Le Nord-Ouest/Le grand occident canadien

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Imprimerie du "Canada" (p. 5-6).

LE GRAND OCCIDENT CANADIEN

I


Il y a douze ans, Sa Grandeur Mgr Taché, dont le nom et les œuvres sont impérissables, écrivait dans son Esquisse du Nord-Ouest :

« La largeur de ce pays, de l’ouest à l’est, est, en chiffres ronds, de 1 200 milles anglais, et sa longueur, du sud au nord, est de 1 500 milles, donnant l’immense superficie de 1 800 000 milles carrés. Si l’on compare cette immensité de terrain à l’exiguïté de celui qu’occupent quelques-unes des plus puissantes nations du monde, on est frappé du contraste, et l’on se demande tout naturellement si ces vastes solitudes doivent toujours rester dans l’état où la providence les a tenues jusqu’à ce jour. Isolé dans ces déserts sans bornes, on se prend souvent à écouter si le bruit et l’agitation du monde d’outre-mer, si l’agitation plus fébrile, si l’ambition plus hardie de la grande république voisine, si la création de la Puissance du Canada ne produiront pas ici un écho puissant. Nos belles et grandes rivières, nos lacs immenses ne porteront-ils jamais que le léger canot d’écorce du sauvage ou la barge aux lourdes rames du commerçant de fourrures ? Les ressources agricoles de ce pays, ses richesses minérales, les trésors que renferment ses forêts ou ses eaux sont-ils destinés à n’être jamais connus ni appréciés à leur juste valeur… » ?

Lorsque le vénérable apôtre de la Rivière-Rouge demandait ce qu’allait devenir un pays aussi vaste, aussi productif, l’avenir devait bientôt lui répondre. En effet, dès l’année suivante, le Canada décidait de s’annexer les territoires du Nord-Ouest dont nos hommes d’état avaient pu entrevoir les inépuisables ressources. Aujourd’hui, c’est-à-dire après dix années seulement, le grand occident canadien est connu partout[1] ; et le bruit de cette découverte d’un monde ignoré trop longtemps a eu de l’écho jusqu’au-delà des mers. La mère-patrie, qui avait abandonné des possession dont elle ne connaissait pas la valeur, au contrôle égoïste d’une compagnie de négociants, sait aujourd’hui les apprécier. Et son premier ministre, l’illustre Disraéli, a prononcé, l’été dernier, un discours à ce sujet qui eut du retentissement.

Nos voisins, qui ne semblaient pas même soupçonner l’étendue des richesses que nous possédions là-bas, se sont émus des révélations de la publicité. Ils ont compris qu’ils étaient menacés de la concurrence, sur les marchés étrangers, d’un rival qui deviendra puissant, et nous voyons déjà les principaux centres du commerce : New-York, Chicago, Milwaukee, Saint-Paul, s’inquiéter à bon droit de la révolution économique qui se prépare.

On estime qu’il se trouve dans les « solitudes sans bornes » dont parlait avec enthousiasme lord Beaconsfield, à peu près 200 000 000 d’acres de terre arable. La culture d’une partie seulement de ce territoire nous permettrait donc de lutter avec les États-Unis pour le commerce des grains. Calculons, en effet, ce que rapporteraient, par exemple, 3 000 000 d’acres de blé, avec un rendement de 25 minots par acre, et cela nous donnera une idée de l’avenir de ce pays, au point de vue agricole.

Durant le cours de l’été dernier, plusieurs délégués des différents points du Royaume-Uni ont visité le Canada, et tous furent émerveillés de Manitoba et du Nord-Ouest en général.

En songeant à ce qui s’est accompli dans la courte période écoulée depuis l’entrée du Nord-Ouest dans la confédération, il y a dix ans, l’on s’étonne d’un isolement qui paraissait défier la civilisation. Nous ne voulons pas nous attarder ici à rechercher les causes diverses qui ont empêché l’industrie humaine de pénétrer dans ces solitudes et d’y exercer plus tôt son activité. Il suffira d’en indiquer une : l’intérêt de la Compagnie de la Baie-d’Hudson, qui prenait soin de ne pas trop éveiller l’attention au dehors, sans négliger d’entretenir en même temps les nombreux préjugés que faisait naître l’éloignement.

  1. Mgr Taché est l’un des arrière-neveux de celui qui a le premier découvert la Rivière-Rouge et la plus grande partie de l’immense bassin du lac Winnipeg, le Sieur Varennes de la Vérendrye, lié par sa mère et par l’une de ses nièces à la famille de la Broquerie, ancêtres maternels de l’archevêque de Saint-Boniface.