Le Monde marche, Lettres à Lamartine/XVIII

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XVIII


Je reprends le chapitre du bonheur, car, plus j’avance dans ce débat, plus je vois que ce mot est à lui seul le mot du problème. Le progrès, en effet, signifie mensonge, ou bien il signifie amélioration de notre destinée ; or l’amélioration de notre destinée implique nécessairement à un degré quelconque l’idée de bonheur. Seulement il faut définir le bonheur, et, pour le définir exactement, commencer par le retirer de la confusion où il a flotté jusqu’à présent au caprice de chacun pour le replacer sur son véritable piédestal.

Certes j’en sais plus d’un parmi les défenseurs du progrès qui pourrait à bon droit, s’il voulait écouter le murmure de sa chance, prendre, lui aussi, une heure de la vie pour la vie entière, et proclamer ce monde un champ de carnage, où une implacable Euménide, semant aux ronces et aux pierres du chemin les lambeaux de notre chair et les gouttes de notre sang, nous traîne par les pieds dans une fosse de voirie.

Celui-là, peu importe son nom, n’est pas né dans les rangs des heureux. Une fée n’est pas venue au chevet de sa mère sourire à sa naissance. Il n’a pas trouvé sur sa nappe le myrte et la palme le jour où il a pris place au banquet de l’homme. Il n’a pas recueilli, dès le premier pas au premier hymne tombé de sa lèvre, le murmure et l’applaudissement de la multitude. Il n’a pas marché dans la vie au milieu des pluies de fleurs et des parfums de la gloire. Il n’a pas moissonné dans l’abondance, ni pressé dans sa coupe d’or la grappe de sa colline, et la jeune-fille, en le voyant passer, n’a pas senti remonter à son front le rêve de son cœur, ni la jeune femme serré plus tendrement son enfant sur sa poitrine.

Loin de là. Il vint au monde sous un toit battu du vent de l’adversité, et le premier baiser de sa mère l’a marqué peut-être, pour le reste de sa vie, d’une mystérieuse pâleur. Ah ! il voudrait aujourd’hui pouvoir racheter de ses deniers la maison de son enfance, et en murer les portes et les fenêtres. Pour lui point de sillon dans la plaine, point de ceps sur le coteau. Prolétaire de la pensée, il a fait rudement son chemin. À chaque pas il a heurté un obstacle, et le passant l’a repoussé du coude dans la cohue. Il a vécu au jour le jour, et le soir, penché sur son foyer éteint, il a cherché dans une muette angoisse le secret du lendemain. Il a vu tomber autour de lui plus d’une tête chère dans le guet-apens de la mort, et l’herbe pousse sur une part sacrée de son existence.

Et pourtant, malgré la sévérité, la perfidie même de sa destinée, il n’ira pas couvrir ses cheveux de cendre, ni tourner sa tête aux deux pôles de l’univers pour lancer l’anathème au midi et au septentrion. Il sait que si Dieu envoie la colère de la tempête à la terre, il y envoie aussi le sourire du printemps. Il sait que si l’épine rampe sur la vipère, la rose verse dans la brise le baume de son haleine ; que si l’euphorbe distille le poison, le pampre distille au soleil un éternel philtre de jeunesse, que si le désert trompe la soif du voyageur, la source coule à plein bord de l’autre côté de l’horizon ; que si la nature magnanime, en un mot, a imposé à l’humanité, dès l’origine, la condition austère du travail, elle a répandu partout, pour la récompense du travailleur, une grâce, une joie, une fête, une volupté du cœur ou de la pensée.

Il croirait donc blasphémer le Dieu de toute bonté, si, oubliant le bien pour le mal, il répondait au bienfait par un gémissement. La parole tarirait plutôt sur sa lèvre que de tomber dans une pareille ingratitude. Ah ! bien au contraire, il remercie le Créateur de sa munificence, et il lui dit du fond du cœur, dans l’effusion d’un religieux attendrissement :

Je te bénis de m’avoir appelé devant ta face à contempler la majesté ineffable de ta création, et n’aurais-je vu de cet univers que la nuit étoilée, et soupçonne l’infini caché derrière ce voile de splendeur, que pour cet unique quart d’heure d’existence en toi, je te bénirais encore ; je te bénis d’avoir donné à l’homme le soleil, le rayon, la rosée, la flamme, le fer, le marbre, l’épi, la soie, le chanvre, la figue, l’olive, la manne inépuisable de toute saveur et de toute couleur flottante à la brise à la branche du verger. Je te bénis, enfin, de lui avoir donné de surcroît le cœur et l’intelligence pour sentir et comprendre toute chose, bien plus encore, le cœur et l’intelligence de l’humanité tout entière, incarnés dans l’art et dans la science, et, pour cela, d’avoir marqué mon heure à cette date du dix-neuvième siècle, la plus grande et la plus belle de l’histoire, malgré ses apparences de troubles et de défaillance, et de m’avoir permis ainsi de vivre de sa puissante vie et de vibrer de son profond enthousiasme. J’ai aimé, j’ai été aimé ; j’ai connu le beau, j’ai senti le bien, j’ai porté témoignage de la vérité dans tous les souffles de l’atmosphère ; j’ai mis ma main dans la main des forts ; j’ai pris parti pour les grandes idées, donné ma tête en gage aux nobles œuvres de l’humanité. Le crépuscule maintenant peut venir. Que le moment de descendre l’autre pente de la colline sonne quand il voudra. Gloire à Dieu. J’ai eu ma part, je puis mourir.

Mourir, dites-vous, mais c’est là précisément la condamnation du progrès ; ne voyez-vous pas que la mort, spectre debout devant nous à l’horizon, projette son ombre, comme une menace de deuil, sur toute aspiration ici-bas de félicité ? Pardon, poëte du désespoir, vous oubliez l’immortalité. Qu’importe, vous répondrais-je éternellement, que la mort vienne couper en deux l’hymne du bonheur, si nous devons le reprendre sur une autre scène à la strophe où nous l’avons interrompu ? Seulement entendons-nous, une fois pour toutes, sur ce mot de bonheur.

Qu’est-ce que le bonheur pour l’homme ? L’accomplissement de sa destinée. Et qu’est-ce que l’accomplissement de sa destinée ? L’épanouissement de sa nature. Sa nature, voilà la révélation de Dieu écrite en lui, avec son sang et sa chair, son commandement et son Évangile. Mettons-nous donc à méditer sa nature avec attention, car le jour où nous la posséderons tout entière, nous connaîtrons le secret de la vie et nous pourrons agir en toute sûreté de conscience.

L’homme, corps et âme à la fois, doit vivre d’une double vie, par conséquent, matérielle et spirituelle, en vertu de la divine économie de son organisation. Dieu me préserve de prendre jamais à mon compte cette doctrine manichéenne de l’ascétisme, qui prétend, sur la foi d’un conte religieux, que des deux vies l’une contredit l’autre et l’étouffe sous peine d’être étouffée la première. Je crois que partout où Dieu a mis la main il a mis l’harmonie et non pas la discorde. L’homme constitué par nature à l’état flagrant d’antagonisme ne serait plus le roi, il serait le monstre de la création.

Si donc un moine venait me dire encore avec un frémissement d’horreur l’œil baissé sous son capuchon, que la chair étant la lie du péché originel, et la joie de la sensation une supercherie de Satan, l’homme doit traiter son corps en ennemi, et le dompter par la macération, je tournerai la tête de pitié et je passerai. J’irai visiter par un beau jour d’été le soleil levant sur la colline, et regardant frémir au loin la terre parfumée, couche nuptiale de toute attraction et de toute fécondité, je répondrai : Puisque Dieu a fait cette terre pour rayonner en moi ses ineffables sympathies par ses richesses et par ses moissons, et a mis en moi une fibre électrique pour vibrer au contrecoup de ses effusions et de ses caresses, je le prends au mot, et je jouis de son œuvre à l’heure et dans la mesure où je dois en jouir, sans voir un piège dans le sourire de la création.

Est-ce à dire pour cela que je transporte uniquement, exclusivement le bonheur ou l’idéal suprême de la vie au monde de la matière et de la sensualité ? Faut-il répéter avec le philosophe de l’Ecclésiaste que le pain, le vin, l’or, le baiser de la Sulamite, c’est là le fond de la vie humaine, et que le reste est à peine l’ombre de la fumée ?

Le progrès renvoie le premier cette doctrine de sybaritisme à l’antiquité. Je crois avoir vécu par l’intelligence, jusqu’à ce jour, en bonne compagnie, et j’ai appris de l’élite de l’humanité que la matière, chose finie, chose mobile, tombe trop sous le coup du temps, autre fait de l’ordre fini, de l’ordre passager, pour aller jamais lui demander l’idée de continuité indispensable à l’idée de bonheur. La joie de la matière, c’est la sensation. En vain voudrais-je retenir la sensation sur la corde où elle frémit, elle passe et coule comme l’eau dans la main de l’enfant, elle meurt dans son triomphe et disparaît à l’exemple de l’éclair dans son explosion ; un moment l’apporte, un moment l’emporte, et en fuyant elle ne laisse après elle que vide et silence. L’acte est court, l’entr’acte est long, a-t-on dit, du bonheur ainsi compris. Vainement l’homme de volupté veut multiplier l’acte pour reprendre le bonheur évanoui, à chaque fois qu’il lui échappe, et le prolonger indéfiniment de récidive en récidive ; à force d’interpeller la sensation, il en épuise bientôt la saveur, il arrive bientôt à la satiété et parla satiété à la mélancolie. Dans son impatience de jouir, il a brisé l’instrument même de la jouissance, et triste comme Sardanapale et mort comme lui à l’émotion, il n’a plus qu’à monter d’avance sur son bûcher au milieu des spectres de ses voluptés passées.

C’est qu’en créant l’homme double la Providence a équilibré en lui sa double nature, que le corps a sa part, l’âme sa part, et qu’à l’heure même où l’un usurpe sur l’autre, l’homme rompt l’équilibre et tombe dans la tristesse.

Le corps peut donner le plaisir, mais l’âme seule donne le bonheur, car seule éternelle ici ou réverbération vivante de l’éternité, elle possède seule cette perpétuité, cette plénitude qui constitue véritablement l’essence et mérite le nom de félicité. Chacun de nous, sous peine de mentir à sa destinée, doit donc mettre le but, l’idéal suprême de la vie, du côté de l’âme, dans le développement de l’âme, puisque l’âme, infinie, rayonne l’émotion à l’infini sans défaillance et sans lassitude. Et comment pourrait-il en être autrement ? N’est-ce pas par elle en effet que nous tenons la place d’honneur dans la création et que nous exerçons sur la nature ce droit de commandement appelé le progrès ?

Si donc nous tenons à vivre parmi les heureux, j’aimerais mieux dire les élus de l’humanité, pour éviter toute confusion de pensée, développons notre âme, développons-la intégralement, harmonieusement, en sentiment et en connaissance, développons-la en sentiment par l’art, par la poésie, la peinture, la sculpture, la musique, la sympathie, l’admiration, l’enthousiasme, la pitié, la charité, le dévouement, la vertu, l’héroïsme. Autant de vies nouvelles que nous nous donnons par là, autant d’occasions de bonheur ; et ce bonheur ne fuit pas dans le temps ; le temps ne nous le reprend pas ; à toute heure et en toute circonstance, nous le retrouvons tout entier en nous, et nous le retrouvons d’autant plus intense que nous l’évoquons plus souvent. Développons enfin notre âme par la connaissance, par l’étude, la science, l’histoire, la conversation, la lecture, la méditation, le raisonnement, la philosophie, la discussion, la vérité enfin, assomption suprême et participation suprême de l’âme à la Divinité ; autres vies, autres chances de voluptés sacrées inaltérables, au dehors, au-dessus des caprices, des attentats des hommes ou des événements. Quiconque porte la vérité en lui a mis le pied sur le péristyle de l’éternité. Il repose en Dieu désormais ; tout bien de la terre pâlit à son regard devant ce bien souverain. Tant que ce bien souverain lui reste, il défie la destinée, il possède son âme en paix au sein même de l’indigence. Demandez plutôt à Newton ce que pèse n’importe quelle couronne d’empereur à côté de la découverte de l’attraction. Quand ce cri : J’ai trouvé put sortir enfin de sa poitrine dilatée par l’émotion, il tomba évanoui et foudroyé par l’extase.

Il y a plus. L’étude a quelque chose de sanctifiant qui change la douleur elle-même en vertu, comme la braise de l’encensoir change l’écorce flétrie de l’aloès en parfum. Heureux qui souffre, a dit l’Évangile ; l’homme bon, en effet, devient meilleur dans l’affliction ; l’épreuve le retrempe et l’incline à l’esprit de dévouement. Le livre, d’ailleurs, pour qui sait lire pieusement, est un muet consolateur, un prêtre à notre choix, qui verse sur la plaie de notre âme la sagesse écrite de tous les saints de la pensée, qui ont souffert comme nous et nous ont appris, par leur exemple, à souffrir. Je n’ai jamais eu de tristesse, disait un philosophe du siècle dernier, qu’un quart d’heure de lecture n’ait dissipée. Il disait trop, sans doute. Mais je comprends que Caton, au moment de fuir dans la morale éternelle le spectacle effroyable de César triomphant, voulût lire, la main sur la garde de son épée, la dernière page du Phédon, je comprends encore qu’un autre Romain de ce siècle-ci, adversaire déclaré d’un autre César, ait murmuré en mourant votre propre poésie comme s’il eût voulu qu’une strophe de vous l’emportât sur son aile en flamme au sein de l’immortalité.

Notre âme est donc l’audience souveraine où tout ce qui frappe sur notre vie, tout ce qui l’émeut en bien ou en mal, vient comparaître, subir son jugement. À notre âme, et à notre âme uniquement, appartient de concevoir et de formuler l’idée de bonheur ou l’idée de malheur. Elle proclame donc de sa pleine puissance, et en dernier ressort, tel fait heureux, tel autre malheureux, et le constitue heureux ou malheureux par l’arrêt de sa sentence. Elle fait donc, en réalité, le bonheur ou le malheur à sa volonté, dans sa mesure ; aussi trouvons-nous partout ici ou là dans l’opinion ou la superstition régnante, tantôt une joie, tantôt une douleur de convention.

Plus vous abaissez le niveau de l’âme dans l’ignorance ou la frivolité, plus vous la condamnez au plaisir infime et frivole, comme elle, de la mode et de la richesse, plus vous la mettez, par conséquent, à la merci et dans la dépendance du sort et de l’occasion. Le bonheur de l’or, du luxe, n’est pas en nous, il est hors de nous, et quelque vigilance que nous apportions à la présence du flux et du reflux de la destinée, il fond, il fuit à chaque instant. L’âge vient et de sa froide main glace la faculté de la jouissance. Le vieillard, après avoir vidé le fond de la coupe, tombe dans le dégoût ou dans l’ennui. Il meurt de spleen et souvent par le suicide. La chance, d’ailleurs, peut tourner, la fortune peut quitter le riche à l’improviste. Un vaisseau sombre, une banque croule, c’est le cours ordinaire et le spectacle perpétuel de la société. Cet homme vivait uniquement pour la richesse et dans l’ordre de jouissance tiré de la richesse. Maintenant la richesse l’abandonne, et la vie du même coup semble aussi l’abandonner ; comme il a oublié au milieu de l’abondance de préparer à son âme un refuge dans le monde supérieur de la pensée, il cherche en vain autour de lui une force de réaction contre la douleur. Il succombe à l’épreuve et roule au fond de l’abîme.

Celui-là seul a fait un bail à perpétuité avec la joie du sage, la sérénité d’esprit, qui a porté son âme à une telle hauteur qu’il l’a placée désormais hors d’atteinte de tous les accidents de passage, et de tous les coups de la destinée. Il a bâti sa demeure sur la montagne, il a fait de ses affections et de ses pensées comme autant de berceaux de fleurs, où, sous les rayons d’un inaltérable soleil, il respire éternellement une brise chargée de parfums. Que me préparez-vous et pourquoi me regardez-vous en pointant vos tablettes ? La prison, l’exil, la souffrance, la ruine de ma maison, le sel semé sur mon foyer ? Que peut contre moi votre colère et la colère de la nature ? J’ai le secret d’Épictète, et à la douleur que vous pouvez m’infliger, je réponds comme lui : Tu n’existes pas. Je vous attends. Frappez ; la blessure rejettera le fer d’elle-même. Il fallait bien qu’il y eût dans la ciguë une divine saveur pour que le plus grand homme du monde avec le Christ l’ait bue en souriant et en offrant un coq à Esculape.

Et vous-même, Lamartine, tranquille héros de l’idée, ne puis-je vous donner ici à vous-même en exemple ? La foule, tirée par vous de la terre de servitude, vous a injurié, vous a jeté au visage le fiel et le vinaigre. Vous avez été tout un moment dans l’ordre des faits, vous n’êtes plus rien aujourd’hui que votre nom, le plus beau, à coup sûr, de tous les noms flottants sur les lèvres de notre génération. Et cependant qui oserait dire que vous n’êtes pas aussi grand dans votre chute qu’au pouvoir ? Si la grandeur d’âme n’est pas la félicité souveraine de l’homme ici-bas, où donc alors faut-il la chercher ? Or, à quel signe reconnaître cette grandeur, sinon à l’ingratitude d’une nation ? L’orage, en frappant votre front, y a laissé une telle splendeur, que vous ne voudriez l’échanger, j’en suis certain, pour aucune autre couronne.

Ainsi progrès et bonheur ont au fond la même signification ; l’un et l’autre signifient accomplissement de la destinée, c’est-à-dire accroissement de vie, accroissement de vie matérielle par une plus grande production de bien-être et une plus juste répartition du bien-être produit, de vie spirituelle par une plus vaste dilatation du sentiment, et une plus large expansion de la connaissance. Accroissement de vie, voilà le décalogue de l’humanité ; mais en respectant l’harmonie et la hiérarchie de nature entre nos facultés, et en réservant toujours à l’âme souveraine son droit de préséance.