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Le Nommé Jeudi/Chapitre X

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X

Le duel


Syme s’assit à une table de la terrasse, avec ses compagnons. Ses yeux brillaient comme les flots dans la lumière du matin. Il commanda une bouteille de vin de Saumur. Sa voix, ses gestes, manifestaient de l’impatience et encore plus de gaîté. Il était d’humeur hilare. Il se surexcitait de plus en plus, à mesure que le vin baissait dans la bouteille. Au bout de quelques minutes, il n’ouvrait plus la bouche que pour débiter des torrents de sottises. Il prétendait tracer le plan de la conversation qui allait s’engager entre lui et le fatal marquis. Il en prépara au crayon une esquisse sommaire. C’était comme un catéchisme, par questions et réponses, et il le récitait avec une extraordinaire volubilité.

— Je m’approcherai de lui. J’enlèverai mon propre chapeau avant de lui enlever le sien. Puis, je dirai : « Le marquis de Saint-Eustache, je crois ? » Il dira : « Le célèbre monsieur Syme, je suppose ? » Et, en excellent français : « Comment allez-vous ? » À quoi je répliquerai en excellent cockney : « Oh ! toujours le même Syme[1] !… »

— Assez ! interrompit Bull. Reprenez vos sens et déchirez ce bout de papier ! Sérieusement, qu’allez-vous faire ?

— Mais ne trouvez-vous pas charmant cet exercice ? demanda Syme pathétiquement. Laissez-moi vous lire mon catéchisme. Il n’y a que quarante-trois questions et réponses, et je vous assure que plusieurs des répliques du marquis sont très spirituelles. Il faut être juste envers ses ennemis.

— À quoi bon tout cela ? fit le docteur Bull, exaspéré.

— À préparer mon défi ! répondit Syme, rayonnant. Quand le marquis aura fait la trente-neuvième réponse, que voici…

— Peut-être n’avez-vous pas prévu, observa le professeur très sérieusement, que le marquis pourrait ne pas faire tout à fait les quarante-trois réponses que vous lui prêtez et qu’en ce cas certaines de vos épigrammes pourraient perdre beaucoup de leur sel.

Syme frappa la table, il était rayonnant.

— Mon Dieu ! s’écria-t-il, que cela est donc simple et juste ! Et dire que je n’y avais pas songé un instant ! Monsieur, vous êtes d’une intelligence bien supérieure à la moyenne ! Vous laisserez un nom.

— Oh ! dit le docteur, vous êtes ivre comme un hibou !

— Il ne reste, poursuivit tranquillement Syme, qu’à chercher un autre moyen de rompre la glace, si j’ose ainsi dire, entre moi et l’homme que je veux tuer. Et, puisqu’il m’est impossible, comme vous l’avez remarqué avec tant de finesse, de prévoir le tour que prendrait le dialogue, je n’ai, me semble-t-il, qu’à m’en charger moi-même, moi tout seul. Par saint Georges, c’est ce que je vais faire.

Il se leva brusquement. Ses cheveux blonds flottaient dans la fraîche brise marine.

Dans un café chantant, caché quelque part à peu de distance, parmi les arbres, on faisait de la musique ; une femme venait de chanter. Les cuivres aussitôt lui firent la même impression que, la veille, avait produite sur lui l’orgue de Barbarie de Leicester Square, quand il s’était décidé à braver la mort.

Il jeta un regard sur la petite table devant laquelle le marquis était assis. Le marquis avait maintenant deux compagnons, deux Français solennels, vêtus de redingotes et coiffés de chapeaux de soie. L’un d’eux portait la rosette de la Légion d’honneur. C’étaient évidemment des gens qui occupaient une solide position sociale. Auprès de ces personnages corrects, aux costumes cylindriques, le marquis, avec son chapeau de paille et ses légers habits de printemps, avait l’air bohème et même barbare ; pourtant on sentait en lui l’aristocrate qu’il était. Plus encore, à considérer l’extrême élégance physique du personnage, ses yeux où brillait le mépris, sa tête orgueilleusement dressée, qui se détachait sur le fond pourpre de la mer, on eût presque dit un roi. Non pas un roi chrétien, toutefois ! C’était plutôt l’un de ces tyrans formidables, mi-grecs mi-asiatiques, qui contemplaient, aux jours où l’esclavage passait pour une institution naturelle, la Méditerranée couverte de leurs galères, où ramaient les esclaves tremblants. Ainsi, songeait Syme, devaient se profiler leurs traits bronzés sur le vert sombre des oliviers et l’ardent azur de la mer.

— Allez-vous faire un discours devant le meeting ? demanda le professeur, sur le ton de la raillerie, en voyant Syme debout et immobile.

Syme but un dernier verre de vin mousseux.

— Oui, dit-il en montrant du doigt le marquis et ses deux compagnons, je vais faire un discours aux messieurs de ce meeting. Ce meeting me déplaît : je vais tirer le grand vilain nez d’acajou de ce meeting !

Ce disant, il se dirigea vers la table, d’un pas très rapide, sinon très sûr.

À sa vue, le marquis, surpris, leva ses noirs sourcils assyriens, mais esquissa aussitôt un sourire poli.

— Vous êtes monsieur Syme, si je ne me trompe, dit-il.

Syme s’inclina.

— Et vous êtes le marquis de Saint-Eustache, fit-il avec beaucoup de grâce : permettez-moi de vous tirer le nez.

Il se penchait déjà pour joindre l’acte à la parole ; mais le marquis recula d’un haut-le-corps en renversant sa chaise, et ses deux amis aux chapeaux hauts de forme saisirent Syme par les épaules.

— Cet homme m’a insulté ! cria Syme avec les gestes de quelqu’un qui veut s’expliquer.

— Insulté ? Vous ? dit le monsieur décoré. Quand ?

— À l’instant même ! Il a insulté ma mère !

— Insulté votre mère ! répéta le monsieur, incrédule.

— Non, dit-il, pas ma mère ; ma tante. D’ailleurs, peu importe.

— Mais comment le marquis aurait-il pu insulter votre tante ? fit le second monsieur avec un étonnement assez légitime. Il ne nous a pas quittés.

— Mais !… par ses paroles ! répondit Syme tragiquement.

— Je n’ai rien dit du tout, assura le marquis, sauf quelques paroles à propos de l’orchestre. Je crois avoir observé que la musique de Wagner ne supporte pas une exécution imparfaite.

— C’était une allusion directe à ma famille, dit Syme avec fermeté. Ma tante jouait très mal la musique de Wagner. C’est là un sujet de conversation qui fut toujours bien pénible pour les miens. On nous a souvent insultés à propos de cela.

— Cela m’a l’air bien extraordinaire, fit le monsieur décoré en regardant le marquis d’un air interrogateur.

— C’est pourtant fort clair, reprit Syme avec une extrême gravité. Toute votre conversation était pleine de désagréables allusions aux faiblesses de ma tante.

— Cela n’a pas le sens commun ! dit le second compagnon du marquis. Pour mon compte, je n’ai pas soufflé mot, si ce n’est pour dire que la voix de cette fille aux cheveux noirs ne me déplaisait pas.

— Eh bien ! s’écria Syme, nous y voilà ! Ma tante était rousse.

— Je commence à croire, dit l’autre, que vous cherchez simplement querelle au marquis.

— Par saint Georges ! s’écria Syme en se retournant vers lui, vous êtes rudement malin !

Le marquis se dressa. Ses yeux flambaient comme ceux d’un tigre.

— Vous me cherchez querelle, à moi ! s’écria-t-il. Vous voulez vous battre avec moi. Bon Dieu ! Jamais personne ne m’a longtemps cherché ! Ces messieurs auront sans doute l’obligeance de me représenter dans cette affaire. Il y a encore quatre heures avant que le soleil se couche. Battons-nous dès ce soir !

Syme s’inclina de fort bonne grâce.

— Marquis, dit-il, votre geste est digne de votre réputation et de votre sang. Permettez-moi de consulter les amis auxquels je vais confier mon honneur.

En trois grandes enjambées, il rejoignit le docteur et le professeur. Ceux-ci, qui avaient assisté à son agression inspirée par le Champagne et entendu ses extravagantes explications, furent stupéfaits en le revoyant. Il était en effet tout à fait dégrisé, un peu pâle seulement, et il parlait à voix basse, avec passion et sans un mot de trop :

— C’est fait, leur dit-il d’une voix enrouée. J’ai provoqué la Bête. Écoutez. Écoutez-moi bien. Il n’y a pas de temps à perdre en discussions. Vous êtes mes témoins, et c’est à vous de prendre toutes les initiatives. Insistez, insistez sans en démordre, pour que le duel ait lieu demain matin, après sept heures. Ainsi, le marquis ne pourra prendre le train de sept heures quarante-cinq pour Paris. Manquer son train, pour lui, c’est manquer son crime. Il ne saurait refuser de s’entendre avec vous sur le léger détail concernant l’heure et l’endroit. Mais voici ce qu’il va faire. Il choisira un pré, quelque part, à proximité d’une gare où il puisse prendre le train aussitôt le combat fini. II est bon tireur, il aura l’espoir de me tuer assez vite pour pouvoir sauter à temps dans son train. Mais je sais tenir une épée et je pense bien l’amuser assez longtemps, trop longtemps même, à son gré. Quand il aura manqué le train, peut-être aura-t-il la consolation de me tuer. Comprenez-vous ? Oui ? Alors, permettez-moi de vous présenter à deux gentlemen accomplis.

Et rapidement il les mit en relation avec les témoins du marquis. En cette occasion, Wilks et Bull s’entendirent désigner par des noms fort aristocratiques qu’ils ne se connaissaient pas jusqu’alors.

Syme était sujet à de singulières attaques de bon sens, qui semblaient démentir les traits ordinaires de son caractère. Comme il l’avait dit à propos des lunettes du docteur Bull, c’étaient des intuitions poétiques ; cela allait, parfois, jusqu’à l’exaltation prophétique.

Il avait bien calculé, dans le cas présent, la tactique de son adversaire.

Quand il fut informé par ses témoins que Syme entendait se battre le lendemain seulement, le marquis dut se rendre trop aisément compte du retard que pouvait lui causer cette conjoncture imprévue. Lui serait-il possible de jeter sa bombe, à Paris, en temps utile ? Bien entendu, il ne pouvait s’ouvrir de cette inquiétude à ses amis. Il prit donc le parti que Syme avait prévu. Il demanda que le terrain fût choisi tout près de la ligne du chemin de fer, et il se promit que le premier engagement serait fatal à Syme.

Il arriva au champ d’honneur sans se hâter, froid et calme. Nul n’eût pu se douter qu’il songeât à prendre le train. Il avait les mains dans ses poches, son chapeau de paille relevé sur le front, ses nobles traits bronzés par le soleil.

Pourtant outre ses deux témoins, dont l’un portait une paire d’épées, il était accompagné de deux domestiques chargés d’une malle et d’une boîte qui contenait, ainsi qu’on en pouvait juger à son aspect, le déjeuner d’un voyageur.

La matinée était chaude. Syme contemplait avec admiration les fleurs printanières, les fleurs d’or et d’argent qui émaillaient les hautes herbes où l’on enfonçait presque jusqu’aux genoux.

À l’exception du marquis, tous ces messieurs étaient étrangement solennels, avec leurs habits sombres et leurs chapeaux pareils à des tuyaux de cheminée. Le petit docteur surtout avec ses lunettes noires avait l’air d’un entrepreneur de pompes funèbres, comme on en voit dans les farces. Syme trouva plaisant le contraste qu’il observait entre ce morne appareil des hommes et la joie luxuriante de la prairie toute parsemée de fleurs. Mais ce contraste qui l’amusait entre les fleurs d’or et les chapeaux noirs, n’était que le symbole d’un contraste tragique entre ces douces fleurs d’or et les noirs desseins de ces hommes.

À la droite de Syme, il y avait un petit bois ; à sa gauche, la longue courbe du chemin de fer, qu’il défendait, pour ainsi dire, contre le marquis puisque c’est là que le marquis devait tendre et par là qu’il devait échapper. En face, au-delà du groupe de ses adversaires, il voyait un petit amandier fleuri, nuancé comme un nuage, sur la ligne pâle de la mer.

L’officier de la Légion d’honneur, qui se nommait le colonel Ducroix, aborda le professeur de Worms et le docteur Bull en les saluant avec beaucoup de politesse, et proposa que le duel fût au premier sang. Mais le docteur Bull, qui avait reçu de Syme, sur ce point, les instructions les plus formelles, insista au contraire, avec beaucoup de dignité, et en très mauvais français, pour que le duel continuât jusqu’à ce que l’un des deux adversaires fût hors de combat. L’important était de faire traîner les choses en longueur. Syme se promettait deux choses : il éviterait de mettre le marquis hors de combat, il empêcherait le marquis de le mettre hors de combat pendant vingt minutes au moins : alors le train de Paris aurait passé.

— Pour un homme de la valeur bien connue du marquis de Saint-Eustache, la méthode et l’issue du combat doivent être fort indifférentes, dit le professeur, solennellement. Notre client a de bonnes et solides raisons pour exiger une rencontre sérieuse, une rencontre de longue durée, raisons dont la nature extrêmement délicate ne me permet pas d’être plus explicite, mais raisons honorables, si justes, que je…

— Peste ! s’écria le marquis, dont le visage s’était soudainement assombri. Trêve de paroles, et commençons !

Et d’un coup de sa canne il décapita une fleur à la longue tige.

Syme, à cette manifestation d’une impatience dont il savait le motif, se demanda si le train était déjà en vue. Il se retourna. Mais il n’y avait pas de fumée à l’horizon.

Le colonel mit un genou à terre pour ouvrir le fourreau, d’où il tira deux épées égales, dont les lames vibrèrent dans la lumière comme deux traits de feu. Il offrit l’une au marquis de Saint-Eustache, qui s’en saisit sans cérémonie. Syme pesa la sienne, la courba, l’étudia aussi longtemps que les convenances le permettaient. Puis, le colonel prit une seconde paire d’épées, donna l’une au docteur Bull, garda l’autre, et mit les combattants face à face.

Syme et le marquis s’étaient dépouillés de leurs vêtements jusqu’à la ceinture. Les témoins se tenaient auprès de leurs clients, mais avaient gardé leurs habits sombres.

Les adversaires échangèrent le salut des armes, puis le colonel dit :

— Engagez !

Et les deux lames se touchèrent en frémissant.

Au contact du fer, Syme sentit s’évanouir toutes les terreurs diverses dont il avait été assailli pendant les jours précédents, ainsi qu’un homme qui s’éveille dans son lit oublie ses rêves. Il s’en souvenait avec ordre et clarté comme d’illusions causées par un malaise nerveux. La peur que lui avait inspirée le professeur avait été celle des événements tyran-niques qui se succèdent dans le cauchemar. Quant à celle qu’il avait ressentie devant le docteur, elle lui était venue de l’invincible horreur que doit causer à tout homme le vide pneumatique de la science. C’était, dans le premier cas, l’antique peur de l’homme qui croyait à la constante possibilité du miracle ; c’était, dans le second cas, la peur, autrement grave, de l’homme moderne, qui ne croit à la possibilité d’aucun miracle. Mais maintenant il se rendait bien compte de l’égale inanité de ces deux peurs, maintenant qu’il était sollicité par une autre peur, impitoyablement réelle, celle-là, et contrôlée par le plus grossier bon sens, la peur de la mort. Il était comme un homme qui a rêvé, toute la nuit, de gouffres et de chutes, et qui apprend en s’éveillant qu’il va être pendu. Car, dès qu’il eut vu la lumière scintiller sur la lame du marquis, dès qu’il eut senti le froissement de cette lame contre la sienne, il connut qu’il avait affaire à un terrible tireur et que, selon toute probabilité, sa dernière heure avait sonné.

Aussitôt, toute la terre autour de lui, l’herbe à ses pieds, prit une étrange valeur à ses yeux. De quel intense amour de la vie frissonnaient toutes choses ! Il lui semblait entendre l’herbe pousser, voir s’épanouir dans la prairie de nouvelles fleurs, des fleurs rouges, des fleurs dorées, des fleurs bleues, tout le défilé des couleurs du printemps. Et, chaque fois que son regard quittait les yeux calmes et fixes, les yeux d’hypnotiseur du marquis, Syme voyait s’estomper sur l’horizon le petit buisson blanc de l’amandier. Il avait le sentiment que, si, par quelque prodige, il échappait à la mort, il consentirait à rester, désormais, pour toujours, assis devant cet amandier, sans rien désirer de plus au monde.

Mais, tout en découvrant, dans le spectacle de la vie, cette émouvante beauté dont se parent les choses qu’on va perdre, sa raison gardait une netteté, une clarté cristalline, et il parait les coups de son ennemi avec une précision mécanique dont il se serait à peine jugé capable. Un moment, la pointe du marquis effleura le poignet de Syme, y laissant une légère trace de sang. La chose ne fut pas remarquée ou bien fut jugée négligeable. De temps en temps, il ripostait, et, une ou deux fois, il crut sentir sa pointe s’enfoncer. Il n’y avait pourtant point de sang à son épée, non plus qu’à la chemise du marquis. Syme pensa qu’il s’était trompé.

Il y eut un repos.

À la reprise, le combat prit tout à coup une nouvelle allure.

Cessant de regarder, comme il avait fait jusqu’alors, fixement devant lui, au risque de tout perdre, le marquis tourna la tête de côté, vers la ligne du chemin de fer, puis il revint à Syme et, transfiguré en démon, se mit à s’escrimer avec une telle ardeur qu’il semblait avoir à la main vingt épées. Ses attaques se succédaient si rapides, si furieuses, que sa lame se changeait en un faisceau de flèches brillantes.

Impossible à Syme de regarder la ligne du chemin de fer ; mais il n’en avait pas besoin : la subite folie combative du marquis signifiait assez clairement que le train de Paris arrivait.

L’énergie fébrile du marquis dépassait son but. Deux fois, en parant, Syme fit voler l’arme de son adversaire hors du cercle de combat, et sa riposte fut si rapide que cette fois, il n’y avait nul doute possible. La lame de Syme s’était courbée en s’enfonçant. Il était aussi sûr d’avoir transpercé son adversaire qu’un jardinier peut être sûr d’avoir fiché sa pioche dans la terre. Pourtant, le marquis recula sous le choc, sans chanceler, et Syme regarda, d’un œil stupide, la pointe de son épée : pas la moindre trace de sang.

Il y eut un instant de silence rigide puis, à son tour, Syme se jeta furieusement sur son ennemi, et à sa fureur se mêlait une curiosité exaspérée.

Le marquis était meilleur tireur que Syme ; mais, distrait en ce moment, il risquait de perdre ses avantages. Son jeu devenait désordonné, hasardeux et même faiblissait. Sans cesse il regardait du côté de la voie, évidemment bien plus préoccupé par le train que par l’acier de l’adversaire. Syme, au contraire, apportait de la méthode dans sa fureur. Il y avait de l’intelligence dans sa furie. Il voulait savoir pourquoi son épée restait vierge de sang et il visait moins à la poitrine qu’à la figure et à la gorge.

Une minute et demie après, l’épée de Syme pénétra dans le cou du marquis, sous la mâchoire. Elle en sortit intacte.

Affolé, Syme fit une nouvelle attaque, et, cette fois, son épée aurait dû balafrer le visage de l’adversaire ; à ce visage, pas une égratignure.

Pour un moment, le ciel de Syme se chargea de nouveau de noires terreurs monstrueuses : le marquis avait un charme. Cette nouvelle peur spirituelle était quelque chose de plus épouvantable que ce monde renversé dans lequel le paralytique lui avait donné la chasse. Le professeur n’était qu’un lutin. Cet homme-ci était un diable — peut-être le Diable ! En tout cas, il y avait cela de certain que, par trois fois, une épée l’avait atteint, vainement.

Quand il se fut formulé à lui-même cette pensée, Syme se redressa. Tout ce qu’il y avait en lui de bon exulta, dans les hauteurs de l’air, comme le vent qui chante dans la cime des arbres. Il pensait à tout ce qu’il y avait d’humain dans son aventure, aux lanternes vénitiennes de Saffron Park, aux cheveux blonds de la jeune fille dans le jardin, aux honnêtes matelots qui buvaient de la bière près des docks, aux loyaux compagnons qui dans cet instant même se tenaient à ses côtés. Peut-être avait-il été choisi, comme champion de ces êtres et de ces choses simples et vraies, pour croiser l’épée avec l’ennemi de la création.

— Après tout, se disait-il, je suis plus que le Diable : je suis un homme. Je puis faire une chose que Satan lui-même ne peut pas faire : je puis mourir.

Il articulait mentalement ce mot, quand il entendit un sifflement faible et lointain : encore quelques secondes, et à ce sifflement succéderait le tonnerre du train de Paris.

Il se remit à tirer avec une légèreté, une adresse qui tenait du prodige, tel le mahométan qui soupire après le paradis.

Comme le train se rapprochait, Syme se représentait les gens, à Paris, occupés à parer les rues, à dresser des arcs de triomphe ; il prenait sa part de la gloire de la grande République dont il défendait la porte contre l’enfer. Et ses pensées s’élevaient toujours plus haut, à mesure que le bruit de la machine se faisait plus distinct, plus puissant. Ce bruit cessa dans un suprême sifflement, prolongé et strident comme un cri d’orgueil. Le train s’arrêtait.

Tout à coup, au grand étonnement de tous, le marquis recula hors de la portée de l’épée de son adversaire et jeta la sienne à terre. Son geste était admirable, d’autant plus peut-être que Syme venait de lui plonger son épée dans le mollet.

— Arrêtez ! dit le marquis avec une autorité irrésistible. J’ai quelque chose à dire.

— Quoi donc ? demanda le colonel Ducroix, stupéfait. Y a-t-il eu quelque irrégularité ?

— En effet, intervint le docteur Bull, qui était légèrement pâle. Notre client a, quatre fois au moins, atteint le marquis, et celui-ci ne s’en porte pas plus mal.

Le marquis leva la main ; son geste était à la fois impérieux et suppliant.

— Laissez-moi parler ! Je vous en prie ! Ce que j’ai à dire a de l’importance. Monsieur Syme, poursuivit-il en se tournant vers son adversaire, si je ne me trompe, nous nous battons en ce moment, parce que vous avez exprimé le désir, à mon avis, peu raisonnable, de me tirer le nez. Voulez-vous avoir la bonté de me le tirer sur-le-champ, aussi vite que possible ? Il faut que je prenne ce train.

— Cela est tout à fait irrégulier ! protesta le docteur Bull avec indignation.

— Je dois avouer, dit le colonel Ducroix en jetant à son client un regard sévère, que je ne connais, d’un tel procédé, aucun précédent. Je sais bien que le capitaine Bellegarde et le baron Zumpt, à la requête de l’un des combattants, échangèrent leurs armes sur le terrain. Mais on ne peut guère soutenir que le nez soit une arme…

— Voulez-vous me tirer le nez, oui ou non ? s’écria le marquis exaspéré. Allons, monsieur Syme, allons ! Vous le vouliez. Faites-le ! Vous ne pouvez pas vous rendre compte de l’importance que la chose a pour moi. Ne soyez pas égoïste ! Tirez-moi le nez, puisque je vous en prie.

Et le marquis tendait son nez avec une exquise bonne grâce.

Le train de Paris sifflait et mugissait. Il venait de s’arrêter dans une petite gare derrière la colline voisine.

Syme avait la sensation qu’une vague énorme se dressait au-dessus de lui et allait, en s’effondrant, l’emporter aux abîmes.

Il fit deux pas dans un monde qu’il ne comprenait qu’à demi, saisit le nez classique du remarquable gentilhomme et tira. Il tira fort, et le nez lui resta dans la main.

Les collines boisées et les nuages considéraient Syme, qui, lui-même, solennel et ridicule, considérait l’appendice de carton, inerte entre ses doigts. Les quatre témoins étaient immobiles et silencieux, comme Syme. Le marquis rompit le silence.

— Si quelqu’un de ces messieurs croit pouvoir utiliser mon sourcil gauche, dit-il tout à coup très haut, je tiens l’objet à sa disposition. Colonel Ducroix, permettez-moi de vous offrir mon sourcil gauche ! Cela peut servir, un jour ou l’autre.

Et, gravement, il arracha son sourcil gauche, et, avec le sourcil, la’moitié de son front ; puis, bien poliment, il tendit le tout au colonel, qui se tenait là, rouge et muet de colère.

— Si j’avais su que je servais de témoin à un poltron ! bredouilla le colonel, à un homme qui se masque pour se battre !…

— Bon ! bon ! fit le marquis en continuant de semer sur le pré différentes parties de son individu. Vous vous trompez ! Mais je ne puis m’expliquer pour le moment. Vous voyez bien que le train est en gare ! qu’il va partir !

— Oui, dit le docteur Bull résolument, et il partira sans vous. Nous savons assez pour quelle besogne infernale…

Le mystérieux marquis fit un geste désespéré.

C’était un étrange épouvantail que cet homme gesticulant au grand soleil, avec la moitié de la figure pelée comme une orange et l’autre moitié qui grimaçait dans une crispation douloureuse.

— Vous allez me rendre fou ! gémissait-il. Le train…

— Vous ne partirez pas par ce train ! affirma Syme, furieux.

Et il serrait son épée.

Le marquis tourna vers Syme sa face indescriptible. Il semblait rassembler toutes ses énergies, en vue de quelque effort sublime.

— Grand, gras, louche, stupide et bruyant imbécile ! Écervelé ! Abandonné de Dieu ! Chancelant et damné imbécile ! proféra-t-il tout d’une haleine. Stupide navet ! Tête de pipe ! Tête de…

— Vous ne partirez pas par ce train ! répéta Syme.

— Et pourquoi, par le feu de l’enfer ! rugissait l’autre, pourquoi ne prendrais-je pas ce train ?

— Nous savons tout. Vous voulez jeter votre bombe à Paris, dit le professeur, sévèrement.

— Je veux jeter un jabberwick à Jéricho ! vociféra l’autre en s’arrachant les cheveux, ce qui d’ailleurs ne lui coûtait pas grand effort. Faut-il que vous soyez tous fêlés du cerveau pour ne pas deviner qui je suis ! Pensez-vous sérieusement que je tienne beaucoup à prendre ce train ? Il peut bien m’en passer vingt sous le nez ! Au diable le train de Paris !

— Mais alors, dit le professeur, que craigniez-vous donc si fort ?

— Ce que je craignais ? Ce n’était pas de ne pouvoir prendre ce train, c’était d’être pris par lui. Et voilà qu’il me prend !

— J’ai le regret de vous informer, dit Syme, en faisant effort pour se maîtriser, que vos explications ne rencontrent pas mon intelligence. Peut-être verrais-je plus clair dans votre pensée, si vous consentiez à vous défaire des derniers débris de votre front et de votre menton postiches. La lucidité mentale a parfois de si mystérieuses exigences ! Vous dites que le train vous a pris. Qu’entendez-vous par là ? Car je suis convaincu — peut-être n’est-ce chez moi qu’une fantaisie professionnelle d’homme de lettres — que cela doit avoir un sens.

— Cela signifie tout, dit l’autre, ou plutôt la fin de tout. Cela signifie que, maintenant, Dimanche nous tient dans le creux de sa main.

Nous ! répéta le professeur au comble de la stupéfaction, qui, nous ?

— Mais, nous tous ! la police ! dit le marquis en achevant d’arracher son scalp et la moitié de sa figure.

Alors apparut une tête blonde, aux cheveux lisses, bien brossés, la tête classique du constable. Mais le visage était terriblement pâle.

— Je suis l’inspecteur Ratcliff, reprit le faux marquis, avec une hâte qui faisait l’effet de la dureté, un nom bien connu dans la police. Quant à vous, je vois parfaitement que vous en êtes. Si vous doutez de mes paroles, voici ma carte.

Et il commençait à tirer de sa poche la carte bleue.

Le professeur eut un geste de lassitude.

— Oh ! ne nous la montrez pas, je vous en prie ! nous en avons déjà de quoi organiser un jeu de société.

Le petit homme qu’on appelait Bull avait, comme en ont tous les hommes ordinaires, pourvu qu’ils soient doués d’une vitalité réelle, de soudains mouvements d’une distinction véritable. Dans la circonstance, c’est lui qui sauva la situation.

Interrompant cette comédie de transformation, il s’avança vers les témoins du marquis, avec toute la gravité qui convenait au témoin qu’il était lui-même.

— Messieurs, leur dit-il, nous vous devons de profondes excuses. Mais, je vous l’assure, vous n’êtes pas les victimes d’une inqualifiable plaisanterie. Il n’y a rien, dans toute cette affaire, qui soit indigne d’un homme d’honneur. Et vous n’avez pas perdu votre temps : vous nous avez aidés à sauver le monde. Nous ne sommes pas des bouffons ; nous sommes des hommes qui luttons dans des conditions désespérées contre une vaste conspiration. Une société secrète d’anarchistes nous poursuit comme des lapins. Il ne s’agit pas de ces pauvres fous qui, poussés par la philosophie allemande ou par la faim, jettent de temps en temps une bombe ; il s’agit d’une riche, fanatique et puissante Église : l’Église du Pessimisme occidental, qui s’est proposé comme une tâche sacrée la destruction de l’humanité comme d’une vermine. Ces misérables nous traquent, et vous pouvez juger de l’ardeur de leur poursuite par les déguisements dont vous voyez que nous avons dû nous affubler et pour lesquels je vous présente nos excuses et par des folies comme celles dont vous êtes victimes.

Le plus jeune des témoins du marquis, un petit homme à la moustache noire, s’inclina poliment et dit :

— J’accepte vos excuses, c’est entendu ; de votre côté, veuillez m’excuser si je refuse de vous suivre plus loin dans votre dangereuse entreprise et si je me permets de vous tirer ma révérence. Je n’ai pas l’habitude de voir mes concitoyens, et notamment l’un des plus distingués d’entre eux, se mettre en morceaux sous le regard du jour. Pour aujourd’hui, j’en ai assez. Colonel Ducroix, je ne voudrais pas le moins du monde peser sur votre décision, mais j’estime que notre présence ici ne saurait plus s’expliquer et je vous informe que je rentre en ville de ce pas.

Le colonel fit un geste machinal, tira un peu sur sa moustache blanche et, enfin, s’écria :

— Non, par saint Georges ! je ne vous suivrai pas ! Si ces messieurs sont vraiment aux prises avec ces vils coquins, j’entends les aider jusqu’au bout. J’ai combattu pour la France, je saurai combattre pour la civilisation.

Le docteur Bull ôta son chapeau et le brandit en l’air, en criant : Bravo ! tout comme s’il s’était cru dans une réunion publique.

— Ne faites pas trop de bruit, dit l’inspecteur Ratcliff, Dimanche pourrait nous entendre.

— Dimanche ! s’écria Bull en laissant tomber son chapeau.

— Oui, répliqua Ratcliff, il est peut-être avec eux.

— Avec qui ? demanda Syme.

— Avec ceux qui viennent de descendre de ce train.

— Tout ce que vous dites est singulièrement incohérent, observa Syme. Voyons, au fait… Mais, mon Dieu ! s’écria-t-il, tout à coup, du ton d’un homme qui assiste de loin à une explosion, mais alors tout notre Conseil anarchiste était donc composé d’ennemis de l’anarchie ! Il n’y avait que des détectives, excepté le président et son secrétaire particulier. Qu’est-ce que cela signifie ?

— Ce que cela signifie ? répéta le nouveau policeman avec une incroyable violence, cela signifie que nous sommes morts ! Ne connaissez-vous pas Dimanche et ses plaisanteries à la fois si simples et si énormes qu’elles sont toujours incompréhensibles ? Y a-t-il rien de plus harmonieux avec le caractère étonnant de Dimanche que ce fait : introduire ses ennemis au Conseil suprême, en s’arrangeant de telle sorte que ce Conseil ne soit pas suprême du tout ? Je vous le dis, il a acheté tous les trusts, il a capté tous les câbles, il a le contrôle de tous les réseaux de chemins de fer et en particulier de celui-ci, continua Ratcliff en désignant d’un doigt tremblant la petite gare. C’est lui qui a tout mis en mouvement. À son ordre, la moitié du monde est prête à se lever. Il n’y avait peut-être que cinq hommes qui fussent capables de lui résister, et ce vieux Diable a réussi à les faire entrer dans son Conseil, afin qu’ils perdissent leur temps à s’épier les uns les autres ! Nous avons agi comme des idiots, et c’est lui qui nous a frappés d’idiotie ! Dimanche savait que le professeur donnerait la chasse à Syme à travers Londres et que Syme se battrait avec moi en France. Et il continuait de grands mouvements de capitaux, il s’emparait des lignes télégraphiques, pendant que nous autres idiots nous courions les uns après les autres comme des enfants qui jouent à colin-maillard !

— Eh bien ? demanda Syme, presque calme.

— Eh bien ! répliqua l’autre, soudainement serein, il nous trouve aujourd’hui, jouant à colin-maillard dans un champ d’une grande beauté rustique, en pleine solitude. Il a mis la main probablement sur l’univers, et ce champ est la dernière redoute dont il ait encore à s’emparer, ainsi que de tous les imbéciles qui s’y trouvent. Vous vouliez savoir pourquoi je redoutais l’arrivée de ce train ? Je vais vous le dire : c’est parce que Dimanche ou son secrétaire vient justement d’en descendre.

Syme laissa échapper un cri. Ils tournèrent, tous, les yeux vers la petite gare lointaine : en effet, un groupe considérable de gens se dirigeaient vers eux. Mais la distance ne permettait pas encore de les distinguer.

— C’était une habitude de feu M. le marquis de Saint-Eustache, dit le nouveau policeman en tirant de sa poche un étui de cuir, d’avoir toujours sur lui des jumelles d’opéra. Ou le président ou le secrétaire nous poursuit, à la tête de cette armée de bandits. Dans la paisible solitude où ils nous surprennent, nous n’aurons pas la tentation de violer quelque serment en faisant appel à la police… Je crois, docteur Bull, que vous verrez plus clair avec ces jumelles qu’avec vos lunettes, dont toutefois je ne méconnais pas la valeur décorative.

Le docteur s’empressa d’ôter ses lunettes et porta à ses yeux les jumelles qu’on lui offrait.

— Sûrement, dit le professeur, un peu ébranlé, la situation n’est pas aussi désespérée ; ces gens sont en nombre, mais pourquoi ne seraient-ils pas tout simplement de paisibles touristes ?

— Est-il dans l’usage des paisibles touristes, demanda Bull, toujours les jumelles aux yeux, de se promener avec des masques noirs qui leur couvrent la moitié du visage ?

Syme arracha, presque, les jumelles au docteur. Les survenants n’avaient dans leur allure rien que de normal mais il était parfaitement vrai que deux ou trois des personnages du premier rang portaient un masque noir. Il était, comme on pense, difficile de reconnaître leurs traits sous ces masques, surtout à une telle distance. Syme ne pouvait tirer aucune conclusion des faces glabres et des mentons de ceux qu’il voyait au premier rang ; mais tout en causant voici qu’ils eurent tous un sourire — et l’un d’eux ne sourit que d’un côté.


  1. Jeu de mots intraduisible, the same, « le même », se prononce en cockney (argot de Londres) à peu près comme Syme.