Le Message du Mikado/p2/ch01

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Éditions Jules Tallandier (p. 223-240).

DEUXIÈME PARTIE


CHAPITRE PREMIER

Mistress Robinson n° 2



— Non, ne remerciez pas, je suis totalement au plaisir d’avoir obligé des personnes aussi vraiment intéressantes.

Ainsi, mistress Robinson accueillit les expressions de la reconnaissance des trois voyageurs, à la disposition desquels elle avait mis quelques-unes des cabines louées par elle, à bord du Parthénon.

Mais quelle étrange mistress Robinson, et comme elle ressemblait peu à la gracieuse Lydia.

Cette mistress-là apparaissait grande, sèche, autant qu’on en pouvait juger sous son ample manteau de voyage. Un chapeau-capeline, renforcé d’un voile bleu, cachait la tête de la passagère.

Et comme si une pareille coiffure lui avait semblé insuffisante à masquer ses traits (elle devait être laide, assurément), des besicles de corne, à verres bleus, chevauchaient son nez et rendaient invisibles ses yeux.

Elle parlait cependant d’une voix aigrelette, acide, que ses interlocuteurs, s’ils avaient été portés à la méfiance, eussent jugée déguisée par un de ces procédés familiers aux agents policiers de tous les pays.

Mais ni le général, ni Tibérade, encore moins la tendre Sika, n’appartenaient au monde défiant qu’une éducation spéciale prédispose à semblables idées.

L’Anglaise disait :

— J’ai l’espoir de vous revoir à terre, et de nouer des relations charmantes. En ce moment, je suis en attente du capitaine. Je lui veux donner quelques instructions, touchant certains de mes bagages qui continueront sur Smyrne. Je demande le pardon de quitter si vite. Croyez à mon regret le plus grand.

Puis, d’un geste digne, appelant Véronique, qui attendait à quelques pas, avec, sur le visage, une expression d’inexplicable contrariété :

— Suivez, ma fille, suivez. Le port n’est plus éloigné, et nos dispositions ultimes nous réclament.

Un salut raide à ses interlocuteurs et elle s’engouffra dans l’escalier des cabines, entraînant Véronique qui, de toute évidence, eût préféré demeurer sur le pont.

Les voyageurs, réjouis par la pensée d’atteindre bientôt le terme de la traversée, plaisantèrent la camériste tirée par sa faute à deux « patronnes ». Ainsi qu’il arrive souvent pour les railleurs, ils ne soupçonnèrent pas l’inopportunité de leur gaieté.

L’Anglaise cependant était parvenue devant l’enfilade de cabines retenues à son nom.

— Véronique, dit-elle, toutes les malles, dans le seul compartiment occupé par mistress Lydia.

Sans répliquer, la pseudo-fille de chambre s’empressa de débarrasser les cabines voisines de leurs encombrants bagages, et les traînant le long du couloir, elle les empila devant la porte de Lydia.

La mistress Robinson actuelle introduisit une clef dans la serrure, ouvrit. Pierre-Véronique se précipita, poussant la première malle ; mais sur le seuil, il s’arrêta, stupéfait.

Lydia avait disparu. La cabine était vide.

— Où est-elle ? s’exclama-t-il, comme malgré lui.

La question parut réjouir prodigieusement Midoulet. Sous le voile bleu de mistress Robinson grinça son rire bizarre, puis lentement :

— En sûreté, ne vous inquiétez pas. Mais, désireux de confier ses malles à la garde du capitaine, jusqu’à Smyrne, j’ai dû prendre les mesures utiles pour que la charmante Lydia accompagnât ses bagages.

Et Pierre l’écoutant avec stupeur, il poursuivit :

— Nous à Beyrouth, elle à Smyrne. Il lui faudra quarante-huit heures pour revenir. Je n’en désire pas davantage. Remarquez d’ailleurs combien je suis honnête. Je pourrais m’approprier ses colis ; je ne profite pas de la situation.

D’un ton sec, l’agent conclut :

— Ceci dit, veuillez faire ce que j’ai commandé. Je ne souhaite point de mal à ma concurrente anglaise ; ne m’obligez pas à lui en faire.

Pierre courba la tête et se mit à la besogne. En quelques minutes, les trunks furent amoncelés dans la cabine où le jeune homme avait vu Lydia pour la dernière fois.

La porte refermée avec soin, Midoulet s’empara de la clef.

À ce moment, les mugissements de la sirène annonçaient que le Parthénon embouquait les passes du port de Beyrouth.

L’agent se frotta les mains.

— Nous allons débarquer, fit-il.

— Mais elle, elle ? murmura Pierre d’un ton suppliant.

— Elle doit continuer sur Smyrne. Une fois à terre et le Parthénon ayant repris sa route, je vous rendrai, avec la liberté, la possibilité de rejoindre cette espionne pour qui vous marquez un si grand intérêt.

— Vous m’assurez qu’elle ne souffre pas ?

— Elle dort cher monsieur. À son réveil, elle se trouvera en face du capitaine, qui lui expliquera comment elle a brûlé le port de Beyrouth.

Le jeune homme secoua la tête. Un découragement amer le prenait. Véritablement, la fatalité traitait ses sentiments ainsi qu’un volant tarabusté par les raquettes.

Lui, si loyal, si simple, devait à toute minute faire face à des situations compliquées. Bien plus, il était contraint de déguiser sans cesse la vérité, de trahir tous ceux qui l’rapprochaient. Le général, Sika, Midoulet, tous, il les avait trompés ; et maintenant, le plus douloureux des mensonges lui devenait forcé. Il lui fallait, sous peine de mettre la jeune femme en péril, aller à l’encontre des desseins de Lydia, pour laquelle il eût volontiers donné sa vie, si cela eût pu servir à quelque chose.

Mais la sirène meuglait de plus belle. Au léger roulis, qui tout à l’heure balançait le navire, avait succédé un glissement doux sur des eaux étales.

Sans doute possible, on entrait dans le port, abrité contre les clapotis du large.

— Venez, ordonna Midoulet.

Et Pierre le suivit.

Tous deux remontèrent, gagnèrent le pont, puis la passerelle sur laquelle le capitaine se tenait, auprès du pilote venu à bord pour faire entrer le steamer dans le bassin.

La fausse mistress Robinson s’approcha de l’officier.

— Capitaine, dit-elle, votre escale à Beyrouth est très courte : deux heures à peine.

— Oui, nous nous arrêtons seulement pour le service des passagers.

— Je le sais. J’ai pensé que vous seriez très occupé durant cet arrêt.

— Très…

— Et j’ai agi en conséquence. Voici la clef de la cabine que j’occupais personnellement. J’y ai enfermé tous mes bagages, qui continueront jusqu’à Smyrne.

— Jusqu’à Smyrne, se récria le commandant, mais…

— Le prix de location n’est plus le même ; je vous remets le supplément. De plus, voici une lettre que vous ouvrirez en mer. J’y ai résumé comment s’opérera le débarquement des colis que je rattraperai à Smyrne.

— Parfait !

— Et enfin, voici la clef de ma cabine que je vous confie.

Le capitaine avait pris lettre et clef, sans manifester aucune surprise de converser avec une mistress Robinson, si différente de Lydia.

Véronique s’en étonna. Mais aussitôt elle se souvint. Le capitaine était absent lors de l’embarquement de la jeune femme. C’était le second, couché maintenant après sa nuit de quart, qui avait installé la charmante Anglaise.

La supercherie ne pouvait donc être découverte.

Et, l’officier ayant glissé les objets dans sa poche, Midoulet regagna le pont tranquillement avec une démarche qui ne rappelait en rien la grâce de Lydia.

Justement le Parthénon entrait majestueusement dans le bassin du Commerce, évoluant parmi les navires battant pavillons de tous les peuples de l’Orient à l’Occident : grecs, français, anglais, ottomans, égyptiens… Il vint s’amarrer au débarcadère de la Compagnie Hellénique-Echelles, qui doit son nom à ce qu’elle dessert les ports ou Echelles du Levant.

La passerelle fut lancée. Des hamals (porteurs), des aboyeurs d’hôtels, des parents, des soldats se dressaient sur le quai, pour recevoir au débarqué des clients, des amis chers, ou des cambrioleurs en fuite.

Midoulet et Pierre se rapprochèrent des Japonais qui leur firent le plus aimable accueil.

Tibérade s’était glissé près de la coupée. Il voulait suivre des yeux Yousouf et Ahmed.

Mais à l’instant où ceux-ci allaient franchir la passerelle, un jeune garçon à la veste cannelle, au large pantalon flottant sur ses jambes nues, la tête coiffée d’un fez, se précipita sur l’étroit passage en glapissant :

— Shib (contraction de sahib ; seigneur) Tibérade ? Shib Tibérade ? Ouna cartolina.

— Tibérade, cria Uko, qui, ainsi que sa fille, suivait le jeune homme des yeux.

— Shib Tibérade ? répéta le boy, lequel n’était autre qu’un employé de la poste ottomane.

Marcel l’arrêta par le bras :

— C’est moi ! Tu as une lettre à me remettre ?

— La cartolina que voici.

— Donne ! En échange, prends ce backchich (pourboire).

Le gamin empoigna la pièce de monnaie, la considéra d’un œil attendri, puis hurla avec conviction :

— Evivva lou générou shib !

Ce bruyant hommage rendu, il bondit sur le quai, s’engouffrant dans la foule où il disparut.

Un coup d’œil sur l’enveloppe, et Tibérade pâlit, bredouillant :

— L’écriture d’Emmie !

— D’elle ?

Uko, Sika et aussi Midoulet et Pierre, qui escortaient les Japonais, sans défiance à l’égard des fausses mistress Robinson et Véronique, se pressèrent autour de Marcel d’un mouvement identique, encore que les sentiments qui le déterminaient fussent totalement différents.

Mais le moyen de reconnaître les mobiles des paroles prononcées par des voix également anxieuses ?

— Lisez ! Que dit-elle ? Lisez donc.

Et lui, obéissant à l’impulsion générale, lut la suscription ainsi libellée :

« Monsieur Tibérade,
à bord du premier navire arrivant d’Égypte. »

Uko, Sika, Midoulet se montrèrent énervés par ce retard. L’adresse ne les intéressait pas. Ils étaient bien sûrs que la missive n’était pas destinée à l’empereur de Chine. Et avec un touchant ensemble, ils clamèrent :

— C’est à l’intérieur que vous trouverez les renseignements désirés par nous tous !

La pseudo-mistress Robinson profita même de la curiosité générale pour risquer une plaisanterie à froid avec un accent anglo-saxon suffisant pour tromper des Japonais et des Français :

— Bien sûr ! Ce n’est pas sur l’enveloppe que l’on porte de telles choses.

Personne ne la releva.

Tremblant, Tibérade faisait sauter la bande gommée. Il déplia le papier et poussa un cri dont tous sursautèrent :

— Quoi ? Qu’est-ce ? Qu’y a-t-il ? questionnèrent ses compagnons, affolés véritablement par le désir de savoir.

Le jeune homme prononça lentement, comme si le sens des paroles lui échappait :

« Le soir de ton arrivée, rends-toi à la représentation du Cirque des Enfants ailés. Là, tu sauras comment me tirer de captivité.
« Emmie. »

— Un cirque, maintenant ! s’exclama-t-il en terminant. Elle a dû être enlevée durant notre sommeil général sur le canot n° 2 ; ces rapts sont plus fréquents que l’on ne pense…

— Cela peut être, consentit Midoulet avec le fausset bizarre adopté par la nouvelle mistress Robinson.

— Enfin, reprit Sika, elle est captive, il est vrai, mais elle recouvrera la liberté, si nous agissons ainsi qu’elle l’indique.

— Première question : où est le Cirque des Enfants aillés ? Qu’est-ce que c’est que cela ? interrogea insidieusement l’agent.

— Gagnons un Hôtel, on nous renseignera.

— Et du même coup, se confia Midoulet en aparté, en sachant où se trouve la demoiselle, nous apprendrons la cachette du pantalon japonais qui l’accompagne.

Chacun dut se faire une réflexion analogue.

Aussi tous, en hâte, Véronique suivant à cinq pas, en soubrette stylée, franchirent la passerelle. Seulement, à la faveur de la distraction causée par l’épître d’Emmie, Yousouf et Ahmed avaient disparu, et Marcel eut beau écarquiller les yeux, interroger les environs de regards aigus, il n’aperçut plus ceux qu’il s’était juré de ne pas perdre de vue.

Les meurtriers à venir d’une jeune fille blonde s’étaient perdus dans la foule, sans laisser de traces. Toujours flanqués de Midoulet, méconnaissable sous son déguisement, et de Pierre, maugréant contre la fatalité qui l’obligeait à reprendre son embarrassant costume féminin qu’il espérait naguère avoir dépouillé pour toujours, les voyageurs se rendirent à l’hôtel Ismaïl, situé au centre de la ville et réputé par son inconfort, moindre cependant que celui des établissements similaires.

Ils s’informèrent aussitôt auprès du gérant-manager.

— Un cirque est de passage à Beyrouth, n’est-ce pas ?

L’interpellé s’épanouit pour répondre :

— Oui, messieurs… oui, mesdames… Un grand ambulant. Depuis quinze jours, nos murs sont couverts d’affiches multicolores, très attrayantes, très attractives. Vous avez dû en voir des échantillons en venant du paquebot. Et ce soir Justement a lieu la première représentation. Elle promet d’être sensationnelle ; on annonce, en effet, des numéros tout à fait curieux.

— On le nomme bien le Cirque des Enfants ailés ? insista le général.

— Vous l’avez dit, seigneur, on le nomme ainsi, à cause précisément de l’un des numéros dont je parlais à l’instant.

Puis donnant carrière à la curiosité familière et bienveillante des hôteliers :

— Vous souhaitez sans doute assister au spectacle ?

Le groupe s’empressa de répliquer :

— Vous avez deviné.

— En ce cas, pressez-vous de dîner. C’est un bon conseil. Il y aura un monde fou. Les amateurs sont légion ; on est très friand de ce genre d’exhibition à Beyrouth.

— Hâtez-vous donc de faire servir. À propos, où s’est établie cette entreprise ?

— Oh ! à deux pas. Quand je dis deux pas, vous concevez, c’est une figure. En réalité, il faut faire des pas pendant dix minutes pour atteindre la place d’Aïa-Tarbouch, où les installations sont dressées.

— Et la place en question ?

— À la lisière de l’ancien et du nouveau Beyrouth. Il suffit de suivre l’avenue Ismaïl, à laquelle mon hôtel a emprunté son nom.

— Parfait. À quelle heure la représentation ?

— Les bureaux ouvrent à huit heures.

Quelques instants plus tard, les voyageurs prenaient place dans le « restaurant » de l’hôtel, et expédiaient un repas copieux, mais peu délicat. L’Orient, en dehors des pâtisseries, gelées et bonbons, ne connaît pas les recherches de la table. Par exception, mistress Robinson et Véronique avaient été conviées à s’asseoir à la même table que leurs compagnons de traversée.

Et, Sika s’amusait de voir en face d’elle, et sa femme de chambre, et celle qu’elle prenait pour une Anglaise excentrique et inconnue.

Tous mangèrent silencieusement.

Des préoccupations de même nature les éteignaient. Avec l’illogisme de tout être humain attendant l’explication d’un mystère, ils donnaient carrière à leur imagination pour se fournir des explications, dont le moindre défaut était de ne se baser sur aucun fait précis.

Midoulet, seul, se réjouissait à la pensée que chaque minute le rapprochait de la capture du pantalon diplomatique, que tous, Sika exceptée, supposaient entre les mains d’Emmie.

Marcel restait sombre. Le brave garçon se demandait dans quel état il allait retrouver sa petite cousine. Ah ! il l’aimait bien d’une tendresse paternelle.

Uko, lui, se sentait partagé entre le désir de mener sa mission au succès et celui de revoir la petite Parisienne, dont il aimait le courage, la décision, la bonne humeur inaltérable.

Enfin, avec une nuance de remords, la gentille Sika s’amusait de la prochaine déconvenue de ses compagnons, lancés à la poursuite d’un vêtement qu’elle continuait à porter sur elle. Elle se promettait d’ailleurs, de chercher, d’accord avec sa jeune amie retrouvée, une cachette moins incommode et moins aléatoire que celle occupée par le diplomatique gris fer autour de son corps gracieux.

En dépit des préoccupations, le dîner s’acheva sans encombre, et tous prirent le chemin de la place Aïa-Tarbouch. Nul ne s’étonna de ce que l’Anglaise et Véronique suivissent le mouvement.

À certaines heures, il n’existe plus d’étrangers, plus de serviteurs. L’acuité des sensations éprouvées fait naître l’illusion qu’elles sont partagées par toute l’humanité.

Marcel et Uko jugeaient normal que mistress Robinson, inconnue quarante-huit heures plus tôt, se passionnât pour la cause qui les entraînait en avant. Quant à Sika, elle crut devoir remercier Véronique de son dévouement.

Le mot faillit coûter des larmes à la fausse camériste en soulignant son involontaire traîtrise.

Bien avant l’ouverture des portes, ils avaient atteint le Cirque des Enfants ailés, dont la tente énorme se dressait ainsi qu’une tour, dominant la longue file des luxueux hangars mobiles abritant les machines électriques chargées de distribuer l’éclairage dans l’hippodrome. La foule commençait à affluer. Les spectateurs débouchaient par groupes bruyants de toutes les rues adjacentes. Bientôt une cohue compacte fut réunie devant la façade polychrome du cirque, sous l’éclat aveuglant des lumières projetées par d’énormes globes électriques.

Se maintenant au premier rang, les voyageurs, encore plus avides du spectacle que tous ceux qui les entouraient, attendaient avec impatience le moment de pénétrer dans le théâtre forain. Ils piétinaient littéralement, énervés par le public qui se pressait derrière eux. Mais les musiciens, sur l’estrade, entamèrent un allégro brutal, dans lequel grondait le tonnerre des cymbales et de la grosse caisse ; puis un clown en habit, orné d’une flamboyante perruque à houppe, parut pour énumérer avec des contorsions baroques, en langue sabir, mélange de français, d’anglais et d’italien usité dans toutes les Echelles du Levant, les merveilles qui seraient présentées à l’Intérieur.

Ceci était pour gagner du temps, car le populaire n’avait pas besoin d’être excité.

Les portes s’ouvrirent enfin.

Les amis d’Emmie n’attendirent pas la fin du « boniment » pour escalader les degrés accédant au plateau de parade. Ils se ruèrent vers le contrôle placé au fond.

— Trois premières ! clama le Japonais.

— Deux premières, cria en écho Midoulet, qui marchait derrière lui.

Puis se tournant vers Pierre, la fausse Anglaise murmura :

— Véronique, je vous offre votre place. Dites que je ne suis pas bonne !

Mais le mouvement des voyageurs sembla un signal ; la foule les suivit. En quelques minutes, le cirque fut envahi, les gradins bondés, les couloirs encombrés. Plus une place assise ou debout qui n’eût son titulaire. Le Tout-Beyrouth des premières était certainement venu ce soir-là au Cirque des Enfants allés.

La représentation commença de suite, par un charivari diabolique exécuté par l’orchestre, et que le programme qualifiait modestement : « Ouverture en si bémol. » Puis, ce fut le défilé classique de clowns faisant des pirouettes, poussant des cris inarticulés, que les badauds croient anglais, se lançant des chapeaux pointus qu’ils recevaient adroitement sur la tête. Une écuyère, légère et vaporeuse en son maillot rose, leur succéda, évoluant sur un cheval richement caparaçonné ; le saut des cerceaux de papier, des obstacles, la voltige n’avaient point de secrets pour elle, et le public bénévole ne marchanda pas les applaudissements à l’artiste.

Marcel et ses compagnons seuls semblaient s’ennuyer. Ils avaient beau, tandis que les numéros se suivaient sans interruption, examiner la salle, la piste, l’entrée des écuries s’ouvrant eh face d’eux, nulle part, ils n’apercevaient Emmie. Et la venue d’Emmie était la seule chose susceptible de les intéresser.

Tantôt l’un, tantôt l’autre, murmurait :

— Où peut-elle être ?

Ce à quoi le voisin répliquait :

— Attendons ! Elle nous a fixé rendez-vous ici. Donc elle viendra.

Et Midoulet, ainsi qu’un leitmotiv, se répétait à lui-même à chacune de ces réparties :

— J’espère que le pantalon du Mikado viendra aussi.

Une fois même, il se laissa aller à plaisanter, toujours pour sa seule personne.

— Elle porte la jupe-culotte, cette enfant !

Cela le fit rire, mais le général, étonné de cette gaieté intempestive, regarda mistress Robinson de si interrogative façon, que l’agent jugea bon de se tenir tranquille.

La représentation se poursuivait cependant.

Gymnastes, équilibristes en maillots cerise galonnés d’or « travaillèrent ». Puis vinrent des chiens savants parfaitement dressés, lesquels précédaient un clown-musical, qui avait eu l’idée ingénieuse et patiente de se confectionner un piano aux touches de silex sonore. Ce singe-homme précédait des singes quadrumanes et cavaliers.

« Entr’acte ! »

L’affiche annonçait l’interruption momentanée du spectacle, fut plantée au bout d’une perche, sur la piste, donnant le signal d’un brouhaha général.

Marcel, qui bouillait d’impatience, se dressa d’un bond :

— Si Emmie ne profite pas de l’entr’acte pour nous joindre, elle nous manquera certainement à la sortie, grommela-t-il.

Sika tenta de l’apaiser.

— Elle n’a pas dit à quel moment elle viendrait à nous. Attendons et soyons certains qu’elle hâtera ce moment de tout son pouvoir.

— Vous supposez donc qu’elle n’est pas libre de ses mouvements, mademoiselle ?

— Sa lettre dit que vous la délivrerez de captivité ; une captive n’est jamais libre, par définition même.

— C’est vrai… Mais être captive et donner des rendez-vous au cirque m’apparaît tout à fait contradictoire.

Et sans doute pour faciliter à sa cousine les moyens de la rencontrer, Marcel entraîna ses compagnons dans les couloirs, les écuries, furetant partout avec l’espoir de rencontrer sa petite parente.

— Satané pantalon, soupirait Midoulet durant ces pérégrinations, qui de toute évidence, l’ennuyaient considérablement.

Mais Emmie, aussi bien que le vêtement demeurait invisible.

L’orchestre, dans sa loggia, annonça la reprise à grand fracas, conviant le public à la deuxième partie du programme. Les exercices des Enfants ailés allaient enfin être présentés aux spectateurs.

Le général et ses amis durent s’empresser de regagner leurs places. Un coup d’œil sur la piste leur montra que l’on y avait disposé une sorte d’estrade. Au-dessus se balançaient de légers fils d’acier, fixés au cintre.

Ils n’eurent pas le temps de s’interroger sur l’usage de cette installation ; la réponse à la question informulée leur fut apportée aussitôt par une bande de jeunes garçons et de fillettes qui bondirent sur l’estrade, avec les grâces particulières aux gymnasiarques.

C’étaient les enfants ailés. Et, pour justifier l’appellation, tous avaient des ailettes azurées, placées au dos des justaucorps ou des corsages.

Les boys, costumés en pages ou en quelque chose d’approchant, les fillettes, aux cheveux flottant sur les épaules, apparaissaient vêtues de gazes chatoyantes et nacrées. Les uns et les autres se rangèrent sur une ligne au milieu de l’estrade, puis ils saluèrent les mains aux lèvres avec un ensemble militaire.

— La voyez-vous parmi ceux-ci ? questionna Tibérade, hanté par la recherche d’Emmie.

Sika sursauta, et vivement, d’un ton de reproche :

— Vous n’y songez pas ? Emmie parmi des acrobates !

— Pourquoi pas ? Quand on appartient au personnel d’un cirque…

— Cela ne suffit pas. Il faut encore un entraînement spécial. Et je ne sache pas que l’éducation de votre cousine ait jamais comporté des leçons de voltige…

— Hélas ! la mienne comporte la logique.

— Que voulez-vous exprimer avec cette logique ?

— Que, d’après sa lettre, Emmie se trouve dans le cirque… Or, elle ne figure pas parmi les spectateurs ; donc, nous sommes tenus de la chercher dans le personnel de l’entreprise. Acrobate ou servante… Or, je penche pour le premier emploi ; une domestique, en effet eût pu, depuis le début de la représentation, abandonner son travail pour se manifester à nous.

Cette fois, Sika ne répondit pas.

Le général, mistress Robinson, et même Véronique, hochaient la tête d’un même balancement, approbateur de la conclusion de Tibérade.

Cependant, les enfants, suspendus aux fils d’acier fixés au cintre, avaient été hissés à mi-hauteur du dôme de toile du cirque.

Ils commençaient des évolutions compliquées, mimant une sorte de ballet aérien, qui produisait l’impression d’une farandole de ces amours ailés, si fort en faveur au dix-huitième siècle.

Le public, ravi par la grâce réelle du spectacle, applaudissait à tout rompre. Soudain un cri bizarre, incompréhensible, se fit entendre :

— Mavarçavel !

— La voix d’Emmie ! clama Tibérade, se dressant sur ses pieds, d’un bond si brusque qu’il faillit renverser son plus proche voisin.

Mais la voix reprenait, lançant, au profond ahurissement des spectateurs, les syllabes incompréhensibles d’un idiome inconnu.

— Mavarçavel ! C’avest mavoi !

— C’est elle ! répéta le jeune homme, le visage radieux. C’est elle.

Et il cherchait de tous côtés la fillette qui venait de lui révéler sa présence.

— Elle parle donc javanais, s’exclama Véronique, qui, elle aussi, s’était levée et considérait l’assistance.

Javanais ! Oh ! ce javanais-là est un article de fantaisie parisienne. Il n’a rien de commun avec le langage parlé par les indigènes de Java, de Sumatra et des îles malaises.

Il s’obtient en intercalant le vocable av dans chaque syllabe des mots.

Exemple : Marcel fera Mavarçavel.

— Évidemment, elle a choisi cette forme baroque, pour que ses paroles, soient comprises de moi seul, murmura le jeune homme ; seulement où se tient-elle ?

— Oui, oui, où est-elle ? répétèrent ses amis Uko et Sika.

— Où est-elle ? redirent mistress Robinson et même la soubrette Véronique.

Comme uns réplique à la question, la voix laissa tomber l’indication :

— En l’air, au bout d’un fil !

Tous levèrent les yeux et, soudain, ils remarquèrent que l’un des enfants ailés, tout en exécutant sa chorégraphie aérienne, se livrait à une télégraphie de gestes incontestablement dirigés vers la partie du cirque qu’ils occupaient. Sika prononça :

— La voici…, là…, la quatrième du troisième rang.

— En effet, nous la voyons à présent.

— Mais comment figure-t-elle parmi ces enfants ? Par suite de quels événements ?…

La question fut interrompue.

Sans doute, la fillette avait compris que ses amis l’avaient reconnue, car son organe clair résonna de nouveau :

— Tout à l’heure, disait-il toujours dans cet incroyable javanais de Paris, après la représentation, venez au bureau de la direction ! Il suffira de payer la casse !

À présent, le public se figurait que la conversation, inintelligible pour lui, faisait partie du programme, et le javanais obtenait une salve de bravos d’autant plus enthousiastes que personne n’y comprenait rien.

La méprise évidente de la foule rendit le sourire aux voyageurs.

Emmie se balançait bien encore au bout d’un fil d’acier ; mais elle était retrouvée. Dans quelques instants, Marcel, Sika la presseraient dans leurs bras. Elle reprendrait sa place dans le groupe des voyageurs, poussés vers un but ignoré par la volonté mystérieuse du maître de l’empire du Soleil Levant.

Et puis, la bonne humeur de la petite cousine prouvait qu’elle n’avait point souffert. Donc à quoi bon se montrer plus morose qu’elle-même ?

Le général se frottait les mains, disant à haute voix la grandeur de sa satisfaction, sans soupçonner que Midoulet et mistress Robinson ne faisaient qu’une seule et même personne :

— Heureusement que nous avons égaré cet insupportable M. Midoulet. Sans cela, il eût fallu lutter encore pour la possession du message impérial.

Le message impérial provoqua le rire de Sika, de Marcel, voire de Véronique. Et l’on peut supposer que, sous son voile, la fausse Anglaise adressa de son côté un sourire fort ironique au Japonais.

Malgré tout, les regards ne quittaient pas le groupe volant qui s’agitait en l’air.

Les exercices des enfants ailés se poursuivaient à la satisfaction grandissante des spectateurs. Tibérade et ses amis furent certes les seuls à pousser un soupir de joie, lorsque les fils, s’allongeant derechef, ramenèrent les jeunes gymnasiarques vers le sol et leur permirent de reprendre pied sur l’estrade. De nouveau, ils se rangèrent en ligne, adressèrent un dernier salut souriant au public qui les acclamait, et puis, telle une volée d’oiseaux, les petits s’engouffrèrent dans l’entrée béante des écuries.

— Fini le spectacle, s’écria Tibérade avec tant de feu que ses voisins se retournèrent. Ne perdons pas une minute, courons à la direction et que l’on me rende ma cousine.

Tout en parlant, il sautait sur la piste, courait vers l’ouverture des écuries et coulisses, par laquelle Emmie venait de disparaître. Le général, mistress Robinson, Véronique, Sika, sans s’inquiéter les uns des autres, se hâtèrent de le suivre, chacun semblant vouloir arriver bon premier auprès du… message impérial, comme Uko avait désigné le pantalon gris fer. Dans leur hâte, aucun ne remarqua qu’un remous de la foule les séparait de Sika, laquelle, arrêtée un instant, demeura en arrière.

Si Marcel s’était retourné à ce moment, que de tristesses il aurait évitées ; car il aurait reconnu, encadrant la blonde Japonaise, le Druse Yousouf et le Persan Ahmed, dont il avait surpris la conversation nocturne et féroce, à bord du steamer Parthénon.

Il eut entendu Yousouf gronder d’un ton menaçant ce commandement, dont il aurait compris le sens sinistre :

— Accomplissez les ordres du Conseil des Druses !

Sika entendit, elle, ces mots prononcés presque à son oreille.

Ils l’étonnèrent

Elle se retourna du côté de la voix, instinctivement, mais le mouvement commencé ne s’acheva pas. Un voile opaque s’abattit sur son visage, l’aveuglant et la bâillonnant d’un seul coup. Elle eut l’impression que des mains brutales la saisissaient, l’enlevaient de terre et l’emportaient rapidement. Comment ? Pourquoi cette violence ? Elle se posait encore la question que, déjà, la caresse du vent lui faisait comprendre qu’on l’avait transportée hors du cirque.

Singulier pays que cette région du Liban, où les Druses inspirent une crainte telle, qu’il avait suffi à Yousouf de lancer cette affirmation mensongère :

— Celle-ci est à nous. Mohamed, le Maître des Druses, l’avait choisie de son vivant comme épouse. Que nul ne s’oppose à la volonté de la Montagne !

Et personne, parmi la foule assistant au rapt, n’avait songé à s’interposer entre la victime et les ravisseurs.

Au dehors, le Druse et le Persan Ahmed s’arrêtèrent près d’une automobile qui stationnait dans un angle obscur de la place d’Aïa-Tarbouch.

Yousouf désigna le véhicule.

— Avec cela, tu atteindras le palais de Mohamed avant le jour. Il te sera donc facile d’enfermer ta prisonnière, sans que personne ait la pensée que j’offre à l’holocauste une Européenne au lieu et place de ma chère fiancée.

Un sourire bizarre distendit les lèvres d’Ahmed accompagnant sa réponse :

— Il sera fait ainsi que tu l’as décidé.

— Merci. Souviens-toi qu’Yousouf est ton frère. Si tu as besoin de lui, appelle-le ; il accourra, fût-il à l’autre extrémité du monde.

— Je le sais ; mais je n’aurai pas, je pense, le besoin cruel de t’arracher à ton bonheur pour me défendre. Éloigne-toi sans regarder en arrière ; ne songe qu’à celle que nous aurons sauvée… Reçois le souhait de ton frère… Sois heureux… Ta bien-aimée est embarquée à présent, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Eh bien, cours auprès d’elle. Au jour, soyez bien loin en mer. Qu’elle ne puisse apercevoir le reflet des flammes qui auraient pu la consumer. Peut-être verrait-elle, dans l’incendie, un mauvais présage, et sa pensée s’obscurcirait, et ses doux yeux se mouilleraient de larmes.

Les deux hommes se serrèrent la main. Déjà les serviteurs, par qui Sika avait été entraînée hors du cirque, avaient déposé la prisonnière au fond de l’automobile.

Ahmed sauta auprès d’elle, tandis qu’un wattman indigène, immobile au volant de direction, se tenait prêt à partir au premier signe.

— Au revoir, Yousouf, reprit le Persan Ahmed ; encore une fois, sois heureux !

— Et que les félicités t’accompagnent, mon frère ! riposta le Druse.

Sur les lèvres d’Ahmed passa un sourire mystérieux.

— J’y ferai mon possible, ami. Compte sur moi.

— Prends garde surtout que la captive ne s’échappe. Le Conseil de la Montagne serait féroce, s’il avait vent de la supercherie.

— Pour cela, sois tranquille. Hors de la ville, je débarrasserai la demoiselle de son voile… Qu’elle respire, crie, rugisse dans la campagne déserte, cela n’aura aucune importance. Elle ne fuira pas une voiture marchant à quarante ou cinquante kilomètres à l’heure. Donc, adieu !

Il eut un geste. Le mécanicien actionna le levier de mise en marche.

L’automobile s’ébranla et disparut bientôt dans une rue voisine.

Alors Yousouf s’inclina vers le sud-est, direction de La Mecque, la ville sainte, et les mains réunies en coupe au-dessus de sa tête, il psalmodia :

— Gloire à Allah, qui a sauvé la fiancée chère au cœur de son serviteur !

Avec l’inconscience de sa race, il mettait la divinité de moitié dans le crime, qui condamnait une innocente à subir la torture du feu au lieu de sa fiancée.