Le Meneur de loups/Chapitre 9

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Michel Lévy frères (p. 124-134).


IX

le meneur de loups


En fuyant les menaces de la meunière et les armes de ses gens, Thibault s’était instinctivement dirigé vers la lisière de la forêt.

Son intention était, au premier ennemi qui paraîtrait, d’entrer dans le bois, où à cette heure nul n’oserait le poursuivre de peur d’embuscade.

D’ailleurs, armé du pouvoir diabolique qu’il avait reçu du loup noir, Thibault n’avait pas grand-chose à craindre de ses ennemis, quels qu’ils fussent.

Il n’avait qu’à les envoyer où il avait envoyé le pourceau de la belle meunière.

Il était bien sûr d’en être débarrassé.

Mais, par le serrement de cœur qu’il éprouvait de temps en temps au souvenir de Marcotte, il se disait à lui-même que, si déterminé que l’on soit, on n’envoie pas les hommes au diable comme on y envoie les cochons.

Tout en réfléchissant à ce pouvoir terrible, et tout en regardant derrière lui pour savoir s’il aurait besoin d’en faire usage, Thibault avait gagné les derrières de Pisseleu, et la nuit était venue.

Nuit d’automne sombre et orageuse, pendant laquelle le vent, qui arrache aux arbres leurs feuilles jaunissantes, promène dans la forêt des bruits lamentables et des plaintes lugubres.

Ces clameurs funèbres du vent étaient de temps en temps coupées par le houhoulement des hiboux, dont le cri semble celui des voyageurs égarés qui s’appellent et se répondent.

Tous ces bruits étaient familiers à Thibault et ne l’impressionnaient que médiocrement.

D’ailleurs, il avait eu le soin, en arrivant à la lisière de la forêt, d’y couper un bâton de châtaignier de quatre pieds de long, et, familier comme il l’était avec l’exercice du bâton à deux bouts, Thibault, armé de sa canne, n’eût pas craint l’attaque de quatre hommes.

Il entra donc hardiment dans la forêt, à l’endroit que l’on appelle encore aujourd’hui la Bruyère-aux-Loups.

Il cheminait depuis quelques minutes dans une laie étroite et obscure, tout en maudissant la bizarrerie des femmes qui préfèrent, sans raison aucune, un enfant débile et timide à un vigoureux et hardi compère, lorsqu’il entendit, à une vingtaine de pas derrière lui, le bruit des feuilles qui craquaient.

Il se retourna.

Dans l’obscurité, il vit d’abord, et avant tout, deux yeux qui luisaient comme des charbons ardents.

Puis, en y regardant plus attentivement, et en forçant, pour ainsi dire, ses yeux à distinguer dans les ténèbres, il vit un grand loup qui le suivait pas à pas.

Ce n’était pas celui qu’il avait reçu dans sa cabane.

Le loup de la cabane était noir, et celui-ci était roux.

On ne pouvait les confondre ni d’après la couleur de leur pelage, ni d’après leur taille.

Thibault n’avait aucune raison de croire que tous les loups fussent animés vis-à-vis de lui d’intentions aussi bienveillantes que le premier auquel il avait eu affaire.

Il commença donc à serrer entre ses deux mains son bâton et à lui faire faire le moulinet, pour voir s’il n’avait pas désappris la manœuvre.

Mais, à son grand étonnement, l’animal se contentait de trotter derrière lui sans manifester aucune intention hostile, s’arrêtant quand Thibault s’arrêtait, reprenant sa course quand Thibault se remettait en chemin, et hurlant seulement de temps en temps comme pour appeler du renfort.

Ces hurlements ne laissaient pas Thibault sans inquiétude.

Tout à coup, le voyageur nocturne vit devant lui deux autres lumières ardentes et qui brillaient par intervalles dans l’obscurité, devenue de plus en plus épaisse.

Tenant son bâton haut et prêt à frapper, il s’avança sur ces deux lumières, qui restaient immobiles, et il pensa trébucher sur un corps couché en travers du chemin.

C’était le corps d’un second loup.

Sans réfléchir qu’il était peut-être imprudent d’attaquer le premier de ces animaux, le sabotier commença par porter à celui-ci un vigoureux coup de son gourdin.

Le loup le reçut en plein sur la tête.

Il poussa un hurlement douloureux.

Puis, se secouant comme un chien que son maître a battu, il se mit à marcher devant le sabotier.

Thibault alors se retourna pour voir ce que devenait son premier loup.

Le premier suivait toujours, et toujours à égale distance.

Mais, en ramenant les yeux d’arrière en avant, il s’aperçut qu’un troisième loup côtoyait sa droite.

Son regard, instinctivement, se porta vers la gauche.

Un quatrième le flanquait de ce côté-là.

Il n’avait pas fait un quart de lieue, qu’une douzaine de ces animaux formaient un cercle autour de lui.

La situation était critique.

Thibault en sentait toute la gravité.

Il essaya d’abord de chanter, espérant que le bruit de la voix humaine effrayerait ces animaux.

Ce fut inutilement.

Pas un d’eux ne quitta la place qu’il occupait dans le cercle formé autour de lui comme avec un compas.

Alors il pensa à s’arrêter au premier arbre touffu, à se jeter dans ses branches et à y attendre le jour.

Mais, après avoir bien réfléchi, il lui sembla plus sage d’essayer d’atteindre sa demeure, dont il approchait de plus en plus, les loups, malgré leur nombre, ne manifestant pas d’intentions plus hostiles que lorsqu’il n’y en avait qu’un seul.

Il serait temps de grimper sur un arbre si les loups changeaient de manière d’agir à son égard.

Nous devons dire que Thibault était si troublé, qu’il touchait à sa porte et ne l’apercevait pas.

Il reconnut enfin sa maison.

Mais, à sa grande stupéfaction, arrivés là, les loups qui marchaient en avant se rangèrent respectueusement pour le laisser passer, s’asseyant sur leur derrière comme pour faire la haie.

Thibault ne perdit pas de temps à les remercier de leur courtoisie.

Il se précipita dans l’intérieur de sa cabane, en tirant vivement la porte derrière lui.

Puis, la porte tirée et verrouillée, il poussa contre elle le bahut, afin de la consolider et de la mettre en état de résister à un assaut.

Puis il tomba sur une chaise et commença seulement de respirer à pleine haleine.

Lorsqu’il fut un peu remis de son trouble, il s’en alla regarder au carreau qui donnait sur la forêt.

Une ligne de regards flamboyants lui démontra que, loin de faire retraite, les loups s’étaient symétriquement rangés en file devant sa demeure.

Ce voisinage eût été encore très effrayant pour tout autre ; mais Thibault, qui, il y avait quelques instants, marchait escorté de toute la terrible bande, se sentait réconforté en songeant qu’une muraille, si mince qu’elle fût, le séparait de ses maussades compagnons de route.

Thibault alluma sa petite lampe de fer et la posa sur la table.

Il rassembla les tisons épars dans le foyer, jeta sur ces tisons un tas de copeaux et fit un grand feu, dont la réverbération, il l’espérait ainsi, devait faire fuir les loups.

Mais les loups de Thibault étaient sans doute des loups particuliers, familiarisés avec la flamme.

Ils ne bougèrent pas du poste qu’ils s’étaient choisi.

Aux premières lueurs de l’aube, Thibault, que l’inquiétude avait tenu éveillé, put les revoir et les compter.

Comme la veille, ils paraissaient attendre, les uns assis, les autres couchés, ceux-ci sommeillant, ceux-là se promenant comme des sentinelles.

Mais enfin, lorsque la dernière étoile se noya et se fondit dans les flots de lumière empourprée qui montaient de l’orient, tous les loups se levèrent à la fois, et, poussant cette espèce de hurlement lugubre avec lequel les animaux des ténèbres saluent le jour, ils se dispersèrent de côté et d’autre et disparurent.

Les loups disparus, Thibault en revint à réfléchir à sa mésaventure de la veille.

Comment se faisait-il que la meunière ne l’eût point préféré à son cousin Landry ?

N’était-il plus le beau Thibault, et s’était-il fait dans sa personne quelque changement à son désavantage ?

Thibault n’avait qu’un moyen de s’en assurer : c’était de consulter son miroir.

Il prit le fragment de glace pendu à la cheminée et l’approcha de la lumière en se souriant coquettement.

Mais à peine eut-il vu son visage, réfléchi par le miroir, qu’il poussa un cri, moitié d’étonnement, moitié de stupeur.

Il était bien toujours le beau Thibault.

Mais son cheveu rouge, grâce aux souhaits imprudents qui lui étaient échappés, s’était converti en une véritable mèche, dont les reflets pouvaient lutter avec les lueurs les plus ardentes de son foyer.

Une sueur froide lui passa sur le front.

Sachant qu’il était parfaitement inutile d’essayer d’arracher ou même de couper les cheveux maudits, il résolut de s’en tenir à ce qu’il en avait, et de faire à l’avenir le moins de souhaits possible.

Il s’agissait de chasser toutes les idées ambitieuses qui l’avaient si fatalement agité et de se remettre à la besogne.

Thibault essaya.

Mais il n’avait plus cœur à l’ouvrage.

Il avait beau chercher dans sa mémoire les Noëls qu’il chantait aux bons jours, alors que le hêtre et le bouleau se façonnaient si prestement entre ses mains, son outil restait inactif pendant des heures entières.

Il rêvait et se demandait s’il n’était pas triste, alors qu’en dirigeant bien ses désirs, on pouvait si facilement arriver au bonheur, de suer sang et eau pour n’arriver en somme qu’à poursuivre une existence souffreteuse et misérable.

Apprêter son petit repas n’était plus pour lui, comme jadis, une distraction ; lorsque la faim se faisait sentir, il mangeait avec répugnance un morceau de pain noir, et l’envie, qui n’avait été jusque-là chez lui qu’une sorte d’aspiration vague vers le bien-être, prenait peu à peu dans le fond de son cœur le caractère d’une rage sourde et violente qui lui faisait haïr son prochain.

Cependant, si longue que cette journée semblait à Thibault, elle passa comme les autres.

Lorsque vint le crépuscule, il quitta son établi et alla s’asseoir sur le banc de bois qu’il avait dressé de ses mains devant sa porte.

Là, il resta abîmé dans de sombres réflexions.

Mais à peine les ténèbres commencèrent-elles à épaissir, qu’un loup sortit du taillis et vint, comme la veille, se coucher à quelque distance de la maisonnette.

Comme la veille aussi, ce loup fut suivi d’un second, puis d’un troisième, enfin de toute la bande, laquelle reprit le poste qu’elle avait occupé la nuit précédente.

Au troisième loup, Thibault était rentré.

Il s’était barricadé aussi soigneusement qu’il avait fait la veille. Mais, plus que la veille encore, il était triste et découragé.

Aussi n’eut-il point la force de veiller.

Il alluma son feu, l’organisa de manière à ce qu’il durât toute la nuit, se coucha sur son lit et s’endormit.

Lorsque Thibault s’éveilla, il faisait grand jour.

Le soleil était aux deux tiers de sa hauteur.

Ses rayons chatoyaient sur les feuilles tremblotantes et jaunissantes du taillis, et les teignaient de mille nuances d’or et de pourpre.

Il courut à la fenêtre.

Les loups avaient disparu.

Seulement, on pouvait compter sur l’herbe humide de rosée les places que leurs corps avaient occupées pendant la nuit.

Le soir, les loups se réunirent encore devant la demeure de Thibault, qui, petit à petit, commençait à se familiariser avec leur présence.

Il en arriva à supposer que ses relations avec le grand loup noir lui avaient concilié quelques sympathies chez la gent de cette espèce, et il résolut de savoir, une fois pour toutes, à quoi s’en tenir sur leurs desseins.

Ayant donc passé à sa ceinture une serpe fraîchement émoulue, ayant pris à la main un bon épieu, le sabotier ouvrit la porte et s’avança résolument vers la troupe.

Mais, à sa grande surprise, au lieu de chercher à s’élancer sur lui, les loups commencèrent à remuer leurs queues comme des chiens qui voient venir leur maître.

Leurs façons amicales furent si expressives, que Thibault en vint à passer la main sur l’échine de l’un d’eux, qui non seulement se laissa faire, mais qui, en outre, donna les marques d’une satisfaction très profonde.

– Oh ! oh ! murmura Thibault, dont l’imagination vagabonde allait toujours au grand galop, si la docilité de ces drôles-là correspond à leur gentillesse, me voilà propriétaire d’une meute comme jamais le seigneur Jean n’en a possédé une, et je suis certain maintenant d’avoir de la venaison chaque fois qu’il m’en prendra fantaisie.

Thibault n’avait pas fini de parler, que quatre des plus vigoureux et des plus alertes parmi les quadrupèdes se détachèrent du reste de la bande et s’enfoncèrent dans la forêt.

Quelques instants après, un hurlement retentissait sous la voûte des taillis, et, au bout d’une demi-heure, un des loups reparaissait traînant une belle chevrette qui laissait sur le gazon une longue traînée de sang.

La chevrette fut déposée par le loup aux pieds du sabotier, qui, transporté d’aise en voyant ses désirs non seulement accomplis, mais prévenus, dépeça proprement l’animal et fit à chacun sa part, se réservant pour lui le râble et les deux cuissots de la bête.

Puis, d’un geste impérial et qui prouvait que seulement alors il entrait dans son rôle, il congédia les loups jusqu’au lendemain.

Le lendemain, avant le jour, il partait pour Villers-Cotterêts, et, moyennant deux gros écus, l’aubergiste de la Boule-d’or le débarrassait de ses deux cuissots de chevrette.

Le lendemain, ce fut une moitié de sanglier que Thibault porta au même aubergiste, dont il devint un des pourvoyeurs les plus assidus.

Thibault, prenant goût à ce trafic, passait la journée entière dans la ville, hantant les cabarets et ne faisant plus de sabots.

Quelques-uns avaient bien voulu plaisanter sur cette mèche de cheveux rouges qui, si bien qu’il l’ensevelît sous les autres cheveux, trouvait toujours moyen de soulever la couche supérieure et d’apparaître au jour ; mais Thibault avait nettement dit qu’il n’entendait pas raillerie touchant cette malheureuse difformité.

Sur ces entrefaites, le malheur voulut que le duc d’Orléans et madame de Montesson vinssent passer quelques jours à Villers-Cotterêts. Ce fut une nouvelle excitation pour la folle ambition de Thibault.

Toutes les belles dames et tous les jeunes seigneurs des châteaux voisins, les Montbreton, les Montesquiou, les Courval, accoururent à Villers-Cotterêts.

Les dames dans leurs plus riches atours, les jeunes seigneurs dans leurs plus élégants costumes.

La trompe du seigneur Jean retentit plus bruyante que jamais dans la forêt.

On voyait passer, comme de ravissantes visions, emportés par la course de magnifiques chevaux anglais, de sveltes amazones et de rapides cavaliers avec leurs beaux habits de chasse rouges, galonnés d’or.

On eût dit des éclairs de flamme qui sillonnaient les sombres et épaisses futaies.

Le soir, c’était bien autre chose.

Toute cette aristocratique compagnie se réunissait pour les festins et les bals.

Mais, entre les festins et les bals, on montait dans de belles calèches dorées avec des armoiries de toutes couleurs.

Thibault était toujours là au premier rang des curieux. Il dévorait des yeux ces nuages de satin et de dentelles, qui, en se relevant, laissaient voir de fines chevilles chaussées de bas de soie et de petites mules à talons rouges.

Puis tout cela passait devant le peuple ébahi, laissant derrière soi une vapeur de poudre à la maréchale et d’essence parfumée aux plus douces senteurs.

Thibault se demandait pourquoi il n’était pas, lui, un de ces jeunes seigneurs aux habits brodés.

Pourquoi il n’avait pas pour maîtresse une de ces belles dames à froufrou de satin.

Et l’Agnelette lui paraissait alors ce qu’elle était en effet, une pauvre petite paysanne ; et la veuve Polet, ce qu’en effet elle était aussi, une simple meunière.

Et c’était quand il s’en revenait à travers la forêt, la nuit, escorté de cette meute de loups qui, du moment où la nuit était venue et où il avait mis le pied dans la forêt, ne le quittaient pas plus que des gardes du corps ne quittent un roi, c’était alors qu’il faisait les plus fatales réflexions.

Entouré de tentations semblables, il était impossible que Thibault, qui avait déjà marché dans la voie du mal, s’arrêtât et ne rompît pas avec ce qui lui restait encore, c’est-à-dire avec le souvenir de sa vie honnête.

Qu’étaient les quelques écus que lui donnait l’aubergiste de la Boule-d’or pour prix du gibier que lui procuraient ses bons amis les loups !

Amassés pendant des mois, des années, ils eussent été insuffisants à satisfaire le plus humble des désirs qui grondaient dans son cœur.

Je n’oserais pas dire que Thibault, qui avait commencé par souhaiter un cuissot du chevreuil du seigneur Jean, puis le cœur d’Agnelette, puis le moulin de la veuve Polet, se fût contenté maintenant du château d’Oigny ou de Longpont, tant ces pieds mignons, ces jambes fines et rondes, tant ces douces senteurs qu’exhalaient ces vêtements de velours et de satin avaient exalté son ambitieuse imagination.

Aussi se dit-il un jour qu’il serait décidément bien sot de demeurer toujours pauvre, lorsqu’une puissance aussi formidable que la sienne était mise à sa disposition.

Dès ce moment, il résolut d’exploiter cette puissance par les souhaits les plus exagérés, dût sa chevelure ressembler un jour à la couronne flamboyante que l’on aperçoit la nuit voltigeant au-dessus de la haute cheminée des manufactures de glaces de Saint-Gobain.