Le Musicien de province/05

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Librairie de France (p. 46-57).

V


— « Moussié, asseyez-vous, que lou Querillé, i ne donnera pas oune leçon aujourd’hui ; sa mère lou est morte, dans son pays, à côté de Lille. Querillé i revient dans quelqous jours !… »

C’est en ces termes que Mme Grillé, qui était d’origine italienne, m’apprit l’absence momentanée du père Grillé parti pour assister aux obsèques de sa mère et recueillir son petit héritage. Il ne revint qu’un mois après. On se demandait, parmi les élèves de M. Grillé, ce qu’avait pu devenir le professeur et les explications de Mme Grillé étaient extrêmement embrouillées.

Le mystère s’éclaircit à la longue. Nous sûmes que des notaires, des avoués, toute une pléiade de gens d’affaires avait circonvenu le pauvre artiste, pendant des semaines, à l’aide de termes techniques et de combinaisons enchevêtrées qu’il eut le tort de vouloir comprendre.

Enfin, abruti, ayant hâte de fuir ce monde étrange, ayant en poche les quelques billets de mille francs qu’on lui avait remis en fin de compte, il prit le chemin de Paris où il voulait s’arrêter cinq ou six jours.

À Paris, son temps se passa en achats de partitions et de cahiers de musique des bons auteurs. Installé dès neuf heures du matin dans une boutique de la rue des Saints-Pères, M. Grillé empilait les feuillets sur un coin réservé du comptoir et en sortait, vers midi, les mains noires, la redingote couverte de toiles d’araignées, emportant à son hôtel des trésors artistiques qui disparaissaient aussitôt dans ses malles.

Quand il réglait son marchand de musique, M. Grillé disait : « Combien me demandez-vous de ceci ? »

— « Dix francs », répondait le marchand.

— « Comment, s’écriait M. Grillé, dix francs !… Mais, mon ami, je ne veux pas vous voler, il y a là-dedans des choses magnifiques… Je vais vous en donner vingt francs !… »

Et il faisait comme il disait, puis gagnait tout joyeux la porte tandis que le boutiquier esquissait un sourire.

Quand il eut épuisé les réserves dernières de la boutique, M. Grillé décida de rentrer à Turturelle, mais non sans avoir passé une soirée à l’Opéra.

On donnait Charles VI, une grande machine faite de flons-flons et de gracieuses vulgarités qui dissimulent un melo de Casimir Delavigne digne de l’Ambigu[1], où se déploient les trahisons de la reine Isabeau.

M. Grillé qui croyait à la valeur artistique de cette œuvre ne s’ennuya point.

Le lendemain il arrivait à Turturelle, la tête aussi bourrée de projets que ses malles contenaient de kilos de papier. Il reprit ses leçons et me raconta son voyage : « J’ai perdu ma maman, j’ai eu beaucoup de chagrin ; j’ai vu jouer Charles VI ; je rapporte des chefs-d’œuvre. »

M. Grillé évidemment supprimait les liaisons : « Quel manque de sincérité ! » diront des critiques sévères ; « ce chagrin qui se confond avec le plaisir causé par un mélodrame, ce cercueil et cet opéra ! Voilà bien le romantisme ! »

Et j’avoue pourtant avoir beaucoup goûté les récits décousus de M. Grillé, parce qu’ils étaient tout à fait dépourvus d’hypocrisie.

Se sentant plus à l’aise avec quelque argent et des leçons assurées, le professeur voulut se rapprocher du centre de la ville et habiter une demeure plus spacieuse.

La famille Grillé quitta la lointaine petite rue Fénelon, déménagea, vint rue des Tuileries, dans une maison sans élégance, mais de forme régulière, avec une façade assez large.

La première fois que j’y fus reçu, je vis sur cette façade une enseigne qui tenait toute la largeur de la bâtisse. Elle était peinte en brun-rouge, comme celles des marchands de vin, et supportait en reliefs énormes, des lettres jaunes. Et il y avait ainsi écrit :

« Académie de musique ».

M. Grillé tenait à affirmer la multiplicité de ses connaissances et de ses pratiques.

Tel de ses confrères donnait des leçons de chant, tel autre des leçons de violon, celui-ci de solfège et celui-là de piano. M. Grillé seul, pouvait réunir en une même maison, toutes les branches de l’art musical, former une académie dans le sens le plus exact du mot.

Le salon avait des proportions raisonnables ; les boîtes vitrées, pleines de couronnes et d’écharpes l’encombraient encore, mais moins qu’elles ne faisaient rue Fénelon.

L’orchestre de grenouilles, considérablement augmenté, avait pour lui tout seul une table.

Je comptai vingt-quatre grenouilles, disposées savamment par un chef qui avait donné à chaque instrumentiste sa place véritable.

Outre la fenêtre principale qui donnait sur la rue tranquille, une autre plus petite donnait sur un jardin dépendant de la maison. Je pus, durant une courte absence de M. Grillé, jeter les yeux de ce côté. Un mur très bas séparait le jardinet d’autres à peu près semblables, mais mieux cultivés. Au centre il y avait un petit massif de rosiers entouré de buis ; l’herbe poussait dans l’allée principale que traversait à hauteur d’homme un fil de fer sur lequel séchait du linge. De l’autre côté du mur, l’ordonnance d’un capitaine d’infanterie nettoyait des harnais et causait avec un voisin qui clouait une caisse ; j’entendais mal leur conversation ; assez cependant pour deviner qu’il s’agissait de l’Académie de Musique dont le titre effarant intriguait beaucoup le voisinage.

Cependant, à mesure que s’embellissait la demeure de M. Grillé, l’argent diminuait chez lui. Et je le vis tout à coup inquiet et nerveux, quand il s’aperçut que son héritage avait brûlé comme un feu de paille. Le désordre de ses leçons qu’il ne parvenait pas à donner au gré de ses élèves, quant à la régularité, augmentait son trouble. Il vieillissait et quoiqu’il fût très connu à Turturelle, n’obtenait pas le succès qu’il avait rêvé.

Toujours hésitant entre son admiration pour les classiques, et le goût persistant du public pour des fadaises, il sentait de plus en plus une disproportion trop grande entre l’art véritable et ce qu’il enseignait.

Notre orchestre n’existait plus. Un autre groupe d’amateurs voulut organiser des chœurs. Aucun d’eux n’ayant un appartement assez spacieux pour y faire tenir une douzaine de choristes, des contestations s’élevèrent à propos du lieu de réunion. On parla de louer une salle qu’on aurait facilement trouvée.

M. Grillé préféra tout d’abord faire un essai des mérites et de l’intelligence de ses chanteurs. Il fit répéter les parties séparément chez lui. L’effet fut piteux.

L’insuffisance des principaux interprètes était telle que M. Grillé, obligé de seriner à chacun ses phrases, considéra le travail comme trop pénible, même impossible et y renonça.

Ce fut sur ces entrefaites que l’orchestre Pasdeloup, dont le succès était à Paris définitif, vint donner un concert à Turturelle. M. Grillé prit la résolution d’y assister. Le prélude de Tristan figurait au programme avec la Pastorale de Beethoven, un fragment de la Damnation de Faust et le Rouet d’Omphale.

— « Eh bien ! disais-je le lendemain à M. Grillé, c’était un joli concert ? »

— « Ne dites pas, monsieur, que c’était joli. Non, c’était splendide ! » me répondit-il en levant les bras.

Mais M. Grillé ne sut pas maintenir cette impression dans son esprit.

Peu de temps après, il me disait : « Ah ! je suis sorti de ce concert avec une migraine dont je ne suis pas encore guéri. »

Finalement, jamais il ne put se prononcer avec une entière liberté, quand on agitait devant lui la question du fameux concert.

La population de Turturelle était généralement réfractaire à la musique ; le public devant Pasdeloup, avait été hideux, moqueur, presque insultant.

M. Grillé s’en était aperçu. Il ne manquait pas de jugement et se disait que ce même public, un mois avant le concert, s’empilait au théâtre municipal pour y applaudir vingt soirées de suite Les Mousquetaires au Couvent ; que ces applaudissements étaient partis du fond de ces cœurs de farceurs, pour remercier les auteurs d’une pièce insane d’avoir bien voulu descendre au niveau très bas où ils demeuraient ; qu’envers Pasdeloup, au contraire, ces mêmes blagueurs s’étaient vengés par le silence ou par la moquerie de leur ignorance et de leur sottise.

Rien de tout cela n’avait échappé à M. Grillé ; mais il était indécis. Quand on lui parlait des Mousquetaires au couvent, il disait : « Quelle horreur ! » Quand on lui parlait de Pasdeloup, il disait : « Quelle migraine ! » C’est que M. Grillé voyait clairement la nécessité de condamner avec les Mousquetaires au couvent une foule d’autres œuvres qu’il avait adorées jusqu’alors et il ne pouvait s’y résigner.

Le bonhomme se faisait toutes sortes de réflexions et quelque chose en lui fut brisé pour toujours. Il souffrit de ne savoir que la moitié de ce qu’il eût fallu savoir. Ses démonstrations furent moins assurées, ses conseils moins précis. Il multiplia en parlant ses petits pas précipités qui ressemblaient à des excuses réitérées ; il mit de plus en plus les deux mains sur ses yeux, comme si un monde de contradictions l’empêchait de formuler clairement ce qu’il avait saisi avec son expérience et sa sensibilité !

Des examens en préparation avaient fait cesser mes leçons ; je ne voyais plus M. Grillé que de temps à autre.

Un beau matin, j’allai prendre de ses nouvelles. Mme Grillé me dit : « Moussier, i lou va beaucoup mieux ; i lou sort un peu en vouaiture, mais i lou a été bien malade ; lou médecin a dit que çou était nervou, qu’il valait mieux interrompre les leçons, toutes. Et lou mousique, moussier, lou mousique, e lui faisait dou mal. Heureusement i va mieux. »

Je fus navré, me doutant d’ailleurs de la diminution des moyens d’existence du pauvre père Grillé.

Qu’allait devenir l’Académie de musique ?

Plus de leçons, le médecin et les remèdes à payer.

Quand je retournai chez M. Grillé, je ne le trouvai pas aussi abattu que mes inquiétudes me l’avaient fait supposer. Je m’effrayai pourtant de ce que serait pour lui l’avenir.

Ses derniers sous s’engouffraient dans les ordonnances médicales. On sait ce que sont ces gouffres.

Au malheureux presque ruiné, un médecin plein de science et de dévouement avait ordonné deux heures de promenade en voiture, chaque après-midi.

Comment faire face à une pareille dépense ? M. Grillé en chercha les moyens. C’est alors que quelqu’un dit presque sérieusement devant lui : « Vous auriez plus de bénéfice à posséder une voiture et un cheval. »

Tout aussitôt, M. Grillé se livra à des calculs très approximatifs. Un cheval coûtait peu de chose à nourrir en comparaison des quatre à cinq francs qu’il fallait payer la quotidienne randonnée. On pourrait louer pour presque rien une petite écurie dans le quartier ; la voiture arriverait, avec quelques détours, à pénétrer dans le jardin et s’y logerait. Restait l’achat du cheval, celui de la voiture et des harnais. Un garçon boucher trouva facilement l’affaire : un pauvre petit cheval blanc qui ne pouvait plus trotter et dont l’âge inspirait autant de quiétude à M. Grillé que de pitié aux passants. Des harnais tout à fait d’occasion s’y adaptèrent ainsi qu’un panier découvert en forme de calèche, avec des roues rouges. L’ordonnance du capitaine voisin se chargea de donner régulièrement la pitance au palefroi et de temps en temps un coup de plumeau au carrosse.

Chaque jour, on vit, à la porte de l’Académie de musique, le ridicule départ du bizarre attelage.

Que dis-je ? On vit le panier jaune et rouge et le cheval blanc dans tous les quartiers de la ville.

M. Grillé conduisait, droit comme un piquet, les bras écartés, les coudes à hauteur des épaules et son chapeau haut de forme enfoncé sur sa tête, afin que les coups de vent ne pussent causer au cocher improvisé des distractions qui auraient sans doute dégénéré en catastrophes.

Le cheval était maintenu obstinément au pas, ce qui du reste semblait être la seule allure capable de se conformer à sa vieillesse extrême. Le plaid de M. Grillé était plus que jamais nécessaire. Et cela faisait un ensemble voyant, d’un grotesque inimaginable.

Ce n’est pas tout. M. Grillé se remit petit à petit et quelques élèves lui revinrent. Il n’interrompit pas pour cela sa promenade et se servit de sa voiture pour se rendre au domicile de ses élèves.

Mme Grillé prit place à côté de son mari et dut, pendant que se donnaient les leçons, surveiller le cheval qu’on voyait stationner de longues heures, endormi dans les brancards. Des instruments de musique occupèrent le strapontin ; les plaids se multiplièrent ; il y en avait un pour monsieur, un pour madame, un pour le cheval, un pour la boîte à violon. Le bariolage semblait voulu, charlatanesque.

Cette aventure, la plus cocasse des cocasseries de M. Grillé, accentua la décadence que la maladie avait déterminée.

Les confrères que M. Grillé méprisait trop souvent, le détestaient. Ils trouvèrent matière à moquerie, eurent pour eux les rieurs et démolirent facilement la réputation du professeur. Les leçons se firent rares. L’ordonnance du capitaine, devenu vite exigeant, donnait au cheval des soins distraits.

Le père Grillé se fatiguait de conduire son étrange équipage et Mme Grillé se lassait de son rôle de groom, comme aussi des sourires que provoquait leur passage dans les rues de Turturelle.

Le cheval même, qui finissait par s’endormir en marchant, n’obéissait plus, devenait, par son inertie, dangereux.

Un camion lourd, conduit par un ivrogne, avait failli culbuter dans le déblai du boulevard Ney, le panier et ses occupants.

Quand je quittai Turturelle, pour aller habiter Paris, l’attelage était vendu.

Un dernier regard donné au salon de l’Académie, me révéla la disparition d’objets plus précieux et plus utiles, tels que l’harmonium et une partition du Don Juan de Mozart, qu’au temps de sa prospérité, M. Grillé avait fait relier en maroquin bleu.

Le père Grillé devint un pauvre croque-notes à l’allure fébrile, courut le cachet, sa boîte à violon à la main. Son plaid dissimula une redingote râpée et un gilet taché. Ses favoris mal peignés étaient tout blancs.



  1. La musique est d’Halévy.