25%.png

Le Monument de Marceline Desbordes-Valmore/19

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche



À Marceline Desbordes-Valmore


Tandis que sonneront autour du monument
les fanfares ; tandis que, solennellement,
vêtus de noir et cravatés de blanc, très dignes,
d’autres feront à ton bronze l’honneur insigne
de le saluer par d’admiratifs discours,
moi, je veux évoquer ta pensée inquiète,
et causer avec toi, de poète à poète,
loin du bruit et dans l’ombre où tu te plus toujours.
Car le tumulte effarouchait ton âme tendre
et très simple. Peut-on, parmi la foule, entendre
s’exhaler un soupir, s’étouffer un sanglot ?
Pas plus que l’on n’ouït sous le fracas des armes,
ou dans le formidable grondement des flots,
sourdre, jaillir, rouler et tomber une larme.

Oui, c’est bien sous le ciel du vieux pays flamand,
ciel de grisaille où vont, mélancoliquement,
les nuages teintés parfois de reflets fauves,
que tu naquis, Desborde, et ton esprit charmant
eut la langueur de nos lointains aux brumes mauves.
Tu fus mélancolique et triste comme lui,
et sur l’harmonieux envol de ton lyrisme,
quand l’éclair fulgurant des passions a lui,
plane un ressouvenir de notre ciel sans prisme.

Et ceux-là te comprennent qui, nés comme toi,
dans les plaines sans fond où s’assourdit la voix,
dans les marais stagnants mi cachés sous les herbes
et d’où s’élancent les roseaux aux longues gerbes,
dès l’enfance, en le calme épandu, ont goûté
L’indicible douceur d’une sérénité.

Mais sait-on ce qui s’élabore en le mystère
des eaux profondes et sourdes ? et qui dira
les intimes tourments de l’âme solitaire
où le divin amour éperdument vibra ?
Tu fus la femme aimante, et tu devais souffrir
mystérieusement. Or, voici qu’on s’acharne
autour de ta douleur, qu’on prétend découvrir
ce que fut l’être en qui ton rêve ardent s’incarne.
De quel droit ? N’es-tu pas maîtresse de ton cœur ?
S’il céda quelque jour, s’il subit un vainqueur,
faut-il que de cela le monde s’ébaudisse,
qu’il pénètre en l’alcôve, inspecte les coussins,
fasse le compte des étreintes, des blandices,
et souille tes baisers de ses propos malsains ?
Faut-il que tel aristarque, tel psychologue
disserte doctement, ratiocine, épilogue,
qu’il viole ta vie enfin, pour nous cracher
le nom cher et cruel que tu voulus cacher !

Puis, qu’importe ce nom banal ? Qu’importe l’homme
à qui tu te donnas toute : cœur, sens, pensers.
Il séduisit ton âme adorable : il se nomme
l’Amour. — Que veut-on plus ? moi, cela m’est assez.

Mais pour tant s’obstiner au puéril problème,
ignorent-ils donc tout des passions ? Sont-ils
à travers leurs grands mots plus vides que subtils ?
Ce n’est point pour l’objet, vois-tu, c’est pour soi-même,
par instinct, par besoin qu’on s’éprend et qu’on aime,
car l’Amour est un culte étrange, impérieux,
qui nous courbe parfois près d’un autel sans dieu,
qui se nourrit de fier idéal, d’espérance,
et plus qu’en le bonheur s’exalte en la souffrance.


Ce fut ton culte à toi, Marceline. Tu sus
parer d’exquises fleurs et de lierres moussus
le sanctuaire de ta tristesse bénie.
Que bénis soient aussi tes sanglots et tes pleurs,
ô poète ! Il faut des angoisses au génie ;
nos chefs-d’œuvre sont faits de nos pires douleurs,
et notre gloire a pour mère notre agonie !

Repose en le linceul de ton noble amour. Dors,
bercée au rythme alangui de tes rimes d’or.
L’hommage extérieur que la foule réclame,
eût-on même tardé plus à l’édifier,
le bronze eût-il manqué pour te magnifier,
que tu vivrais en nous, doux poète, pure âme !


M.-J. Le Coq.


11 Juillet 1896.