Le Monde comme volonté et comme représentation/Livre IV/§ 71

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Traduction par Auguste Burdeau.
Librairie Félix Alcan (Tome premierp. 427-431).
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Je viens de terminer l’esquisse de la morale et en même temps le développement de cette idée unique qu’il s’agissait d’exposer ; je me propose maintenant de m’occuper de la critique à laquelle prête la dernière partie de mon travail, non pour y échapper, mais, au contraire, pour faire voir qu’elle s’appuie sur l’essence même du sujet, et qu’il est absolument impossible de s’y soustraire. Voici ; en résumé, cette critique : Une fois amenés, par nos spéculations, à voir la sainteté parfaite dans la négation et le sacrifice de tout vouloir, une fois affranchis, grâce à cette conviction, d’un monde dont toute l’essence se réduit pour nous à la douleur, le dernier mot de la sagesse ne consiste désormais, pour nous, qu’à nous abîmer dans le néant.

A ce propos, je dois observer, d’abord, que le concept du néant est essentiellement relatif ; il se rapporte toujours à un objet déterminé, dont il prononce la négation. D’après une analyse, dont Kant est le principal auteur, l’on distingne le nihil privativum [« néant privatif »] et le nihil negativum [« néant négatif »] ; le premier, seul, est relatif : c’est une quantité précédée du signe —, par opposition à une autre précédée du signe + ; mais il reste possible, en se plaçant au point de vue contraire, de changer le signe — en signe + : à ce nihil privativum on oppose le nihil negativum, lequel est un néant absolu ; l’on donne comme exemple du nihil negativum la contradiction logique qui se détruit elle-même. Pourtant, à y regarder de plus près, il n’y a point de néant absolu ; le nihil negativum proprement dit n’existe point, ce n’est pas une notion pensable ; tout néant de ce genre, dès qu’on le considère à un point de vue plus élevé, dès qu’on le subsume sous un concept plus étendu, ne peut manquer de se réduire au nihil privativum. Tout néant n’est qualifié de néant que par rapport à une autre chose ; tout néant suppose ce rapport, et par suite un objet positif. La contradiction logique elle-même n’est qu’un néant relatif. C’est une chose que la raison ne peut penser ; mais il ne s’ensuit pas pour cela que ce soit un néant absolu. En eflet, c’est tout au moins un assemblage de mots, c’est un exemple de non-pensée, exemple dont la logique a besoin pour déterminer les lois mêmes de la pensée : c’est pourquoi lorsque, dans cette intention, l’on recourt à un exemple de ce genre, l’on s’en tient au non-concevable, qui est, pour le moment, l’objet intéressant, et qui joue le rôle de notion positive, tandis que l’on passé par-dessus le concevable qui tient actuellement lieu de notion négative. Ainsi donc, tout nihil negativum, tout néant absolu, du moment qu’on le range sous un concept plus élevé, peut être considéré comme un simple nihil privativum, comme un néant relatif, lequel peut échanger son signe avec celui de la notion qu’il nie, de telle sorte que celle-ci devient pour nous négative, et que le néant de tout à l’heure se transforme en un terme positif. Cette conclusion est d’accord avec celle que donne Platon, lorsqu’après avoir étudié avec une dialectique laborieuse la nature du néant, il dit dans le Sophiste (p. 277, 287, Bip.) : TT)V TOU Ixépou OTTOSE^OWLEÇ oucav xe Y.%\ xaTay.îXîpfjLXuajzivTj’v ïiz\ iràvxa xà ovxa upôç â)t xà irpoç xb ov Lxâurou [lépiov aûxTji ; <xvmTtGifi.Evov, i.xoX|r^aafi£v etireiv, ÔJÇ aùxo TOSXO èdxtv oîkw ; xô fir| OV. (Cum enim ostenderemus, alterius ipsius naturam esse, perçue omnia entia divisam atque dispersam invicem ; tune partem ejus oppositam ei, quod cujusque ens est, esse ipsum re vera non ens asseruimus.)

Ce qui est généralement admis comme positif, ce que l’on appelle l’être, ce dont la négation est exprimée parle concept du néant dans son acception la plus générale, c’est justement le monde de la représentation, celui que j’ai démontré être l’objectité et le miroir de la Volonté. Cette Volonté, ce monde, c’est nous-mêmes ; la représentation fait partie du monde, dont elle est une des faces : quant à la forme de cette représentation, c’est l’espace et le temps, c’est par suite tout ce qui existe au point de vue de l’espace et du temps, en quelque lieu et en quelque instant que ce soit. Qui dit négation, suppression, conversion de la volonté, dit donc en même temps suppression et anéantissement du monde, qui est le miroir de la Volonté. Dès que nous ne la voyons plus dans ce miroir, nous nous demandons en vain ce qu’elle peut être devenue ; du moment qu’elle est soustraite aux relations d’espace et de temps, nous portons son deuil et nous la croyons abîmée dans le néant. Il suffirait, si cela nous était possible, de changer le point de vue pour renverser les signes ; et alors ce qui était tout à l’heure l’être nous ferait l’effet du néant, et réciproquement. Mais tant que nous serons le vouloir-vivre même, nous ne pouvons admettre et caractériser le néant actuel que comme négatif ; car,, d’après la vieille maxime d’Empédocle, « le semblable ne peut être connu que du semblable, » nous ne pouvons avoir aucune connaissance de ce néant ; c’est, du reste, d’après le même axiome que nous pouvons connaître tout ce que nous connaissons eilectivement, je veux dire le monde considéré comme représentation, autrement dit l’objec-tité de la Volonté. En eûet, le monde c’est la Volonté qui se connaît elle-même. Si pourtant il fallait à tout prix donner une Idée positive telle quelle de ce que la philosophie ne peut exprimer que d’une manière négative, en l’appelant négation de la Volonté, il n’y aurait point d’autre moyen que de se reporter à ce qu’éprouvent ceux qui sont parvenus à une négation complète de la volonté, à ce que l’on appelle extase, ravissement, illumination, union avec Dieu, etc. ; mais, à proprement parler, on ne pourrait donner à cet état le nom de connaissance, car il ne comporte plus la forme d’objet et sujet ; et d’ailleurs il n’appartient qu’à l’expérience personnelle ; il est impossible d’en communiquer extérieurement l’Idée à autrui.

Quant à nous, qui nous en tenons scrupuleusement au point de vue de la philosophie, nous devons nous contenter de la notion négative, heureux d’avoir pu parvenir à la frontière où commence la connaissance positive. Nous avons donc constaté que le monde en soi était la Volonté ; nous n’avons reconnu dans tous ses phénomènes que l’objectité de la Volonté ; nous avons suivi cette ob-ectité depuis l’impulsion inconsciente des forces obscures de la nature jusqu’à l’action la plus consciente de l’homme ; arrivés à ce point, nous ne nous soustrairons pas aux conséquences de notre doctrine : en même temps que l’on nie et que l’on sacrifie la Volonté, tous les phénomènes doivent être également supprimés ; supprimées aussi l’impulsion et l’évolution sans but et sans terme qui constituaient le monde à tous les degrés d’objectité ; supprimées ces formes diverses qui se suivaient progressivement ; en même temps que le vouloir, supprimée également la totalité de son phénomène ; supprimées enfin les formes -générales du phénomène, le temps et l’espace ; supprimée la forme suprême et fondamentale de la représentation, celle de sujet et objet. Il n’y a plus ni volonté, ni représentation, ni univers.

Désormais il ne reste plus devant nous que le néant. Mais n’oublions pas que ce qui se révolte contre une pareille annihilation, c’est-à-dire notre nature, n’est autre chose que le vouloir-vivre, ce vouloir-vivre que nous sommes nous-mêmes et qui constitue notre univers. — Mais détournons notre regard de notre propre indigence et. de l’horizon clos qui nous enferme : considérons ceux qui se sont élevés au-dessus du monde et chez qui la volonté, parvenue à la plus haute conscience.d’elle-même, s’est reconnue dans tout ce qui existe pour se nier ensuite elle-même librement : maintenant ils n’attendent plus qu’une chose, c’est de voir la dernière trace de cette volonté s’anéantir avec le corps même qu’elle anime ; alors, au lieu de l’impulsion et de l’évolution sans fin, au lieu du passage éternel du désir à la crainte, de la joie à la douleur, au lieu de l’espérance jamais assouvie, jamais éteinte, qui transforme la vie de l’homme, tant que la volonté l’anime, en un véritable songe, nous apercevons cette paix plus précieuse que tous les biens de la raison, cet océan de quiétude, ce repos profond de l’âme, cette sérénité inébranlable, dont Raphaël et le Corrège ne nous ont montré dans leurs figures que le reflet ; c’est vraiment la bonne nouvelle, dévoilée de la manière la plus complète, la plus certaine ; il n’y a plus que la connaissance, la volonté est évanouie. Nous ressentons une profonde et douloureuse mélancolie lorsque nous comparons cet état au nôtre ; car cette comparaison met en pleine lumière ce qu’il y a dans notre condition de misérable et de désespéré.Cependant cette contemplation est la seule chose qui nous puisse consoler d’une manière durable, une fois que nous avons reconnu que le phénomène de la Volonté, l’univers, n’est essentiellement que douleur irrémédiable et misère infinie, et que d’autre part nous voyons avec la volonté le monde s’évanouir, le néant seul subsister devant nous. Il est donc bon de méditer la vie et les actes des saints, sinon en nous confrontant avec eux, ce qui serait une chance bien hasardeuse, du moins en consultant l’image que l’histoire ou que l’art nous en donne, surtout cette dernière qui est marquée d’un cachet infaillible de vérité ; tel est le meilleur moyen de dissiper la sombre impression que nous produit le néant, ce néant que nous redoutons, comme les enfants ont peur des ténèbres ; cela vaut mieux que de tromper notre terreur, comme les Hindous, avec des mythes et des mots vides de sens, tels que la résorption eh Brahma, ou bien le nirvana des bouddhistes. Nous autres, nous allons hardiment jusqu’au bout : pour ceux que la Volonté anime encore, ce qui reste après la suppression totale de la Volonté, c’est effectivement le néant. Mais, à l’inverse, pour ceux qui ont converti et aboli la Volonté, c’est notre monde actuel, ce monde si réel avec tous ses soleils et toutes ses voies lactées, qui est le néant.

FIN DU TOME PREMIER.


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