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Le Nommé Jeudi/Chapitre IX

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IX

L’homme aux lunettes


— C’est une bonne chose que le bourgogne, dit le professeur tristement, en déposant son verre sur la table.

— On ne le croirait pas, à vous voir : vous le buvez comme si c’était une drogue.

— Excusez-moi, je vous prie, dit le professeur toujours tristement. Mon cas est assez curieux. Mon cœur est plein de joie, mais j’ai si bien et si longtemps joué le professeur paralytique que je ne peux plus me séparer de mon rôle. C’est à ce point que, même avec mes amis, je reste déguisé ; je parle bas, je fais jouer les rides de ce front comme si c’était mon front. Je puis être tout à fait heureux, mais, comprenez-moi bien, à la manière seulement d’un paralytique. Les exclamations les plus joyeuses qui me viennent du cœur se transforment d’elles-mêmes en passant par mes lèvres. Ah ! si vous m’entendiez dire : « Allons ! vieux coq ! courage ! », vous en auriez les larmes aux yeux.

— Je les ai, en effet, dit Syme. Au fond, ce rôle doit vous ennuyer un peu.

Le professeur eut un léger haut-le-corps et le fixa.

— Vous êtes un garçon bien intelligent, dit l’acteur-professeur ; c’est plaisir de travailler avec vous. Oui, j’ai un gros nuage dans la tête… Et ce terrible problème à résoudre !

Il serra son front chauve dans ses mains, puis, à voix basse :

— Jouez-vous du piano ?

— Oui, dit Syme un peu étonné : on dit même que je n’en joue pas mal.

Puis, comme l’autre ne parlait plus :

— J’espère que le gros nuage a passé, reprit Syme.

Après un long silence, le professeur, du fond de l’ombre caverneuse de ses mains, murmura :

— Il m’eût été tout aussi agréable d’apprendre que vous savez pianoter sur une machine à écrire.

— Merci, dit Syme, vous me flattez.

— Écoutez-moi, reprit le professeur, et rappelez-vous qui nous devons voir demain. Vous et moi, demain, nous tenterons quelque chose de bien plus difficile que de voler les joyaux de la Couronne dans la Tour de Londres. Nous tenterons d’arracher son secret à un homme très fort, très fin et très méchant. Il n’y a, je crois, personne, après le président, d’aussi formidable que ce petit homme, avec son sourire et ses lunettes. Il n’a peut-être pas l’enthousiasme chauffé à blanc du secrétaire ni sa folie du martyre. Mais le fanatisme du secrétaire a je ne sais quoi de pathétique, d’humain ; c’est un trait qui le rachète. Le petit docteur jouit d’une robuste santé, plus révoltante mille fois que l’insanité du secrétaire. N’avez-vous pas remarqué sa virilité, sa vitalité détestable ? Il bondit avec l’élasticité d’une balle de caoutchouc. Croyez-moi, Dimanche ne dormait pas — je ne sais s’il dort jamais ! — quand il confia tout le plan de l’attentat à la tête ronde et noire du docteur Bull.

— Et vous pensez, dit Syme, que ce monstre sans pareil s’attendrisse quand je lui jouerai du piano ?

— Ne faites donc pas l’imbécile ! répondit son mentor. J’ai parlé du piano à cause de l’agilité et de l’indépendance qu’il donne aux doigts. Nous voulons, Syme, avoir cette entrevue et en sortir sains et saufs. Il faut donc que nous convenions entre nous de quelques signes auxquels cette brute ne puisse rien comprendre. Je me suis composé un grossier alphabet chiffré correspondant aux cinq doigts ; comme ceci, voyez-vous ?

Et il frappa du bout des doigts sur la table :

— B A D, bad, mauvais, un mot dont nous aurons souvent besoin, je le crains.

Syme se versa un verre de vin et se mit à étudier cette science nouvelle. Très rompu au jeu des charades, très habile aux tours de passe-passe, il fut bien vite à même de transmettre un message par un certain nombre de coups frappés sur la table ou sur son genou. Mais le vin et la conversation développaient singulièrement en lui un goût naturel pour la farce, et le professeur eut bientôt à lutter contre les excessifs développements que prenait son invention en passant par le cerveau surchauffé de Syme.

— Il nous faut, dit Syme, quelques abréviations pour les mots que nous aurons souvent à employer, pour indiquer de délicates nuances…

— Cessez de plaisanter, dit le professeur. Vous ne soupçonnez pas combien tout cela est sérieux.

— Mon mot favori est « contemporain » ; quel est le vôtre ? Il nous faut aussi le mot « luisant » poursuivit Syme en hochant la tête d’un air capable. Cela se dit de l’herbe, vous savez ?

Le professeur s’emporta.

— Pensez-vous, s’écria-t-il que nous allons parler d’herbe au docteur Bull ?

— Il y a bien des moyens d’approcher ce sujet, poursuivit Syme, pensif, et d’amener ce mot sans qu’il paraisse forcé. Nous pourrions, par exemple, dire au docteur Bull : « En qualité de révolutionnaire, vous devez vous rappeler qu’un tyran nous a conseillé de manger de l’herbe, et, en effet, à l’aspect brillant et luisant de l’herbe des prés… »

— Mais enfin ! Ne comprenez-vous pas que nous sommes en pleine tragédie ?

— Parfaitement, répondit Syme, il faut toujours du comique dans une tragédie. Et que pourrait-il y avoir d’autre ? Je voudrais que votre langue eût plus d’étendue et de ressources. Ne pourrions-nous pas nous servir des doigts des pieds comme de ceux des mains ? Il nous suffirait d’ôter discrètement nos chaussures et nos chaussettes pendant la conversation, et alors…

— Syme, lui dit son nouvel ami avec une sévère simplicité, Syme, allez vous coucher !

Le lendemain matin, l’orient était encore scellé de nuit quand il s’éveilla. Son allié à la barbe grise se tenait debout près de son lit.

Syme s’assit en se frottant les yeux. Lentement ses esprits lui revinrent. Il repoussa la couverture et se leva.

Il lui sembla que toute l’atmosphère de sociabilité et de sécurité qu’il avait respirée pendant la précédente soirée le quittait avec ses couvertures ; il trouva en se levant l’air froid et hostile, comme le danger. Il ne mettait pas en doute la loyauté de son compagnon : mais la confiance qui les unissait était celle de deux hommes qui vont monter à l’échafaud.

— J’ai rêvé de votre alphabet, dit-il avec une gaîté forcée en enfilant son pantalon. Vous a-t-il coûté beaucoup de temps ?

Le professeur ne répondit pas. Ses yeux, couleur de mer hivernale, regardaient dans le vague.

Syme réitéra sa question.

— Je vous demande s’il vous a fallu beaucoup de temps pour trouver tout cela. L’invention témoigne d’une réelle ingéniosité. J’ai eu besoin d’une bonne heure d’exercice pour m’y mettre. Avez-vous su tout de suite vous exprimer ainsi ?

Le professeur restait silencieux. Il souriait finement, faiblement

— Combien de temps vous a-t-il fallu ?

Le professeur ne bougea pas.

— Que Dieu vous confonde ! Êtes-vous devenu muet ? s’écria Syme avec une colère qui cachait quelque inquiétude. Il ne savait pas au juste si le professeur pouvait répondre.

Et Syme s’immobilisait lui-même devant cette figure immobile et parcheminée, ces yeux bleus, sans expression. Sa première pensée fut que le professeur était devenu fou, mais sa seconde pensée fut plus terrible encore. Que savait-il, après tout, de cette créature étrange dont il avait accepté, sans méfiance, l’amitié ? Que savait-il, sinon qu’il avait rencontré cet homme au déjeuner des anarchistes, puis qu’il lui avait entendu conter une histoire ridicule ? N’était-il pas invraisemblable que le Conseil présidé par Dimanche comptât, outre Gogol, un autre ami ? Le silence de cet individu signifiait-il une sensationnelle déclaration de guerre ? Fallait-il lire dans ces yeux sans vie l’affreuse pensée d’un triple traître, qui venait de déserter pour la troisième fois ? Dans cet impitoyable silence, Syme tendait l’oreille.

Il croyait entendre dans le corridor les pas furtifs des dynamiteurs accourus pour se saisir de lui.

Mais, par hasard, son regard se baissa, et il poussa un grand éclat de rire.

Les cinq doigts du professeur, qui se tenait là muet comme une statue, dansaient pendant ce temps sur la table. Syme guetta les rapides mouvements de cette main éloquente et lut sans peine ce message :

— Je ne veux parler qu’ainsi ; il faut nous y habituer.

Il fit, de ses doigts, cette réponse, avec une hâte où s’avouait la satisfaction de se sentir soudainement délivré d’une chaude alarme :

— Fort bien, allons déjeuner.

Ils prirent en silence cannes et chapeaux. Syme ne put s’empêcher de crisper sa main sur sa canne à épée.

Ils ne s’arrêtèrent qu’un moment pour avaler quelques sandwiches et du café dans un bar, puis ils passèrent le fleuve, qui, dans la lumière désolée du matin, était aussi désolé que l’Achéron. Ils gagnèrent le grand corps de bâtiment qu’ils avaient vu, la veille, de l’autre côté de l’eau, et se mirent à gravir en silence les innombrables marches de pierre, s’arrêtant seulement de temps à autre pour échanger, sur la rampe de fer, de brèves observations.

Tous les deux paliers, une fenêtre leur permettait de voir le pénible lever d’une aube pâle et morne sur Londres. Les innombrables toits d’ardoise étaient comme les vagues d’une mer grise, troublée après une pluie abondante. Syme songeait que ce nouvel épisode où il s’engageait était, de tous ceux par lesquels il avait passé déjà, le pire. C’était froid, raisonnable et terrible. La veille, le grand bâtiment lui était apparu comme une tour telle qu’on en voit en rêve. Maintenant, il s’étonnait de ces marches interminables, fatigantes ; il était comme intimidé de leur succession infinie. Ce n’était pas l’horreur ardente du songe, de l’illusion, de l’exagération. C’était de l’infini abstrait, mathématique, quelque chose d’impossible à penser et d’indispensable pourtant à la pensée. Cela rappelait les constatations stupéfiantes de l’astronomie sur les distances qui séparent les étoiles fixes. Syme faisait l’ascension du palais de la Raison, laquelle passe en hideur la Déraison elle-même.

Au moment où ils atteignirent la porte du docteur Bull, ils virent par une dernière fenêtre l’aurore s’encadrer d’une grossière bordure rouge, du rouge de l’argile plutôt que des nuages.

Et quand ils entrèrent dans la mansarde du docteur, elle était inondée de lumière.

Syme était hanté d’un souvenir historique, qu’il associait à ces chambres vides et à cette aurore austère. En pénétrant dans la mansarde, en voyant le docteur assis à une table et en train d’écrire, il se précisa aussitôt ce souvenir. Un souvenir de la Révolution française. Entre la bordure rouge et la blanche aurore elle-même, comment se pouvait-il que le profil noir de la guillotine ne se montrât pas ? Le docteur Bull ne portait qu’une chemise blanche et un pantalon noir ; cette tête brune, rasée, n’appelait-elle pas la perruque ? Ne venait-elle pas de la quitter ? Il eût pu être Marat ou un Robespierre moins soigneux.

Pourtant, à le regarder de plus près, on perdait l’envie de penser à la France. Les Jacobins étaient des idéalistes. Cet homme exhalait un matérialisme meurtrier.

Il apparaissait ici sous un nouvel aspect. La forte lumière blanche de la matinée, venant toute du même côté et projetant des ombres très précises, pâlissait son visage et en accentuait les angles. Il semblait plus pâle et plus anguleux que la veille pendant le déjeuner sur le balcon. Les lunettes qui couvraient ses yeux jouaient la profondeur de cavités ouvertes dans son crâne et lui donnaient l’apparence d’une tête de mort.

Si jamais, en effet, la mort s’est assise à une table pour écrire, ce dut être ce jour-là.

Il leva les yeux et accueillit les deux hommes d’un sourire assez gai, et il quitta son siège avec cette rapidité dont le professeur avait parlé. Il avança pour eux deux chaises, prit à une patère, derrière la porte, un gilet et un veston de cheviotte grossière, se boutonna correctement et s’assit à la place où les deux visiteurs l’avaient trouvé, près de la table.

Ses mouvements étaient si naturels, si aisés, que Syme et le professeur en furent gênés. C’est avec une certaine hésitation que le professeur rompit le silence et commença :

— Je m’excuse de vous déranger de si grand matin, camarade, dit-il en reprenant les façons lentes et prudentes de Worms. Vous avez sans doute tout préparé pour l’affaire de Paris ? Et il ajouta très lentement : Tout retard, d’après les informations que nous avons reçues, serait funeste.

Le docteur Bull souriait toujours et ne parlait pas. Le professeur reprit, s’arrêtant à chaque mot :

— Je vous en prie, ne vous blessez pas de notre procédé. Il faut modifier les plans, ou, s’il est trop tard pour y rien changer, rejoindre tout de suite le camarade chargé de l’action et le prémunir contre des dangers imprévus. Le camarade Syme et moi, nous avons eu une aventure. Il me faudrait plus de temps pour vous l’expliquer qu’il ne nous en est laissé pour en profiter. Je suis prêt néanmoins, mais les minutes sont précieuses, à vous donner tous les détails, si vous croyez qu’il vous soit essentiel de les connaître pour résoudre le problème qui nous occupe.

Il tirait ses phrases en longueur, il les faisait insupportablement filandreuses, dans l’espoir d’impatienter le petit docteur, de révolter son sens pratique et de l’amener à une explosion de rage où se montrerait son jeu. Mais le petit docteur souriait toujours, et le monologue du professeur était peine perdue. Syme s’impatientait, et à son impatience se mêlait un sentiment de désespoir. Il venait de subir, une demi-heure plus tôt, avec quelque terreur, le silence cataleptique du professeur ; mais ce n’était rien auprès du silence souriant du docteur ! Il y avait toujours, dans les fantaisies du professeur, quelque chose de grotesque, simplement, qui rassurait. Syme se rappelait ses angoisses de la veille, comme on pense à la peur qu’on eut, tout enfant, de Croquemitaine. Mais, ici, on était dans la lumière du jour ; il y avait dans cette chambre un homme sain et fort, en habits du matin, un homme nullement original, si ce n’est par ses vilaines lunettes, un homme qui ne montrait pas les dents, qui ne jetait pas de regards furieux : un homme qui souriait et se taisait ! C’est cette réalité qui était insupportable. Sous la lumière grandissante du jour, les nuances du teint du docteur, du drap de son habit, prenaient un relief effrayant, comme il arrive que des détails sans intérêt, dans les romans naturalistes, prennent une importance excessive. Toutefois, rien de provocant dans le sourire, rien d’impertinent dans le port de la tête. Seul son silence était de plus en plus inquiétant.

— Comme je viens de le dire, reprit le professeur avec l’effort d’un homme qui se fraierait un chemin dans le sable, l’aventure qui nous est arrivée et qui nous amène chez vous, pour nous informer au sujet du marquis, est de telle nature que, peut-être, vous désirerez en connaître les détails. Mais, car elle est arrivée à Syme plutôt qu’à moi…

Les mots se suivaient péniblement, il les prolongeait comme dans un hymne, et Syme, qui était sur ses gardes, vit les longs doigts du professeur frapper à coups précipités sur le bord de la table. Voici ce qu’il lut :

— À vous ! Le démon a vidé mon sac.

Syme monta sur la brèche avec cette bravoure et cette faconde qui ne l’abandonnaient jamais au moment du danger.

— En effet, interrompit-il, l’aventure m’est personnelle. J’ai eu l’avantage de m’entretenir avec un détective qui, sans doute à cause de mon chapeau, me prenait pour une personne honorable. Dans le dessein de conserver son estime, je l’ai emmené au Savoy, où je l’ai grisé. Alors, il est devenu communicatif et m’a confié que la police avait bon espoir d’arrêter, avant deux jours, le marquis, en France. De sorte que, si l’un de nous ne se met pas immédiatement à la recherche du marquis…

Le docteur souriait toujours le plus aimablement du monde, et ses yeux, protégés par ses lunettes, restaient impénétrables. Le professeur avertit Syme qu’il allait reprendre cette conversation et il reprit en effet avec un calme étudié.

— Syme me rapporta aussitôt la nouvelle, dit-il, et nous sommes venus pour demander quel usage il convient d’en faire. Il me semble urgent, indiscutablement, de…

Pendant ce temps, Syme s’était mis à regarder le docteur fixement, aussi fixement que le docteur regardait le professeur ; mais Syme, lui, ne souriait pas. Les nerfs des deux camarades de combat étaient tendus à se rompre.

Tout à coup, Syme avança le buste et frappa légèrement le bord de la table. Il disait à son allié :

— J’ai une idée.

— Asseyez-vous dessus, répondit le professeur sans interrompre son monologue.

— Une idée extraordinaire, télégraphia Syme.

— Une extraordinaire blague.

— Je suis un poète, protesta Syme.

— Vous êtes un homme mort, répliqua l’autre.

Syme sentit le rouge lui monter jusqu’aux racines des cheveux. Ses yeux brûlaient de fièvre. Comme il le disait, il avait une idée, une idée qui s’imposait à son esprit avec l’autorité d’une évidente certitude. Reprenant son pianotage, il dit :

— Vous ne vous doutez pas combien mon idée est poétique. Elle a toute la délicieuse spontanéité du printemps.

Puis, il étudia la réponse de son ami ; elle était ainsi formulée :

— Au diable !

Et le professeur continua son monologue.

— Peut-être devrais-je plutôt dire, reprit Syme avec ses doigts, que mon idée a la fraîcheur salubre de l’air marin qu’on respire dans les forêts luisantes et humides de rosée.

Le professeur ne daigna pas accuser réception de cette communication.

— Ou bien encore, insista Syme, elle a cette réalité positive et charmante des cheveux d’or en fusion d’une belle femme.

Le professeur parlait toujours.

Syme décida d’agir sans plus attendre.

Il s’accouda sur la table, et, d’une voix qui réclamait l’attention :

— Docteur Bull ! dit-il.

Le visage souriant du docteur ne remua point, mais on eût juré que, sous ses lunettes noires, ses yeux étaient fixés sur Syme.

— Docteur Bull, reprit Syme, courtoisement, mais nettement, voudriez-vous me faire un grand plaisir ? Ayez la bonté d’ôter vos lunettes.

Le professeur se retourna sur sa chaise en décochant à Syme un regard de reproche et de colère froide.

Syme, pareil à un homme qui a jeté sur la table sa fortune et sa vie, restait penché en avant, la figure en feu.

Le docteur ne bougeait pas.

Pendant quelques secondes, il régna un silence tel qu’on eût entendu une aiguille tomber ; seul le sifflet d’un lointain steamer, sur la Tamise, l’interrompit.

Puis, le docteur Bull se leva lentement, sans cesser de sourire, et ôta ses lunettes.

Syme se dressa sur ses pieds, en se reculant un peu, comme un professeur de chimie qui vient de faire éclater des gaz dans une cornue. Ses yeux étaient comme des étoiles et un instant son émotion fut si forte qu’il ne put que montrer du doigt sans parler.

Le professeur lui-même, oubliant sa prétendue paralysie, s’était levé aussi. Il s’appuyait au dossier de sa chaise et contemplait le docteur Bull d’un air indécis, comme si le redoutable personnage s’était soudain métamorphosé en crapaud. En réalité, la transformation du docteur était stupéfiante.

Les deux détectives voyaient, assis devant eux un très jeune homme, presque un jeune garçon, aux yeux brun clair, heureux et franc, à la physionomie ouverte, habillé d’une manière vulgaire, comme un employé de la Cité, certainement un être très bon et plutôt commun. Le docteur souriait toujours, mais son sourire était maintenant celui d’un enfant.

— Quand je le disais que je suis un poète ! s’écria Syme, extasié. Je savais bien que mon pressentiment était aussi infaillible que le Pape ! Tout était dans les lunettes ! Absolument tout ! Et même, en dépit de ses sacrées lunettes, sa santé et sa bonne mine faisaient de lui un diable vivant, au moins parmi ces diables morts et déterrés !

— Certainement, il y a une différence, dit le professeur en branlant le chef. Pour ce qui est des plans du docteur Bull…

— Ses plans ! s’exclama Syme, hors de lui. Mais regardez donc son visage, son col, ses chaussures ! Que Dieu le bénisse ! Vous n’allez pas prétendre, je suppose, que ce soit là un anarchiste !

— Syme ! fit le professeur, tremblant de crainte.

— Par Dieu ! reprit Syme, j’en veux courir le risque. Docteur Bull, je suis de la police, voici ma carte.

Et il jeta la carte bleue sur la table.

Le professeur fit le geste qui signifie : Tout est perdu ! Mais il était loyal. Il tira sa carte de sa poche et la déposa tranquillement à côté de celle de Syme.

Alors, le docteur éclata de rire, et, pour la première fois, les deux amis entendirent sa voix.

— Je suis rudement content que vous soyez venus de si bon matin, dit-il avec la désinvolture d’un potache. Nous pourrons ainsi partir ensemble pour la France. Oui, je suis de la police, parfaitement.

Et, avec négligence, comme on s’acquitte d’une pure formalité, il montra sa carte à ses visiteurs.

Puis, il se coiffa d’un chapeau melon, et, reprenant ses lunettes diaboliques, il se dirigea si rapidement vers la porte que les deux autres le suivirent sans prendre le temps de la réflexion.

Mais Syme avait l’air distrait en sortant de la chambre, il frappa de sa canne les pierres du couloir.

— Dieu tout-puissant ! s’écria-t-il, alors, il y avait donc plus de damnés détectives que de damnés anarchistes dans ce damné Conseil !

— Oui, quatre contre trois, dit Bull. Nous aurions pu nous battre.

Le professeur descendait devant eux. Sa voix leur vint d’en bas :

— Non, disait cette voix, nous n’avions pas la chance d’être quatre contre trois, nous étions quatre contre Un.

Ils descendirent en silence.

Avec la politesse qui le caractérisait, Bull avait fait passer les premiers ses compagnons dans l’escalier. Mais, dans la rue, sa juvénile impatience l’emporta, et il les précéda en se dirigeant vers un bureau d’informations de chemin de fer. Tout en marchant :

— Quel plaisir de rencontrer des copains ! leur disait-il par-dessus l’épaule. Je mourais de peur, de me sentir seul. Hier, j’ai failli embrasser Gogol, ce qui eût été une imprudence, je le reconnais. Au moins, n’allez pas me mépriser parce que je vous avoue ma peur bleue !

— Tous les diables bleus de l’enfer bleu ont contribué à ma peur bleue, reconnut Syme, mais de tous les diables que nous redoutions, le pire, c’était vous, avec vos lunettes infernales !

— Je suis assez réussi, n’est-ce pas ? observa Bull avec satisfaction. Et que c’est simple, pourtant ! L’idée ne m’appartient pas, je n’aurais jamais trouvé cela tout seul. Je vais vous dire. J’avais l’intention d’entrer au service antianarchiste. Mais il fallait me déguiser en dynamiteur, et tous les chefs juraient leurs grands dieux que je n’y parviendrais jamais. Ils disaient que mon allure, mon attitude, mes gestes, tout trahissait en moi la respectabilité ; vu de dos, je ressemblais à la Constitution anglaise ; j’avais l’air trop bien portant, trop optimiste ; j’inspirais la confiance et respirais la bienveillance. Enfin, ils ne m’épargnèrent aucune injure, à Scotland Yard. Ils allèrent même jusqu’à prétendre que, si j’avais été un malfaiteur, j’aurais pu faire fortune avec mon air d’honnête homme, mais que, puisque j’avais le malheur d’être un honnête homme, je ne pouvais leur rendre aucun service en jouant le malfaiteur. On me présenta néanmoins au grand chef, un bonhomme qui doit porter sur ses épaules une tête solide. Devant lui, les autres firent diverses propositions. Celui-là voulait cacher mon sourire jovial sous une barbe touffue. Celui-ci pensait à me noircir la figure pour me déguiser en anarchiste nègre. Mais le vieux les fit taire : « Une paire de lunettes fumées fera l’affaire, dit-il ; regardez-le en ce moment, on dirait un angélique garçon de bureau ; mettez-lui des lunettes noires et les enfants crieront de terreur à son aspect. » Il disait vrai, par saint Georges ! Une fois mes yeux cachés, tout le reste, mon sourire, mes larges épaules, mes cheveux courts, tout contribua à me donner la mine d’un vrai diable d’enfer. Ce fut simple comme un miracle. Mais il y eut quelque chose de plus miraculeux encore, quelque chose de vraiment renversant. J’ai le vertige rien que d’y penser.

— Quoi donc ? demanda Syme.

— Voici. Le grand chef qui me jaugea si vite, qui me conseilla de porter mes précieuses lunettes, eh bien, cet homme, par Dieu ! ne m’a jamais vu.

— Comment ? s’écria Syme en dirigeant sur lui son regard tel un éclair. Vous dites que vous lui avez parlé !

— C’est vrai. Mais nous nous parlâmes dans une chambre noire comme une cave à charbon. Auriez-vous imaginé cela ?

— Jamais, répondit Syme, gravement.

— C’est du neuf, en effet, dit le professeur.

Leur nouvel allié était, dans les choses de la vie pratique, rapide comme un ouragan. Au bureau d’informations, il demanda, avec la concision d’un homme d’affaires, les heures des trains pour Douvres. Aussitôt renseigné, il mit ses amis dans un cab, et ils étaient tous les trois dans leur compartiment, ils étaient même montés sur le bateau de Calais, avant d’avoir eu le temps de renouer la conversation.

— J’avais déjà pris mes précautions de manière à être en France pour le lunch, expliqua le docteur. Mais je suis charmé d’avoir de la compagnie. Il m’a bien fallu mettre le marquis en route avec sa bombe, car le président me surveillait, et comment ! Je vous raconterai cela, un jour. C’était à mourir de rage. Chaque fois que j’essayais de fuir, je rencontrais Dimanche ! Tantôt sa figure m’apparaissait à la fenêtre d’un club, tantôt il me saluait du haut d’un omnibus. Vous direz ce que vous voudrez, mais il faut que cet homme ait fait un pacte avec le diable, il est à la fois en six endroits différents !

— Si je vous comprends bien, dit le professeur, le marquis nous précède. Y a-t-il longtemps qu’il est parti ? Avons-nous quelque chance de le rattraper ?

— Oui. Je me suis arrangé pour cela. Il n’aura pas encore quitté Calais quand nous y arriverons.

— Mais, à Calais, que pourrons-nous faire ?

À cette question, pour la première fois, le docteur Bull resta décontenancé. Il réfléchit, puis :

— Il me semble, dit-il, que, théoriquement, nous devrions informer la police.

— Pas moi, protesta Syme. Théoriquement, je devrais plutôt me jeter à l’eau. J’ai juré à un pauvre diable, à un vrai pessimiste moderne de ne rien aller dire à la police. Peut-être ne suis-je pas un très subtil casuiste, mais il m’est impossible de trahir l’engagement que j’ai pris envers un pessimiste. Il serait aussi dégoûtant de manquer de parole à un enfant.

— Je suis embarqué sur le même bateau, dit le professeur. J’ai songé à avertir la police, et je n’ai pu le faire à cause d’un serment que j’ai sottement prêté. Quand j’étais acteur, je menais une vie de bâton de chaise. La trahison, le parjure est le seul crime que je n’aie pas commis. Si je m’y laissais entraîner, il me serait désormais impossible de percevoir aucune différence entre le bien et le mal.

— J’ai passé par là aussi, dit le docteur Bull, et ma décision est prise. J’ai fait une promesse au secrétaire… vous savez, l’homme au rictus. Cet homme, mes amis, est le plus malheureux des mortels. Je ne sais si cela lui vient de son estomac ou de sa conscience, de ses nerfs ou de sa philosophie, mais c’est un damné, il vit en enfer. Eh bien ! je ne puis me retourner contre cet homme et lui donner la chasse ; autant vaudrait fouetter un lépreux. Peut-être suis-je fou, mais telle est ma folie, et voilà tout.

— Je ne crois pas que vous soyez fou, assura Syme. Je savais que vous décideriez en ce sens, quand…

— Quand donc ? demanda Bull.

— Quand vous avez ôté vos lunettes.

Le docteur sourit, et traversa le pont pour regarder la mer ensoleillée. Puis, il revint auprès de ses compagnons de voyage, en frappant du talon avec insouciance et il se fit entre les trois un amical silence.

— Eh bien, dit Syme, il me semble que nous avons, tous les trois, le même genre de moralité ou d’immoralité. Nous n’avons donc qu’à envisager le résultat pratique de cette concordance.

— Oui, fit le professeur, vous avez raison. Les événements, du reste, vont se précipiter, car je vois déjà le cap Gris-Nez.

Syme reprit :

— Le résultat, c’est que nous sommes, tous les trois, isolés sur cette planète. Gogol est Dieu sait où, si tant est que le président ne l’ait pas écrasé comme une mouche. Au Conseil, nous voilà trois contre trois, comme les Romains qui gardaient le pont. Mais notre situation est exceptionnellement périlleuse, d’abord parce que nos adversaires peuvent faire appel à leur organisation, tandis que nous ne pouvons nous réclamer de la nôtre, et ensuite parce que…

— Parce que l’un des Trois auxquels nous avons affaire, interrompit le professeur, n’est pas un homme.

Syme approuva de la tête, et, après un silence d’une ou deux secondes, il dit :

— Voici mon idée. Faisons tout ce qu’il nous sera possible de faire pour retenir le marquis à Calais jusqu’à demain à midi. J’ai retourné une vingtaine de projets dans ma tête. Il est entendu que nous ne pouvons le dénoncer comme dynamiteur. Nous ne pouvons pas davantage l’accuser de quelque moindre crime, car il nous faudrait comparaître en justice, et puis, il nous connaît, il éventerait la mèche. Quant à l’immobiliser sous prétexte de nouvelles combinaisons anarchistes, sans doute il avalerait bien des couleuvres de cette couleur-là, mais consentirait-il jamais à rester à Calais tandis que le Tsar irait à Paris, en toute sécurité ? L’enlever, l’enfermer, le garder à vue : j’y ai pensé. Mais il est bien connu à Calais. Il a toute une garde du corps d’amis. Il est très fort et très brave. L’issue serait, pour nous, bien douteuse. Il faut, c’est le seul moyen qui m’apparaisse, nous prévaloir précisément des avantages du marquis. Je compte me servir de sa réputation d’aristocrate et de ce fait qu’il a beaucoup d’amis et qu’il fréquente la meilleure société.

— Que diable nous chantez-vous là ? demanda le professeur.

— La famille des Syme remonte au XIVe siècle, dit Syme. Nous avons même une tradition d’après laquelle un Syme suivit Bruce à Bannockburn. Depuis 1350, notre arbre généalogique est des mieux établis.

— Il radote, murmura le petit docteur.

— Nous portons, continua Syme, très calme d’argent avec un chevron de gueule, chargé de trois croisillons. La devise varie selon les branches.

Le professeur saisit brutalement Syme par le gilet.

— Écoutez, dit-il, nous voici au port. Avez-vous le mal de mer, ou faites-vous de l’esprit hors de propos ?

— Les renseignements que je vous donne, répondit Syme sans se laisser déconcerter, ont un intérêt si pratique que cela en est presque douloureux. La maison de Saint-Eustache, elle aussi, est très ancienne. Le marquis est un gentilhomme, il n’en pourrait disconvenir. Il ne saurait, de son côté, nier que j’en sois un. Afin de mettre ma position sociale hors de conteste, je vais lui faire tomber son chapeau… Mais vous avez raison, nous sommes au port.

Ils débarquèrent, comme éblouis par la force du soleil, et Syme prit la direction, comme Bull l’avait prise à Londres.

Il fit suivre à ses amis le boulevard qui longe la mer et les mena en vue de quelques cafés enfoncés dans la verdure et dominant le rivage. Il marchait devant eux d’un pas alerte, se dandinant un peu et faisant le moulinet avec sa canne.

Il parut d’abord avoir jeté son dévolu sur le dernier café, mais soudain il s’arrêta. Impérieusement, de sa main gantée, il commanda le silence à ses deux compagnons, puis il leur désigna la terrasse d’un café à demi cachée par la feuillée épaisse, et, à cette terrasse, une table à laquelle le marquis de Saint-Eustache était assis ; ses dents brillaient dans son abondante barbe noire ; abritée d’un léger chapeau de paille, sa figure énergique, au teint bruni, s’estompait sur le fond violet de la mer.