Le Message du Mikado/p2/ch12

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Éditions Jules Tallandier (p. 409-425).


CHAPITRE XII

Les bateaux se suivent sans se ressembler


— Eh bien ! nous voici définitivement débarrassés de M. Midoulet, de mistress Lydia, de tous nos ennemis !

— Ah ! l’espionne anglaise nous a rendu un service signalé.

— Elle a semé son concurrent français.

— Nous l’avons semée à son tour. Grâce au bateau affrété par ce digne M. Mou-Tsu d’Aden, nous avons pu rejoindre, en face de Karta, le joli steamer de commerce qui nous emporte, à raison de dix-huit nœuds, sur les houles grises du golfe Persique.

Ces répliques s’échangeaient entre Tibérade et le général, étendus dans des chaises à bascule, sur le pont d’un vapeur de mille à douze cents tonneaux, à la corne duquel flottait le pavillon japonais.

Auprès d’eux, Sika et Emmie, installées de façon tout aussi confortable, écoutaient en souriant.

— Et nous allons maintenant ? Interrogea la petite Parisienne.

— À Tamatave, ma chère enfant, répliqua le Japonais d’un ton affectueux, qu’il avait toujours à présent en s’adressant à celle qui avait sauvé Sika, le pantalon mystérieux et la liberté de l’ambassadeur lui-même.

— Et une fois à Tamatave, à Madagascar, que ferons-nous ? reprit la fillette.

— Nous attendrons de nouveaux ordres, petite. C’est toujours, le même procédé. Vous vous souvenez que nous reçûmes les derniers à Bassorah. Les suivants nous parviendront tout aussi bien à Tamatave.

Il y eut un silence. La chaleur était accablante ; sous le soleil, dardant des rayons perpendiculaires, la mer prenait une teinte plombée.

Le steamer venait de dépasser l’île d’Ormuz et s’engageait dans le détroit du même nom, reliant le golfe Persique à la mer d’Oman, indentation de l’océan Indien.

Les côtes, arabique à l’ouest, hindoue à l’est, se profilaient au loin comme des brouillards légers.

Soudain, le commandant du bord s’approcha des passagers.

— Qu’y a-t-il, monsieur Asaki ?

La question du général était justifiée par l’air soucieux de l’officier.

— Une inquiétude, général.

— Provenant ?…

— Du point noir que vous distinguez à l’arrière.

— Qu’est-ce ?

— La lunette me l’a appris. C’est un croiseur de guerre anglais.

— Nous n’avons rien à démêler avec les navires de cette nation.

Le commandant gonfla ses joues, secoua la tête, et enfin comme prenant son parti :

— Sa manœuvre semblerait indiquer qu’il veut nous rejoindre.

— Nous rejoindre ? Qui vous fait penser cela ?

— L’observation de ses mouvements. Voilà une heure que je le guette. Il est sorti de la passe située entre Ormuz et la terre ferme, comme d’une embuscade, et s’est lancé dans notre sillage. Tenez, en ce moment même, il force ses feux, et sa marche est sensiblement supérieure à la nôtre.

La quiétude des voyageurs avait disparu.

Ils n’avaient aucune idée des intentions de ce croiseur, dont la marche avait attiré l’attention du capitaine Asaki ; mais dans leur situation, et surtout après l’aventure de la Tour Carrée, qui avait dû faire quelque bruit à Aden, ils ne pouvaient considérer les relations avec le pavillon anglais que comme une chose à éviter.

Au surplus, le but du navire de guerre se précisa bientôt.

La mer d’Oman s’était élargie ; ses rives n’étaient plus perceptibles. Le croiseur se couronna de fumée, se rapprocha rapidement grâce à sa marche supérieure, et d’un coup de canon à blanc intima au steamer japonais l’ordre de stopper.

Résister apparaissait impossible. Fuir, impossible également.

Il fallut se résigner à obéir.

Un quart d’heure plus tard, un canot accostait le bâtiment de commerce.

Un lieutenant de vaisseau montait sur le pont, et saluant les passagers avec la raideur correcte des Anglais.

— Général Uko ? prononça-t-il.

— C’est moi, répliqua l’interpellé en s’avançant.

— Bien. En ce cas, votre compagnon est sans nul doute M. Marcel Tibérade ; quant à ces misses, elles doivent porter les délectables noms de miss Sika et de miss Emmie.

— Cela est exact. Mais à quoi tend cet interrogatoire qui m’apparaît à tout le moins intempestif ?

— À éviter toute erreur, général.

— Une erreur ?

— Sur la qualité des personnes que je suis chargé de transférer à bord du Dunlovan, croiseur protégé de première classe, avec leurs colis et bagages.

Tous sursautèrent.

— Nous transborder ainsi ! Quel motif !…

L’officier anglais marqua un geste d’ignorance indifférente.

— Je ne sais pas. Mon commandant m’a donné un ordre ; je l’exécute. Je ne regarde pas plus loin.

Cette fois, Uko pâlit. Le danger se précisait. Il tenta de résister, et avec hauteur :

— Moi, monsieur, je ne suis pas le subordonné de voire commandant ; aussi je ne me déplacerai que sur explications suffisantes.

Sans rien perdre de sa politesse, l’interlocuteur du général répliqua :

— Ne croyez pas cela.

— Comment ? Que je ne croie pas !…

— La force est de notre côté. Nous serions désolés d’y avoir recours ; mais nous n’hésiterions pas. Les ordres de l’Amirauté sont précis. Il faut que vous passiez sur le Dunlovan.

Le ton de l’officier était sans réplique. Les voyageurs comprirent que, dût-il couler le bâtiment japonais, le commandant du croiseur britannique n’admettrait aucune résistance.

Et Tibérade traduisait l’impression de tous lorsqu’il murmura :

— Hors d’état de lutter, on se soumet, général. Après tout la mistress Lydia seule savait que le vêtement si maltraité par Midoulet n’était pas le vrai. C’est à lui que l’on en veut sûrement… Eh bien ! vous vous référerez à l’agent français laissé à Bassorah. Il n’a rien découvert ; les Anglais ne seront pas plus heureux.

L’ironie enclose en ces mots apaisa le Japonais. Un sourire passa sur sa face safranée, et il déclara avec calme :

— Monsieur l’officier, mes amis et moi sommes prêts à vous suivre.

Sur ce, passagers et bagages descendirent du pont du steamer dans la chaloupe anglaise. Le lieutenant de vaisseau allait les y rejoindre, quand M. Asaki l’arrêta.

— Et moi, suis-je libre de poursuivre ma route ?

— Oui, monsieur, à la condition qu’elle vous entraîne dans une direction perpendiculaire à la marche du Dunlovan.

— Quelle sera cette direction ?

— Vous le verrez d’autant mieux que vous vous souviendrez que le Dunlovan porte huit canons de trois cent cinquante millimètres, dont les projectiles sont extrêmement dangereux pour les navires tels que le vôtre.

Et raide, gourmé, le lieutenant descendit dans sa chaloupe, laissant M. Asaki furieux (on connaît l’âme japonaise alors qu’elle est contrariée) et furieux exceptionnellement, car il lui apparaissait indispensable de dissimuler son, mécontentement.

Mais une surprise se peint tout à coup sur le visage des voyageurs.

Dans la chaloupe, à l’avant, séparée d’eux par les rameurs, ils discernent une jeune femme, brune au point que l’on croirait sa chevelure teinte, et ayant sous cette couronne un teint éblouissant. Les lys et les roses, comparaison démodée, donneraient seuls une idée de sa fraîcheur.

Qui est-elle ? Que fait-elle là ?

Question insoluble, car nul ne se soucie d’interroger l’équipage anglais. Officiers, marins sont des geôliers ; les passagers du Dunlovan se sentent des captifs.

Mais la chaloupe file rapidement, sous l’impulsion de ses huit rameurs vigoureux.

Elle s’éloigne du steamer japonais, progresse vers le croiseur d’Angleterre, qui grossit à chaque coup d’aviron.

Elle l’atteint bientôt. Par l’échelle du bordage, tous se hissent vers la coupée. Ils sautent sur le pont, et là, ils s’immobilisent, littéralement médusés, par une apparition inattendue.

Ployé en accent circonflexe, le chapeau à la main, Midoulet en personne est devant eux.

L’agent qu’ils croyaient bien loin de là leur fait l’effet d’une apparition, fantastique, provoquée par les lutins tracassiers.

Il s’en aperçoit. Un rire silencieux distend ses lèvres minces.

Et avec uns politesse affectée, il susurre :

— Vous vous étonnez de me retrouver ici ?

— On s’étonnerait à moins, bredouille le général retrouvant la voix.

— Défaut de réflexion, permettez-moi de vous le dire.

— Je ne saisis pas le sens de cette observation.

Midoulet s’incline derechef.

— Je désire vous éclairer. Sans cela, rien ne m’eût été plus facile que de dissimuler ma présence à bord du Dunlovan. Et tout d’abord, permettez-moi de vous dire que je m’y suis embarqué, en quittant le navire japonais où vous-mêmes vous vous trouviez tout à l’heure.

— Vous étiez passager du… ? balbutia le général ahuri par l’affirmation.

— Bien sûr. C’est moi qui ai prévenu le capitaine Asaki de votre enlèvement en aéroplane. C’est grâce à moi qu’il a radiotélégraphié dans toutes les directions. Au reçu d’une réponse d’Aden, annonçant votre départ pour rejoindre le steamer japonais, une pensée m’a mordu.

— Mordu ?

— Oui, car elle était désagréable. Je me suis dit : le général, ses amis ne m’ont jamais vu avec plaisir. Sur ce bateau il n’y a que des Japonais. Donc, je ne pourrai imposer ma présence, et l’on me mettra aux fers à fond de cale. Or, je n’aime pas les mauvais traitements. Je suis donc passé sur le Dunlovan qui, par bonheur, se trouvait là.

Et menaçant du doigt la mutine Emmie, qui vient de murmurer à l’oreille de Sika :

— Il est assommant, ce monsieur !

Il reprit d’un ton doctoral :

— Ici, je puis m’imposer. Or, le pantalon que vous convoyez ne porte aucune trace de message…

— Eh bien, alors ? gronda Tibérade exaspéré par la ténacité de l’agent au service des Renseignements français.

Celui-ci le regarda fixement :

— Monsieur Tibérade, je pense que vous ne tenez pas plus qu’autrefois à devenir traître à votre pays.

Le jeune homme rougit légèrement songeant qu’à cette heure, il portait sous son complet de voyage, un caleçon de drap gris fer, fragment du vêtement qui avait été dissimulé à Midoulet, et l’agent poursuivit :

— Vous rendrez hommage à mon raisonnement… patriotique. Je me suis dit : la signification de l’objet ne résidant pas en lui-même doit ressortir du caractère de la personne à qui il sera remis. Il n’est pas un message ; il est donc un signal.

Tibérade courba le chef, frappé par la probabilité de l’interprétation de son interlocuteur.

Le geste plut à ce dernier, car il continua d’un tout bon enfant :

— Ceci entré dans mon esprit, assuré d’autre part que S. E. le général Uko ne me permettrait pas de jouir de sa compagnie, au moins de bon gré, j’ai pris mes petites dispositions.

Uko, Sika, Emmie avaient écouté, la rage peinte sur le visage.

Ils comprenaient que, cette fois, l’agent était victorieux.

Cependant le général comprima son courroux et avec une pointe de raillerie :

— Si j’ai bien pénétré le sens de vos paroles, monsieur Midoulet, vous vous proposez de m’accompagner là où j’irai, avec l’intention de voir, à quelle personne je remettrai le vêtement que vous avez si vilainement dégradé ?

— Vous avez pénétré le fond même de ma pensée, général.

— Seulement, pour m’accompagner, il faut que j’y consente.

— Oh ! votre consentement n’est pas nécessaire. Il me suffit que le commandant du Dunlovan soit disposé à mettre le cap sur l’endroit désigné.

— Vous ne le connaissez pas, et vous auriez tort de compter sur moi pour vous le désigner.

— Inutile, général.

— Cependant, il me parait audacieux de vouloir marcher dans une direction que l’on ignore.

— C’est très exact seulement je n’ignore pas.

Un oh ! stupéfait jaillit des lèvres de tous les assistants ; puis il y eut un silence pesant.

— Vous n’ignorez, pas ? répéta enfin le Japonais d’une voix frémissante.

— Et je vous le prouve, général. Actuellement, le Dunlovan a repris sa marche ; son hélice se tord sous les eaux, le poussant vers…

Il s’arrêta, comme pour préparer son effet.

— Vers… ? interrogea Uko d’un accent farouche.

— Vers la côte est de Madagascar, et, pour être plus précis, vers le port de Tamatave.

La foudre, tombant aux pieds des voyageurs, ne les aurait pas bouleversés davantage que cette affirmation du policier.

Car il disait vrai. C’était à Tamatave, où des instructions nouvelles leur parviendraient, que le général et ses compagnons devaient êtes transportés par le vapeur japonais, dont on les avait séparés si opinément.

Nier. À quoi bon ? L’accent de Midoulet démontrait qu’il tenait ses renseignements de bonne source. Aussi, sans s’inquiéter de l’aveu tacite contenu dans sa question, le Japonais prononça :

— Comment savez-vous cela ?

— Décidément, général, je conçois la confiance de votre empereur en votre personne. Vous savez abattre le jeu avec rondeur. Je vais donc satisfaire votre curiosité.

Et appelant un quartier-maître qui, à quelques pas, semblait surveiller les mouvements des causeurs :

— Jasper, dit-il, mon vieux garçon ; voulez-vous être assez aimable pour avertir mistress Honeymoon que je l’attends ici.

— Mistress Honeymoon ? redirent les voyageurs avec une stupéfaction analogue à celle d’un astronome qui recevrait un bolide sur la tête.

— Eh ! oui, la passagère qui occupe la cabine du lieutenant en second.

— Mistress Lydia Honeymoon ? répéta encore Emmie…

— Elle-même.

— Elle est abord ?

— Oui.

Les passagers échangèrent un regard désespéré. L’impossible se réalisait. La jeune Anglaise, laissée à Aden, dans la cave de la Tour Carrée, les avait précédés dans le golfe Persique ! Incroyable ! Incompréhensible !

Le quartier-maître cependant grommelait d’une voix de basse taille :

— Ah ! bien ! All right ! Le mousse. Je ne savais pas son nom de lady.

Et à grands pas, il se dirigea vers une écoutille.

Tibérade et ses amis s’entre-regardèrent de nouveau. L’exclamation du marin les jetait en face d’un nouveau mystère.

— Le mousse ! avait dit cet homme ; je ne savais pas son nom de lady.

Le mousse, la lady, en une seule personne. Que signifiait cet imbroglio ?

Ma foi, Uko allait solliciter un éclaircissement. Midoulet le prévint.

— Un instant de patience encore, général ; tout s’expliquera à votre entière satisfaction…

Et avec un rire ironique :

— Je dis : satisfaction, en ce qui touche votre désir d’élucider le problème ; car pour autre chose, je n’oserais rien affirmer de semblable.

À ce moment même, la jeune femme, remarquée naguère par les voyageurs de la chaloupe qui les amenait au Dunlovan, parut. Seulement elle était redevenue blonde, et tous reconnurent leur prisonnière de la Tour Carrée.

Elle s’avançait, gracieuse, minaudière et charmante, préoccupée d’apparence uniquement d’attirer les regards louangeurs de sa gentillesse.

Qu’est-ce que cette personne mignonne et mignarde pouvait avoir de commun avec un mousse grossier ?

Elle vint se planter auprès de Midoulet, et d’une voix douce, aux inflexions enfantines, soulignées par son délicieux et léger accent anglais :

— Je suis venue, puisque vous aimez cela. Quel est le motif ?

— Une présentation, mistress.

— En vérité, et contre qui cette présentation ?

— Contre le général Uko, miss Sika, sa chère fille, et leurs amis miss Emmie et Marcel Tibérade, esquire.

La jeune femme adressa un sourire aimable à chacun des passagers, et de sa petite voix chantante :

— Oh ! je connais beaucoup, déjà, et j’ai conservé la meilleure remembrance de nos rencontres.

Elle allait continuer, Midoulet s’interposa :

— Un instant. J’ai parlé de présentation. Je n’en démordrai pas.

Puis, prônant l’inconnue par la main :

— Mistress Honeymoon, veuve du commodore Jack Honeymoon, décédé de la fièvre jaune sur les côtes brésiliennes, et qui a voulu remplacer son mari au service de l’Angleterre.

— Comme commodore ? plaisanta Emmie.

— Plus modestement, mademoiselle ; mistress Honeymoon s’est contentée d’un engagement de mousse à bord du steamer où vous vous trouviez ce matin.

— Mousse sur un navire japonais ?

— Elle parle et entend le japonais à ravir ; ce qui lui a permis d’apprendre, général, que vous voguiez vers Tamatave, où vous attendriez les instructions de votre gouvernement.

Et tous demeurant bouche bée, hébétés par cet espionnage nouveau subitement révélé, la charmante blonde minauda :

— On vous conduira religieusement dans Tamatave, car master Midoulet désire beaucoup, et moi également, je sais le dire, connaître le destinataire de…

Elle parut chercher le mot, puis avec des mines scandalisées :

— La bouche d’une lady ne saurait prononcer le mot de ce vêtement inconvenable… Mais comprenez, je prie… ; je souhaite découvrir le destinataire de l’inexpressible.

— Ah çà ! comment étiez-vous sur le bateau japonais avant nous ? réussit enfin à demander Emmie.

Lydia lui sourit.

— Très simple. À la Tour Carrée, les télégraphistes que vous m’aviez données pour compagnes de captivité nous ont débarrassés, M. Pierre et moi, de nos liens. Et comme le sans fil aboutissait au sous-sol, nous avons pu adresser un radiogramme au gouvernement. On nous a délivrés deux heures après votre départ. Une rapide enquête à Aden nous a appris la location d’un bateau à vapeur, pour conduire quatre voyageurs à Karta (golfe Persique). Je suis partie aussitôt par un autre, environ quinze heures avant que vous vous embarquiez vous-mêmes. Je parle japonais, on vous l’a dit. J’ai eu le temps d’aviser le commandant du Dunlovan et de me faire embaucher sur le navire qui vous attendait. Je dois ce succès en partie à M. Midoulet, ici présent. Aussi, à présent, nous sommes sincèrement alliés et le resterons jusqu’au jour où nous pourrons annoncer la victoire à nos gouvernements.

À ce moment même, Pierre Cruisacq se montra à son tour.

Lydia s’appuya à son bras, avec une ironie tendre.

— Je ne vous présente ni M. Pierre, ni Véronique, vous les connaissez beaucoup tous deux. Mais je veux dire qu’il est de moi l’engagé très véritablement aimé.

Et laissant ses interlocuteurs abasourdis, elle s’éloigna avec son fiancé, de l’allure compliquée et exquise d’une jolie femme, uniquement soucieuse de mettre en lumière les dons de charme dont la nature l’a gratifiée.

Après dix jours de navigation, le Dunlovan glissait sur l’eau paisible, longeant à moins de deux milles la côte orientale de Madagascar.

Les vigies avaient signalé les caps, formant l’immense baie de Diego-Suarez, située à l’extrémité nord de la grande île française.

La chaleur était torride.

Un soleil implacable dardait sur le pont des rayons ardents.

Équipage, passagers se mouvaient péniblement, accablés par une température d’étuve que n’adoucissait aucune brise.

Dans l’étroite zone d’ombre des cheminées du croiseur, Tibérade et Emmie, engourdis par la chaleur, regardaient d’un œil vague la côte qui se déroulait devant eux.

Parfois, ils élevaient paresseusement jusqu’à leurs yeux des jumelles marines, dont ils étaient munis, et alors ils s’oubliaient dans la contemplation du rivage, avec ses alternances de rochers, de grèves, de sable ocreux, de lagunes, limités par la forêt côtière, épaisse, continue, dominée par le parasol des palmiers.

— J’étouffe positivement, grommela soudain Tibérade.

Emmie fit entendre un petit rire cristallin.

— Si tu peux puiser une consolation dans cette idée, dis-toi que je suis tout à fait dans le même cas. Ces jambes de pantalon, que j’ai transformées en brassards, sont insupportables.

— Moi, je n’ai que le corps du pantalon, un caleçon inédit ; mais comme il me faut porter un second inexpressible, selon l’expression de mistress Honeymoon, pour dissimuler le premier, je cuis, je rissole.

Tous deux se toisèrent, les muscles zygomatiques secoués par une hilarité plus forte que la pesanteur de l’atmosphère surchauffée.

Puis, brusquement, Marcel reprit :

— Au fait, pourquoi ne rendons-nous pas ce vêtement ensorcelé au général Uko ?

— Pour demeurer utiles, cousin. Pour conserver un prétexte plausible d’accompagner notre chère Sika. Je dis notre, bien que je considère ton affection comme beaucoup plus grande que la mienne.

D’un air ennuya, Tibérade secoua la tête lentement. Son geste trahissait la fatigue.

— Qu’as-tu encore ? interrogea là fillette.

— J’ai… j’ai… petite souris, tu dois bien le comprendre. L’instant où le destinataire du satané objet se présentera approche à chaque tour d’hélice…

— Évidemment. Sans cela, ce serait décourageant de faire tant de chemin.

— Ne plaisante pas, je t’en prie.

— Je suis grave comme un diplomate qui aurait avalé sa canne.

— Tu n’en as pas l’air. Songe donc, chère tête folle, qu’à ce moment, attendu et craint, je risque d’agir en traître à mon… à notre pays.

— Pas du tout.

Il se tourna vivement vers sa gentille interlocutrice, qui le considérait de ses yeux vifs.

— Si tu m’expliques cette dénégation au moins hasardée…

— Marquée au coin de la raison, veux-tu dire ?

Et une flamme gaie, dansant en son regard noir, Emmie reprit :

— Voyons, qu’ont décidé Midoulet et mistress Honeymoon ?

— À quel propos ?

— À propos de la remise du message de drap gris fer, donc ! Ils ont déclaré que ce vêtement devait être un signal, et que la qualité du récepteur révélerait le souhait de l’expéditeur, dans l’espèce, S. M. I. le mikado.

Ce fut d’un haussement d’épaules que Marcel accueillit la réponse de sa jeune cousine.

— Eh ! petite masque ; tu feins d’oublier que ce raisonnement, éclos dans l’esprit du digne Midoulet, qui l’a fait partager par mistress Lydia, bien que celle-ci connaisse la supercherie de Bassorah, provient uniquement de la dualité, voulue par toi, du vêtement diplomatique.

— Et après ?

— Dans le faux échantillon, on ne pouvait rien découvrir.

— Évidemment Seulement, affirmerais-tu que le véritable contient l’énoncé calligraphique d’un secret ?

— Dame, non. Quoique ce soit possible.

— Mais le contraire l’est tout autant ; car enfin tu n’y as rien relevé d’anormal, toi.

— Ceci, je le reconnais, est exact, tout à fait exact.

— Alors, la logique de M. Midoulet peut s’appliquer au vrai colis mikadonal, aussi justement qu’au faux. Donc, ne te mets pas martel en tête…

Et gaiement :

— Songe seulement que l’exquise Sika s’est mise Marcel en tête et ne la néglige pas trop.

L’Interlocuteur de la fillette pâlit. On eût cru que tout son sang venait de refluer à son cœur.

Sa voix se fit douloureuse pour murmurer :

— Ne parle pas ainsi… Le rêve impossible doit être écarté.

— Impossible ! s’écria-t-elle. Tu es fou. Tu as fait tout ce qu’il était nécessaire pour te rendre inoubliable. Monsieur se dévoue, Monsieur saute dans la cage des lions, il avoue par ses actes consentir à devenir bifteck, si la mignonne Sika subit elle-même cette métamorphose. Son père t’appelle son fils, et elle, fille respectueuse, si après cela, elle n’avait pas de cœur… et elle en a ; elle me l’a dit.

— Mais sa fortune ?

— Tu n’y pensais pas devant les lions ; et elle et son père t’ont dit en toutes lettres qu’ils n’y pensent plus devant toi.

Le temps passait cependant.

Sika et le général vinrent rejoindre les deux Parisiens. Évidemment, on approchait de Tamatave, but de la navigation.

Des barques, des bateaux de commerce, croisaient fréquemment la marche du croiseur, annonçant ainsi le voisinage du port.

Puis la ligne des lagunes s’interrompit.

On aperçut les paillotes nombreuses, groupées autour des édifices hovas et français.

Enfin, le navire britannique stoppa sur rade.

Et aussitôt Midoulet, Lydia, Pierre, tels des diables sortant d’une boite, se dressèrent devant les voyageurs.

— Mesdemoiselles, messieurs, fit l’agent français avec un sourire moqueur, nous voici à Tamatave. Un canot va vous conduire à terre. Le capitaine de port donnera l’hospitalité à M. le général Uko et à sa chère fille.

— Hein ? clama Tibérade à cette déclaration inattendue ; auriez-vous la prétention de traiter nos compagnons en prisonniers, de nous séparer d’eux ?

L’agent secoua gaiement la tête.

— Mais non, mais non… Seulement j’ai horriblement abîmé un pantalon, dont le général était chargé. Je l’ai emporté de Bassorah, où vous l’aviez oublié, et je tiens à ne pas le perdre de vue, afin de fournir au destinataire toutes les explications utiles pour dégager la responsabilité de M. l’ambassadeur.

Marcel et le Japonais échangèrent un regard consterné.

— Mais ma cousine et moi-même ? prononça le jeune homme.

— Vous, vous logerez où il vous plaira.

— Il nous sera sans doute interdit de rendre visite à nos compagnons de voyage ?

— Pas le moins du monde. Vous êtes entièrement libres de vous réunir aussi souvent qu’il vous conviendra.

— Et vous, mistress Lydia, qu’est-ce que vous dites de cet arrangement ?

À la question faite par Emmie, la jolie Anglaise répliqua :

— À Madagascar, nous sommes en territoire français ; j’approuve donc complètement le plan de M. Midoulet.

Avec un regard très doux à Pierre, elle conclut :

— Au surplus, ceci sera ma dernière campagne. Je compte ensuite me retirer des Renseignements pour… le bonheur !

À cet Instant un officier se dirigeant vers le groupe, Célestin Midoulet expliqua courtoisement :

— L’instant d’embarquer est venu.

C’était vrai. L’officier avait mission d’inviter les passagers à descendre dans le canot qui venait d’être mis à la mer.

Tous obéirent de bonne grâce.

Après tout, ils auraient licence de se voir à terre, et pourraient adopter le modus vivendi qui leur conviendrait.

Exempts d’inquiétude, ils se laissaient bercer par le mouvement de la chaloupe, escaladant les houles, sous l’impulsion cadencée des rameurs.

Les constructions de Tamatave se précisaient. Les longs hangars des docks bordant le bassin, et, en arrière, les dominant, les clochers de l’église catholique et du temple protestant, le belvédère du palais du gouverneur, semblaient regarder curieusement de leurs fenêtres sombres ce qui se passait en haute mer.

— Nous accosterons à l’échelle. Pas assez d’eau pour atteindre le débarcadère. Il faudrait descendre dans la vase.

Ceci est annoncé par le lieutenant assis à l’arrière du canot.

En effet, l’embarcation vient stopper au long de l’estacade, au pied d’une échelle de fer fixée dans les pilotis goudronnés.

Très aimables, ravis d’apparence de toucher au port, Midoulet, Lydia, Pierre s’empressent.

Ils aident Uko à commencer son ascension. Puis ils invitent Tibérade à suivre le mouvement.

— Une fois en haut, disent-ils, vous serez à même de recevoir ces demoiselles et de leur faciliter l’accès du plancher de l’estacade. Vous le voyez, nous ne vous refusons aucun plaisir.

Combien l’accent des espions est gouailleur.

Mais Marcel ne le discerne pas.

Il juge qu’ils ont raison. Il se précipite, escaladant les échelons avec la prestesse d’un marin. Brusquement il a un cri.

Midoulet a une canne à épée à la main. Il a tiré la lame de son fourreau, et d’un coup fouetté, il a promené la pointe sur le fond de l’inexpressible de Tibérade.

L’acier tranchant détermine une catastrophe.

Un craquement prolongé se fait entendre.

Le pantalon de Marcel s’est déchiré de la ceinture aux jambes. Le fond, s’ouvre ainsi qu’une croisée… et, par l’ouverture, apparaît le vêtement diplomatique que l’autre dissimulait jusque-là.

Lydia prononce :

— Voilà ce que je vous disais, monsieur Midoulet.

Emmie a suivi le drame. Elle a un cri éperdu :

— Marcel !

Mais Midoulet lui coupe la parole.

— Taisons-nous, dit-il. Ah ! il y a une seconde édition gris fer !

Et les dents, serrées :

— C’est pour cela que je n’ai rien découvert de suspect dans celle qui m’a été confiée. Vous avez cru me rouler. Heureusement, l’Angleterre veillait aux côtés de la France !

Il a un geste reconnaissant à l’adresse de Lydia, de Pierre, qui rient à qui mieux mieux, et à son tour, il se précipite sur l’échelle, avec, l’intention visible de rattraper Tibérade.

Celui-ci, dont l’attention a été appelée par le choc, par l’appel de sa petite cousine, comprend le mouvement et, à toutes jambes, s’élance dans la direction des docks.

Il a de l’avance : elle s’augmente encore du fait d’une chute que Midoulet, dans sa hâte, effectue en route.

Marcel disparaît parmi les bâtiments des docks.

Mais les matelots, l’officier, suivent l’agent français.

À leurs clameurs, les postes de douane et de gardes sakalaves, échelonnés sur les quais, s’ébranlent à leur suite. Tous s’engouffrent dans les docks, criant, vociférant.

— Marcel est perdu ! gémit Emmie.

Non ! le fugitif a eu une inspiration géniale. Le hall, dans lequel il s’est jeté au hasard, est rempli de fûts empilés les uns sur les autres jusqu’à la toiture.

Et cette toiture est percée de lucarnes.

Que le fuyard en atteigne une, il se hissera sur le toit et pourra gagner le sol du côté de la ville, échappant ainsi à ses poursuivants ; car toutes les portes des docks s’ouvrent sur la mer.

Et il grimpe, s’agrippe aux fûts, court au sommet de la pyramide.

Patatras ! Le fond d’un tonneau cède sous son poids. Marcel est plongé jusqu’à la taille dans un liquide à l’odeur caractéristique.

Il a pénétré par effraction, c’est le cas de le dire, dans un baril de vinaigre.

Mais l’incident ne l’arrête pas. Il sort de la baignoire improvisée, réussit à se hisser jusqu’à la lucarne, puis sur le toit, et enfin à se laisser glisser sur le sol.

Quelques instants plus tard, devenu l’hôte d’un Sakalave, il défiait momentanément les recherches de ses ennemis.