Le Message du Mikado/p2/ch13

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Éditions Jules Tallandier (p. 426-438).


CHAPITRE XIII

Le Message inattendu


La cabane est pauvre. Des bambous juxtaposés forment les murailles, et, comme toiture, des poutrelles supportent des feuilles du ravenala, cet arbre bizarre que les Malgaches utilisent, et comme couvert et comme batterie de cuisine.

Au centre du toit un trou rond se trouve ménagé, afin que se puisse échapper la fumée du foyer primitif établi juste au-dessous.

Des pierres rangées maintiennent un fagot de branchages secs, qui flambe en ce moment, et, éclairés bizarrement par la flamme, l’indigène et Tibérade, actuellement en caleçon, étendent devant le feu le vêtement déchiré et aussi celui que l’accident a démasqué.

Une odeur âcre de vinaigre emplit la paillote. La chaleur amène l’évaporation de l’acide acétique.

Les vêtements se sèchent rapidement. La main de Marcel qui les interroge n’y rencontre plus trace d’humidité.

Ouf ! Il va pouvoir se rhabiller, se débarrasser de l’inquiétude qui le tient depuis son arrivée. Si ses ennemis découvraient sa retraite, comment leur échapperait-il ? Chacun sait combien un civilisé se sent maladroit, alors qu’il est privé de ses vêtements.

Donc, avec une joie non dissimulée, Tibérade empoigna le caleçon de drap gris fer, partie du message diplomatique dont il avait assumé la garde.

— Ces idiots d’agents anglo-français, murmura-t-il. Ils seraient bien avancés quand ils tiendraient ce fragment d’étoffe… Et ils me sépareraient de Sika ; car je n’aurais plus aucune raison de l’accompagner.

Mais il s’interrompit pour lancer un cri de stupeur :

— Qu’est-ce que c’est que cela ?

La ceinture du vêtement, on s’en souvient, était doublée de satin noir.

Or, à cette heure, la doublure n’apparaissait plus uniformément foncée. Des signes blancs se dessinaient à sa surface, formant des lettres, des mots, des phrases.

Et le jeune homme, bouleversé, lut cette menaçante missive :

« Un mois après la cérémonie du Bain de la reine, les Hovas, armés secrètement, massacreront les faibles garnisons françaises. Notre flotte sera en vue de l’île de Madagascar et nos troupes de débarquement occuperont Diego-Suarez et ses abords, que Sa Gracieuse Majesté nous cédera à bail comme point d’appui stratégique et dépôt de charbon.
xxxx« En retour de Sa Courtoisie, nous la protégerons contre toute réclamation ultérieure des pays d’Europe. L’épée du Japon serait tirée, si quelque ennemi osait s’attaquer à notre alliée et amie, la gracieuse souveraine des Hovas.
xxxx« À la dominatrice aimable de la grande île du Soleil-Couchant, le mikado, empereur des îles du Soleil-Levant, envoie l’assurance de son amitié. »

C’était un coup de foudre.

Le jeune homme demeura atterré.

Avec la rapidité prodigieuse de la pensée, il perçut instantanément les résultantes de la découverte que l’immersion dans le vinaigre, suivie de l’exposition à la chaleur, venait de déterminer.

S’il remettait le message étrange à son destinataire, il devenait traître à la France, et, ipso facto, il se considérait comme indigne de l’affection de Sika.

S’il ne le remettait pas, il trahissait la confiance d’Uko, et, de ce fait encore, creusait un abîme entre la blonde Japonaise et lui-même.

Partant, toujours l’anéantissement des espérances auxquelles il refusait de croire jusque-là, et qui, à cette heure tragique, s’imposaient à son esprit.

Ah ! l’emprise de Sika était bien puissante, car, pas une seconde, il n’envisagea la possibilité de prendre Célestin Midoulet, ou même la jolie Lydia, pour confidents.

Et il demeurait là, sur un escabeau grossier, immobile, anéanti, sans pouvoir de réflexion.

Il s’était si bien habitué à l’idée que le pantalon gris fer, un simple signal, ne renfermait aucun message ! La découverte de la vérité le bouleversait.

Comme il s’était mépris ! Combien la réalité le torturait !

Puis, tout à coup, dans son désarroi moral, il songea à sa petite cousine, à Emmie, la compagne rieuse des mauvais jours, dont la gaieté, l’insouciance le consolaient naguère.

Il éprouva un ardent désir de la voir, de lui confier sa peine.

L’homme avait besoin des consolations de l’enfant.

Oui, mais comment la prévenir sans éveiller les soupçons des agents des Renseignements, sans attirer ces curieux sur ses traces ?

L’hôte de Tibérade préparait le repas, sans paraître s’apercevoir de l’odeur vinaigrée emplissant la cabane.

— Antanahevo ! appela Marcel.

L’interpellé leva la tête :

— Que veux-tu de lui ? fit-il avec cet accent zézayant particulier aux Malgaches.

— Tu habites Tamatave depuis longtemps ?

— Depuis toujours.

— Alors tu connais les hôtels de la ville ?

Antanahevo se mit à rire.

— Oh ! les hôtels, pas difficile. Il n’y en a qu’un seul… et encore, les gens de ton pays affirment avec mépris que c’est une affreuse gargote. Je ne sais pas ce que cela signifie au juste ; mais la façon dont ils le disent prouve que ce n’est pas un compliment.

Bon renseignement. Il démontrait à tout le moins que les compagnons de voyage de Marcel n’avaient pu descendre en un autre endroit.

— Ceci est bien, reprit le jeune homme, et je pense que tu seras capable de te rendre à cet hôtel ?

— En quelques minutes ; la route est brève.

— Bon ! Mais il s’agit d’y pénétrer sous un prétexte dissimulant le véritable motif de ta venue.

— Tu ignores que j’ai mon assortiment de colporteur. Je vis de la vente des soies d’araignée, la spécialité du pays, des sacs de paille tressée, des bijoux, ornés de cristaux des montagnes…

La déclaration arracha à Tibérade un cri de joie qui interrompit l’énumération.

— Mais, avec cela, tu peux pénétrer dans l’hôtel sans éveiller la défiance ?

— Qui se défierait d’un pauvre bétsimisarak (peuple noir de Madagascar) comme moi ?

— Il y a des gens très curieux, mon brave, à l’hôtel même ; et il faudrait arriver, sans appeler l’attention de personne, à remettre à une jeune dame un billet que je te confierai.

— Il sera remis comme tu le souhaites ; tu peux en être certain.

L’assurance de l’indigène se communiqua à son interlocuteur. Marcel traça sur une feuille ce laconique billet :

« Petite Emmie,

« Suis le porteur de ce mot. Il te conduira à mon asile. Une catastrophe se produit. Je suis désemparé, désespéré. Viens pleurer avec moi sur un rêve désormais irréalisable.

« Signé : Marcel. »

Un quart d’heure plus tard, Antanahevo, un gros ballot sur l’épaule, quittait la chaumière, non sans avoir promis :

— Je ramènerai la pitit demoiselle… Et les curieux, ils verront qué du feu.

Combien de temps dura son absence ? Absorbé par ses réflexions peu folâtres, Tibérade n’aurait su l’évaluer au juste.

Mais soudain la porte s’ouvrit. Un froufrou de jupes, un projectile vivant firent irruption dans le pauvre logis, et Marcel se trouva dans les bras d’Emmie, trépidante, émue, loquace :

— Qu’est-ce que tu as, cousin ? Quelle tuile est encore tombée sur ta pauvre tête ?

Le récit du jeune homme provoqua les exclamations stupéfaites de la mignonne Parisienne.

— Quoi ! Le pantalon était une lettre ?… Ah ! il faut être Japonais pour réaliser des idées pareilles.

Mais l’expression de sa surprise ne l’empêcha pas d’énoncer catégoriquement :

— Seulement, Sika vaut bien la peine que l’on ait un peu d’adresse pour la mériter… Donc, ne pas rendre le vêtement au général ; ne pas le donner aux agents. Le porter à destination ; faire le facteur jusqu’au bout ; et cela de façon que ni la France, ni Uko, ni Midoulet et mistress Lydia ne puissent formuler la plus légère critique.

À l’exposé de ce problème bizarre, Tibérade leva les bras au ciel en un geste d’éloquent désespoir.

— Ceci est impossible, commença-t-il, chère petite. Impossible !

Emmie coupa la phrase découragée :

— Tu sais bien, cousin, que ce mot est rayé du dictionnaire français depuis longtemps.

— Rayé du dictionnaire. Je le veux bien ; mais hélas ! pas rayé de la vie.

— De la vie aussi. Je te le prouverai.

— Allons donc ! Tu veux m’encourager. Oh ! Je sais ton affection ; seulement elle ne peut accomplir un miracle.

La petite se prit à rire.

— un miracle, voilà un mot très flatteur pour moi.

— Aurais-tu une idée ? fit-il, troublé par le ton confiant de son interlocutrice.

Elle haussa les épaules :

— Eh ! donne moi le temps de trouver, et pour commencer, confie-moi ce pantalon : c’est-à-dire, se reprit-elle avec un sourire, le seul fragment que tu possèdes, car je détiens le reste.

Et Marcel ayant obtempéré à son désir, ce furent des questions sans fin auxquelles il répondit de son mieux, encore que leur but lui échappât. En fin de compte, la fillette résuma la conversation en ces termes :

— Nous disons donc que la teinture sympathique, employée par le mikado pour écrire sur la doublure de satin noir est un composé de suc d’oignons et de calcaire ; ce composé ne pouvant être révélé que par l’action successive d’un acide et de la chaleur. Parfait ! Parfait !

Elle paraissait enchantée.

Marcel mijotait l’impression que sa chère « petite souris » avait bien une idée ; mais il chassa cette supposition inacceptable. Si elle voyait une solution, elle la lui ferait connaître, sans le laisser souffrir de son angoisse.

Et puis quelle apparence que la gamine pût découvrir un moyen, pour lui inexistant, de résoudre la question ardue dont son bonheur allait mourir ?

Elle ne semblait pas soupçonner ses réflexions, absorbée maintenant par la contemplation du vêtement, réduit à l’apparence modeste d’un caleçon de bain. Elle murmurait des paroles incompréhensibles :

— Un mètre, sur vingt-cinq centimètres… Oui, oui, cela suffirait amplement.

Soudain, elle se pencha en avant, parut prêter l’oreille.

— Tu n’entends rien, cousin ? fit-elle d’un ton inquiet, d’une voix légère comme un souffle.

Il écouta, ne perçut aucun bruit.

— Je n’entends plus, reprit la petite. On aurait juré que quelqu’un se glissait avec précaution le long de la porte.

Elle baissa la voix.

— Un espion, peut-être… Dis donc, il existe une courette derrière la cabane ?

— Oui.

— Je le vois bien. Tu devrais t’y tenir un instant. Toi caché, je m’assurerais qu’aucun espion ne m’empêchera de rentrer à l’hôtel.

Tout en parlant, elle le poussait presque dehors.

Et quand il eut disparu, qu’elle eut refermé sur lui la porte de la courette, elle bondit près de l’indigène.

— Vous avez de la soie d’araignée teinte en noir ? demanda-t-elle.

— La pièce que je vous ai montrée parmi les autres, à l’hôtel, demoiselle.

— Il me semblait bien. Un coupon de deux mètres, n’est-ce pas ? Je le prends.

Elle saisissait l’étoffe que lui tendait le Malgache, y enroulait le pantalon messager, jetait une pièce d’or à l’homme, puis rapidement :

— Vous direz à mon cousin qu’il ne s’inquiète pas. Tout finit par s’arranger, c’est la vraie philosophie. Seulement, qu’il sorte ce soir, et se fasse prendre par ceux qui le cherchent.

— Qu’il se lasse prendre ? répéta l’autre, abasourdi.

— Oui… Vous lui affirmerez que j’ai emporté avec moi ce qui l’inquiétait. Qu’il ne vous désigne pas comme son hôte. Il a été dévalisé par des voleurs ; les voleurs, c’est très commode, cela explique tout. Et là-dessus, bonsoir ! Il ne faut pas qu’il me retrouve ici.

Pfuitt ! La porte s’est ouverte. Emmie a filé par l’ouverture ainsi qu’une flèche. Elle a disparu.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

La grande cérémonie annuelle du Bain de la reine des Hovas va avoir lieu.

Dans le cirque aux roches rouges, qui entoure Antananarivo (les mille villages), capitale des Hovas et de Madagascar, une foule bigarrée est assemblée.

Seigneurs, artisans, colons, se pressent, maintenus par les soldats qui défendent l’approche de « la baignoire », comme disent les braves troupiers.

Ah ! une baignoire creusée dans le roc, ayant deux mètres de long sur une largeur presque égale.

Ce n’est là, du reste, qu’un trompe-l’œil, un symbole, pourrait-on dire.

La cavité est reliée, par une canalisation souterraine, à la baignoire de marbre blanc du palais, dans laquelle tout à l’heure la souveraine plongera son corps royal et de teinte foncée. L’eau s’écoulera par les tuyaux ad hoc, remplira la cavité extérieure, et devenue sacrée par son contact avec l’épiderme princier, elle servira à asperger la foule prosternée. Des hérauts sont préposés à cette opération.

Recevoir une gouttelette du liquide, c’est acquérir la certitude du bonheur, de la fortune ; du moins, les indigènes le prétendent ; cette superstition locale explique l’affluence des assistants.

Or, sur la ligne même des soldats, un groupe de cinq personnes semble attendre la cérémonie avec une impatience particulière.

On comprend leur anxiété en les reconnaissant.

Ces curieux sont : Célestin Midoulet, Lydia, Pierre Cruisacq, que leur titre d’agents français et anglais a fait admettre par le service d’ordre sur la ligne des factionnaires. Les attachés aux services des Renseignements ont obtenu même faveur pour leurs amis Marcel Tibérade et la charmante Sika.

Le général Uko ne les accompagne pas, non plus qu’Emmie.

Pourquoi ? Comment ces derniers ne sont-ils pas auprès de leurs compagnons ?

Voilà précisément ce que Midoulet demande à Lydia pour la centième fois peut-être. La Jeune femme ne saurait lui répondre. Du reste, elle semble absorbée par l’émission, à l’adresse de Pierre, de regards éminemment aimables. Et Célestin pérore tout seul.

— Je suis certain que le vol du pantalon par des bandits inconnus, vol que vous m’avez conté, lorsque vous êtes venu vous remettre entre mes mains, monsieur Tibérade, je suis sûr, dis-je, qu’il se rattache à la disparition du général et de votre jeune cousine. C’est là encore une menée de la tortueuse diplomatie japonaise.

Ce à quoi son interlocuteur réplique en souriant :

— Je le crois comme vous, monsieur Midoulet.

— Et rien n’a pu nous mettre sur les traces des voleurs ?

— Hélas ! non, monsieur Midoulet. Comme je vous l’ai expliqué, on m’a dévalisé durant mon sommeil ; dès lors, tout indice fait défaut.

Ainsi qu’on le voit, Tibérade n’a pas accusé sa cousine. Il a même attribué sa fuite sur le quai au moment du débarquement du Dunlovan à une panique irraisonnée. Bref, il s’en est tiré à peu près.

Et cependant il est positivement sur des charbons ardents. La dépêche si étrangement révélée le hante. Pourquoi Emmie a-t-elle fui avec la missive bizarre ? Pourquoi a-t-elle disparu avec Uko ?

Il lui semble bien qu’un éclair ironique passe dans les grands yeux noirs de Sika, toutes les fois que les agents, que lui-même, abordent ce sujet ; mais à toutes les questions, la jeune fille s’est bornée à répondre :

— Je ne sais rien. Un billet laconique de mon père m’a avisé qu’il s’absentait pour le service du mikado. Il m’enjoignait en même temps de me rendre à Tananarive, où il me rejoindrait, le jour de la cérémonie du Bain de la reine.

Ainsi, les cinq voyageurs ont gagné la capitale Hova, et maintenant ils attendent avec une anxiété non dissimulée.

Mais des clameurs assourdissantes s’élèvent de toutes parts.

La vasque du bain commence à s’emplir d’eau. Les hérauts, chargés de l’aspersion de la foule, se montrent auprès de la cavité, revêtus de leur uniforme rouge et or.

L’heure attendue sonne.

À l’aide de larges spatules de bois, les fonctionnaires projettent au loin des gerbes liquides, qui semblent, sous le soleil, des fusées de diamants.

Le peuple se prosterne, rampant sur le sol pour recevoir au passage quelques gouttes de la rosée annonciatrice des bonheurs futurs.

C’est une folie ; c’est un délire !

Une poussée irrésistible se produit.

Marcel, Sika, Midoulet, Lydia, Pierre, sont bousculés, repoussés en arrière. Ils sortent d’ailleurs volontiers de la cohue frénétique.

Et comme ils se sont arrêtés à quelque distance des fanatiques hurlant, se frappant, s’écrasant, ils ont un cri de surprise.

À vingt pas, descendant la route en gradins, qui relie le palais royal au fond de la vallée, ils ont reconnu le général Uko, avec, auprès de lui, l’espiègle Emmie.

Sombre, apparaît le Japonais. Ses sourcils froncés, son visage strié de rides, disent la colère, la honte, les réflexions pénibles.

Sa Jeune compagne porte la même expression sur son visage, mais, par instants, il semble qu’elle contienne avec peine une incroyable envie de rire.

Mais qu’est-ce donc ? Que signifie cela ? Est-ce que Marcel, les agents sont le jouet d’un songe ? Mais non, ils ne rêvent pas.

Sur le bras, le général Uko porte les trois fragments d’étoffe, dont l’ensemble formait le message mikadonal.

Plus fort encore. Il les jette dans les mains tendues de l’agent français.

— Je vous le donne, monsieur Midoulet. Si j’avais pu prévoir pareille mystification, je ne me serais pas donné tant de mal pour vous disputer l’objet.

Sa voix sonne, rageuse. Célestin, Lydia, une seconde interloqués, déplient le vêtement.

Sur le satin noir, qui double la ceinture, des caractères blanchâtres se montrent.

Ils lisent à haute voix cette phrase, stupide autant que stupéfiante :

« Le mikado compte que sa cousine, la reine de Madagascar, lui fera tenir cent livres de gelée de mirabelles d’Anisifavotra. »

Furieux, trépidant, Uko raconte comment il s’est enfui de l’hôtel de Tamatave, entraînant Emmie, qui avait surpris ses préparatifs, comment il est arrivé, en ce jour même, en présence de la reine, qui lui avait été désignée comme la destinataire inconnue jusque-là ; comment il s’était conformé à l’ultime recommandation de ses correspondants mystérieux.

« Ouvrir les yeux, les oreilles. Ne pas perdre un frisson du visage, une intonation de la voix de la souveraine malgache. »

Ah ! sapristi ! Il avait regardé au point d’en avoir, des picotements dans les yeux.

Et il avait vu la reine, ayant fait tremper le drap gris fer dans un récipient contenant du vinaigre, l’exposer ensuite à la flamme d’un grand feu de bois. Il avait vu se révéler l’écriture sympathique et la phrase burlesque, attestant le mauvais goût et la gourmandise du souverain de l’empire du Soleil-Levant. Il était fâché de constater ces vices chez l’empereur qu’il avait servi avec dévouement.

Et puis, l’ahurissement de la reine, sa colère, devant la plaisanterie inqualifiable et incompréhensible.

Et ses gestes furibonds, ses menaces.

Ah ! l’ambassadeur n’en avait pas laissé passer un seul.

Il avait vu le moment où la furieuse princesse allait le gifler.

Mais elle avait trouvé mieux pour se venger.

Elle avait fait appeler le résident de France, et lui avait dévoilé les pourparlers engagés avec le Japon depuis plusieurs mois.

— Ah ! s’écria Emmie, dont les yeux rieurs brillaient singulièrement ; quand je songe que le général m’a obligée à l’accompagner, de peur que je trahisse le but de son déplacement ! J’ai pensé m’évanouir de honte lorsque, dans le palais, parmi les dignitaires de la couronne, après nous avoir introduits comme ambassadeurs, moi emboîtant le pas à votre père, Sika, j’ai entendu la teneur stupéfiante de la missive.

Et d’un ton courroucé :

— De qui se moque-t-on ici ? de la reine ? du plénipotentiaire ?… Qui le dira jamais !

Elle semblait si affectée par l’aventure que la gentille Sika, l’intraitable Célestin Midoulet lui-même s’évertuèrent à la consoler, aidés par mistress Lydia et son « engagé » Pierre.

Cependant tous regagnaient le logis, voisin de la résidence française, où les amis des légats si cruellement joués avaient élu domicile, à leur arrivée à Tananarive.

Chacun se retira dans sa chambre pour se remettre des émotions inattendues de la journée.

Mais à peine Marcel s’était-il enfermé dans la sienne, qu’on heurta légèrement à la porte.

— Entrez ! fit-il, croyant à la venue d’un domestique.

Sur le seuil se montra sa petite cousine.

— Toi, reprit-il, un peu surpris, que désires-tu ?

— T’empêcher de considérer le mikado comme un personnage épris de facéties d’un goût douteux.

— Allons bon. Voilà que tu t’intéresses à la réputation du maître du Japon !

— Énormément, par esprit de justice, du reste.

Le jeune homme regarda la fillette avec stupeur. Elle avait détaché les syllabes, de façon telle que la valeur en semblait doublée.

— D’où te vient cette sympathie subite ? Interrogea-t-il avec le pressentiment d’un fait nouveau.

— De mon amour pour la justice, je te le répète.

Et lui, la considérant d’un air ahuri, elle continua :

— Le mikado ne fut pas l’auteur du libellé qui vous a si fort impressionnés.

— Il ne fut pas ? Et qui donc, alors ?

Emmie baissa modestement les yeux :

— Moi… qui ai remplacé la ceinture primitive de soie noire par une autre, et qui ai tracé, au moyen d’une solution de suc d’oignons et de calcaire, l’inscription sympathique que le vinaigre et la chaleur combinés devaient révéler.

Marcel eut un cri.

— Où as-tu appris cela ?

— Dans la conversation que nous eûmes à Tamatave, tous les deux.

— Je l’avais oubliée, s’exclama le jeune homme. Ô enfants, enfants, les voilà bien pour vous, les bienfaits de l’instruction !…

Peut-être eût-il continué sur ce ton. Sa Jeune interlocutrice ne lui en laissa pas le temps.

— Il en naît d’autres bienfaits, déclara-t-elle gravement, tu devrais le reconnaître, sans que je sois astreinte à réveiller ta gratitude endormie !

Et, comptant sur ses doigts :

— Primo : cela écarte toute inquiétude pour le protectorat français à Madagascar. Donc, la patrie a été bien servie. Secundo : le général n’y comprendra jamais rien, car, rentrant à Paris, il apprendra que son souverain le tient pour traître et que l’air du Japon lui serait tout à fait malsain désormais.

— Ah oui ! Pauvre général. Là-bas, on l’inviterait sans doute à accomplir l’harakiri, c’est-à-dire à s’ouvrir la poitrine avec son sabre.

— Juste ! Donc, il restera dans notre vieux Paris, et notre chère Sika avec lui. Enfin, tertio, dernier bienfait, le plus grand de tous : mon brave cousin Marcel a été bon Français, il a vaincu les diplomates japonais et les agents des Renseignements anglo-français coalisés, et ni son futur beau-père ni les agents susdits ne lui en auront rancune, car ils ne sauraient le soupçonner.

Un baiser sonore ponctua la phrase ; la petite souris s’était jetée au cou de celui qui l’avait adoptée.

— Oh ! mignonne, mignonne ! s’exclama le jeune homme, dont les yeux se mouillèrent de larmes ; ce fut un jour heureux que celui où j’associai ta misère à la mienne. Je te devrai le bonheur.

Tout s’accomplit ainsi que l’avait prévu la fillette. Seulement, Tibérade obtint que le général lui fît don du message du mikado.


FIN