Le Monde comme volonté et comme représentation/Suppléments au premier livre/Chapitre V

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Traduction par A. Burdeau.
Librairie Félix Alcan (Tome deuxièmep. 191-195).


CHAPITRE V
DE L’INTELLECT IRRATIONNEL

Nous devrions avoir une connaissance complète de la conscience des animaux, autant du moins qu’il nous est possible de la construire, à l’aide de certaines propriétés empruntées à notre propre conscience. Cependant, il faut y faire une grande place à l’instinct, qui est beaucoup plus développé chez les animaux que chez l’homme, et qui même, chez quelques-uns, est une faculté artiste.

Les animaux ont un entendement, mais pas de raison ; par conséquent leur connaissance est tout intuitive et non abstraite. Ils ont l’appréhension juste et la perception de tout rapport causal immédiat ; les animaux supérieurs peuvent même remonter plus haut ; mais ils ne pensent proprement pas. Car ils ne connaissent point les concepts, c’est-à-dire les représentations abstraites. D’où cette premiere conséquence, qu’ils sont incapables de mémoire proprement dite, même les plus intelligents d’entre eux. Voilà la différence essentielle qu’il y a entre la conscience animale et la conscience humaine. L’intelligence parfaite repose, en effet, sur une claire conscience du passé et de l’avenir comme tels, dans leur rapport avec le présent. Par conséquent, la mémoire proprement dite, nécessaire à cette opération, est une réminiscence intelligente, ordonnée, harmonieuse ; or, une telle réminiscence n’est possible qu’au moyen de concepts généraux, sans lesquels les faits particuliers ne sauraient être localisés. Car la foule infinie d’objets et d’événements semblables ou analogues qui remplissent le cours de notre existence ne saurait reparaître immédiatement pour nous, dans une intuition particulière ; notre mémoire, ni notre temps ne pourrait y suffire : aussi ne pouvons-nous conserver toute cette expérience qu’en la subsumant sous des concepts généraux, c’est-à-dire en la ramenant à un nombre relativement restreint d’idées qui la résument, et grâce auxquelles il nous est loisible d’embrasser, dans un cadre ordonné et suffisamment large, toute l’étendue de notre passé : nous ne pouvons en évoquer intuitivement que quelques scènes ; encore n’avons-nous qu’une conscience tout abstraite des années qui se sont écoulées depuis et du contenu de ces années, - au moyen de concepts de choses et d’objets, qui représentent, avec leur contenu, les années et les jours. Au contraire, la mémoire des animaux et tout leur intellect est limité a l’intuition, et consiste uniquement en ce fait, qu’une impression renaissante s’annonce comme s’étant déjà produite, l’intuition présente ne faisant que rafraîchir les traces d’une intuition antérieure. Le souvenir, chez eux, n’est donc possible que grâce à une intuition actuellement présente. Mais celle-ci réveille la sensation précise que le phénomène antérieur avait produite. Aussi le chien reconnaît-il les personnes qu’il a déjà rencontrées ; il distingue un ami d’un ennemi, reconnaît le chemin qu’il a une fois parcouru, les maisons qu’il a visitées, et la vue d’une écuelle ou d’un bâton le met aussitôt dans l’état d’esprit correspondant. C’est en utilisant cette mémoire intuitive et la grande force de l’habitude chez les animaux, qu’on arrive à les dresser. Mais cette éducation est aussi différente de celle de l’homme, que l’intuition de la pensée. Il y a aussi pour nous des cas où la mémoire nous refuse son service, et où nous en sommes réduits à cette réminiscence purement intuitive. Il nous est alors loisible d’apprécier la différence de l’une et de l’autre par notre propre expérience. Par exemple, quand nous rencontrons une personne, que nous reconnaissons, sans pouvoir nous rappeler où et quand nous l’avons vue ; ou bien quand nous visitons un endroit, où nous nous sommes trouvé étant enfant, c’est-à-dire à un âge où la raison est encore inculte ; nous l’avons totalement oublié ; mais l’impression que nous en avons est présente à nous comme quelque chose de déjà perçu. Tous les souvenirs des animaux sont de cette espèce. Il faut ajouter cependant que, chez les plus intelligents, cette mémoire purement intuitive ne va pas sans un certain degré d’imagination, qui la corrige et la complète à plus d’un égard. C’est grâce à elle que le chien est hanté de l’image de son maître absent, qu’il le désire, et qu’il se met à le chercher partout, si son absence se prolonge. Tous ses rêves viennent de cette imagination. La conscience des animaux n’est donc qu’une succession de présents, dont aucun, avant de se produire, ne s’annonce comme avenir, ou n’apparaît comme passé après sa disparition. Or c’est là le trait caractéristique et distinctif de la conscience de l’homme. De là vient que les animaux ont beaucoup moins à souffrir que nous, car ils ne connaissent d’autres douleurs que celles qu’ils éprouvent sur le moment. Mais le présent est inétendu ; tandis que le passé et l’avenir, sources de presque tous nos maux, s’étendent très loin, et à leur contenu réel s’ajoute encore tout le champ du possible ; aussi le domaine du désir et de la crainte est-il illimité. Débarrassés de ces soucis, les animaux au contraire jouissent tranquillement et heureusement de la sensation présente, quelque insignifiante qu’elle soit. Il en est ainsi, ou à peu près, des hommes très bornés. Ajoutons que les souffrances qui n’appartiennent qu’au présent, ne peuvent être que physiques. De la sorte, les animaux ne s’aperçoivent proprement pas de leur mort ; ils ne pourraient apprendre à la connaître qu’une fois qu’elle s’est présentée ; mais alors ils ont cessé de vivre. La vie des animaux n’est donc qu’un perpétuel présent. Ils vivent sans pensée, toujours limités à la sensation du moment, absolument comme la majeure partie des hommes. Une autre conséquence de la nature de l’intelligence animale, telle que nous l’avons conçue, c’est l’étroit rapport qu’il y a entre leur conscience et ce qui les entoure. Entre les animaux et le monde extérieur, il n’y a rien ; mais entre nous et le monde, il y a toujours l’idée que nous en avons, et cette idée peut rendre la nature inaccessible à l’homme et l’homme étranger à la nature. C’est seulement chez les enfants et chez les hommes très incultes que cette barrière est parfois assez faible, pour qu’un simple coup d’œil jeté sur ce qui les entoure suffise à nous renseigner sur ce qui se passe en eux (1). Aussi les animaux ne peuvent-ils ni combiner, ni dissimuler. Ils n’ont pas d’arrière-pensée. A ce point de vue, il y a le même rapport entre l’homme et le chien, qu’entre une coupe de métal et une coupe de verre, et c’est ce qui contribue surtout à nous le rendre si précieux. Il nous procure, en effet, le plaisir de voir refléter en lui, dans toute leur pureté, nos penchants et nos affections, que nous cachons si souvent. En général, les animaux jouent constamment à cartes abattues ; aussi c’est un plaisir pour nous que de découvrir leur caractère en même temps que nous voyons leurs actes, - et cela, soit qu’ils appartiennent à une même espèce ou à des espèces différentes. Ce qui caractérise

(1) Cette influence du monde extérieur sur les natures incultes a été fort bien saisie par Dickens, dans son personnage de Kitty l’Ébaubie. Cf. Contes de Noël (Note du trad.). leurs actes, c’est une certaine innocence, au rebours de l’activité humaine, ou l’intelligence et la réflexion tuent l’innocence de la nature. Aussi la marque de la conscience humaine, c’est la faculté de combiner ; l’absence de cette faculté et partant la grande place laissée à l’impulsion du moment, telle est au contraire la caractéristique de l’activité animale. Aucun animal, en effet, n’est capable d’une combinaison proprement dite. Combiner et exécuter ses combinaisons, c’est là le principe exclusif de l’homme, et un privilège d’une haute importance. Sans doute un instinct, comme celui des oiseaux de passage ou des abeilles, et même un désir persistant, une aspiration qui dure, comme celle du chien qui cherche son maître absent, tout cela peut donner l’illusion de la faculté de préméditation ; mais on ne doit pas confondre l’un avec l’autre. En dernière analyse, tous ces faits se ramènent au rapport qu’il y a entre l’intelligence humaine et l’intelligence animale, - rapport qui peut ainsi s’énoncer : Les animaux n’ont que la connaissance immédiate, tandis que nous autres, nous avons en outre la connaissance médiate ; et ici se retrouve l’avantage que le médiat a sur l’immédiat, en une foule de choses, comme par exemple la trigonométrie, la géométrie analytique, la mécanique remplaçant le travail manuel, etc. Aussi pouvons-nous dire encore : Les animaux n’ont qu’une intelligence simple, tandis que la nôtre est double : outre l’intuition, nous avons la pensée, opérations qui sont souvent indépendantes l’une de l’autre : nous voyons une chose, et nous en pensons une autre ; et qui souvent aussi se confondent. Là-dessus on comprendra mieux ce que j’ai voulu dire par la franchise et par la naïveté originelles des animaux, que j’ai opposées a l’hypocrisie des hommes.

Cependant le principe natura non facit saltus n’est point tout a fait contredit par notre théorie de l’intelligence animale, quoique l’écart entre l’intelligence de l’homme et celle des animaux soit le plus considérable qu’ait commis la nature dans la production des divers êtres. Tous les jours, nous apercevons avec étonnement des traces de réflexion, de raison, d’intelligence des mots, de pensée, de combinaison, de délibération, chez les plus parfaits d’entre eux. L’éléphant surtout en a donné des preuves frappantes, cet animal dont l’intelligence très développée peut s’augmenter et se développer encore par l’expérience d’une vie qui atteint quelquefois deux cents ans. Cette préméditation, qui nous surprend toujours au plus haut point chez les animaux, l’éléphant en a donné des signes non équivoques, qui ont été conservés dans des anecdotes bien connues. Il y a surtout celle du tailleur, qui fut puni par un de ces animaux, pour l’avoir piqué d’une aiguille. Je veux encore citer comme pendant à cette anecdote un fait qui ne doit pas tomber dans l’oubli, parce qu’il a l’avantage d’avoir été confirmé par une enquête judiciaire. A Morpeth, en Angleterre, il y eut, le 27 août 1830, une Coroners inquest sur le cas d’un gardien, nommé Baptiste Bernhard, qui avait été tué par son éléphant. Après audition de témoins, il fut établi que deux ans auparavant l’animal avait été brutalement blessé par cet homme, et que celui-ci, sans motif apparent, mais saisissant une occasion favorable, l’avait brusquement saisi et écrasé. (Voir le Spectator, et les autres journaux anglais du jour.) Pour ce qui concerne l’étude de l’intelligence animale, je recommande l’excellent livre de Leroy, Sur l’Intelligence des animaux, nouv. éd., 1802.