Le Mystère du B 14/Chapitre 4

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F. Rouff, éditeur (p. 8-11).

iv

monsieur rosic



À quatre heures du matin, Rosic sautait dans le rapide qui le déposait en gare de Valence une heure après.

Il avait eu tout le temps de réfléchir sur cette affaire qui, à tout prendre, lui paraissait plus claire que de l’eau de roche.

Ce n’était sûrement pas dans le crime du B-14 qu’il pourrait faire valoir ses brillantes qualités de policier. L’assassin était un Anglais, arrivant des Indes comme sa victime. Depuis longtemps, il préméditait son crime, et il l’avait accompli tranquillement, dès que le B-14 s’était mis en marche. À Avignon, il avait disparu et, maintenant, il avait de l’avance. Jamais on ne le retrouverait. Quant à cette histoire de tête disparue, dont ce pauvre M. Boulard avait l’air de faire tant de cas, c’était, quelque conte à dormir debout qu’il aurait vite fait de mettre au clair.

Quand il débarqua sur le quai de la gare de Valence, tout de suite il se dirigea vers le bureau du commissaire spécial. Le bureau était fermé, M. Jeulin, les constatations faites, ayant eu hâte de regagner son domicile et son lit.

— Drôle de commissaire ! grommela Rosic.

Et s’adressant à un employé : — Dites-moi, mon ami, le sous-chef de gare qui était de service, hier au soir, à l’arrivée du B-14, sans doute est-il allé aussi se coucher ?

L’homme regarda son interlocuteur, ébahi de cette demande ; pourtant, il dit :

— C’est M. Guillenot… il est encore là, vu qu’il ne quittera son service de nuit qu’à sept heures.

— Allons, voilà qui est heureux !

— Mais, si c’est pour avoir des renseignements, continua l’homme, ce n’est pas la peine de chercher à l’interroger, car le procureur nous a défendu de donner le moindre renseignement aux journalistes.

— Ah bah !

— Parce qu’il dit que les journalistes sont des bavards qui entravent l’instruction !

— Il a raison ! approuva Rosic, et vous n’avez pas encore reçu de journalistes, je suppose ?

— Cinq, déjà !

— Mazette ! ils ne perdent pas leur temps !

— Pour ma seule part ! ajouta l’homme avec une pointe de fatuité.

— Vous savez donc quelque chose ?

— Dame ! J’étais là, avec M. Guillenot, quand il est monté dans le sleeping.

— Et… vous avez vu la tête… sans doute.

— Comme je vois la vôtre…

Rosic, qui tenait à son idée, haussa les épaules.

— Vous en êtes absolument sûr ?

— Je ne suis pas une vieille bête, je suppose, riposta l’homme, vexé. Le corps était étendu sur le tapis… la tête presque détachée du tronc, était toute tournée vers la droite… et je l’ai si bien vue, que, si on me la montrait, je pourrais la reconnaître. C’était celle d’un homme d’une trentaine d’années à peine, toute rasée… blonde… avec, sur la joue… à droite, un gros grain de beauté plein de petits poils follets…

Rosic eut un mouvement d’impatience ; ce luxe de détail semblait prouver que l’homme n’avait pas été le jouet de quelque hallucination ; cela dérangeait toute sa théorie : vexé, dans le fond, il dit :

— Heureusement que je ne suis pas journaliste, moi, car c’est joliment que vous obéissez aux ordres du procureur !…

L’homme rougit sous son haie.

— Vous n’êtes donc pas journaliste ?

— Je suis chef de la Sûreté !

L’homme se troubla davantage, et il tourna les talons, ajoutant, pour excuse :

— Fichtre !… si j’avais su, je ne vous aurais rien dit.

— Allez donc faire du bon travail avec de pareilles brutes ! grogna Rosic en se dirigeant vers le bureau du sous-chef.

Guillenot sommeillait dans son fauteuil ; en entendant pénétrer un homme dans son bureau, il se leva d’un bond, nerveusement ; il était de toute évidence que le sous-chef n’était pas encore complètement remis de son émotion de la veille.

— Que voulez-vous ? fit-il.

— Je suis M. Rosic, chef de la brigade mobile de Lyon, et je viens au sujet du crime d’hier. Ainsi, vous êtes sûr que le cadavre avait encore sa tête quand vous êtes entré dans le sleeping ?

— Aussi sûr que je suis là, répondit M. Guillenot.

— Et cette tête…

— Jeune, rasée, blonde…

— Un grain de beauté…

— Je n’ai pas remarqué.

— Bref, il n’y a pas d’erreur ?

— Mais aucune !

— Alors, selon vous, l’assassin était encore dans le train, à Valence ?

— Dame ! Qui aurait eu intérêt à faire disparaître cette tête ?

— Certainement… Mais tout de même, faudra voir… Selon vous, comment aurait-il opéré ?

Le sous-chef haussa les épaules.

— Est-ce que je sais ?… Je ne me l’explique pas… Mais ce qu’il y a de sûr, c’est que la tête y était, tenant à peine au cou… oui… et, dix minutes après, quand nous sommes revenus dans le wagon… avec le commissaire et le Parquet, la tête n’y était plus…

— Étrange ! grommela Rosic, qui avait toutes les peines du monde à se rendre à cette mystérieuse évidence.

Et il demanda encore :

— Combien a-t-il fallu de temps pour garer le wagon ?

— Les rapides sont serrés à bloc… pour défaire les attelages, il faut un instrument spécial… le temps d’aller le chercher… d’opérer… mettons sept ou huit minutes… Puis, comme le cheval de manœuvre n’était pas là, ce sont les hommes qui, à bras, ont poussé le wagon…

— Ce qui fait que, durant le parcours, il eût été impossible à un homme d’en descendre sans être vu ?

— Sûrement… pour pousser un grand wagon comme ceux des Wagons-Lits, il faut une dizaine d’hommes, aussi bien derrière que sur les côtés…

— Donc, ce ne peut être pendant que le wagon était en gare ?

— Non ! car, de l’autre côté du quai, il y avait des employés !

— Ni durant le parcours. C’est donc quand le wagon s’est trouvé sur la voie de garage que l’homme a pu filer en emportant la tête. Ce qui semblerait prouver qu’il était dans le wagon ?

— Cela semble clair, en effet !

— Sur la voie, le wagon est resté seul ?

— Oui !

— Et, entre le moment où il a été garé l’arrivée du Parquet, il s’est écoulé…

— Une bonne demi-heure.

— C’est plus que suffisant !

Rosic songea une seconde, puis :

— Où est le wagon ?

— Je vais vous y conduire, fit le sous-chef.

Ils quittèrent le bureau.

Le jour venait de se lever.

— On a fait toutes les constatations ? demanda Rosic.

— Toutes !

— Et…

— Le corps était étendu sur le parquet du wagon… la tête était coupée net… le sang avait giclé partout… sur une banquette, il y avait une valise ouverte… pas d’autres bagages…

On arrivait près du wagon.

— Le corps est toujours là ? demanda Rosic.

— Non… On l’a transporté à l’hôpital où, ce matin, on fera l’autopsie. Et comme Rosic haussait les épaules, le sous-chef ajouta :

— Mais on a pris des photographies, au magnésium.

Rosic examina les lieux.

À vingt mètres environ de la sortie du hall couvert de la gare, la voie II était munie d’une aiguille d’où partaient trois voies de garage, numérotées 16, 18 et 20. C’était là, sur la voie 20, que le wagon tragique avait été garé devant un bâtiment long, haut d’un étage à peine, et où se trouvaient les bureaux des messageries à grande vitesse, séparé de la voie par un trottoir de trois mètres de large à peine.

— La nuit, ces bureaux sont fermés ? demanda Rosic.

— Oui, les employés, qui ne sont pas de nuit, partent à sept heures… mais il y a toujours un gardien… et d’ailleurs, on n’y éteint jamais l’électricité en plein…

— Ce qui fait, fit Rosic, que ce n’est sûrement point par là que l’assassin est parti, mais du côté de la voie… Voyons de ce côté.

Lentement, ils firent le tour du wagon : comme ils arrivaient à la hauteur de la portière, Rosic se baissa, puis, se relevant :

— Pourriez-vous me dire si c’est par cette portière ou bien par la porte opposée que vous avez pénétré dans ce wagon ?

Guillenot réfléchit une seconde, puis :

— Le wagon n’a pas été tourné, pour être garé ; donc c’est par l’autre.

— En ce cas, fit Rosic, c’est donc sûrement de ce côté que s’est enfui l’assassin ! Voyez, il a laissé la marque de ses pas ! D’ailleurs, le doute n’est même pas possible… Si nous nous trouvions en face de pieds avant monté, les pointes seraient tournées vers l’intérieur… Or, les pointes sont vers le dehors…

En effet, de ce côté du wagon, du sang avait aussi coulé, mais en moins grande quantité que de l’autre ; toutefois et sur la peinture noire des marchepieds, on reconnaissait, très visibles, les traces de deux pieds.

Cependant Rosic songeait.

Enfin, il demanda :

— Pensez-vous qu’un homme, caché dans ce wagon, en pût sortir, du côté de la voie, sans éveiller l’attention de quelqu’un ?

— Nous sommes bien obligés de le supposer ! répondit M. Guillenot.

— Il ne s’agit pas de suppositions, s’impatienta Rosic, mais de faits… Vous admettez, vous, que l’on a achevé de couper la tête de cet homme durant le court laps de temps qui s’est écoulé entre le garage de ce wagon et l’arrivée du Parquet… Je veux bien l’admettre… Mais je demande alors : Comment l’assassin a-t-il pu fuir ?… Voyons, réfléchissez, oubliez ce qui s’est passé, imaginez, ce wagon, déjà suspect, garé en cet endroit vers onze heures… Un homme peut-il en sauter sans être vu… sur les voies, il n’y a jamais personne… C’est un désert ?…

— Non !… répondit Guillenot, non !… Les quais, les voies, tout ce coin de gare est, nuit et jour, plein de monde, hommes d’équipe, manœuvriers, aiguilleurs, bloqueurs, graisseurs, visiteurs, que sais-je ?… Un inconnu qui passerait par là, cherchant à fuir, serait sûrement dépisté…

Le visage de Rosic s’épanouit.

— C’est ce que je pensais, fit-il. Je suis heureux que vous m’apportiez cette preuve… Elle n’est pas seule, d’ailleurs, et voici qui est mieux… Supposez l’homme, en cet endroit, sautant du wagon… Voici, en effet, la trace certaine de ses pas… ses semelles sont rouges de sang largement épandu dans lequel il vient de piétiner… Il signe sa fuite sur ce marchepied… très visible… il saute par terre… sur le ballast… Comment expliquez-vous que, devant ce wagon, il n’y ait nulle trace de ces chaussures sanglantes !…

Et Rosic sourit d’un air triomphant.

Guillenot regarda autour de lui.

En effet, sur le ballast, il n’y avait aucune trace de sang…

— Alors, fit-il, c’est qu’il aura sauté ailleurs.

— Refaisons, si vous le voulez, le chemin qu’a fait ce wagon pour arriver jusqu’ici ! Je vous suis…

Lentement, les yeux fixés au sol, ils suivirent la voie de garage n°20 jusqu’à l’aiguille, puis de là la voie 2 jusqu’à l’emplacement approximatif où devait se trouver le wagon à l’arrivée du B-14 en gare de Valence. Nulle part ils ne purent relever la moindre goutte de sang !

— Vous voyez ! triompha Rosic.

— En effet, répondit Guillenot convaincu. Et pourtant… la tête y était…

— Je le crois… mais ce n’est pas l’assassin qui est venu la reprendre, soyez-en certain… Que s’est-il passé ?… Nous le saurons peut-être un jour… Mais, en attendant, mon opinion première est la bonne… C’est à Avignon que l’assassin a quitté le B-14… D’ailleurs, à quelle heure pourrais-je trouver un train pour Avignon ?…

— Pas avant dix heures cinq !

— C’est tard… mais n’importe… Je suis sûr qu’à Avignon… sur les cailloux du ballast, je trouverai des traces sanglantes de pas… En attendant… je vais prendre une tasse de café… À votre service…

— Ma foi, répondit Guillenot, ce n’est pas de refus… Et quand j’aurai fait le 62, qui va rentrer en gare dans dix minutes, c’est avec plaisir que je vous rejoindrai au buffet.