Le Monde marche, Lettres à Lamartine/XXI

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XXI


Que devons-nous penser, que penseriez-vous le premier, en toute autre circonstance, d’une philosophie de l’humanité qui mettrait le cœur en opposition avec le système et déchaînerait au fond de la conscience la guerre civile des idées ? Nous devrions croire, et vous croiriez, n’est-ce pas, que cette doctrine mérite révision, jusqu’à ce qu’elle ait rétabli la symétrie de nature entre les deux facultés de la vérité, le sentiment et la raison.

Eh bien ! permettez-moi de compter à mon tour sur votre patience à entendre la contradiction. La négation du progrès vous jette par moment dans un véritable dualisme de principes. Lorsque vous excommuniez la croyance capitale du dix-neuvième siècle, vous semblez avoir deux esprits : l’un qui entr’ouvre mystérieusement je ne sais quelle fenêtre dérobée au progrès, et lui dit à voix basse : Entre ; et l’autre qui lui ferme la porte avec un mouvement de colère : Va-t’en ; et pousse bruyamment le verrou.

Aussi toutes les fois que nous opposons à votre doctrine de statu quo de l’humanité sur la même paille de misère, cet irrésistible instinct du mieux qui emporte continuellement l’âme à l’horizon du temps à la recherche d’une société nouvelle, vous comprenez de suite, par la vérité de premier jet de votre sentiment, que ce magnifique tourment de l’avenir a en soi quelque chose de sacré, puisqu’il soulève l’homme de son fumier et l’entraîne à l’action, au sacrifice, au perfectionnement de lui-même et de cet autre lui-même appelé son semblable. Considérez-vous le progrès à ce point de vue d’agent provocateur au dévouement, alors vous amnistiez ce rêve à la poursuite d’une chimère, vous le justifiez par son côté pratique dans la société ; vous le bénissez — comment, vous le bénissez ? — vous l’adorez. Je cite vos propres expressions.

« Mais, dit-on encore, Dieu, qui ne trompe pas, a jeté dans l’homme de levain, cette invincible aspiration, cette espérance sourde et obstinée du perfectionnement indéfini de son espèce ! Tout instinct est une prophétie ; cette prophétie est donc divine ; elle implique donc un devoir pour l’homme ; elle est donc destinée à se réaliser sur cette terre ? Nous ne nions pas, et nous adorons même cet instinct naturel ou surnaturel qui porte l’homme à espérer contre toute espérance un perfectionnement indéfini. Nous croyons que cet instinct a été donné à l’homme pour une double fin : d’abord comme une impulsion divine à travailler, pendant qu’il vit, à son perfectionnement individuel, perfectionnement dont le but sera atteint par lui dans un autre monde. En second lieu, nous croyons que Dieu a donné cet instinct du perfectionnement indéfini à l’homme comme une impulsion au dévouement méritoire que nous devons tous à notre race, à notre famille, à notre pays, à l’humanité. L’égoïste est né pour lui seul, l’homme collectif est né pour ses semblables. Se dévouer au perfectionnement relatif ou absolu, limité ou illimité, fini ou infini, local ou universel, viager ou éternel de ses semblables, c’est donc le devoir, c’est donc la vertu.

» La société humaine ne vit que des sacrifices de ses membres au bien général. Mais qui se sacrifierait si on croyait le sacrifice inutile ? Il fallait donc que l’homme eût cet instinct de l’utilité et de la sainteté de son sacrifice ; seulement, quelques-uns croient se sacrifier à un perfectionnement et à un bonheur indéfinis sur la terre, quelques autres croient se sacrifier à un perfectionnement relatif local et temporaire ici-bas. C’est là le secret de cet instinct qui nous travaille pour l’amélioration de notre espèce, instinct illusoire chez les uns, réel chez les autres, méritoire chez tous. »

Ainsi, lorsque la voix du cœur parle, en vous, d’inspiration, d’abondance, le songe du progrès, même indéfini, même continu, est un fait heureux, un fait méritoire, le Mens divinior et comme le feu sacré du génie de l’humanité. Vous le dites, et votre belle vie, jetée en gage à toutes les grandes causes, le dit encore plus haut ; car elle n’a été, du premier au dernier jour de la liberté, qu’un perpétuel commentaire en action de cette pensée éminemment religieuse, que nous nous devons tous sans exception, faibles ou forts, tous à notre rang et dans notre mesure, tous de notre sang et de notre temps au développement de la commune famille en intelligence et en moralité, en dignité et en démocratie.

Mais à peine avez-vous fait cette concession à votre cœur, à votre vie, à votre gloire, cette part de Dieu en vous plus qu’en personne, que la voix du système prend à son tour la parole pour rudoyer la doctrine du progrès, l’éconduire de votre présence, — fantôme, que me veux-tu ? — et la traiter avec la même irritation nerveuse, la même touche, que Pascal, sans cesse tourné et retourné sur le lit de son doute, au bord de son gouffre, traitait autrefois la raison elle-même, pour en finir avec l’éternelle obsession de la logique et mettre ses contradictions d’accord — comme le duel, en égorgeant l’une des deux parties.

« Un écrivain, dites-vous, me reproche d’avoir désespéré du monde, d’avoir découragé l’esprit humain de sa sainte aspiration au progrès ; d’avoir exhumé, dans une lecture de l’Imitation et ailleurs, ce qu’il appelle les miasmes méphytiques du moyen âge ; d’avoir désossé l’homme de ses forces et de sa virilité, en lui enlevant les mirages, selon nous, très-dangereux, d’un progrès indéfini et continu sur ce petit globe. M. Pelletan, qui parle comme Platon, a le droit de rêver comme lui de beaux rêves. Mais nous, hélas ! il y a longtemps que nous sommes réveillé. Nous croyons plus beau et plus viril de regarder en face le malheur sacré de notre condition humaine, que de le nier ou d’en assoupir en nous le sentiment avec de l’opium. Ce suc des pavots, quelque bien apprêté qu’il soit, n’est bon qu’à donner le délire de la perfectibilité indéfinie et de la félicité sans limite sur une terre qui n’est, qui ne fut et qui ne sera jamais qu’un sépulcre blanchi entre deux mystères. »

Qu’est-ce à dire ? Tout à l’heure le rêve de progrès, même indéfini, même continu, était un instinct de Dieu, l’héroïsme de la pensée, et maintenant ce n’est plus qu’un mirage très-dangereux, quelque chose comme l’opium de l’intelligence ! Un quart d’heure de plus, et voilà l’appétit religieux de dévouement à l’humanité changé en péril pour l’humanité, et l’idéal sacré en poison ! Comment concilier ces deux idées ? Quel parti prendre entre ces deux antithèses ? Le parti, direz-vous, de croire à un certain petit progrès, relatif, modeste, tranquille, prudent, transitoire, progrès aujourd’hui, décadence demain, flux toujours suivi de reflux, paradoxe de mouvement dans l’immobilité, uniquement pour mystifier le spectateur assis sur la grève ou pour occuper son regard, en attendant l’heure d’un autre spectacle, là-haut, sur une autre planète.

« Le progrès indéfini et continu, dites-vous, est une chimère partout démentie par l’histoire et par la nature ; mais le perfectionnement relatif, local, temporaire est attesté comme une vérité. Nous voyons partout, en effet, une race humaine tombée dans l’ignorance et la barbarie, en ressortir pour remonter à la lumière, à la puissance, arriver plus ou moins laborieusement à la perfection relative d’une nationalité, d’une société, d’une religion supérieure, rester à ce point culminant plus ou moins longtemps, avant d’en redescendre, puis reculer par l’infirmité irrémédiable de notre nature, se détériorer, se corrompre, déchoir, mourir, disparaitre en ne laissant, comme l’individu le plus perfectionné lui-même, qu’un nom et une pincée de cendres à la place où il a vécu. L’humanité monte et descend sans cesse sur sa route, mais elle ne descend ni ne monte indéfiniment. »

Si j’ai bien compris le sens de cette théorie de progrès à temps, de progrès sous condition de recul, l’homme vivrait, comme le forçat anglais, dans une sorte de tread mill, de pénitencier tournant, pour accomplir comme lui dans le vide un simulacre d’action. Par conséquent, plus de perspective devant nous, plus de pensée à terme indéfini. Resserrons nos âmes, rétrécissons nos pensées, négocions avec la destinée à courte échéance, de peur de banqueroute. Voilà votre conseil. Voyons si ce précepte de sagesse sauve la difficulté de la question.

Mais, d’abord, avez-vous bien pesé toutes les conséquences de votre doctrine ? Vous voyez l’humanité naufragée dans cette vie, et pour lui donner une ombre d’espérance, vous jetez un radeau sous son pied, vous appelez ce radeau progrès relatif ; mais ce débris flottant ne doit conduire l’homme nulle part, et ne doit aboutir qu’à l’engloutir un peu plus loin au fond de l’abîme. Ne voyez-vous pas que cette apparence, tranchons le mot, cette hypocrisie de mieux, atteinte et convaincue de mensonge, à échéance plus ou moins longue, serait une ironie et une cruauté de plus contre notre destinée ? Je meurs sur mon écueil ; encore une vague, et la mer va emporter mon cadavre, et quand j’ai déjà sur le front la tranquillité funèbre de l’agonie, vous promenez sans cesse à l’horizon, devant mon regard, une voile aussitôt évanouie qu’apparue, comme pour m’apporter une possibilité de salut et me tuer une fois de plus dans cette chance d’existence. Mieux vaudrait la suppression de toute espérance qu’une espérance ainsi trompée ; car là où l’illusion cesse la résignation vient prendre sa place dans l’esprit : l’homme relève son manteau sur sa tête, et il attend patiemment le dernier mot de la comédie.

Mais le progrès relatif, c’est-à-dire l’effort trahi dans le résultat, l’ascension à grand’peine pour une chute de plus haut dans le néant, savez-vous ce que c’est, en réalité ? Un supplice tellement épouvantable que les anciens l’ont relégué dans l’enfer et l’ont nommé le rocher de Sisyphe. Et vous croiriez que, sans être condamnés et maintenus de vive force à cette torture par les fourches et par les tridents, nous consentirions encore, nous, hommes de progrès, à porter plus cruellement que les autres hommes, en vertu même de nos meilleurs sentiments, la mystification sanglante de cet enfer à ciel ouvert, et à donner à un Dieu ironique une nouvelle occasion de nous châtier une fois de plus, pour avoir cru à la parole qu’il avait déposée au fond de notre cœur, pour avoir espéré de l’humanité sur la foi de sa révélation, et avoir aspiré, de toute l’énergie de notre dévouement, à la réalisation de cette espérance ? Non, non ; puisque, en créant l’instinct du progrès, la Providence a triché l’humanité, pourquoi jouer plus longtemps une partie de dupes déjà perdue de toute éternité, et mettre sur ce dé pipé une plus grosse somme que les autres joueurs ? Nous sommes des hommes, en dernière analyse, et si nous sommes les bafoués de la création, ne prêtons pas du moins les mains aux quolibets atroces de la destinée à notre égard.

Voyez ensuite dans quel chaos nous tombons avec la doctrine du progrès relatif nécessairement suivi de décadence. Je comprendrais encore votre théorie tant que l’humanité monte, parce qu’alors l’instinct du progrès, ce sentiment surnaturel, comme vous dites, ce tentateur divin au perfectionnement de l’homme, aurait du moins sa raison d’être et son application possible d’un moment ; mais quand l’humanité descend, et c’est la moitié du temps dans votre doctrine, qu’ai-je à faire, désormais, de l’instinct du progrès, de ce prophète du mieux, caché au fond de ma conscience, pour m’encourager à l’amélioration matérielle et morale de la société ? Eh quoi ! vous voudriez que l’homme, en pleine décadence, en pleine certitude de décadence partout visible, partout palpable, poussât l’intrépidité de la fiction jusqu’au point de tendre encore au progrès, et de tirer dans le sens du progrès, en arrière cette fois-ci, quand la société tout entière, précipitée du poids de sa masse, roulerait dans sa déchéance ? Mais aller en sens inverse de la chute, c’est aller en sens inverse de la loi, qui a voulu la chute comme elle avait voulu l’ascension. Rentrons plutôt dans la loi. Tombons, Dieu le veut, et tombons de bonne grâce, en souriant au sort, comme le gladiateur frappé à la poitrine.

Mais la décadence, dites-vous, n’est pas visible. Il le faut bien, cependant, puisque vous l’avez vue dans l’histoire ; et quand même elle resterait cachée à notre regard, du moment qu’elle est infaillible, je lui donne rendez-vous dès aujourd’hui, et je lui fais sa part dans ma vie et dans ma pensée. Si donc le progrès n’est pas la loi de l’humanité, permanente comme toute loi de la création ; si la société n’est pas une destinée écrite là-haut ; si elle n’est dans la main de la Providence qu’un écheveau mêlé par le hasard, ou bien encore au choix, car le chaos de l’image peut seul produire le chaos de l’idée, qu’un océan remué seulement à la surface pour faire parade de son écume, oh ! alors ! veuillez écouter notre réponse et en prendre acte pour l’avenir ! Plus d’illusion, plus de mirage, plus d’opium, vous avez raison, mais pas encore assez, je vous en avertis. Nous voulons désormais avoir plus raison que vous-même, et mettre notre vie en harmonie avec notre croyance.

Ah ! cette société est dévouée au néant, et c’est pour le néant que nous travaillons en travaillant pour elle ! N’importe alors que la catastrophe arrive un peu plus tard ou un peu plus tôt, aujourd’hui ou demain, dans un siècle ou dans dix siècles. Du moment qu’elle est au bout, qu’elle est le terme de tout, elle pèse d’avance sur tout, et elle frappe tout à l’image de son impuissance. Qui me dit d’ailleurs que l’heure fatale n’a pas déjà sonné ? J’entends crier à la décadence autour de moi, et par instant je crois saisir un présage dans l’atmosphère. J’ai vu ce matin à mon réveil un corbeau passer à ma gauche. Or, dans cette incertitude si je monte ou si je descends la colline, je prends le parti de la sagesse : je renonce, dès aujourd’hui, à m’enfoncer plus avant dans ce défilé du progrès relatif, pour aller me briser la face contre un rocher ; je reviens sur moi-même, je rentre dans ma liberté d’action. Après moi le déluge ! La vie est courte, sa part est sévère, et je ne veux pas la diminuer par un stupide sacrifice sur l’autel de la déesse Décadence. Où êtes-vous, passions ennemies qui me méprisez et que je méprise à mon tour ? Apportez-moi ma honte a signer. Je la signe, je l’ai signée, ma main n’a pas tremblé, l’or brille, le vin coule ; je bois à la santé du progrès… ou de la décadence — selon que la pièce lancée en l’air, de la main du Destin, tombera pile ou face. Jouissons, il n’y a plus que cela de vrai au monde, et comme les lots ne sont pas égaux entre les hommes, tant pis, le mot est dit : recommençons le tirage.

Mais la vie future ? … Ah ! oui ; tout à l’heure, j’y croyais profondément à la vie future, mais par une raison, une seule, entendez-vous bien ? La philosophie n’a pu encore en trouver deux depuis que, la tête penchée sur un tombeau, elle médite le problème de la résurrection. Et cette raison ai-je besoin de vous le dire ? c’est que, Dieu ayant écrit en nous l’instinct de l’immortalité, il doit avoir placé en regard la réalité correspondante à ce désir, autrement il aurait fait une balance boiteuse avec un plateau d’un côté et le vide pour faire l’équilibre. Car nous admettons, à priori, que Dieu étant donné comme la suprême perfection et la suprême justice ; il ne peut mettre quelque part une promesse et retirer sa parole, lancer une prémisse et supprimer la conséquence ; en un mot, mentir à sa créature et par contre-coup à sa suprême bonté et à sa suprême perfection. Mais vous renversez d’un mot cette preuve d’immortalité. Voici ce que vous dites :

« Il en est de cet instinct du progrès indéfini de l’humanité sur la terre comme il en est d’un autre instinct que Dieu a donné invinciblement à l’homme : instinct que l’homme sait parfaitement illusoire ici-bas, et qui cependant le pousse invinciblement aussi à tendre toujours vers un but dont il ne se rapproche jamais. Nous voulons parler de l’aspiration au bonheur complet et permanent sur la terre. Quel est l’homme qui ne sait pas le mensonge de cet instinct, et quel est l’homme qui ne s’y laisse pas éternellement tromper ? Mais il était nécessaire dans le plan divin que cet instinct de bonheur parfait mentît à l’homme pour lui faire supporter l’existence et poursuivre pas à pas dans la vie la route de l’éternité. Sans cet instinct, l’homme s’arrêterait au second pas, s’asseoierait le front dans ses mains sur la route, attendant la mort sans mouvement ou la devançant par le suicide. »

Ai-je bien compris l’argument ? Comment ! le Dieu de toute vérité aurait combiné l’humanité de telle façon qu’il aurait eu besoin de faire avec elle de la diplomatie, de la tromper pour son plus grand profit, de la conduire au vrai à l’aide d’un faux en écriture divine appelé instinct, et de choisir précisément le plus noble instinct de l’homme pour le constituer à l’état de faussaire ? Et comme si ce n’était pas assez de contradictions accumulées dans cette hypothèse, voici que Dieu, après avoir fait du mensonge un élément intégrant de la perfection de son œuvre, prend si mal ses précautions pour cacher à l’homme qu’il le trompe, et par conséquent le tromper avec avantage, que son secret devient le secret de la comédie, et qu’il a menti uniquement pour le plaisir de mentir.

Mais si l’instinct de Dieu nous a joués une première fois dans la question du progrès, si, en nous excitant à nous dévouer à l’amélioration de l’espèce, il nous a induits à jeter notre dévouement à fonds perdu et à tirer en quelque sorte sur l’avenir une lettre de change protestée d’avance, qui me dit que ce même instinct de Dieu ne me persiffle pas encore charitablement, par la même raison que tout à l’heure, lorsqu’il ouvre à mon esprit la perspective de l’immortalité ? Quelle preuve puis-je avoir désormais de sa véracité, après l’avoir surpris en flagrant délit de déception ? Pourquoi tiendrait-il plus sa parole là-haut à un individu qu’ici-bas à l’espèce humaine tout entière ? La colombe divine envoyée au-devant de l’avenir a deux ailes pour aller chercher le rameau d’olivier. Si vous en brisez une, ne comptez plus sur le retour du messager.

J’ai suivi pas à pas votre réfutation du progrès. Je n’ai pas tout dit ; mais j’ai assez dit, je pense, pour montrer que ce que vous appelez un rêve mérite cependant encore quelque attention. Je n’en voudrais d’autre preuve que votre réponse. On ne réfute pas un rêve, on sourit et on passe. Un mot encore. C’est le dernier.

Je n’ai pas la prétention de vous ramener à ce que je regarde comme une vérité prouvée. Je sais trop bien, hélas ! par expérience, que la parole ne remonte pas, et je n’aurai retiré, en définitive, de cette discussion, qu’une preuve de plus de votre esprit de tolérance. Vous aurez souffert ma contradiction, voilà tout ; demain vous l’aurez oubliée. Quant à moi, je redescendrai dans mon humble vallée, et frappant la terre du pied, je crierai : E pur si inuove ; car, pendant que nous discutons entre nous si le monde marche, savez-vous ce que répond ce monde ? Il répond par le fait, il continue de marcher. De toutes parts, en Europe, en Amérique, il y a un immense ébranlement, un immense élan en avant ; les idées partent les premières en éclaireurs, les penseurs les suivent le front penché ; les masses viendront à leur tour, elles viennent déjà ; le vent du matin joue dans les banderoles de leurs drapeaux. En avant ! Quand nous aurons emporté l’humanité à un pas de plus sur le chemin de la civilisation, nous pourrons reprendre la discussion du progrès. Mais, en attendant, l’action réclame notre temps. En avant !

En avant ! vous dis-je, mes amis, mes frères d’idées de tous les horizons et de tous les dialectes : Italiens, Hongrois, Allemands, Russes même, il n’y a plus aujourd’hui ni juifs ni gentils. Les signes du temps sont pour nous, des voix passent dans l’air ; à vos tentes, Israël ! les clairons sonnent la marche sur nos têtes en avant !

Si quelques-uns d’entre vous ont murmuré aux faux dieux des mots honteux dans la terre de servitude, essuyez votre bouche et partons en chantant l’hymne de délivrance. Que craignez-vous, et pourquoi resteriez-vous plus longtemps la tête dans la poussière ? Nous sommes la foi, nous sommes la force, nous sommes le nombre, nous sommes l’éternelle recrue ; toute femme qui accouche à l’heure qu’il est, accouche d’un soldat de l’avenir. Jetons-nous donc dans l’avenir à corps perdu : en avant !

Marchons ! les femmes au cœur haut, les fiancées au front pur n’auront de guirlandes et de sourires que pour les forts qui auront noué la ceinture et fait l’œuvre du Dieu vivant. Ne respirez-vous pas déjà les parfums de la Terre-Promise ? Là-bas sont les palmes, là-bas les récompenses et les haltes délicieuses sous les ombres divines, au milieu des joies et des abondances de la démocratie. Encore un pas, encore un effort, et vos yeux auront vu partout en Europe la liberté sacrée, mère de toute vertu ; or, pour précipiter cette heure de bénédiction, debout, mes amis, debout, mes frères d’idées, et en avant !

Honte à qui a peur de l’inspiration, parce que l’inspiration peut être un danger, ne fût-ce que d’ironie ! Quant à celui que le dieu du progrès a touché du doigt, lorsqu’il songe aux grandes choses à faire par notre génération élue entre toutes et trempée entre toutes dans les flammes et dans les larmes, il sent les torrents du Cédron passer à travers sa pensée ; il ne craint pas de prophétiser la rédemption de l’Europe et de lever la main pour donner le premier le signal du départ : en avant !


FIN.