Le Mystère du B 14/Chapitre 10

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F. Rouff, éditeur (p. 27-29).

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la cruelle surprise de rosic



Dans le fiacre qui l’emmenait chez lui, la précieuse valise sur ses genoux, Rosic nageait dans la joie.

Quelle bienheureuse rencontre il venait de faire de ce T. D. Shap !… Il n’y avait pas à dire, ces détectives américains étaient des malins, et Rosic pouvait bien se l’avouer à lui-même, jamais un policier français n’eût aussi merveilleusement mené cette enquête et débrouillé cet inextricable mystère… Quel esprit de déduction !… Quelle maîtrise !…

Et quel désintéressement, surtout…

Voici que Rosic allait pouvoir éblouir M. Chaulvet, qui, il faut bien le dire, s’était un peu moqué de lui, avec cet air de lui opposer ce petit sous-chef de gare…

L’affaire, à cette heure, lui apparaissait claire comme de l’eau de roche… Demain, quand les journaux raconteraient ce drame dans tous ses détails, le public allait être rudement intéressé… et quelle gloire allait en jaillir sur lui, Rosic…

Il restait bien un point à éclaircir, et c’était de savoir pourquoi ce Joé Wistler avait voulu assassiner Burnt…

Mais tout cela, les papiers de la valise allaient le lui apprendre… Demain matin, Gladys allait lui traduire tout cela…

M. Rosic habitait une gentille et coquette petite villa sur ces coteaux de Sainte-Foy, qui dominent la Saône au moment où elle va perdre ses eaux dans les flots du grand Rhône.

C’était une petite construction en briques rouges, au toit d’ardoise, perdue dans la verdure et d’où la vue était des plus pittoresques.

Veuf de bonne heure, avec une fillette, Edmée, Rosic eut été fort ennuyé quand il avait dû sortir sa fille de pension, s’il n’avait découvert une jeune fille, du nom de Gladys, élevée dans le même pensionnat que la fillette, de quelques années plus âgée qu’elle et qui, se trouvant sans fortune et sans parents, avait consenti à servir de demoiselle de compagnie à la jeune fille.

Mais la demoiselle de compagnie n’avait pas tardé à devenir une véritable amie, mieux même, une grande sœur, et à la vérité Rosic, qui était un excellent homme, aimait cette jeune fille comme si elle eût été véritablement son enfant.

Gladys Sweet était d’origine anglaise ; orpheline, un tuteur quelconque l’avait envoyée en France ; puis ce tuteur était mort, et Gladys s’était trouvée seule au monde, avec quelque douze cents francs de rente, de quoi ne pas mourir de faim ; et elle était fort heureuse et fort reconnaissante d’avoir trouvé presque une famille dans la villa du bon M. Rosic.

Ayant parlé l’anglais jusque vers sa huitième année, époque où elle était venue en France, elle n’avait jamais oublié cette langue qu’elle connaissait aussi bien que le français, qu’elle parlait d’ailleurs sans aucun accent.

Donc, le lendemain matin, car à l’heure où il arrivait chez lui, tout le monde serait couché, Gladys lui traduirait tous ces papiers que contenait la valise, et rien de ce mystère, sans aucun doute, ne lui demeurerait inconnu.

Comme il l’avait supposé, quand il arriva chez lui, tout le monde dormait. Edmée, Gladys, ainsi que la bonne. Rosic paya son cocher, ouvrit sa porte et monta dans sa chambre à coucher, en faisant le moins de bruit possible, afin de ne réveiller personne.

Ayant chaussé ses pantoufles et allumé une bonne pipe, Rosic pensa à voir un peu ce qu’il y avait dans cette fameuse valise… Si les papiers, en anglais, gardaient leur mystère ; du moins pouvait-il trouver quelque objet intéressant et propre à lui fournir quelque nouveau renseignement…

D’ailleurs, il était curieux de vérifier les dires de T. D. Shap, et de voir si véritablement cette valise était bien celle de ce Burnt.

Il ouvrit donc la valise, qui n’était point fermée à clef, et soudain ne put retenir un véritable rugissement de surprise… Dans la valise, au lieu des papiers qu’il avait vus à la gare de Saint-Rambert, il n’y avait qu’un paquet de journaux et quatre ou cinq cailloux…

D’abord, Rosic se crut le jouet de quelque hallucination. Il se frotta les yeux… Ce n’était pas possible…

Il prit la valise, en secoua le contenu sur la table, et dut se rendre à la cruelle évidence… il n’y avait que cinq cailloux, ramassés sans doute sur la voie du chemin de fer, car ils étaient noirs de goudron et de cambouis, et un gros paquet de journaux grossièrement ficelés…

Rosic dut s’asseoir, tant l’étonnement lui coupait bras et jambes…

D’abord, il ne comprit pas… S’était-il trompé de valise… Mais non… Alors, on la lui avait volée, la vraie… Qui ? Il ne l’avait pas quittée d’une seconde.

Et un horrible soupçon effleura son esprit… Si c’était le détective américain… Mais alors. Ce T. D. Shap n’était pas T. D. Shap…

Mais à quel moment le détective américain lui aurait-il volé sa valise ?

Voyons… L’homme était monté dans le wagon, il s’était assis à ses côtés, la valise entre eux, et il se souvenait, quand l’homme avait apparu dans le compartiment il avait les mains ballantes, il n’avait pas de valise… et la valise, celle aux documents n’avait pas été remuée…

Depuis Saint-Rambert jusqu’à Lyon, Rosic n’avait pas bougé, non plus d’ailleurs que le détective… ils avaient causé sans changer de place, jusqu’à l’arrivée du train, et pas une seconde Rosic n’avait quitté le wagon, et tout le long du trajet, il avait eu le bras appuyé sur la valise…

Alors !…

C’était avant qu’avait dû se faire la substitution, et il était fou d’accuser ce T. D. Shap.

Mais, avant, la valise était enfermée dans le coffre-fort du bureau du commissaire de surveillance… Il n’était allé la reprendre qu’au moment du départ… Il voyait encore le commissaire de surveillance ouvrant son coffre-fort, lui remettant la valise, et même, oui, à ce moment, il l’avait ouverte, et il avait vu les papiers, dans leurs chemises, ficelés avec une courroie de cuir… Et il avait pris la valise et il était monté dans son compartiment, et il ne l’avait plus lâchée…

Non… c’était bien dans le train… c’était bien ce détective…

Mais comment ?… À quel moment ?…

Et, la tête dans ses mains, pensant devenir fou, Rosic songeait.

Tout à coup, il eut un cri… Il se souvenait… En arrivant en gare de Lyon, Rosic s’était levé, et T. D. Shap, en un geste tout naturel, avait pris la valise pour la lui faire tenir… Le temps de descendre de wagon… combien ? Un dixième de seconde ! Il s’était retourné, et T. D. Shap lui avait tendu la valise.

Était-il possible que, dans ce court espace, le détective ait eu le temps de changer de valise… Où aurait-il pris l’autre ? Il était venu dans le compartiment les mains vides…

Et pourtant, le fait était là… la valise avait été troquée, et matériellement une seule personne avait pu opérer ce troc, et c’était ce détective…

— Voyons… voyons…, fit Rosic à voix haute… Du calme… Réfléchissons…

Pourquoi ce détective m’aurait-il volé cette valise ? Il faudrait supposer alors que ce T. D. Shap n’était pas T. D. Shap, qui était-il ?

Qui avait intérêt à avoir cette valise ?…

Parbleu, celui à qui elle appartenait véritablement, c’est-à-dire W. R. Burnt !

Si ce Shap n’était, autre que Burnt…

Parbleu… c’était lui !

Et se tapant la tête de ses deux mains, Rosic criait.

— Imbécile… idiot que je suis… Comment ne l’ai-je pas deviné… Qui pouvait connaître si bien tous les détails de cette affaire, sinon Burnt lui-même… Et moi, stupide, qui admirais la supériorité de déduction de ce fameux détective… Beau mérite… Il m’a joué… Il s’est payé ma tête… Ah !… Il doit bien rire à cette heure !

Mais en son for intérieur, quand même, Rosic ne pouvait s’empêcher d’admirer la manière de ce Burnt… Rudement fort, ce gentleman… La façon dont il avait repris sa veste, à l’hôpital de Valence, n’était qu’un jeu d’enfant à côté de la maestria avec laquelle il était entré en possession de sa valise…

Comment avait-il opéré ?

Rosic ne s’en rendait nullement compte…

Et il se reprit à douter…

Mais non… Seul Burnt avait intérêt à reprendre cette valise… Donc, c’était lui…

Ah !… les documents qu’elle contenait devaient être d’importance… et, aussi, d’une essence toute particulière…

Car, enfin, il était si simple de se faire connaître… de venir dire à la justice :

— C’est moi W. R. Burnt… Cette valise m’appartient… Rendez-la-moi…

Non… Il ne voulait pas mettre la police dans ses affaires…

Pourquoi ?

Et Rosic tressaillit, car cette idée venait soudain de germer en lui, que les documents étaient des papiers volés, et que, sans aucun doute, toute cette affaire se résumait en une affaire d’espionnage…

Oui… c’était cela… Burnt était un espion… et Joé Wistler un policier…

À tout prix, il fallait mettre la main sur ce Burnt… Mais comment… Parbleu… Ce Burnt n’était-il pas en rapport avec ce banquier de Paris, ce Cazeneuve… Rosic allait partir pour Paris… Mais avant… oui… avant, il fallait savoir comment ce Burnt s’était procuré des vêtements, une valise, de quelle façon il avait opéré…

En route… Ce n’était pas le moment de se reposer… Rosic prit la valise vide, qui allait lui servir de pièce à conviction, et, silencieusement, afin de ne réveiller personne, quitta sa villa où il était entré, si heureux, si confiant une petite heure auparavant…