Le Monde comme volonté et comme représentation - Appendice - Contradiction entre la première édition de la Critique et les suivantes

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Appendice : Critique de la philosophie kantienne
Contradiction entre la première édition de la Critique de la Raison pure et les suivantes. Erreur de remonter à la chose en soi par le principe de causalité.



Plus haut, j’ai signalé comme le service capital rendu par Kant la distinction du phénomène et de la chose en soi ; il a proclamé que tout le monde sensible n’est qu’apparence, et par suite il a ôté aux lois du monde sensible toute valeur, dès qu’elles dépassent l’expérience. Mais voici une chose vraiment singuliére : pour démontrer cette existence purement relative du phénomène, il n’a pas eu recours à l’axiome si simple, si rapproché de nous, si indéniable que voici : « Point d’objet sans sujet » ; par ce moyen il eût remonté à la racine de la question, il eût démontré que l’objet n’existe jamais que par rapport à un sujet ; il eût prouvé par suite que l’objet est dépendant du sujet, conditionné par lui, c’est-à-dire qu’il est un simple phénomène n’existant point en soi, ni d’une manière inconditionnée. Berkeley, dont Kant méconnaît les services, avait déjà pris ce principe capital comme pierre angulaire de sa philosophie, et par le fait il s’était acquis un titre de gloire impérissable ; mais il n’a pas su tirer de ce principe toutes les conséquences qu’il entraînait, et, de plus, il lui est arrivé ou de n’être point compris ou de n’être pas suffisamment étudié. Dans ma première édition, j’avais attribué à une horreur manifeste pour l’idéalisme radical le silence de Kant au sujet de ce principe de Berkeley ; pourtant, d’un autre côté, je trouvais la même doctrine clairement exprimée en maint passage de la Critique de la raison pure ; et je croyais, par suite, avoir surpris Kant en contradiction avec lui-même. Du reste, ce reproche était fondé, pour qui ne connaît la Critique de la raison pure, — et c’était mon cas, — que d’après la seconde édition ou d’après les cinq suivantes, conformes à la seconde. Mais lorsque, plus tard, je lus le chef-d’œuvre de Kant dans la première édition, — qui déjà se faisait rare, — je vis, à ma grande joie, toute contradiction s’évanouir : sans doute, Kant n’avait pas employé la formule : « Point d’objet sans sujet » ; mais il n’en était pas moins tout aussi décidé que Berkeley et que moi à réduire le monde extérieur situé dans l’espace et dans le temps à une simple représentation du sujet connaissant ; ainsi il dit par exemple, sans aucune réserve : « Si je fais abstraction du sujet pensant, tout le monde des corps s’évanouit, puisqu’il n’est rien autre chose que le phénomène de cette faculté subjective qu’on appelle sensibilité, un des modes de représentations du sujet qui connaît[1] ». Mais tout le passage[2] dans lequel Kant exposait d’une manière si belle et si nette son idéalisme radical a été supprimé par lui dans la seconde édition, et même remplacé par une foule de propositions qui le contredisent. Ainsi, tel qu’il parut de 1787 à 1838, le texte de la Critique de la raison pure était un texte dénaturé et corrompu ; la Critique se contredisait elle-même, et pour cette raison la signification n’en pouvait être à personne tout à fait claire, ni tout à fait intelligible. Dans une lettre à M. le professeur Rosenkranz, j’ai exposé en détail cette question, ainsi que mes conjectures sur les raisons et sur les faiblesses qui ont pu pousser Kant à altérer ainsi son œuvre immortelle ; M. le professeur Rosenkranz a introduit le passage capital de ma lettre dans la préface du second volume de son édition des Œuvres complètes de Kant : j’y renvoie le lecteur. En 1838, à la suite de mes observations, M. le professeur Rosenkranz s’est trouvé porté à rétablir la Critique de la raison pure dans sa forme primitive : dans ce second volume que je viens de citer, il la fit réimprimer conformément à l’édition de 1781 ; et il a, par le fait, mérité de la philosophie plus qu’on ne saurait dire, il a même arraché à la mort, qui l’attendait peut-être, l’œuvre la plus importante de la littérature allemande : c’est un service qu’il ne faut pas oublier. Mais que personne ne se figure connaître la Critique de la raison pure, ni avoir une idée claire de la doctrine de Kant, s’il n’a lu la Critique que dans la seconde édition ou dans une des suivantes ; cela est absolument impossible, car il n’a lu qu’un texte tronqué, corrompu, dans une certaine mesure apocryphe. C’est mon devoir de me prononcer là-dessus clairement, et pour l’édification de chacun.

Nous avons vu avec quelle clarté le point de vue idéaliste radical se trouve exprimé dans la première édition de la Critique de la raison pure ; pourtant la manière dont Kant introduit la chose en soi se trouve en contradiction indéniable avec ce point de vue, et c’est là sans doute la raison principale pour laquelle il a supprimé dans la seconde édition le passage idéaliste fort important que nous avons cité ; il se déclarait en même temps l’adversaire de l’idéalisme de Berkeley, et par là même il n’introduisait dans son œuvre que des inconséquences, sans arriver à remédier au défaut principal. Ce défaut est, comme chacun sait, d’avoir introduit la chose en soi, ainsi qu’il l’a fait ; dans son Œnésidème, G.-E. Schulze a prouvé amplement que cette introduction de la chose en soi était inadmissible ; d’ailleurs elle n’a pas tardé à être considérée comme le point vulnérable du système. La chose peut se démontrer à peu de frais. Kant a beau s’en cacher par toute espèce de détours : il fonde l’hypothèse de la chose en soi sur le raisonnement suivant où il invoque la loi de causalité : à savoir que l’intuition empirique, ou plus exactement sa source, c’est-à-dire l’impression produite dans les organes de nos sens, doit avoir une cause extérieure. Or, d’après la découverte si juste de Kant lui-même, la loi de causalité nous est connue a priori, elle est une fonction de notre intellect, ce qui revient à dire qu’elle a une origine subjective ; bien plus, l’impression sensible elle-même, à laquelle nous appliquons ici la loi de causalité, est incontestablement subjective ; enfin l’espace, où, grâce à l’application de la loi de causalité, nous situons, en la nommant objet, la cause de notre impression, l’espace lui aussi n’est qu’une forme de notre intellect, donnée a priori, c’est-à-dire subjective. Ainsi, toute l’intuition empirique repose exclusivement sur une base subjective ; elle n’est qu’un processus, qui se déroule en nous-mêmes ; il nous est impossible d’élever à la dignité de chose en soi ou de proclamer existant, à titre d’hypothèse nécessaire, aucun objet radicalement différent et indépendant de cette intuition empirique. En réalité, l’intuition empirique est et demeure uniquement notre simple représentation : elle est le monde comme représentation. Pour ce qui est de l’être en soi du monde, nous n’y pouvons atteindre que par une méthode tout à fait différente, celle que j’ai employée : il faut pour cela invoquer le témoignage de la conscience qui nous fait voir dans la volonté l’être en soi de notre phénomène particulier ; mais alors la chose en soi devient quelque chose qui diffère du tout au tout (toto genere) de la représentation et de ses éléments ; c’est du reste ce que j’ai exposé.

L’erreur que commit Kant sur ce point est le vice capital de son système : elle fut, ainsi que je l’ai dit, signalée de bonne heure. Cette erreur est une confirmation du beau proverbe hindou : « Point de lotus sans tige ». La tige, autrement dit l’erreur, c’est ici d’avoir introduit la chose en soi par une déduction fautive : mais Kant ne s’est trompé que dans la manière dont il a opéré sa déduction ; on n’a point à lui reprocher d’avoir reconnu dans l’expérience donnée une chose en soi. Cette dernière méprise était réservée à Fichte ; d’ailleurs il ne pouvait l’éviter, car il ne travaillait point pour la vérité, il n’avait souci que de la galerie et de ses intérêts personnels. Il fut assez effronté et assez étourdi pour nier complètement la chose en soi et pour édifier un système dans lequel ce n’était point seulement, comme chez Kant, la forme, mais encore la matière et tout le contenu de la représentation qui étaient tirés a priori du sujet. Ce faisant, il avait, — et à juste titre, — confiance dans le manque de jugement et dans la niaiserie d’un public qui acceptait, pour des démontrations, de mauvais sophismes, de simples tours de passe-passe et des billevesées invraisemblables. Il réussit ainsi à détourner de Kant l’attention générale pour l’attirer sur lui, et à donner à la philosopllie allemande une nouvelle direction ; dans la suite, cette direction fut reprise par Schelling, qui alla plus loin encore ; elle fut enfin poussée à l’extrême par Hegel, dont la profondeur apparente n’est qu’un abîme d’absurdités.

À présent je reviens au grand défaut de Kant, défaut que j’ai déjà signalé plus haut : il n’a point distingué, comme il devait le faire, la connaissance intuitive et la connaissance abstraite ; or il est résulté de là une confusion irrémédiable, que nous nous proposons actuellement d’étudier de plus près. Kant aurait dû nettement séparer les représentations intuitives des concepts pensés d’une manière purement abstraite : en agissant ainsi, il ne les aurait point confondus les uns avec les autres, et, chaque fois, il aurait su à laquelle des deux sortes de représentations il avait affaire. Malheu reusement tel n’est point le cas, je n’hésite pas à le déclarer, bien que cette critique n’ait pas encore été positivement formulée, et bien qu’elle risque de paraître inattendue. Kant parle sans cesse d’un certain « objet de l’expérience » qui est le contenu naturel des catégories ; or cet « objet de l’expérience » n’est point la représentation intuitive, il n’est pas non plus le concept abstrait, il diffère des deux, et, malgré tout, il est en même temps l’un et l’autre ; ou, pour mieux dire, c’est un pur non-sens. Car, — il faut bien le dire, si incroyable que cela paraisse, — Kant a manqué, dans cette circonstance, soit de réflexion, soit de bonne volonté ; il devait sur ce point tirer au clair pour lui-même ses propres idées, puis les exposer nettement aux autres ; il devait nous dire si ce qu’il appelle « objet de l’expérience, c’est-à-dire objet de la connaissance réalisée grâce à l’intervention des catégories », était la représentation intuitive dans l’espace et dans le temps (c’est-à-dire ma première classe de représentation), ou bien le simple concept. Il se contente d’un bout à l’autre, — chose singulière, — d’une notion intermédiaire et flottante ; et c’est de là que résulte la confusion malheureuse, que je dois maintenant mettre en pleine lumière. Pour arriver à ce but, il faut parcourir d’un coup d’œil général toute la Théorie élémentaire de la raison pure[3].


  1. Critique de la raison pure, p. 383.
  2. P. 348, 392.
  3. Elementarleh der reinen Vernunft. Nom de la première grande division de la Critique de la raison pure. (Note du traducteur)


Imperfection de certaines définitions chez Kant Le Monde comme volonté et comme représentation/Appendice Vérité profonde de l’Esthétique transcendantale