Le Mystère du B 14/Chapitre 5

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F. Rouff, éditeur (p. 11-13).

v

« cristal-dagger »



Comme le 62 entrait en gare, Guillenot en vit descendre le conducteur de la voie de Pierrelatte.

Avant d’être sous-chef à Valence, il avait été facteur de première à Pierrelate et il était intimement lié avec M. Lahuche ; aussi, se dirigea-t-il vers lui, et, la main tendue :

— Quel bon vent vous amène ?…

— Mon vieux, répondit Lahuche, je crois que mon garde-ligne Frégière a découvert l’assassin du B-14.

— Ah bah ! s’exclama Guillenot.

— C’est tout une histoire… j’ai pris le premier train, et j’ai amené Frégière…

En effet, le garde-ligne s’avançait vers son chef, descendant du compartiment de troisième classe dans lequel il avait fait le trajet.

— Cette nuit, continua Lahuche, il a trouvé un homme dans les saules du Robinet, un homme qui, selon toute apparence, avait sauté du rapide de Calais…

— Ma foi, riposta Guillenot, voilà qui va faire plaisir au chef de la Sûreté de Lyon qui, justement, est ici… Laissez-moi m’occuper de mon train et je vais vous mener vers lui !…

On se souvient de l’émotion qui s’était emparée de M. Lahuche quand, après avoir ouï l’extraordinaire histoire qu’était venu lui conter son garde-ligne, il avait lu, dans le Nouvelliste, les sommaires détails du crime du B-14.

Tout de suite, il s’était mis en quête de Frégière, qui se trouvait chez Larmande, l’hôtel en face de la gare, et, sa décision prise sur-le-champ, il avait sauté, avec Frégière, dans le 62, afin de pouvoir éclairer la justice le plus vite possible sur la trouvaille de son garde-ligne.

Cependant le 62 étant reparti, Guillenot quitta son service et, suivi de Lahuche, se dirigea vers le buffet.

Assis dans un coin, Rosic était fort occupé à tremper un croissant dans une tasse d’un chocolat crémeux ; il réfléchissait mélancoliquement et songeait qu’il était bien malheureux d’avoir passé la nuit, pour une affaire, somme toute, de bien minime importance. Car il tenait à son idée que le voyageur du B-14 avait été assassiné entre Marseille et Avignon, et que, dans cette dernière gare, il avait quitté le train le plus naturellement du monde, et qu’à cette heure, il serait bien difficile le mettre la main dessus. Sûrement, tout à l’heure, en gare d’Avignon, sur le ballast, il découvrirait quelques traces de pas sanglants, indiquant que c’était en cet endroit que l’assassin était sorti du wagon ; mais cela n’avancerait pas à grand’chose. D’ailleurs, l’affaire serait du ressort de son collègue, le chef de la brigade mobile de Marseille, et, par conséquent, il n’aurait plus qu’à retourner tranquillement à Lyon, délaissant cette affaire pour lui sans gloire et sans profit.

Il y avait bien quelque chose qui le gênait : c’était le sous-chef de gare qui prétendait avoir vu la tête ; mais Rosic songea :

— S’il n’a pas été le jouet de quelque hallucination, bien compréhensible, s’il a réellement vu la tête, eh bien ! elle doit y être encore ; elle a roulé sous quelque banquette ou même sur le ballast… à moins qu’il n’y eût un complice… ce qui me paraît assez improbable, car celui-là serait aussi descendu à Avignon, n’ayant plus rien à faire dans le train de luxe.

Il en était là de ses réflexions quand il vit pénétrer dans la salle du buffet Guillenot, suivi de deux personnes qu’il ne connaissait pas.

— Monsieur, lui dit le sous-chef de gare, voici M. Lahuche, conducteur de la voie à Pierrelatte, qui pense avoir quelques renseignements à vous donner sur l’assassin du B-14.

— Vraiment, fit Rosic.

— Voilà ce qui en est, expliqua alors Lahuche. Mon garde-ligne, Frégière, que voilà, a découvert, dans un bouquet de saules du passage du Robinet, un individu qui pourrait bien être tombé du train de luxe !

— Ah bah !… s’exclama Rosic, souriant.

Et, sans en écouter davantage, se tournant vers Guillenot, triomphant :

— Quand je vous disais que l’assassin n’était pas venu jusqu’ici et qu’il avait dû descendre en cours de route !…

Puis à Lahuche :

— Voulez-vous me donner des détails !

— Frégière va vous l’expliquer lui-même.

Alors, Frégière, intimidé par toute cette affaire, comme une leçon apprise, répéta ce qu’il avait déjà narré à son chef, comment en faisant sa ronde il avait découvert un homme évanoui, comment sa femme l’avait installé dans la pièce du bas et comment, enfin, au matin, on n’avait plus retrouvé personne. L’homme avait disparu, ne laissant qu’un mot signé : « Crystal-Dagger. »

M. Rosic était rayonnant ; c’était la confirmation de sa théorie ou à peu près ; et, s’adressant à Guillenot :

— Hein !… Qu’est-ce que vous en dites… Ai-je eu le flair de la chose ?… Pardieu, ça tombait sous le bon sens !… Votre assassin n’avait pas attendu d’être à Valence pour s’esbigner, je pensais qu’il s’était défilé en gare d’Avignon… Il n’a sans doute pas pu le faire… Alors, il a sauté en route, ce qui prouve que c’est un homme déterminé et qui n’a pas froid aux yeux, car, sauter d’un rapide en marche… Quoiqu’en y réfléchissant, tout s’explique le mieux du monde… L’assassin est un Anglais, comme la victime. Quelque marin… un bon nageur, en tout cas… Or, à ce passage du Robinet, si j’ai bonne souvenance, la ligne du chemin de fer longe le Rhône de si près que, par les hautes eaux, la voie est submergée… Alors… ce que l’on ne peut faire en pleine terre, on le fait dans l’eau… Sauter d’un train, c’est clownerie à se casser le cou… mais quand on saute dans l’eau… Cela tombe sous le sens…

Et Rosic se frottait les mains, satisfait que les événements lui donnassent raison et que tout vînt confirmer sa théorie.

Mais Guillenot devait tenir à la sienne, car il hocha la tête et dit :

— Alors, que faites-vous des traces de pas sanglants, découvertes sur le marchepied ?

— Mais… il a bien fallu qu’il ouvre la portière… il ne pouvait faire son plongeon à travers les carreaux… il est donc descendu sur le marchepied, et a laissé la trace de ses pas, pointe en dehors.

— Cela serait parfait, fit Guillenot avec un petit sourire narquois, si les traces de pas n’étaient pas à contre-voie…

— Quoi… à contre-voie ?

— Oui, c’est-à-dire pas du côté du Rhône, mais du côté des rochers du défilé du Robinet !

Rosic ne répondit rien : il se contenta de regarder Guillenot en fronçant les sourcils, comme pour lui reprocher son esprit d’indépendance et d’oser mettre des bâtons dans les roues de ses recherches.

Toutefois, il ne pouvait s’empêcher de se dire que Guillenot avait raison, et que ces traces de pas, sur le marchepied de contre-voie, c’est-à-dire du côté opposé au Rhône, démolissaient toute sa théorie : c’était dommage ; enfin il exprima :

— Après tout, ces traces de pas ne prouvent rien… elles ont pu être faites par un employé…

— Nul n’est monté dans le wagon de ce côté… J’en suis certain… et d’ailleurs, en tout cas, si l’assassin est celui dont nous parie Lahuche, qui a enlevé la tête de la victime ?…

Heureux de cette diversion, Rosic cria :

— Hé… cette tête, si réellement vous l’avez vue, doit être encore dans le wagon… D’ailleurs, il est facile de s’en convaincre…

Il se leva.

Guillenot, Lahuche et Frégière le suivirent.

Tous quatre se dirigèrent vers le wagon tragique, toujours garé devant les bureaux de la grande vitesse.

Comme ils y arrivaient, ils aperçurent un groupe de cinq ou six personnes qui s’en approchaient également : c’étaient le procureur, le juge d’instruction, le commissaire spécial de la gare, le greffier et trois ou quatre hommes de police.

— Bonjour, monsieur Chaulvet, fit Rosic en reconnaissant le procureur.

— Tiens, Rosic ! Vous n’avez pas perdu de temps… Avez-vous fait quelques constatations intéressantes dans le train à son passage à Lyon ? Avez-vous découvert et arrêté l’assassin qui devait s’y trouver encore ?

— Vous aussi, gouailla Rosic, vous croyez que l’assassin se trouvait encore dans le B-14 ?…

— Dame !… Sans ça… qui aurait enlevé la tête ?…

Rosic se contenta de sourire, puis désignant Frégière, que tout le monde troublait étrangement :

— Tenez, voilà un brave homme qui a vu l’assassin comme je vous vois, et qui l’a même hospitalisé dans sa maison du passage du Robinet !…

— Ah !… Alors, vous êtes sur ses traces ?

— Pas encore… mais la journée ne se passera pas… Pour l’instant, il s’agirait de procéder à un examen sérieux du théâtre du crime… Examen qu’on a oublié de faire, s’explique… comme je l’avais deviné… L’assassin est bien celui qui a sauté ou voulu sauter dans le Rhône au Robinet… Il signe « Le Poignard de Cristal », et c’est avec ce poignard de cristal qu’il a tué sa victime… Il s’agit de découvrir les traces de ce citoyen-là… Ce ne doit pas être difficile !

Et se tournant vers Lahuche et Frégière :

— Il n’y a pas d’erreur possible, et tout d’ailleurs, soit dit sans vous froisser…

— Mais…

— Je parierais bien un louis que nous allons retrouver la tête, laquelle, plus détachée du tronc que ne l’a cru voir M. le sous-chef de gare, a dû rouler quelque part… Nous allons voir… nous allons voir…

Et il pénétra dans le wagon… M. Chaulvet le suivit.

Alors Rosic se mit à procéder méticuleusement à l’examen du compartiment tout ensanglanté… La couchette était encore rabattue, et un grand désordre y régnait ; somme toute, il n’était pas extraordinaire que la tête ayant roulé, on ne l’eût pas aperçue dans le fouillis de draps, de couvertures, de rideaux et de tapis qui encombraient ce compartiment…

Et voici que tout à coup Rosic, qui furetait sous la couchette, se releva et dit :

— Voilà toujours l’instrument du crime !…

Et il tendit à M. Chaulvet un petit poignard tout souillé de sang, court, acéré, pointu, que M. Chaulvet examina curieusement, puis il dit :

— C’est curieux… Je n’avais jamais vu d’arme pareille ! C’est un poignard de cristal !

— Hein !… s’exclama Rosic… Vous avez dit…

— Regardez vous-même… Il n’y a pas d’erreur… c’est bien un poignard de cristal…

Rosic, nerveux, examina l’arme, petite et fine, comme un bijou, et, comme se parlant à lui-même :

— C’est bien un poignard de cristal… Mais alors…

Et comme un fou, sautant sur le quai et se précipitant vers Frégière, qui faisait part de ses impressions à une demi-douzaine de journalistes assemblés autour de lui et buvant ses paroles :

— Le mot… la carte… ce que vous a laissé l’assassin !

— C’est M. Lahuche…

Mais M. Lahuche, qui avait entendu cette demande, tira son portefeuille de sa poche, et tendant une carte à Rosic :

— Voilà… voilà la carte que Frégière m’a confiée ce matin… Elle appartient, en effet, à la justice !

Mais Rosic n’écoutait pas, il avait pris le bristol, relu cette phrase écrite au crayon :

« Je me souviendrai que vous m’avez sauvé la vie. Signé : Crystal Dagger. »

Et triomphant, agitant sa carte d’une main et la petite arme de l’autre :

— Accompagnez-moi… je vous prie… On va frêter une auto, et en route pour le passage du Robinet !

Il disparut comme un éclair, tandis que le Parquet de Valence demeurait là, éberlué de cette fuite rapide et que Guillenot disait au juge d’instruction :

— Il aura beau faire et beau dire… les traces de pas étaient en contre-voie… et il n’a pas retrouvé la tête, preuve qu’on l’a volée ici ! Il part sur une fausse piste !