Le Monde comme volonté et comme représentation/Livre IV/§ 69

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Traduction par Auguste Burdeau.
Librairie Félix Alcan (Tome premierp. 417-420).
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Nous avons jusqu’ici, dans les limites de notre sujet, suffisamment exposé la négation du vouloir-vivi’e, le seul acte de notre liberté qui se manifeste dans le phénomène et que nous pouvons appeler avec Asm us la transformation transcen dan taie ; rien n’est plus différent de cette négation que la suppression effective de notre phénomène individuel, je veux dire le suicide. Bien loin d’être une négation de la Volonté, le suicide est une marque d’affirmation intense de la Volonté. Car la négation de la Volonté consiste non pas en ce qu’on a horreur des maux de la vie, mais en ce qu’on en déteste les jouissances. Celui qui se donne la mort voudrait vivre ; il n’est mécontent que des conditions dans lesquelles la vie lui est échue. Par suite, en détruisant son corps, ce n’est pas au vouloir-vivre, c’est simplement à la vie qu’il renonce. Il voudrait la vie, il voudrait que sa volonté existât et s’affirmât sans obstacle ; mais les conjonctures présentas ne le lui permettent point et il en ressent une grande douleur. Le vouloir-vivre lui-même se trouve, dans ce phénomène isolé, tellement entravé qu’il ne peut développer son effort. Il prend « lors une résolution conforme à sa nature de chose en soi, nature qui demeure indépendante des différentes expressions du principe de raison, à laquelle, par suite, tout phénomène isolé est indifférent, puisqu’elle est elle-même indépendante de la naissance et de la mort, puisqu’elle est l’essence intime de la vie universelle. Il est une certitude solide et profonde qui fait qu’aucun de nous ne vit avec une peur constante de la mort ; nous sommes certains, en A’autres termes, que la Volonté ne manquera jamais de phénomènes ; c’est sur cette même certitude que s’appuie le suicide. Le vouloir-vivre se manifeste donc aussi bien dans le suicide, incarné en Siva, que dans la jouissance de la conservation, incarnée par Vichnou, et dans la volupté de la reproduction, incarnée par Brahma. Tel est le sens profond de l’unité de la Trimourti : la Trimourti, c’est chaque homme, bien que dans le temps elle montre tantôt l’une, tantôt l’autre de ses trois têtes. — Le rapport est le même entre le suicide et la négation du vouloir qu’entre la chose particulière et l’idée : le suicide nie l’individu, non l’espèce. Ainsi que nous l’avons vu plus haut, la vie est infailliblement et pour toujours inhérente au vouloir-vivre, et la soufirance à la vie ; il en résulte que le suicide est un acte vain et insensé : on a eu beau détruire volontairement un phénomène particulier, la chose en soi n’en reste pas moins intacte ; c’est comme l’arc-en-ciel qui subsiste, malgré la succession continuelle des gouttes qui lui servent un instant de support. Cependant le suicide est aussi le chef-d’œuvre de Maya : c’est lui qui exprime de la façon la plus criante la contradiction du vouloir-vivre avec lui-même. Nous avons déjà constaté cette contra diction dans les phénomènes tout à fait inférieurs de la volonté, dans la lutte constante de tous les phénomènes des forces de la nature, de tous les individus organisés qui se disputent la matière, le temps et l’espace ; à mesure que nous remontions les degrés de l’objectivation de la volonté, nous avons vu le même conflit s’ac centuer de plus en plus avec une netteté effrayante ; enfin, à son plus haut degré, qui est l’Idée de l’homme, il prend de telles pro portions que ce ne sont plus lès individus représentant une même Idée qui s’exterminent entre eux ; c’est l’individu qui se déclare la guerre à lui-même ; l’ardeur qu’il met à désirer la vie, la vio lence avec laquelle il se heurte contre l’obstacle naturel de la vie, je veux dire la douleur, l’amènent à se détruire lui-même ; la vo lonté individuelle préfère supprimer par un acte de volonté le corps, qui n’est autre que cette même volonté à l’état visible, plutôt que de le laisser briser par la douleur. C’est précisément parce que celui qui se donne la mort ne peut cesser de vouloir qu’il cesse de vivre ; la volonté s’affirme dans le suicide par la suppression même de son.phénomène, parce qu’elle ne peut plus s’affirmer au trement. Mais cette souffrance, à laquelle nous nous arrachons par le suicide, c’était justement la mortification de la volonté, c’était la voie qui aurait pu nous conduire à la négation de la volonté elle-même, c’est-à-dire à la délivrance ; celui qui se donne la mort ressemble donc, sous ce rapport, à un malade qui serait entièrement guéri, s’il voulait laisser finir l’opération douloureuse qu’on vient de commencer, mais qui préfère garder sa maladie. La souffrance vient à lui et lui montre ainsi la possibilité de nier la volonté ; mais il la repousse ; il anéantit le phénomène de la volonté, le corps, afin que la volonté elle-même reste intacte. — Telle est la raison pour laquelle presque toutes les morales philosophiques ou religieuses condamnent le suicide, bien qu’elles ne sachent elles-mêmes opposer au suicide que des raisons bizarres et sophistiques. Mais il est certain que, si jamais un homme s’est abstenu du suicide par des raisons purement morales, quel que soit le prétexte que lui indiquât sa raison, le sens profond de cette victoire sur lui-même était celui-ci : « . Je ne veux point me soustraire à la douleur ; je veux que la douleur puisse supprimer le vouloir-vivre dont le phénomène est chose si déplorable,qu’elle fortifie en moi la connaissance,.qui commence à poindre, de la nature vraie du monde, afin que cette connaissance devienne le calmant suprême de ma volonté, la source de mon éternelle délivrance. »

II est connu que de temps en temps il se présente des cas où les parents se donnent la mort jusque dans la personne de leurs en-i’ants : le père tue ses enfants qu’il adore, puis il se tue lui-même. Si nous admettons que la conscience, la religion et toutes les idées reçues lui représentent le meurtre comme le plus grave des crimes, que, malgré tout, il le commet à l’heure même de la mort, sans avoir du reste pour s’y résoudre aucun motif égoïste, il ne nous reste plus qu’une manière d’expliquer le fait : l’individu reconnaît directement sa volonté dans ses enfants, mais il est égaré par une illusion qui lui fait prendre le phénomène pour la chose en soi ; et il a en même temps un sentiment profond et poignant des misères de toute l’existence : il s’imagine pouvoir supprimer du même coup le phénomène et l’essence elle-même ; voilà pourquoi il veut épargner le supplice de l’existence et à lui-même et à ses enfants, dans lesquels il se voit directement revivre. — Une erreur tout à fait analogue à celle-là serait de s’imaginer que l’on peut atteindre par des moyens détournés au but que poursuit la chasteté volontaire, soit en s’opposant aux vues que la nature poursuit dans la fécondation, soit en provoquant la mort du nouveau-né à cause des douleurs inévitables que lui réserve la vie, au lieu de tout faire pour garantir l’existence aux êtres qui la méritent. Car si le vouloir-vivre existe, il ne peut, en sa qualité de chose purement métaphysique, de chose en soi, être détruit par aucune puissance ; seul son phénomène peut être anéanti en tel point de l’espace ou du temps. Le vouloir-vivre lui-même ne peut être supprimé que par la connaissance. Par conséquent, il n’y a qu’un seul chemin qui conduise au salut : il faut que la volonté se manifeste sans obstacle, afin que dans cette manifestation elle puisse prendre connaissance de sa propre nature. Ce, n’est que grâce à cette connaissance que la volonté peut se supprimer elle-même, et par le fait en finir avec la souffrance aussi, qui est inséparable de son phénomène : mais ce résultat ne peut être-obtenu par aucune violence physique, telle que la destruction d’un germe, le meurtre d’un nouveau-né, ou le suicide. La nature produit justement la volonté à la lumière, parce que c’est seulement à la lumière qu’elle peut trouver sa délivrance. Voilà pourquoi il faut, par tous les moyens, favoriser les vues de la nature, dès que le vouloir-vivre, qui en est l’essence intime, s’est prononcé.

Il est un genre de suicide qui paraît tout à fait différent du suicide ordinaire, bien qu’on ne l’ait peut-être pas encore suffisamment constaté. C’est la mort par inanition, volontairement acceptée sous l’inspiration d’un ascétisme poussé à ses dernières limites ; malheureusement des cas semblables ont toujours été accompagnés d’une grande exaltation religieuse, même de superstition, ce qui les rend difficiles à observer. Il est pourtant probable que la négation complète du vouloir peut atteindre à un degré tel, que la volonté nécessaire pour entretenir la végétation du corps, au moyen de l’alimentation, fasse elle-même défaut. Bien loin de se donner la mort sous l’influence du vouloir-vivre, un ascète de cette sorte, aussi parfaitement résigné, ne cesse de vivre que parce qu’il a complètement cessé de vouloir. On ne peut imaginer, dans ce cas, aucun autre genre de mort que la mort par inanition (à moins que le choix d’une autre mort ne soit inspiré par quelque superstition particulière) ; en effet, 4’intention d’abréger la souffrance serait déjà, dans une certaine mesure, une véritable’ affirmation de la volonté. Les dogmes qui remplissent l’esprit d’un pareil pénitent lui donnent l’illusion d’un être supérieur qui lui prescrit le jeûne, tandis qu’il y est en réalité poussé par une tendance intime : II y a des exemples anciens de faits semblables dans les ouvrages suivants : Breslauer Sammlung von Natur und Medicin Geschichten, September 1799, p. 363 et suiv. ; Bayle, Nouvelles de la République des lettres> février 1685, p. 189 et suiv. ; Zimmermann, Veber die Einsamkeit, vol. I, p. 182 ; Histoire de VAcadémie des sciences de 1764, rapport de Houttuyn, reproduit dans le Sammlung fur praktische Aerzte, vol. I, p. 69. On peut trouver des récits plus récents dans Hufeland, Journal fur praktische Heilskunde, vol. X, p. 181, et vol. XLVIII, p. 85 ; également dans Hasse, Zeitschrift fur psychische Aerzte, 1819, fascicule 3, p. 460 ; dans VEdinburgh médical and surgical journal, 1809, vol. V, p. 319. En 1833, toutes les gazettes racontèrent qu’un historien anglais, le docteur Lingard, s’était laissé mourir volontairement de faim à Douvres, au mois de janvier ; d’après des informations plus récentes, ce n’était pas lui,-mais un de ses parents. Malheureusement la plupart de ces récits nous représentent les individus en question comme des fous, et il n’est plus possible de vérifier quelle peut être la portée des faits. Malgré tout, je veux consigner ici une histoire récente du même genre, quand ce ne serait que pour la conserver à titre de curiosité, comme exemple d’un phénomène surprenant de la nature humaine ; en apparence tout au moins, elle rentre dans ma théorie, et je ne vois pas bien comment on la pourrait expliquer autrement. La nouvelle est racontée dans le Correspondant de Nuremberg du 29 juillet 1813, dans les termes suivants :

« On mande de Berne qu’on a découvert près de Thurnen, dans une épaisse forêt, une cabane dans laquelle se trouvait le cadavre décomposé d’un homme mort depuis un mois environ ; il porte des vêtements qui ne donnent que peu de renseignements sur la condition à laquelle il appartenait. Auprès de lui se trouvaient deux chemises d’un linge très fin. La pièce la plus importante est une Bible reliée avec des pages blanches, que le défunt avait en partie couvertes de son écriture. Il y indique le jour où il quitta sa maison (sans faire cependant mention de son pays), puis il dit qu’il a été poussé dans le désert pour y prier et pour y jeûner. Pendant le voyage, raconte-t-il encore, il avait jeûné durant six jours, puis il avait encore mangé. Établi dans la cabane, il a recommencé à jeûner pendant un certain nombre de jours. Alors il a marqué chaque jour par un trait ; on en trouve cinq, et c’est probablement après ces cinq jours que le solitaire est mort. On a encore trouvé une lettre à un curé sur une de ses homélies que le défunt avait entendue ; mais cette lettre ne porte point d’adresse. » — Entre cette mort volontaire inspirée par un ascétisme extrême et le suicide conseillé par le désespoir, on peut intercaler un nombre considérable de nuances intermédiaires, souvent composées et mêlées entre elles, qu’il est à la vérité fort difficile d’expliquer ; mais le cœur humain a des profondeurs, des obscurités et des complications qu’on aura toujours une peine extrême a éclaircir et à analyser.


Chapitres du troisième livre


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