n’ose pas même en parler.

– Pourquoi ?

– Parce que, comme on dit chez nous, quand le malheur dort, il ne faut pas l’éveiller.

Thibault eût bien insisté pour savoir de quel malheur parlait Landry ; mais on approchait du moulin, et une explication, en supposant qu’elle eût eu son commencement, n’aurait pas eu sa fin.

D’ailleurs, Thibault, à son avis, en savait assez.

Landry aimait la belle meunière, mais la belle meunière n’aimait pas Landry.

Et, en effet, un tel rival lui semblait peu dangereux.

Il comparait avec un certain orgueil, suivi d’une satisfaction intérieure, la mine enfantine et chétive de son cousin, jeune gars de dix-huit ans, avec ses cinq pieds six pouces et sa taille bien prise ; ce qui l’amenait tout naturellement à penser que, pour peu que madame Polet fût une femme de goût, l’insuccès de Landry était une raison pour que sa réussite, à lui, fût infaillible.

Le moulin de Coyolles est situé dans une position charmante au fond d’une fraîche vallée ; l’eau qui l’alimente, et qui forme un petit étang, est ombragée par des saules aux têtes monstrueuses et par des peupliers élancés ; les arbres nains et les arbres géants sont reliés entre eux par de magnifiques aunes et par d’immenses noyers au feuillage odoriférant. Après avoir fait tourner la roue du moulin, l’eau écumeuse s’écoule par un petit ruisseau qui chante son hymne éternel en bondissant sur les cailloux de son lit et en constellant, des diamants liquides qui jaillissent de ses cascatelles, les fleurs qui se penchent coquettement pour se mirer dans les eaux.

Quant au moulin, il est si bien perdu dans un bouquet de plantes, de sycomores et de saules pleureurs, qu’à cent pas de distance on n’en aperçoit que la cheminée, d’où sort la fumée en montant à travers les arbres comme une colonne d’albâtre azurée.

Le site, quoique bien connu de Thibault, lui causa cette fois un enchantement qu’il n’avait jamais éprouvé.

C’est que jamais il ne l’avait regardé dans les conditions où il se trouvait ; il avait déjà en lui cette satisfaction égoïste du propriétaire qui visite un domaine qu’il a acquis par procuration.

Mais sa joie fut bien autre quand il entra dans la cour et que le tableau s’anima.

Les pigeons au cou d’azur et de pourpre roucoulaient sur les toits, les canards criaient en faisant mille évolutions dans le ruisseau, les poules gloussaient sur le fumier, les dindons se rengorgeaient en faisant la roue près de leurs femelles, de belles vaches brunes et blanches revenaient des champs les mamelles gonflées de lait ; ici, on déchargeait une charrette ; là, on ôtait le harnais à deux beaux chevaux du Perche, qui, en hennissant, tendaient vers leurs râteliers leurs bonnes têtes dégagées d’entraves ; un garçon montait un sac au grenier, une fille apportait un sac de croûtes et d’eau de vaisselle à un énorme porc qui se chauffait au soleil en attendant sa transformation en petit-salé, en saucisses, en boudin ; tous les animaux de l’arche, depuis l’âne brayant jusqu’au coq chantant, mêlaient leurs voix discordantes à ce concert champêtre, tandis que le tic-tac du moulin, en battant la mesure, semblait en régler le rythme.

Thibault en eut un éblouissement.

Il se vit d’avance le propriétaire de tout cela, et il se frotta si allègrement les mains, que bien certainement Landry eût remarqué cette joie que rien ne motivait, s’il n’eût pas été absorbé dans sa douleur, qui augmentait au fur et à mesure qu’il approchait du logis.

La veuve, de la salle à manger où elle se tenait, les apercevait au seuil de la porte.

Elle paraissait tout intriguée de savoir quel était l’étranger qui revenait avec son premier garçon.

Thibault traversa la cour, s’approcha des bâtiments d’habitation d’un air dégagé, se nomma, et expliqua à la meunière comment le désir de visiter Landry, son unique parent, l’avait décidé à se présenter chez elle.

La meunière se montra fort courtoise.

Elle engagea le nouveau venu à passer la journée au moulin, avec un sourire que celui-ci trouva du meilleur augure.

Thibault venait avec son cadeau.

Tout en traversant la forêt, il avait décroché quelques grives qu’il avait trouvées pendues à des collets amorcés de sorbiers.

La meunière les donna à plumer à l’instant même, en disant qu’elle espérait bien que Thibault en mangerait sa part.

Cependant Thibault remarqua que, tout en causant avec lui, la belle meunière semblait chercher des distractions par-dessus son épaule.

Il se retourna vivement, et reconnut que l’objet de la préoccupation de la belle meunière, c’était Landry, qui déchargeait les deux ânes.

Madame Polet, voyant que sa préoccupation n’avait pas échappé à Thibault, devint rouge comme une cerise.

Puis, se remettant aussitôt :

– Monsieur Thibault, dit-elle à sa nouvelle connaissance, il serait charitable à vous qui paraissez si vigoureux, d’assister votre cousin ; vous voyez bien qu’un tel ouvrage est trop fort pour lui tout seul.

Et elle rentra dans la maison.

– Diable ! diable ! fit Thibault en suivant la meunière du regard et en reportant ensuite les yeux sur Landry, ce gaillard-là serait-il plus heureux qu’il ne s’en doute lui-même, et faudra-t-il que, pour me débarrasser de lui, j’appelle le loup noir à mon aide ?

Thibault n’en fit pas moins ce dont l’avait prié la meunière. Comme il se doutait bien que, par quelque ouverture de rideau, la belle veuve le regardait, il employa toutes ses forces et développa toutes ses grâces dans l’accomplissement de la besogne à laquelle il coopérait.

L’ouvrage terminé, on se réunit dans la chambre, où une fille de charge était occupée à dresser la table.

La table mise, la veuve s’assit à la place d’honneur et fit asseoir Thibault à sa droite.

Madame Polet fut pleine de soins et d’attentions pour ce dernier ; si bien que Thibault, qui avait douté un instant, reprit cœur à la joie et à l’espérance.

La meunière, comme pour faire honneur au présent de Thibault, avait elle-même accommodé les grives avec des baies de genièvre, et, ainsi préparées, elles étaient bien devenues le meilleur manger qui pût chatouiller un palais.

Cependant, tout en riant aux drôleries que lui contait Thibault, elle jetait de temps en temps à la dérobée un coup d’œil sur Landry, et elle s’aperçut qu’il n’avait pas encore touché à ce qu’elle-même avait placé sur l’assiette du pauvre garçon.

Elle s’aperçut, en outre, que de grosses larmes roulaient le long de ses joues et venaient grossir la sauce au genièvre des grives, intactes dans son assiette.

Cette douleur muette la toucha.

Son regard devint presque tendre, et elle fit de la tête un geste qui voulait dire, tant elle y mit d’expression :

– Mangez, Landry, je vous en prie.

Il y avait tout un monde de promesses d’amour dans cette petite pantomime.

Landry comprit la belle meunière, car il faillit s’étrangler en avalant son oisillon d’une seule bouchée, tant il mit d’empressement à obéir aux ordres de sa maîtresse.

Rien de tout cela n’échappa à Thibault.

– Par la rate-Dieu ! murmura-t-il (c’était un juron qu’il avait entendu dire au prince Jean, et, maintenant qu’il était l’ami du diable, il croyait pouvoir parler la langue des grands seigneurs) ; par la rate-Dieu ! est-ce qu’elle serait décidément amoureuse du garçonnet ? Ce serait une preuve de bien mauvais goût, sans compter que cela ne ferait pas le moins du monde mon affaire. Non, non, ce qu’il vous faut, ma belle meunière, c’est un gaillard qui puisse facilement diriger les affaires du moulin, et ce gaillard, ce sera moi, ou le loup noir y perdra son latin.

Puis, remarquant presque immédiatement que la meunière avait repris les anciennes traditions d’yeux en coulisse et de sourires que Landry lui avait signalées :

– Allons, continua-t-il, je vois qu’il va falloir en venir aux grands moyens, car il est impossible que je la laisse échapper ; c’est dans tout le pays le seul parti qui me convienne. Oui, mais aussi que faire du cousin Landry ? Son amour dérange mes projets ; mais, en vérité, je ne puis réellement pour si peu l’envoyer rejoindre dans l’autre monde le pauvre Marcotte. Ah ! par ma foi, je suis bien bon de me détraquer le cerveau à chercher une invention ! Cela ne me regarde pas ; cela regarde le loup noir.

Puis, tout bas :

– Loup noir, dit-il, arrange-toi de manière, mon ami, à ce que, sans qu’il lui arrive accident ni malheur, je sois débarrassé de mon cousin Landry.

Il n’avait pas achevé cette prière, qu’il aperçut, descendant de la montagne et se dirigeant vers le moulin, une petite troupe de quatre ou cinq hommes vêtus de costumes militaires. Landry les aperçut aussi ; car il jeta un grand cri, se leva pour fuir, mais retomba sur sa chaise, comme si les forces lui manquaient.