Le Monde comme volonté et comme représentation/Livre I/§ 13

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Traduction par Auguste Burdeau.
Librairie Félix Alcan (Tome premierp. 63-66).
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§ 13

Toutes ces considérations sur l’utilité, comme sur les inconvénients de l’emploi de la raison, n’ont pas d’autre but que de montrer clairement que le savoir abstrait, pur reflet de la représentation intuititive, tout en étant fondé sur elle, ne lui est pas identique au point de la suppléer. Elle ne lui correspond même jamais exactement. C’est pourquoi, comme nous l’avons vu, bien des actions humaines ne s’accomplissent qu’avec l’aide de la raison et de la réflexion ; d’autres, au contraire, répugnent à l’emploi de ces deux facultés. Cette impossibilité de réduire la connaissance intuitive à la connaissance abstraite, en vertu de laquelle l’une se rapproche toujours de l’autre, comme la mosaïque de la peinture, est le fond d’un phénomène très digne d’attention, qui appartient, comme la raison, exclusivement à l’homme, et dont on a cherché jusqu’ici de nombreuses explications, toujours insuffisantes : je veux parler du rire. Nous ne pouvons nous abstenir, à cause de cette origine, de fournir ici quelques éclaircissements, bien qu’ils retardent de nouveau notre marche. Le rire n’est jamais autre chose que le manque de convenance — soudainement constaté — entre un concept et les objets réels qu’il a suggérés, de quelque façon que ce soit ; et le rire consiste précisément dans l’expression de ce contraste. Il se produit souvent, lorsque deux ou plusieurs objets réels sont pensés sous un même concept et absorbés dans son identité, et qu’après cela une différence complète dans tout le reste montre que le concept ne leur convenait qu’à un seul point de vue. On rit aussi souvent, lorsqu’on découvre tout à coup une discordance frappante entre un objet réel unique et le concept sous lequel il a été subsumé à juste titre, mais à un seul point de vue. Plus est forte la subsomption de telles réalités sous le concept en question, plus en outre leur contraste avec lui sera considérable et nettement tranché, et plus d’autre part sera puissant l’effet risible qui jaillira de cette opposition. Le rire se produit donc toujours à la suite d’une subsomption paradoxale, et par conséquent inattendue, qu’elle s’exprime en paroles ou en action. Voila, en abrégé, la vraie théorie du rire.

Je ne m’arrêterai pas ici à raconter des anecdotes à l’appui de ma théorie ; car elle est si simple et si facile à comprendre, qu’elle n’en a pas besoin, et les souvenirs du lecteur, en tant que preuves ou commentaires, auraient exactement la même valeur. Mais cette théorie affirme et prouve en même temps la distinction qu’il y a à établir entre les deux espèces de rire. D’abord, cette distinction ressort bien, en effet, de ladite théorie : ou bien deux ou plusieurs objets réels, deux ou plusieurs représentations intuitives sont données dans la connaissance, et on les identifie volontairement sous l’unité d’un concept qui les embrasse tous deux : cette espèce de comique s’appelle esprit ; ou bien et inversement, le concept existe d’abord dans la connaissance, et on va de lui à la réalité et à notre mode d’agir sur elle, c’est-à-dire à la pratique : des objets, qui d’ailleurs diffèrent profondément, mais toutefois sont réunis sous le même concept, sont considérés et traités de la même manière, jusqu’à ce que la grande différence qui existe entre eux par ailleurs se produise tout à coup, à la surprise et à l’étonnement de celui qui agit ; ce genre de comique, c’est la bouffonnerie. Par conséquent, tout ce qui fait rire est un trait d’esprit ou un acte bouffon, suivant qu’on est allé de la disconvenance des objets à l’identité du concept, ou vice versa : le premier cas est toujours volontaire ; le second, toujours involontaire et nécessité par le dehors. Renverser visiblement ce point de vue et déguiser l’esprit en bouffonnerie, c’est l’art du fou de cour et de l’arlequin. Tous deux ont conscience de la diversité des objets qu’ils réunissent en un même concept, avec une malice cachée, après quoi ils éprouvent la surprise qu’ils ont préparée eux-mêmes, à la vue de la diversité qui se découvre. Il résulte de cette courte mais suffisante théorie du rire, qu’en mettant à part cette dernière catégorie, des fous de cour, l’esprit se manifeste toujours en paroles, et l’extravagance la plupart du temps en actions, — bien qu’elle se traduise également en mots, lorsqu’elle se borne à annoncer une intention, sans l’exécuter, ou à formuler un simple jugement, ou encore un avis.

A la bouffonnerie se rattache aussi le comique pédant :il consiste à accorder peu de confiance à son propre entendement, et par conséquent à ne pouvoir pas lui permettre de distinguer immédiatement ce qui est juste dans un cas particulier ; à le placer alors sous la tutelle de la raison, et à se servir d’elle dans toutes les occasions, c’est-à-dire à partir toujours de concepts généraux, de règles ou de maximes, et à s’y conformer exactement, dans la vie, dans l’art, et même dans la conduite morale. De là cet attachement du pédant pour la forme, les manières, les expressions et les mots, qui tiennent chez lui la place de la réalité, des choses. Alors apparaît bientôt la disconvenance du concept avec la réalité ; alors on voit que le concept ne descend jamais jusqu’au particulier, et que sa généralité en même temps que sa détermination si précise ne lui permettent pas de cadrer avec les fines nuances et les modifications multiples du réel. C’est pourquoi le pédant, avec ses maximes générales, est presque toujours pris au dépourvu dans la vie ; il est imprudent, sot et inutile. En art, où les idées générales n’ont rien à faire, il produit des œuvres manquées, sans vie, raides et maniérées. Même en morale, on a beau former le projet d’être probe, ou généreux, on ne peut pas toujours le réaliser avec des maximes abstraites ; dans bien des cas, la nature même des circonstances, dont les nuances sont infinies, exige que l’homme, pour choisir la meilleure voie, ne consulte directement que son caractère ; car la simple application des maximes abstraites, tantôt donne de faux résultats, parce que ces maximes ne conviennent qu’à demi, tantôt est impraticable parce qu’elles sont étrangères au caractère individuel de celui qui agit et que le caractère ne se laisse jamais complètement tromper : et de là des inconséquences. On pourrait adresser à Kant lui-même le reproche de pousser à la pédanterie en morale, lui qui fonde la valeur morale d’une action sur ce fait qu’elle procède de maximes abstraites de la raison pure, sans qu’il y ait inclination ou choix momentané. Ce reproche se retrouve au fond de l’épigramme de Schiller qui est intitulée Scrupules de conscience. Quand, surtout en politique, il est question de doctrinaires, de théoriciens, d’érudits, etc., c’est de pédants qu’il est question, c’est-à-dire de gens qui connaissent bien les choses in abstracto, mais jamais in concreto. L’abstraction consiste à élaguer le détail particulier: or le détail est l’essentiel dans la pratique.

Pour compléter cette théorie, nous avons encore à mentionner le « mot », le calembour, auquel on peut rattacher l’équivoque, qui ne sert guère qu’à exprimer l’obscénité. De même que l’esprit consiste à réunir deux objets réels très différents sous un même concept, le calembour consiste à confondre deux concepts sous un même mot, grâce à un pur hasard. Il en résulte le même contraste, seulement plus terne et plus superficiel, parce qu’il ne sort pas de la nature des choses, mais d’un simple hasard de dénomination. En matière d’esprit, l’identité est dans le concept, la différence dans les choses ; en matière de calembours, la différence est dans les concepts et l’identité dans les sons du mot. Ce serait faire un parallèle trop cherché que de montrer entre le calembour et le mot d’esprit le même rapport qu’entre la parabole du cône supérieur, dont le sommet est en bas, et celle du cône inférieur. Le « quiproquo » est un calembour involontaire ; il est à ce dernier ce que l’extravagance est à la saillie. Aussi ceux qui ont l’oreille dure prêtent-ils souvent à rire, comme les fous ; et les comiques de bas étage s’en servent souvent, en guise de bouffons, pour exciter le rire.

Je n’ai considéré ici le rire que par son côté psychologique. Pour le côté physique, je renvoie à ce que j’en ai dit dans mes Parerga (vol. II, ch. VI, § 96, p. 134, 1re éd.)[1].


  1. Cf. Chapitre VIII des Suppléments.



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