Le Monde comme volonté et comme représentation/Livre II/§ 22

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Traduction par Auguste Burdeau.
Librairie Félix Alcan (Tome premierp. 115-116).
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La chose en soi (nous conserveront l’expression kantienne, comme une formule consacrée), qui, comme telle, n’est jamais un objet, — parce que tout objet n’est déjà plus que son phénomène, et non elle-même, — a besoin, pour être pensée objectivement, d’emprunter un nom et une notion à quelque chose d’objectivement donné, par conséquent à un de ses phénomènes ; mais celui-ci, pour pourvoir à l’intelligence, doit être le plus parfait de tous, c’est-à-dire le plus apparent, le plus développé, et en outre directement éclairé par la connaissance : or c’est dans ces conditions que se trouve la volonté humaine. Je dois pourtant faire remarquer que je ne me sers là que d’une denominatio a fortiori, par laquelle je donne au concept de volonté une extension plus grande que celle qu’il avait jusqu’ici. Reconnaître ce qui est identique dans des phénomènes divers, et ce qui est différent dans les semblables, voilà bien, Platon l’a souvent redit, une condition pour philosopher. Or, on n’avait pas jusqu’à ce jour reconnu que l’essence de toute énergie, latente ou active, dans la nature, était identique avec la volonté, et l’on considérait comme hétérogènes les différents phénomènes, quine sont que les espèces diverses d’un genre unique : il en résultait qu’il ne pouvait non plus y avoir un mot pour exprimer le concept de ce genre. J’ai donc dénommé le genre d’après l’espèce la plus parfaite, dont la connaissance facile et immédiate nous conduit à la connaissance médiate de toutes les autres. Mais, pour ne pas se trouver arrêté par un perpétuel malentendu, il faut savoir donner à ce concept l’extension que je réclame pour lui, et ne pas s’obstiner à comprendre sous ce mot seulement l’une des espèces de volonté qu’il a désignée jusqu’aujourd’hui, celle qui est accompagnée de connaissance et qui se détermine par des motifs, et uniquement par des motifs abstraits, c’est-à-dire la volonté raisonnable, laquelle, comme nous l’avons dit, est le phénomène le plus apparent du vouloir. Nous devons séparer, dans la pensée, l’essence intime de ce phénomène, qui nous est le plus immédiatement connu, la transporter dans les autres phénomènes plus infimes et plus obscurs de la volonté, et nous parviendrons ainsi à en élargir le concept. — On se méprendrait, mais alors dans le sens opposé, sur ce que je veux dire, si l’on croyait qu’on peut désigner indifféremment par le mot volonté, ou par tout autre mot, cette essence en soi de tout phénomène. Ce serait le cas, si nous nous bornions à conclure à l’existence de cette chose en soi, et si nous ne la connaissions que médiatement et in abstracto : alors on pourrait lui donner le nom qu’on voudrait. Le nom ne serait alors que le signe d’une inconnue. Or le mot volonté désigne ce qui doit nous découvrir, comme un mot magique, l’essence de toute chose dans la nature, et non pas une inconnue, ou la conclusion indéterminée d’un syllogisme. C’est quelque chose d’immédiatement connu, et connu de telle sorte que nous savons et comprenons mieux ce qu’est la volonté que tout ce que l’on voudra. — Jusqu’ici on a fait rentrer le concept de volonté sous le concept de force ; c’est tout le contraire que je vais faire, et je considère toute force de la nature comme une volonté. Que l’on ne croie pas que ce n’est là qu’une discussion de mots, une discussion oiseuse : elle est, au contraire, de la plus haute signification et de la plus grande importance. Car, en dernière analyse, c’est la connaissance intuitive du monde objectif, c’est-à-dire le phénomène, la représentation, qui est à la base du concept de force ; c’est de là qu’il est tiré. Il vient de ce domaine où régnent la cause et l’effet, c’est-à-dire de la représentation intuitive, et signifie l’essence du motif, au point où l’explication étiologique n’est plus possible, mais où se trouve la donnée préalable à toute explication étiologique. Au contraire, le concept de volonté est le seul, parmi tous les concepts possibles, qui n’ait pas son origine dans le phénomène, dans une simple représentation intuitive, mais vienne du fond même, de la conscience immédiate de l’individu, dans laquelle il se reconnaisse lui-même, dans son essence, immédiatement, sans aucune forme, même celle du sujet et de l’objet, attendu qu’ici le connaissant et le connu coïncident. Ramenons maintenant le concept de force au concept de volonté : c’est en réalité ramener un inconnu à quelque chose d’infiniment plus connu, que dis-je ? à la seule chose que nous connaissions immédiatement et absolument ; c’est élargir considérablement notre connaissance. Si nous faisons rentrer, au contraire, — comme on l’a fait jusqu’ici, — le concept de volonté sous le concept de force, nous nous dépouillons de l’unique connaissance immédiate que nous ayons de l’essence même du monde, en la noyant dans un concept abstrait tiré de l’expérience, et qui, par conséquent, ne nous permettra jamais de la dépasser.


Chapitres du deuxième livre


§ 17. - § 18. - § 19. - § 20. - § 21. - § 22. - § 23. - § 24. - § 25. - § 26. - § 27. - § 28. - § 29.