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LE


NORD SCANDINAVE


DEPUIS CINQUANTE ANS.




I.
DU MOUVEMENT INTELLECTUEL ET POLITIQUE EN SUEDE.
I. Sveriges skoena Litteratur (Histoire de la littérature de la Suède), par P. Wieselgren, 5 vol. in-8°, Stockholm. - II. Svenska vitterheten, Historiskt-Kritiska anteckningar (Littérature suédoise. Notices historiques et critiques), par L. Hammarskoeld, in-8°, Stockholm. - III. Prolokoller hallna vid allmoenna Reform-mœtet i OErebro, 1849 et 1850 (Protocoles de la réunion générale d’OErebro), in-8°, Stockholm.




C’est par la Baltique méridionale qu’il faut pénétrer en Suède. À peine entré dans le vaste archipel nommé Skär-Gard, qui précède Stockholm, le voyageur parti de Copenhague ou de Stralsund, des campagnes du Danemark ou des vastes plaines de la Poméranie, se trouve en face d’une nature toute différente de celle du continent européen. Voilà ces rocs de granit que la main du temps a déchirés et parsemés au milieu des eaux : les uns, blocs erratiques roulés long-temps par les vagues de la mer, traversent la Baltique et pénètrent par les grands fleuves jusque dans l’intérieur de l’Allemagne ; les autres, fixés par leur énorme base à quelques lieues de la côte, se sont couronnés de sombres pins dont aucun feuillage étranger ne vient adoucir les teintes sévères. Aucun chant d’oiseau dans ces forêts désertes, pas de poissons sautillans dans ces eaux trop claires, et dont le fond pierreux ne nourrit ni vers ni insectes ; pas de nuances dans la végétation, rien que des troncs éternellement secs et droits surmontés de branches uniformes. La capitale elle-même, à peine suspendue par un de ses faubourgs au continent de la Suède, qui la domine au sud et à l’ouest, est construite sur des îles et flotte entre le lac Mélar et le lac salé, c’est-à-dire la mer, dont un millier d’îlots, jetés en avant de son double port, ont brisé les flots et apaisé l’agitation. On ne trouve pas, hélas ! dans la Venise du Nord, les fleurs ni les arts de l’Italie ; mais les Suédois ont raison de vanter son magnifique aspect et cette atmosphère vive et pure qui procure à tout un noble peuple, mieux peut-être que le ciel voluptueux de l’Italie, la force et la santé du corps, et aussi celle de l’ame.

Stockholm a des étés plus courts que les nôtres, mais constamment secs et beaux, et l’hiver, quand les lacs dont elle est environnée sont couverts de glace et sillonnés par les traîneaux et les patineurs, elle reflète gaiement sur une neige étincelante les rayons obliques d’un soleil qui s’enfuit. Le Mélar, aux bords si vantés, dessine autour d’elle un immense horizon qui recule sans cesse, mais dont la majesté sévère éveille chez l’habitant du Midi un étonnement mêlé de tristesse. À peine le long de ses golfes innombrables rencontre-t-on quelquefois le chêne mélangé au sapin. Toute la partie nord-est de la Suède, c’est-à-dire les provinces ou län de Stockholm et d’Upsal, présente absolument le même aspect. Si dans l’ouest et le centre, c’est-à-dire dans les deux Gothies, une végétation moins rare et moins sombre rappelle davantage le continent, un sol entrecoupé de lacs, de cascades et d’immenses canaux, donne à ces provinces mêmes une physionomie qui dans son étrangeté ne manque pas de grandeur. Pour aller de Stockholm à Götheborg, vous traversez deux cents lieues de lacs et de rivières canalisées, et le navire qui fait ce trajet en trois jours et trois nuits monte par trente-quatre écluses jusqu’à une hauteur de plus de trois cents pieds, puis redescend, par vingt autres écluses, jusqu’au niveau de la rivière de Götha. Rien de semblable, dans aucun pays du continent, à ce singulier voyage au-dessus des plaines et des forêts. Tel est le caractère général de la Suède, de présenter aux regards étonnés de grands espaces, des lacs et des îles innombrables, un sol hérissé de granit accordant à peine un blé qui ne mûrit pas toujours et qu’il faudra, cette année encore, mélanger avec la seconde écorce du bouleau, de vastes et froides solitudes, les quatre cinquièmes de la France habités par trois millions cinq cent mille ames ! L’histoire de la Suède ressemble à sa configuration physique ; elle se dessine à grands traits, plus d’une fois sanglans. Ses nombreux châteaux ne sont que trop riches en sinistres souvenirs, et les fouilles des antiquaires y font retrouver chaque jour les débris des anciennes batailles et les armes des vieux Vikings. Patrie de Tegner, l’auteur de la Saga de Frithiof, et de Geijer, qui a traité l’histoire avec une grandeur épique, la Suède est véritablement, parmi les contrées septentrionales, le pays de l’épopée.

Rien ne ressemble moins à la Suède que le Danemark. Dès qu’on aperçoit seulement les bords du Sund, la différence devient sensible. Ici vous retrouvez la douce et molle Europe. Au lieu de ces grandes cabanes suédoises de bois peint en rouge qui s’élèvent à de rares intervalles au milieu des pins et des rochers déserts, vous reconnaissez de nombreux villages dont les petites maisons en briques s’abritent gaiement sous une verdure aux couleurs variées. Plus on approche de Copenhague en traversant le Sund du nord au sud, plus la scène devient animée. À la jolie ville d’Elseneur succèdent des prairies et des bois derrière lesquels on peut apercevoir la belle résidence royale de Fredensborg ; les jolis parcs de Klampenborg et de Charlottenlund offrent ensuite un aspect joyeux qu’on ne retrouve sur aucun point de la côte suédoise, située justement en face et sous la même latitude. Il y a ici un petit peuple vif, alerte, plein de verve et de cœur ; il l’a bien prouvé dans sa dernière guerre contre les Allemands. C’est un vrai plaisir d’entendre raconter à Copenhague comment la marine danoise a bloqué les ports de la Prusse, comment est mort le brave général Rye, — et la défense de Frederikstad, et la bataille d’Idstedt gagnée par le général de Meza au moment où l’on croyait la journée perdue. Il faut voir aux portes des marchands d’estampes soldats et enfans du peuple s’expliquer mutuellement les gravures représentant quelque épisode de la guerre auquel un d’entre eux assistait. L’anecdote, la pantomime significative et animée, le couplet et le dialogue plaisent au peuple danois. Le génie dramatique domine évidemment dans la patrie de Holberg et d’OEhlenschläger.

Plus lyriques sont les inspirations que les poètes et les artistes de la Norvége ont su puiser dans la lecture enthousiaste des vieilles sagas scandinaves et dans les majestueux aspects d’une sauvage nature. Le chant national des Norvégiens exprime d’une façon caractéristique ces tendances élevées qui se retrouvent dans toute leur littérature : « Qu’elle est magnifique, ma patrie, la vieille Norvège (gamle Norge) entourée par la mer ! Voyez ces fières forteresses de rochers qui bravent à jamais les efforts du temps ! Sépulcres des premiers âges, elles restent seules au milieu des bouleversemens du globe, comme des héros aux cuirasses bleues, aux fronts couverts de casques d’argent. — Parmi les glaciers de la Norvége, le dieu Thor a voulu placer son trône. Quand il roule son char dans les nuages, leurs échos répètent son nom et redisent au Nord sa gloire et celle des anciens héros. »

Suède, Danemark et Norvége, avec leur physionomie particulière, ont aussi leur rôle à part dans le concert des nations européennes. Les derniers venus dans la famille chrétienne, ces trois peuples ont conservé un souvenir moins effacé du berceau commun. La véritable interprétation du curieux traité de Tacite sur la religion et les mœurs des Germains nos ancêtres se trouve dans les sagas islandaises ; l’admirable musée scandinave de Copenhague nous révèle des origines inconnues, et les idiomes des races germaniques laissent pénétrer la moitié de leurs secrets à qui connaît les langues du Nord. Redevables de leur introduction dans la sphère de la politique continentale au christianisme, puis à la France, les états scandinaves ont conservé pour nous une sorte de déférence filiale. La France ne saurait donc être indifférente aux idées qui agitent depuis quelques années ces trois pays. Le Danemark a été notre dernier, notre plus fidèle allié dans nos luttes contre l’Europe entière. La Suède a inscrit dans ses annales deux dates qui sont inscrites aussi dans les nôtres : 1648 et 1812. La Norvége, réunie depuis 1814 à la monarchie suédoise, est plus républicaine par ses institutions et surtout par ses mœurs que beaucoup de républiques. Ces trois états, placés au nord de notre continent, entre l’Angleterre et la Russie, peuvent être appelés, dans le cas d’un conflit européen, à servir de contre-poids utile ou de centre d’opérations redoutables. L’Angleterre cherche à s’emparer de leur commerce. La Russie les entoure, elle les enlace de toutes parts. La Finlande, autrefois suédoise, est russe depuis 1809 ; la Baltique ne sera bientôt plus qu’un lac de Russie. Les Russes occupent les îles d’Aland, et leurs canons sont à dix-huit lieues de Stockholm. La Prusse menace de son côté l’indépendance du Danemark ; vaincue par les armes, elle essaie encore d’attirer à elle les duchés par l’appât du gain, et la récente union du Zollverein et du Steuerverein n’est pas un fait insignifiant dans l’histoire de la lutte slesvig-holsteinoise.

En présence de ces dangers, les peuples scandinaves s’efforcent de faire bonne contenance et de serrer les rangs. En 1849, le Danemark, en même temps qu’il triomphait des Allemands à Fredericia et Idstedt, s’est élevé au rang de monarchie parlementaire, et le gouvernement suédois, de son côté, a présenté lui-même à la diète qui vient de terminer ses travaux un projet de réforme constitutionnelle. L’idée d’une nouvelle union entre les peuples scandinaves s’est aussi produite et rencontre dans chacun des trois pays de chaleureuses adhésions. L’agitation politique qui se propage ainsi s’est annoncée par une agitation littéraire à peu près semblable à celle qui, chez nous, a occupé la première moitié du XIXe siècle. Une sorte de renaissance anime depuis cinquante ans les populations du Nord. Une nouvelle école de poètes, que les Suédois ont nommés les phosphoristes, a secoué la domination du goût français, devenue excessive pendant le règne de Gustave III, et a suscité l’école appelée gothique, qui, vraiment nationale, a chassé toutes les influences étrangères et banni toutes les imitations. En évoquant le passé de la Suède pour y chercher des inspirations patriotiques, ces poètes ont ressuscité l’ancienne gloire scandinave et réveillé les instincts de nationalité non pas seulement en Suède, mais en Danemark et en Norvège. Le souvenir d’une commune origine et d’une ancienne alliance a fait détester les guerres civiles ; les trois nations du Nord avaient appris à se respecter en se combattant, elles ont voulu s’aimer en se connaissant mieux encore, et leurs poètes ont été ainsi amenés à concevoir l’idée de cette nouvelle union par laquelle, confondant leurs langues, leurs littératures, et même, selon le désir de quelques-uns, leurs armées et leurs marines, elles mettraient enfin un terme à leurs dissensions intérieures et tripleraient leurs forces contre l’étranger. Il s’en faut de beaucoup cependant que l’idée scandinave, que le scandinavisme, comme on l’appelle, soit entré dans le domaine de la politique sérieuse et raisonnée, et l’espoir d’une réunion des trois royaumes sous un seul et même gouvernement doit être considéré comme un rêve ; mais enfin les pensées d’union sont plus fécondes que les pensées de guerre ; celle-ci a déjà produit dans le Nord quelques heureux résultats : elle a renouvelé le patriotisme scandinave, elle a donné naissance à une grande activité intellectuelle et à des rapports littéraires plus nombreux que jamais entre les trois états du Nord. Ainsi dirigée, ainsi contenue, cette agitation ne peut inspirer pour l’avenir du Danemark et de la Suède aucune crainte, et les vaux sympathiques de la France lui sont assurés.

Des trois états scandinaves, la Suède est certainement celui dont le travail intérieur a été le plus ardent pendant les cinquante dernières années. On appelle souvent les Suédois les Français du Nord ; un de leurs meilleurs critiques, Ehrensvärd, a écrit plus justement que les Suédois étaient un peuple tout à la fois fort lent et plein de vivacité. Lenteur dans l’exécution, vivacité dans la conception, telles sont en effet les qualités de la Suède. La première, elle a donné naissance au mouvement littéraire qui s’est produit dans le Nord depuis cinquante ans, ainsi qu’à l’idée scandinave, et cependant sa constitution, rédigée à la hâte en 1809 à la suite d’une révolution militaire et reconnue vicieuse, est restée la même jusqu’à nos jours, sauf quelques modifications insignifiantes. La réforme de cette constitution est devenue, depuis plusieurs années déjà, l’objet commun des vœux de toute la nation suédoise ; il n’en faut guère excepter qu’un certain nombre de ceux que la réforme déshériterait. Comités, journaux et pétitions, rien n’a manqué à l’agitation réformiste : ces efforts ont été inutiles. Le contre-coup de la révolution de février s’est fait sentir en Suède, mais il n’a fait que reculer la solution qu’on cherchait. Heureusement la Suède trouve dans son propre génie un remède aux périls que les entraînemens du caractère national pourraient lui créer ; elle a pu se livrer sans crainte à une véritable agitation politique, parce que son peuple est religieux et croit encore au dogme de la royauté [1]. Premier théâtre de la renaissance intellectuelle et politique qui se poursuit aujourd’hui dans le Nord, la Suède a ainsi un double titre à notre attention, et c’est d’elle qu’il faut s’occuper d’abord quand on veut pénétrer le sens du curieux mouvement qui agite les pays scandinaves.


I. – LES PHOSPHORISTES ET L’ECOLE GOTHIQUE.

Des liens étroits unissent la Suède à la France. Lorsque, au commencement du XVIIe siècle, Henri IV leva le premier en Europe l’étendard de la liberté religieuse en face de l’Espagne intolérante et celui de l’équilibre européen en présence des envahissemens de la maison d’Autriche, lorsque Richelieu et Mazarin consacrèrent, par le glorieux traité de 1648, cette double conquête accomplie, lorsqu’enfin Louis XIV fit pénétrer si profondément dans toute l’Europe, suivant l’expression de M. de Lionne, « l’odeur triomphante des lis, » notre plus fidèle, notre constante alliée fut la Suède. Nous vainquîmes avec Gustave-Adolphe, avec Baner, Torstenson et Wrangel, et les impériaux reculèrent devant l’union du roi très chrétien avec les luthériens du Nord. La récompense que notre amitié valut à la Suède fut son introduction définitive dans la société européenne, dont elle avait à peine fait partie jusqu’alors. Nos subsides lui furent assurés pour long-temps, et continuèrent à faire dominer notre influence jusque dans ses guerres civiles. On vit la Suède garder notre empreinte, d’abord par suite d’une heureuse conformité d’esprit et de caractère, puis par une imitation décidée. L’époque de Gustave III fut le règne incontesté de l’esprit français dans les mœurs et les lettres suédoises.

Gustave lui-même admirait Voltaire et adorait Racine ; il n’aimait que les livres français, méprisait Shakspeare, et détestait la langue et la littérature allemandes « à l’égal du tabac. » Il lisait au milieu des camps, pendant la guerre de Finlande, les Incas de Marmontel, les romans de Mme de La Fayette, et traduisait la Henriade. Pendant son second voyage à Paris, lorsque, le 15 juin 1784, après la réception du comte de Montesquiou-Fézensac à l’Académie française, le maréchal duc de Duras lui présenta tous ses confrères, le roi salua chacun d’eux par son nom et par les titres de ses principaux ouvrages, « jusqu’à M. Beauzée, » disent les mémoires de Bachaumont, « auquel il fit compliment de sa Grammaire et de plusieurs autres écrits. » Gustave félicita M. Suard, qui avait répondu au récipiendaire, de la hardiesse avec laquelle il avait attaqué le Mariage de Figaro et blâmé le mauvais goût des Parisiens, qui applaudissaient « une si méchante pièce. » On jouait bien d’autres œuvres, sentant du moins leur beau monde, sur le théâtre que Gustave III avait fait ouvrir à Stockholm. On y représentait devant la cour nos pièces du premier ordre et des imitations suédoises. Monvel, Mme Marcadet et le danseur Didelot faisaient partie de la troupe. Gustave encourageait de sa présence les représentations et les répétitions ; il surveillait le choix des ouvrages. On jouait sous un pseudonyme bon nombre de comédies, comme le Sylphe et les Deux Américains, qu’il passe pour avoir composées dans son petit Haga (lille Haga), joli château construit à une lieue au nord de Stockholm, au milieu d’un beau parc, d’après les dessins de Gustave lui-même et dans le goût des Trianons ; c’est là que les bourgeois de Stockholm vont aujourd’hui encore respirer un air pur et voir dîner le roi et la cour.

Avec le goût du théâtre, Gustave III inspira aux Suédois celui de l’opéra, des bals masqués et des tournois ; il exigeait des dames et des nobles qui y assistaient un grand luxe de toilette ; l’habit de gala était en soie ou en satin bleu doublé de blanc ; le roi lui-même portait un costume de fantaisie en soie couvert de pourpre et richement brodé en or. En 1776, on dépensa 50,000 écus pour un tournoi, et Gustave, sous le costume d’un chevalier étranger, combattit pour soutenir que « l’amour règne avec plus de force et de constance dans les cœurs dont il s’empare le plus tard. »

Pour imprimer aux travaux des poètes et à l’esprit du théâtre une direction uniforme et générale, Gustave III institua en 1786 une académie de dix-huit membres, à qui il confia la mission de faire fleurir en Suède le bon goût de la cour de Versailles. En effet, quoique philosophe, le fastueux Gustave était passionné pour les belles manières de l’ancien régime, et, lorsque plus tard son zèle chevaleresque l’emporta jusqu’à lui faire préparer une expédition pour rétablir Louis XVI sur le trône, il y avait bien dans son ardeur anti-révolutionnaire quelque tendre souvenir pour les robes à paniers et les coiffures poudrées de Versailles. L’intelligence docile des écrivains suédois se prêta aisément à l’éducation nouvelle qu’on leur imposait ; la cour et la ville se piquèrent de parler français et de lire nos classiques ; le langage suédois, à peine fixé, fut envahi par une foule d’expressions étrangères, et faillit perdre toute originalité. On pouvait prévoir ce qui arriva : l’imitation servile bannissant l’originalité et le fond disparaissant sous la forme, non-seulement le style et le génie suédois perdirent toute allure vraiment nationale, mais l’esprit français lui-même se trouva représenté pour les poètes de Stockholm par les trois unités, le vers alexandrin et le genre didactique. Les dix-huit immortels imaginèrent pour leur usage un niveau poétique auquel tout candidat aux palmes académiques dut se soumettre humblement. Gustave III fut le premier dieu de ce Parnasse ; on décerna mainte couronne aux tragédies et aux éloges historiques composés par lui-même, et l’on cultiva, loin des broussailles qui couvraient encore le sol natal, les fleurs sans odeur et sans vie d’une rhétorique exotique.

Le principal héros de cette littérature officielle fut le conseiller de chancellerie Léopold, qui, dans la satire, a fait preuve de quelque talent, mais dont les œuvres dramatiques n’offrent qu’une imitation froide et monotone de nos chefs-d’œuvre classiques, et dont la prose est souvent empreinte d’exagération et de mauvais goût [2]. C’était l’esprit du temps d’habiller d’un vêtement moderne la mythologie grecque et l’antiquité classique, et de défigurer, si on les évoquait parfois, les héros des anciennes fables scandinaves. Léopold sacrifia outre mesure à cette manie puérile, et malheureusement il fit école. Une femme d’esprit qui écrivait à cette époque, Mme Lenngrén, semble avoir voulu parodier ces faux brillans dans un curieux morceau où elle nous montre l’Olympe transformé en un salon de Stockholm, et les dieux conversant entre eux ou jouant au loto, tandis que Jupiter caresse tranquillement son tonnerre et boit le nectar qui se répand dans sa barbe. « Mars, qui lit son journal, s’écrie, dans l’enthousiasme : — Bravo, Bonaparte ! — Vulcain, debout, avec son marteau en main, forge les foudres et jure entre ses dents contre le maître de l’Olympe. Bacchus, dans son délire, est joyeux et tendre, et Apollon fredonne sur sa lyre. »

On entrevit, dès la fin du règne de Gustave III, les premières lueurs d’une renaissance. Le temps des fictions était passé, et, dans l’agitation profonde que la France imprimait à l’Europe, les littératures diverses pouvaient se proposer une belle œuvre : le réveil et la défense des nationalités. Venu de la France comme d’une mer agitée, le flot de 89 avait couvert l’Allemagne, et les états scandinaves en avaient ressenti les derniers frémissemens. Chaque terre devint féconde, quand elle reçut les idées nouvelles. L’Allemagne se réveilla, on sait avec quelle ardeur et quelle mâle originalité. Schiller et Goethe, Wieland, Jean-Paul et les Schlegel donnèrent à leur patrie le siècle littéraire qu’avaient annoncé Lessing et Klopstock. La Suède aussi vit naître une nouvelle école de poètes, dont les inspirations furent plus indépendantes.

Kellgrén, esprit plus original, mais moins grave et moins discipliné que Léopold, n’annonçait pas encore cette nouvelle école. Ses ouvrages appartiennent, non pas seulement par la date, mais aussi par la nature du talent de l’écrivain, par la direction de son caractère et de ses idées, au siècle de Gustave III. Wallenberg, Lidner et Thorild forment à eux trois la véritable transition de l’époque de Gustave III vers l’époque de la régénération suédoise. Pleins de verve et d’originalité, au moment où leurs compatriotes imitaient et copiaient maladroitement, ils témoignent que le fond du génie national était assez riche pour se passer d’importations étrangères, qu’il demandait seulement une culture intelligente et une sage discipline. Esprit fantasque et moqueur, riche de ce que les Anglais appellent humour, Wallenberg prodigua dans ses poésies fugitives les saillies et les jeux de mots, et sa verve intarissable dut briller d’un pur éclat auprès des lumières factices du règne de Gustave III. Sans parler de son Voyage aux Indes fort connu de tout le Nord, quelle distance il y avait de la pruderie des poèmes académiques à la gaieté hardie qui déborde dans cette franche déclaration du poète : « Je suis un homme né libre, je ne veux pas me faire l’esclave des grammairiens. Restez sur les bancs des écoles, Quintilien et Donat ; les règles ne sont que des fardeaux morts sur les esprits vivans. Que l’esprit soit son guide à lui-même ! Si vous n’avez pas en vous l’amour du grand, du beau, du naturel, ce n’est pas Aristote qui vous le donnera. Homère n’avait pas lu toutes nos poétiques, et Pline le jeune dit d’un orateur exact et régulier, mais sans élévation ni chaleur : Il n’a qu’un défaut, c’est de n’en pas avoir. — Un visage sur lequel la nature a répandu négligemment ses graces ravit plus les durs que la Vénus toute belle faite au compas. Hélène était-elle une beauté régulière ? Les Grecs eussent été de grands sots de s’arracher les cheveux pendant dix ans pour elle ! »

Voilà quel langage peu classique Wallenberg avait fait entendre dès les premières années du règne de Gustave III ; l’académie des dix-huit combattit énergiquement ces théories ; peu d’années après, elle entendit s’élever une voix plus passionnée encore. Doué d’une imagination ardente, Lidner s’abandonna sans réserve à tous les entraînemens de sa fougueuse nature. Sa vie fut un roman mêlé d’orgies, et sa muse une ménade tirant de sa lyre des chants inspirés ou des cris discordans. Il y a dans sa Médée quelques accens d’une énergie sauvage et plus d’une scène vigoureusement écrite ; mais le caractère de Lidner ne fut pas à la hauteur du talent, et ce poète a prodigué à Gustave III des flatteries excessives, qui ne sont égalées du reste, pour la beauté de l’expression, que par ses vers à la Liberté et par son ode républicaine à Washington et aux Américains.

Moins impétueux que Lidner, mais plus sévère et aussi éloquent, Thorild formula en un système, en une théorie complète ce que Wallenberg avait dit en passant de la liberté nécessaire à la poésie. Indigné de voir son pays réduit à n’être, comme il l’appelait, que l’antichambre de la France, il osa le premier, en face de l’influence française triomphante, prononcer les noms de Shakspeare, de Klopstock, de Goethe et d’Ossian. Thorild était un penseur original et profond ; il aimait la poésie avec enthousiasme, il en sentait les beautés avec une exquise délicatesse. Son poème des Passions, en vers non rimés, atteste l’habitude de la réflexion philosophique. La liberté d’esprit et de jugement qui caractérisait Thorild le désignait d’avance comme un adversaire de l’école classique ou française. Quand il eut publié en 1791 son Projet d’une législation dans le monde intellectuel, l’académicien Léopold lui opposa une réfutation intitulée : Le nouveau projet d’une législation dans le monde intellectuel un peu mis en question. Le défenseur de l’école classique avait amassé dans cet écrit une multitude incroyable d’argumens faibles et mal développés, auxquels Thorild répondit par une vive brochure qui mit les rieurs de son côté, mais qui lui fit aussi de nombreux ennemis. On l’accusa d’être ouvertement hostile à la forme et à l’esprit du gouvernement monarchique. Son ouvrage sur la liberté de l’intelligence, publié en 1792, le fit poursuivre devant les tribunaux et condamner à la déportation. Cependant l’opinion publique estimait Thorild ; on commençait à partager ses principes. Il y eut presque une émeute en sa faveur : le gouvernement se contenta de l’éloigner, et le nomma professeur à Greifswald, en Poméranie.

Franzén salua enfin de ses chants mélodieux l’aurore nouvelle qui commençait à luire sur la Suède. Fils de cette Finlande dont les Suédois pleurent tous les jours la perte, né en 1772 à Uleaborg, Franzén fut d’abord professeur à Abo. Après avoir célébré avec un généreux enthousiasme le patriotisme de nos armées républicaines, il voyagea en Allemagne, en Danemark et en France. Aujourd’hui Franzén est depuis vingt ans déjà évêque de Hernösand, capitale de l’Angermanland, et sa juridiction s’étend jusqu’à l’extrémité septentrionale de la Suède, sur les tribus nomades des Lapons. On a souvent comparé les poésies de Franzén aux Méditations et aux Harmonies de M. de Lamartine ; l’inspiration en est plus sympathique et plus naïve. « Dors, enfant, dit Franzén dans un de ses plus gracieux poèmes, la mère chante, l’enfant écoute. La perle repose dans le calice de la fleur, l’enfant repose sur le sein de sa mère. Prenez garde, petits oiseaux, à la fleur, à la perle. Taisez-vous, chien et chat, gardiens de la maison ! — Il s’apaise sous le baiser de sa mère ; la fleur ferme son calice, l’enfant ferme ses yeux. S’il rouvre sa paupière, du moins il ne pleure plus. — Le voilà qui repose dans sa couchette. Il ne songe ni au pape ni à l’empereur ; la voix et la main de sa mère, voilà son univers et toute sa vie. Mais, hélas ! quel germe d’avenir est assoupi dans ce sommeil ? Plaisirs aveugles, fausses espérances, êtes-vous ici comme le ver caché qui, plus tard, souillera la fleur, corrompra tout le fruit et détruira mon bonheur ? Bientôt le jeune oiseau aura ses ailes et prendra son essor loin de moi. Hélas ! où l’emportera son vol ? »

Cependant le XIXe siècle venait de commencer : inauguré par la philosophie de Kant, de Fichte et de Schelling, par les écrits de Herder et de Goethe, de Schiller, des Schlegel et de Tieck, il ouvrait aux poètes et aux penseurs du Nord tout un monde inexploré. OEhlenschläger fut en Danemark le premier interprète de l’esprit nouveau. En Suède, M. Atterbom et quelques jeunes écrivains d’Upsal fondèrent, dès 1807, une société littéraire qu’ils appelèrent du nom significatif d’Aurora. Ils lurent, traduisirent et commentèrent les œuvres récentes de l’Allemagne ; ils prirent en haine les productions froides et compassées que l’imitation française avait multipliées dans leur patrie, et résolurent de la doter d’une littérature plus originale. Il s’agissait d’abord de déblayer le terrain occupé par les classiques. L’académie des dix-huit était le plus solide boulevard du parti ennemi ; ce fut une bastille à prendre, contre laquelle il fallut diriger toutes les armes de la discussion et de la polémique. Le journal Phosphoros, de 1810 à 1815, et le Polyphème, de 1810 à 1812, se chargèrent de ce soin.

Ce fut contre le conseiller de chancellerie Léopold, chef de l’école académique, que la phalange des novateurs dirigea les premières hostilités. Une certaine Lettre critique sur ses œuvres complètes, composée par un des collègues de M. Atterbom dans la société de l’Aurora, donna le signal de l’attaque. Un cri d’horreur s’éleva du sein de l’académie. Si l’on ne respectait plus même les vers alexandrins, que restait-il de sacré ? M. Wallmark, à la tête d’une feuille semi-officielle, se présenta pour défendre les classiques. Il était leur admirateur et l’avait prouvé en publiant, vers 1804, un poème descriptif et didactique sur la Main, réimprimé plus tard avec figures explicatives, le tout aux grands éloges de l’académie, qui l’avait couronné. M. Wallmark s’empressa de crier à l’anarchie, à la destruction universelle : « La nuit des dieux approche, dit-il dans son journal… Que le ciel ait pitié de nous, qui sommes les fidèles serviteurs de sa majesté le roi ! » Les écrivains du Phosphoros avaient pour chef M. Atterbom, qui, en sa qualité de poète lyrique, animait et dirigeait les combattans. Des poésies détachées, insérées dans le Polyphème et le Phosphoros, des études littéraires et d’esthétique, comme en publiaient ses compagnons et lui-même, n’auraient pas suffi toutefois pour décider le succès de la campagne : il fallait des attaques générales et à toutes bordées, dont M. Atterbom seul pouvait prendre la conduite. Son meilleur lieutenant fut M. Hammuarsköld, spirituel polémiste dont la verve agressive n’épargna pas même Tegner, qui s’en vengea en rendant à son adversaire épigramme pour épigramme. Commandés par des chefs si vaillans, les phosphoristes n’eurent pas de peine à culbuter M. Wallmark sur sa gazette, et, impitoyables dans leur victoire, ils composèrent le poème grotesque des Nuits sans sommeil de Markall pour lui servir d’oraison funèbre.

Une fois vainqueurs, les phosphoristes se laissèrent aller à poursuivre trop loin leurs ennemis en déroute. M. Atterbom lui-même, doué d’une imagination ardente, fut entraîné dans l’excès opposé à celui qu’il voulait détruire. Ennemi décidé de l’imitation française, il alla donner tête baissée dans un teutonisme mystique dont les fausses lueurs ne convenaient certainement pas au goût suédois. Il fut le premier disciple de Schelling dans le Nord, et emprunta de la philosophie allemande une apparence de profondeur et une enflure du langage qui ne lui étaient pas naturelles. Lui qui, dans ses poésies populaires et ses romances, s’était montré simple et naïf, on le vit inventer des expressions hyperboliques, multiplier des images étranges. Sa petite composition les Fleurs n’en a pas moins été fort goûtée dans son temps, et celle qui est intitulée Mes Souhaits, dédiée à sa mère, est pleine de fraîcheur. Son poème lyrique A mon Oncle offre, avec un sentiment profond, une grace remarquable. On n’en saurait dire autant de son Ile du Bonheur, exposition quelque peu obscure de la philosophie de Schelling.

Si le chef même de l’école romantique fit ainsi fausse route, que devait-il arriver de ses disciples ? M. Palmblad, aujourd’hui professeur de grec à l’Université d’Upsal et excellent géographe en même temps qu’écrivain fort distingué, alla planer sa tente dans les régions romantiques d’un Orient tout d’imagination. Les travaux des frères Schlegel sur la langue sanscrite et sur le bouddhisme venaient d’exciter en Allemagne une folle admiration ; le poème d’Amala, par M. Palmblad, en fut le premier écho dans la Suède. Une foule de jeunes poètes évoquèrent bientôt à l’envi l’Inde et ses palmiers, ses parias et ses forêts saintes. M. Palmblad fut le premier bramine de la Suède, et peu s’en fallut que la petite ville d’Upsal, le vieux sanctuaire scandinave, ne devînt une pagode.

Le moyen-âge eut, comme l’Orient, ses adorateurs. Stagnélius s’éprit des cathédrales gothiques, des gargouilles et de l’ogive ; il redemanda les premiers temps du christianisme, descendit dans les catacombes, et fut même au moment de se faire anachorète. Les Éones et le Démiurge devinrent les hôtes habituels de sa muse, dont la demeure fut de cristal et les cieux de perles et d’émeraudes. La chevalerie et les revenans, les fées ’et les vieux héros scandinaves lui inspirèrent des chants empreints d’un mystique enthousiasme, et sa chaude imagination, hantée par cette fantasmagorie malsaine, le fit gnostique et swedenborgien. — Ling enfin, le farouche Ling, prit en pitié le monde mesquin au milieu duquel son étoile l’avait fait naître. L’excentrique poète crut à peine que ces Suédois maigres et blonds, ses compatriotes, fussent les vrais descendans des glorieux et vigoureux Berserkers. Irrité, humilié de cette décadence de l’espèce humaine, son sentiment ordinaire était un sombre dépit que l’étude ou le souvenir des siècles passés transformait en un lyrisme bizarre. Couché par terre, un morceau de craie ou bien un charbon dans la main, il écrivait sur le plancher de sa chambre, sur les murs, sur un chilien de papier, des vers que ses amis recueillaient ensuite. On a ainsi publié de lui plusieurs compositions dramatiques et de grands poèmes sur l’ancien peuple des Ases et sur Gylfe, le souverain de la Suède avant l’arrivée d’Odin. Sa poésie est ardente, quelquefois sauvage, toujours élevée et généreuse. Ling ne se montrait en public qu’enveloppé d’une peau de loup qui couvrait tout son corps et ne laissait voir que sa petite tête et ses yeux persans. Alerte et robuste, il aimait les exercices du corps, montait à cheval, nageait et courait ; il étudia avec une prédilection spéciale la gymnastique, lui donnant pour double base l’anatomie et la physiologie, ces deux sciences qui nous font connaître, disait-il, le chef-d’œuvre de la création, le corps humain, et qui révèlent à l’homme à la fois combien il est faible et combien il est grand. Admirateur de l’éducation spartiate, Ling en vint à proclamer que la gymnastique pouvait seule régénérer la Suède, et son système, appliqué en 1813 dans les écoles de l’état, ainsi que dans l’armée, fut promptement adopté par le Danemark et l’Allemagne. Aujourd’hui même, M. Branting, son élève dévoué, continue et développe avec succès à Stockholm l’enseignement dont Ling a posé les premiers principes [3].

Ling n’avait pas seul conçu l’idée féconde de rendre à la Suède une vigueur nouvelle en lui proposant pour modèles ses propres héros et l’histoire de ses premiers temps. Fiers de leur patrie, Tegner et Geijer, les deux plus grands noms de la littérature suédoise, s’étaient imaginé, eux aussi, que son passé était assez glorieux, assez riche en beaux exemples et en tableaux poétiques pour inspirer les poètes, les soldats, les citoyens de la Scandinavie. Aux récits des héroïques aventures dont le Viking ou le Berserker serait le héros, ils voulurent ajouter le tableau de la belle nature que le Nord étalait à leurs yeux. Réveiller le culte de la patrie scandinave, rappeler à la culture d’un sol jadis fertile les historiens et les poètes, leur ouvrir de nouveau les livres vénérables des anciennes sagas et les ramener de l’imitation servile des littératures étrangères à cette source domestique et féconde, tel fut le généreux dessein de l’école à laquelle on donna, pour marquer sa nationalité, le surnom de gothique. Cette école fit cause commune avec les phosphoristes, mais en circonscrivant sagement le sujet, encore bien étendu, de ses travaux. Les phosphoristes, qui avaient détrôné les classiques du temps de Gustave III, avaient encore imité les littératures étrangères ; ils s’étaient faits les disciples de l’Angleterre et de l’Allemagne au lieu d’être ceux de la France. Les poètes gothiques, au contraire, voulurent être seulement scandinaves. Ami et collègue de M. Atterbom, Geijer ne s’abandonna pas, comme lui, à des élans bizarres et excentriques. Excité par l’exemple du grand poète danois OEhlenschläger, qui avait déjà substitué la poésie souvent creuse et guinée de Baggesen une littérature toute nationale, il fonda, en 1811 le recueil intitulé Iduna dans lequel il inséra quelques-unes de ses plus gracieuses pages : le Dernier Scalde, le Viking, etc. La lecture de ces beaux vers, simples et énergiques, étonna toute la Suède. Il se dit comme une odeur de pin qui rappelait les vieilles forêts du Nord. On écoutait encore cette muse dont les accens pénétraient jusqu’au cœur de la Suède, lorsque le poète se fit historien. Sa grande histoire de Suède, Svea Rikes Häfder, dont la première partie a seule paru, donna une interprétation nouvelle de la mythologie scandinave, plus savante et par cela même plus claire et plus large qu’on ne l’avait jamais soupçonnée. Retrouver les titres de noblesse d’une nation qui se cherche elle-même, la ramener à tout ce qui est grand et beau par le souvenir de ce qu’elle a fait déjà et le présage de ce qu’elle saura faire, la fortifier dans ses faiblesses, la consoler dans ses malheurs, la diriger enfin dans le chemin de l’avenir, n’est-ce pas le plus beau rôle auquel puisse prétendre l’histoire ?

Le triomphe de l’école gothique fut la Saga de Frithiof, de Tegner. La Suède avait désormais une épopée nationale ; elle ne pouvait plus douter des promesses de la littérature nouvelle ; elle touchait du doigt les merveilles qui lui avaient été prédites. Ni la sauvage beauté de ses antiques forêts, ni la vie guerrière de ses Vikings, ni la grace modeste de ses jeunes filles, rien de tout cela n’avait été oublié par le poète. Axel et la Première Communion continuèrent dignement cette veine nationale, le premier de ces poèmes en évoquant le souvenir toujours respecté de Charles XII, le second en retraçant les mœurs profondément religieuses des campagnes suédoises. L’école gothique apportait, on le voit, aux phosphoristes de puissans auxiliaires contre l’école classique ; mais il n’était déjà plus besoin de combattre : la paix était conclue. M, Atterbom avait le premier exprimé le désir d’une réconciliation. Il alla trouver Léopold qu’il avait combattu, s’assit auprès du poète aveugle et lui récita en s’humiliant quelques-uns des plus beaux vers de l’école classique composés par Léopold lui-même. Le vieillard répondit en citant les poésies de M. Atterbom, l’Axel, le Frithiof et le Soleil de Tegner, Julie de Saint-Julien et Svante Sture de Franzén. Cette mémorable entrevue, que Tegner a célébrée dans un de ses poèmes, rapprocha les deux écoles, qui désormais unirent leurs efforts pour donner à la Suède une poésie nationale.

Si l’on se demande quels sont aujourd’hui les héritiers du mouvement poétique et littéraire dont nous venons de décrire les phases différentes, plusieurs noms distingués se présentent d’abord, soit dans la littérature légère, soit au théâtre ou dans le roman. Les deux drames de M. Börjesson, la Mort d’Eric XIV et la Mort du fils d’Éric XIV, ont obtenu un grand succès. M. Blanche, auteur de la tragédie d’Engelbrecht, a composé beaucoup de pièces de théâtre et quelques romans qui sont populaires. Les récits de la vie intime de Mlle Frederika Bremer et les scènes maritimes des romans de Mme Carlén ont été beaucoup lus en Suède et en Angleterre. MM. John et Nybom se sont fait un nom dans leur pays par leurs poésies détachées, ainsi que M. Mellin par ses romans historiques, et M. Wennerberg par ses chansons des Glunts. M. Almqvist est un esprit fécond, qui a produit une cinquantaine de volumes, non sans valeur, mais qui s’est perdu lui-même par son humeur fantasque. M. Malmström, jeune encore et agrégé à l’université d’Upsal, a fait preuve d’un talent pur et contenu, qui promet de grandir encore. Enfin plusieurs poètes finlandais se sont associés depuis quelques années, par des travaux remarquables, au mouvement littéraire qui se poursuit en Suède. On sait que, par le traité de 1809, la Suède avait dû céder la Finlande à la Russie en toute propriété et souveraineté, en même temps que l’île d’Aland et ses dépendances, la Bothnie orientale et une partie de la Bothnie occidentale ; mais la langue et les coutumes suédoises avaient laissé en Finlande des traces profondes que la domination russe n’a pu entièrement effacer. Helsingfors et surtout Abo sont des villes presque suédoises ; on y prend nos modes comme à Stockholm, et on y traduit nos vaudevilles et nos opéras. À Helsingfors, la société russe ne se mêle point aux bals de la société finlandaise, et l’été, quand les Russes viennent de la forteresse voisine habiter la ville pour prendre les bains, la plupart des propriétaires finlandais sont retirés à la campagne. Un mouvement curieux de renaissance, que les Allemands ont surnommé la Fennomanie, s’est donc produit récemment dans la nation finlandaise. L’étude de l’ancienne langue finnoise, des poésies populaires, des traditions restées vivantes, surtout parmi les populations de la province de Carélie et du gouvernement d’Arkhangel, tels en étaient les premiers élémens. Une Société finlandaise fondée en 1831, une revue littéraire et philosophique imprimée en suédois sous le titre Suomi, et s’occupant exclusivement de la Finlande, enfin un journal finlandais intitulé Suometar (la Reine Suomi), s’étaient chargés de réunir les travaux épars. Déjà ce mouvement national avait produit le Dictionnaire finnois de Rennwall en 1826, la publication de la grande épopée du Kalewala en 1835 et du Kanteletar, ou recueil d’anciens chants du pays, en 1841, due au savant Elias Lönnrot. Une ordonnance du gouvernement russe, interdisant aux étudians, aux paysans et aux ouvriers de faire partie de la Société finlandaise, est venue entraver cet essor. Aujourd’hui, la plupart des journaux d’Helsingfors et d’Abo s’impriment en suédois, et toute la société des villes, un septième environ de la population totale, parle uniquement cette langue. Plusieurs des noms les plus célèbres de la littérature suédoise appartiennent à des poètes finlandais. Kellgrén et Franzén sont nés en Finlande. M. Snellman, dont le journal, imprimé à Kuopio sous le titre de Literatur-Blad, a été long-temps un des meilleurs organes de la critique littéraire dans le nord scandinave, est aujourd’hui négociant à Helsingfors. M. Cygnaeus a publié de jolis vers ; M. Topelius, qui rédige maintenant le Journal d’Helsingfors, s’est montré, comme poète lyrique, le digne héritier de l’aimable Franzén ; M. Berndtson enfin, après quelques poésies légères, a donné au mois de mai dernier un drame en vers dont le sujet est emprunté à la guerre de 1809 : Ur lifvets strid (Une page du combat de la vie), et qui le place aux premiers rangs parmi les poètes nationaux de la Finlande et parmi les auteurs dramatiques du Nord. M. Runeberg surtout, paisible professeur dans un gymnase près d’Helsingfors, s’est élevé, dans ses Récits de l’enseigne Stal, à une poésie aussi haute et plus vraie que celle de son poème favori, la Nuit de la Jalousie. Ses peintures vivantes et patriotiques sont devenues cette fois facilement populaires. M. Runeberg et M. Malmström, voilà les deux poètes les plus distingués de la Suède actuelle. Quoique nous n’ayons pas l’intention d’étudier aujourd’hui tous les caractères de leur talent, la traduction de quelques-unes de leurs poésies les plus aimées en donnera dès à présent une juste idée. M. Runeberg a donné à ses récits poétiques un cadre tout national, en prenant pour sujets les principaux épisodes de la dernière guerre de Finlande. Son petit poème de la Villageoise est empreint, par exemple, d’une grace pénétrante et sévère.


LA VILLAGEOISE

« Le soleil se couche et le soir approche, un doux soir d’été. Une chaude lumière à demi vaincue enveloppe encore les chaumières et la campagne. Las des travaux du jour, une foule de paysans reviennent lentement ; ils ont rempli leur tâche ; ils ont fait la moisson, une abondante moisson cette fois ; ils ont taillé en pièce un bataillon russe ; le soleil se levait quand ils partirent pour le combat ; le soir approche, et tout est dit.

« Tout près du champ de bataille, au bord du chemin, est un village à moitié désert. Sur le seuil d’une pauvre chaumière est une villageoise ; elle regarde sans mot dire la troupe qui marche silencieuse ; elle semble chercher quelque chose. Qui sait à quoi elle songe ? Ses joues brillent d’un chaud coloris que l’éclat du ciel augmente ; elle reste là sans parler, mais sa respiration est inquiète. Si elle écoute aussi attentivement qu’elle regarde, elle entend les battemens de son cœur.

« La troupe marche en avant, et la villageoise examine chaque rang et chaque homme, et son regard est une question, une question craintive et tremblante, une question qui reste sans réponse, une question plus silencieuse que le gémissement même qui se glisse hors de sa poitrine gonflée.

« Quand les paysans sont passés, les premiers comme les derniers, alors le calme manque à la pauvre femme, et sa force se brise. Elle n’éclate pas, mais son front tombe dans sa main entr’’ouverte, et de grosses larmes baignent doucement ses joues enflammées.

« — Pourquoi pleurer ? Prends courage, ma fille, tes larmes sont vaines. Celui que tu cherchais et que tu n’as pas trouvé vit encore ; il a pensé à toi et vit loin d’ici. Il a pensé à toi ; il a suivi mon conseil de ne pas aller en aveugle au-devant du danger. Ce fut en le quittant ma parole d’adieu. Il a suivi ses compagnons parce qu’il y était forcé, mais son envie n’était pas de se battre. Je sais qu’il ne voulait pas renoncer à la vie et à nous.

« A ces paroles, la pauvre fille lève les yeux en tremblant, et comme si un funeste pressentiment était venu troubler le regret tranquille de son cœur. Tout à coup elle tourne ses regards du côté où s’étend le champ de bataille ; elle part, fuit sans tourner la tête, s’efface bientôt et disparaît. — Une heure s’écoule, une heure encore. Voici déjà la nuit. Dans le ciel paraît encore un nuage argenté, mais le crépuscule couvre la terre ; — O ma fille ! reviens ; ton inquiétude est inutile ; demain, avant que le soleil commence à poindre, ton fiancé sera de retour.

« Elle revient ; d’un pas silencieux, elle s’approche de sa mère ; pas une larme ne voile ses doux yeux, mais sa main, tendue par amitié, est froide comme le vent de la nuit, et sa joue est plus pâle que la nuée du firmament.

« — Apprêtez-moi un tombeau, ma mère chérie ; mon dernier jour est venu. L’homme dont j’avais reçu la foi s’est enfui honteusement du combat. Il a pensé à moi, il a pensé à lui, il a suivi votre conseil, il a trompé l’espérance de ses pères et la terre de ses pères. J’ai tout à l’heure pleuré sa mort, j’ai cru qu’il était resté, comme un homme, parmi les morts sur le champ de bataille. Je l’ai pleuré, mais ma douleur m’était chère ; j’aurais voulu vivre mille années pour le pleurer plus long-temps. O ma mère ! j’ai cherché parmi les morts aux derniers feux du jour, mais aucun cadavre ne portait ses traits chéris. Je ne veux pas rester plus long-temps sur cette terre de perfidie. Il n’était pas parmi les morts, ô ma mère ! et à cause de cela je vais mourir. »


Un autre poète finlandais, M. Malmström, a peut-être moins de vivacité que M. Runeberg. Le penchant à la rêverie n’exclut pas chez lui la précision dans l’idée ; les quelques stances que M. Malmström intitule : Pourquoi l’on entend soupirer au fond du bois, peuvent donner une idée du caractère particulier de son talent et de la poésie finlandaise.


« Le petit garçon est assis par un sombre soir d’automne, et joue silencieux au-dessous des jaunes tilleuls. Il voit à travers le feuillage les étoiles briller au séjour de Dieu le père, et il entend le bruissement des feuilles chassées par le vent. Mais pendant qu’il est resté plongé dans ses rêves, la nuit, une nuit de septembre, s’est étendue sur le bois, — et il entend de profonds gémissemens dans le fond du bois.

« Le petit garçon écoute ; il ressent une peur secrète et commence à courir en avant. Les mauvaises pensées lui viennent à l’esprit, son pouls bat plus vite et il s’égare au milieu des bruyères. Il pense alors à son père, à sa mère et à ses sœurs : Dieu ! avez pitié de moi qui suis petit… hélas ! que ne suis-je de retour à la maison ?… Et il entend gémir au fond du bois.

« La lune marche silencieuse au milieu des nuages qui divisent sa course, et elle jette un voile d’argent sur la terre. Les ombres allongées fuient jusqu’au pied des montagnes, les malins esprits s’envolent vers le nord, les sommets des montagnes brillent au loin, mais le bois est sombre, et le grand-duc répète son chant lugubre dans le bouleau mouillé par la pluie, — et l’on entend des gémissemens qui s’échappent du fond du bois.

« Le petit garçon court, il court sur la bruyère, et beaucoup de vieux récits reviennent à sa pensée. Les étoiles du ciel brillent davantage et la nuit augmente, mais il ne trouve pas le bon chemin : « Douces étoiles que je vois là-bas en haut du chemin, et vous, petites fleurs flétries, dites, obi dites-moi qui gémit donc ainsi dans le fond du bois ? »

« Mais les étoiles et la petite fleur se taisent, et le petit garçon se met à verser des larmes ; mais voici qu’il a touché la demeure des petits Elfs. D’un pied rapide, il se pose dans leur cercle léger : « O vous qui dansez sur la bruyère, vous, belles petites soeurs, dites, oh ! dites-moi qui gémit donc ainsi dans le fond du bois ?

« Et la petite reine des Elfs sourit de ses jolies lèvres ; elle caresse la joue fraîche du petit garçon : « Ne pleure pas, lui dit-elle, bien que tu sois égaré ; viens t’asseoir près de moi sur la touffe de bruyères, essuie tes larmes, je veux te dire qui est-ce qui gémit au fond du bois. »

« Quand la nuit silencieuse couvre la terre et la mer et que le bruit du jour commence à disparaître, quand la vague cherche le repos sous l’île de verdure et que toutes les belles étoiles se mettent à briller, alors la voûte du ciel devient pure comme un miroir, une foule de bons anges se promènent silencieusement au-dessous des cieux, et ils pleurent des larmes d’argent sur la terre.

« Alors la pauvre terre voit son image dans le miroir céleste, et alors elle se trouve si obscure et si dédaignée ! Elle raconte ses fautes, et le mensonge et la vanité et le meurtre, hélas ! son triste fardeau depuis tantôt mille ans. Un tremblement mortel parcourt tous ses membres ; alors prie toute vallée, alors confesse toute montagne, — et l’on entend gémir profondément au fond du bois. »

« — O merci ! reine des Elfs je n’oublierai jamais tes paroles. Je ne crains plus maintenant d’aller par ce chemin jusqu’à la maison ; dans ce rayon de la lune, je vois ma route qui est tracée. Adieu ! Nous nous souviendrons l’un de l’autre. Je suis un petit garçon qui n’ai ni argent ni or, mais je louerai le Seigneur, afin que, pour ma part, je ne sois jamais la cause d’un seul de ces gémissemens que j’entends au fond du bois. »

Si la Suède pouvait citer actuellement beaucoup de poètes comme MM. Runeberg et Malmström, et si la lecture de leurs poésies était assez généralement répandue pour dominer et diriger le goût littéraire et les travaux de leurs compatriotes, nous ne serions point inquiet de l’avenir intellectuel de ce pays ; mais on ne retrouve pas, dans le groupe de conteurs agréables et d’œuvres un peu frivoles qu’on a vu s’y produire depuis quelques années, la vive expression du génie national qui avait été l’honneur des poètes de l’école gothique. Ce sont d’ailleurs, parmi la population suédoise, surtout dans les villes, bien d’autres lectures et d’autres œuvres qu’on affectionne. La Suède, il faut l’avouer, est en proie à la mauvaise littérature. Des libraires traducteurs livrent au public de Stockholm, habillés d’une mauvaise prose suédoise, nos plus détestables romans. Les Mystères de Paris et le Juif Errant, ou bien les cyniques productions de Pigault-Lebrun, voilà trop souvent le fonds des lectures suédoises ; les plus inconnus, les plus éphémères de nos vaudevilles, fanés, aplatis, défigurés, voilà le répertoire ordinaire des théâtres de Djurgard et de Humlegard à Stockholm. Les Suédois lisent et parlent facilement le français ; c’est une habitude que leur ont léguée les règnes de Gustave III et de Charles-Jean, et nos bons livres conserveront sans doute pendant long-temps à notre langue la popularité dont elle jouit en Suède ; mais l’honnête industrie de la contrefaçon belge, aidée par l’exploitation de quelques libraires suédois, répand dans ce pays à je ne sais quel prix et avec je ne sais quelle honteuse orthographe ce que nous imprimons ici de plus mauvais. Il faut remercier, au nom de la Suède même, M. Bergstedt, professeur de l’université d’Upsal, et directeur du seul recueil purement littéraire qui paraisse dans le Nord [4], d’avoir flagellé récemment, dans quelques pages vigoureuses sur la mauvaise littérature (Om den usla litteraturen), les auteurs et surtout les éditeurs de ces détestables publications. Parmi les auteurs, il en est que M. Bergstedt épargne volontiers, car c’est le besoin et la misère qui leur ont mis la plume à la main ; mais l’éditeur cupide a tout son mépris. C’est l’éditeur qui est coupable d’une mauvaise publication ; le plus souvent il l’a commandée lui-même dans l’espoir d’un gain honteux. Il est juste qu’il recueille avec l’argent la réprobation publique. Un éditeur vraiment éclairé rend au contraire à son pays autant de services que l’écrivain sérieux qu’il encourage ; quand on prononce le nom de Walter Scott, on pense à Constable, et M. Bergstedt cite avec reconnaissance, nous aimons nous-même à citer après lui les noms des deux principaux éditeurs de la Suède, de M. Häggström, qui, pendant presque toute sa carrière, a voulu imprimer chaque année à perte un bon ouvrage, quelquefois deux, et de M. Gleerup, de Lund, qui a publié le beau recueil des Anciennes Lois suédoises, de M. le professeur Schlyter.

En présence de la mauvaise littérature qui envahit la Suède, une voix s’est donc élevée du sein même de l’université d’Upsal pour flétrir cette exploitation de la curiosité publique : on voit assez qu’à côté du mal la Suède possède en elle-même le remède. Qu’elle sache rester fidèle à ses nobles traditions littéraires, tout en s’essayant à marcher dans des voies nouvelles. Il n’est plus question aujourd’hui de phosphoristes ni de gothiques ; une nouvelle école s’est formée, qui mérite à tous les égards le nom d’école moderne. Comme par une nécessité de notre temps, l’histoire, l’économie politique et les sciences naturelles se sont développées en Suède aussi bien que dans les autres pays de l’Europe, un peu aux dépens de la littérature et de la poésie. M. Atterbom lui-même consacre aujourd’hui à ses brillantes biographies des Poètes suédois un talent de prosateur égal à son mérite poétique. Il vit paisiblement à Upsal, jouissant de sa gloire, entouré du respect de tout un peuple, si bien que l’étranger qui n’a pu le visiter en parcourant la Suède regrette cette occasion perdue de saluer un grand poète et un noble cœur. Les récits populaires et élégans de M. Fryxell, qui a exposé avec un grand charme les principaux épisodes de l’histoire nationale, et les longues annales de M. Strinnholm sont, avec ce dernier livre de M. Atterbom, les meilleures œuvres de l’école historique suédoise, dont le premier maître a été Geijer. L’étude du droit et de l’économie politique a produit la belle publication des Anciennes lois suédoises, de M. Schlyter, et l’ouvrage précieux, épuisé et fort recherché aujourd’hui, du savant archiviste de Stockholm, M. Nordström, sur la Formation de la société suédoise. M. Bergstedt, MM. Malmström frères, M. Fosse et M. Styffe promettent de devenir des jurisconsultes ou des économistes éminens. Leurs premières œuvres ont été des articles nombreux publiés dans le recueil intitulé le Frey, et qui suffisent pour révéler chez ces jeunes esprits, avec de profondes études, une tendance décidée vers les questions pratiques. Le roi de Suède lui-même a publié, étant prince royal, un livre sur le commerce des grains et les lois qui le régissent, un autre sur l’éducation du soldat en temps de guerre, et un ouvrage sur les peines et les prisons, dans lequel il s’élève contre la peine de mort et les châtimens corporels avec une chaleur éloquente. Le prince royal, son fils, a dressé de sa main de nombreuses cartes statistiques ; il en a fait graver une fort étendue, représentant les différentes hauteurs du sol de la Suède. Le prince royal encourage ainsi de son exemple les travaux de statistique, dont la Suède a grand besoin, maintenant surtout qu’elle veut avoir, comme les autres pays de l’Europe, des lignes de fer. M. Forsell et M. Tham s’étaient seuls jusqu’à présent occupés de ces importans sujets, qu’un comité d’officiers habiles est chargé désormais d’étudier avec suite. Presque toutes les branches de l’érudition ont produit des livres remarquables : nous citerons, entre autres, l’Histoire littéraire de la Suède, par M. Wieselgren, et celle de M. Lenström, les collections d’anciens chants scandinaves publiées par MM. Arwidson, Cavallius, etc., une excellente traduction de Shakspeare, la première en Suède, par M. Hagberg, professeur à Lund, et des travaux intéressans de M Holmberg sur les antiques empreintes qu’offrent aux historiens de l’ancienne Scandinavie les rochers de la Suède méridionale.

Il y a dans un tel ensemble de travaux tous les indices d’une grande activité intellectuelle. On peut se demander, il est vrai, si cette activité ne s’éloigne pas plus qu’il ne faudrait des voies que l’école phosphoriste avait ouvertes à la littérature suédoise. Après avoir pris la France pour modèle, la Suède a suivi l’Allemagne. Je crains qu’elle ne tende à présent à s’abandonner sur la pente de l’imitation anglaise. En dépit des efforts de ses derniers poètes, la Suède ne produit pas un assez grand nombre d’ouvrages réellement originaux. Qu’elle se garde d’imiter l’Allemagne ou l’Angleterre en littérature, qu’elle n’imite pas la France en politique ; qu’elle soit elle-même, qu’elle ait confiance dans son propre fonds. Si elle use habilement de ce qui lui a été départi d’intelligence nette et vive et de généreux sentimens à peine atteints par le vieux scepticisme de l’Europe, nous croyons, avec Geijer et Tegner, qu’elle trouvera, en interrogeant seulement ses riches souvenirs, toutes les nobles inspirations poétiques et les germes d’une littérature nouvelle encore et originale.

Une idée féconde ne périt pas. Les mêmes poètes qui, confians dans la nationalité suédoise, invitaient leurs disciples à chercher leur force dans le génie scandinave, ont aussi puisé dans le souvenir de la confraternité des races du Nord une autre espérance qui a promptement séduit les esprits : je veux parler de cette agitation qui, ayant pris naissance il y a environ trente ans dans les universités suédoises, a gagné peu à peu le Danemark et la Norvége, et qui s’appelle, dans les livres du Nord, le scandinavisme. Les trois états scandinaves ont appris, depuis 1812, quel danger les menace du côté de l’orient, et quelle force ils puiseraient dans une étroite union. La Finlande, perdue pour la Suède, reste au pouvoir des Russes comme un témoignage déplorable de leurs anciennes divisions. Pourquoi ces dissentimens ne seraient-ils pas oubliés désormais et ensevelis dans une triple et éternelle alliance ? Déjà la Suède et la Norvége sont unies sous un même souverain. L’union de Calmar fut malheureuse sans doute ; mais, depuis ce temps, est-ce que OEhlenschläger, armé du marteau de Thor, n’a pas abattu les murs de haine et d’envie qui séparaient les nationalités diverses ? Est-ce que Tegner et Geijer, en fouillant l’histoire et la mythologie du Nord, n’ont pas retrouvé mille preuves nouvelles de l’origine commune de Nore, Svea et Dana ? Le Sund ne devrait plus être une source de guerres civiles, mais un lien entre les deux pays, et l’île de Seeland serait la main amie du Danemark tendue vers la Suède. L’idée scandinave a déjà son histoire : c’est la poésie suédoise qui fut la première à la produire. Au nom de la Suède, Franzén adressa au poète danois Frankenau des vœux fraternels, auxquels celui-ci répondit par un chant sympathique. Les souhaits de Franzén parurent se réaliser, lorsqu’en 1829 OEhlenschläger fut appelé à Lund pour recevoir des mains de Tegner la couronne honoraire de docteur. Les deux poètes s’embrassèrent sur le Parnasse de la cathédrale de Lund (on appelle ainsi l’estrade élevée pour la cérémonie universitaire), en présence des professeurs et des élèves. La même année, les étudians de Lund accompagnèrent à Copenhague leur maître Tegner, rendant à OEhlenschläger sa visite récente. L’hiver de 1837-38 jeta sur le Sund un pont de glace ; au mois de février, les étudians de Copenhague et de Lund se rencontrèrent en patinant. Scandinavisme était le mot d’ordre et de ralliement ; on exprimait par des chants patriotiques les craintes communes et aussi les espérances. Plusieurs centaines d’étudians danois se réunirent, vinrent visiter ceux de Lund, et célébrèrent, au milieu des fumées de la bière du Nord, les trois grands dieux Woden, Thor et Frey.

Ces visites mutuelles se renouvelèrent désormais presque chaque année. Pendant l’été de 1842, on promit d’aller l’année suivante visiter Upsal. Upsal est le cœur de la Suède, si Stockholm en est la tête. Ce fut le dernier asile du paganisme dans cette contrée : c’est aujourd’hui la ville sainte du Nord réformé. À une distance de quelques kilomètres au nord d’Upsal et près de l’église de Gamla-Upsala (Vieille-Upsal), construite, à ce qu’on pense, sur les débris du temple païen, on voit encore aujourd’hui trois hautes collines que la tradition respecte comme les tombeaux des grandes divinités scandinaves. Des fouilles récentes, pratiquées sous la direction du prince royal, ont fait découvrir en effet, dans le plus élevé de ces tertres, des vases, des cheveux, des cendres et quelques morceaux de métal, que chacun peut voir en partie au musée des antiques à Stockholm, en partie dans les galeries souterraines où ces objets étaient primitivement placés. L’excursion de 1843 vers ces vieux monumens de la nationalité scandinave fut donc une consécration solennelle des souvenirs d’une ancienne alliance formée par les dieux eux-mêmes. Upsal reçut les étudians de Lund, cent cinquante élèves de Copenhague, et une députation de l’université de Christiania. La visite qu’elle rendit en 1845 à l’université de Copenhague fut un des principaux épisodes de l’histoire du scandinavisme. Plusieurs orateurs, MM. Monrad, Clausen et Orla Lehmann, devenus depuis ministres en Danemark, parlèrent, dans la fameuse réunion du cirque de Copenhague (Riddehus), avec une ardeur qui attira l’attention du gouvernement. « Nous ne sommes rien aujourd’hui, s’écria M. Orla Lehmann ; mais, dans quelques années, c’est nous qui siégerons dans les conseils du roi, et nous triompherons, si nous restons seulement fidèles à nos convictions. Jurez qu’aucun de ceux qui sont ici présens ne trahira l’idée scandinave, et la victoire de cette idée est certaine ! » M. Orla Lehmann fut poursuivi au sortir de cette réunion et condamné à six mois d’emprisonnement, et l’excursion que le scandinavisme avait voulu tenter dans le domaine de la politique fut ainsi réprimée.

L’agitation resta pacifique, et, dans ces limites, elle n’a pas été complètement stérile. La guerre du Slesvig-Holstein a déjà montré les sentimens d’union que ce mouvement avait suscités entre les peuples scandinaves. Les écrivains du parti scandinave rappellent avec enthousiasme cette belle matinée du jour où les navires suédois et norvégiens apportèrent en Fionie des auxiliaires aux Danois attaqués par les Prussiens. Peut-être est-ce le souvenir de cette journée que l’habile graveur Petersen a voulu reproduire sur la médaille récemment frappée en l’honneur des volontaires scandinaves. On voit d’un côté Heimdall, le gardien de l’Asgard (séjour des dieux), debout sur l’arc-en-ciel, tenant d’une main le glaive, de l’autre la trompette recourbée avec laquelle, il donne le signal des combats ; à ses pieds, le coq bat des ailes et lance dans les airs sa voix éclatante. On lit au-dessus de sa tête ce refrain d’un vieux chant : « Voici que la guerre éclate dans le Jutland ! — Nu stander striden underJutland. » L’autre face représente un navire scandinave avec une tête de dragon en avant ; sa voile est gonflée par un vent favorable ; Og Bören bläser dennem ind for Danmark ; deux colombes volent avec lui comme pour le guider au nom des dieux ; à son grand mât sont attachés les boucliers scandinaves : celui de la Suède portant encore les trois couronnes, celui de la Norvège avec le lion armé d’une hache. Debout, à la proue du navire, le Suédois semble vouloir s’élancer vers le Danemark, dont il aperçoit la côte, et, derrière lui, le Norvégien, appuyé sur sa vieille hache, calme et fier, étend la main au-dessus de ses yeux, comme ébloui par le spectacle inaccoutumé des armées et des vastes plaines.

Quel sera l’avenir de ce mouvement national auquel les trois peuples du Nord semblent s’être livrés avec entraînement, surtout de 1840 à 1848 ? Nul ne le saurait prévoir. Les trois dernières années l’ont certainement fait tomber en défaveur, et le scandinavisme n’est décidément qu’une espérance qui n’est pas près d’entrer dans le domaine de la politique. Faut-il même le dire ? les trois nations scandinaves sont loin de s’aimer réciproquement ; chaque mesure du cabinet de Stockholm inspire à la Norvége, jalouse de ses droits, une incroyable défiance. De courageux volontaires sont venus, il est vrai, de Stockholm et de Christiania, combattre avec les Danois dans la guerre des duchés ; mais les auxiliaires envoyés par le roi Oscar sont restés en Fionie et n’ont point pris part aux combats. Le gouvernement de la Suède n’a pas eu foi dans ce scandinavisme que la Suède avait enfanté. Le scandinavisme d’ailleurs, pour beaucoup de bonnes raisons, ne plait ni à l’Angleterre, ni à la Prusse, ni à la Russie. On peut espérer du moins que ces rêves d’une alliance plus intime qu’il n’est sans doute possible de la réaliser auront inspiré aux nations du Nord l’horreur de leurs discordes passées. Ces discordes leur seraient aujourd’hui plus funestes qu’à aucune autre époque de leur histoire, et leur union peut, au contraire, féconder le mouvement plus sérieux qui, en Suède notamment, se poursuit depuis quelques années sur le terrain des réformes politiques.


II. – LE MOUVEMENT REFORMISTE ET LA PRESSE SUEDOISE.

La constitution et les mœurs politiques de la Suède actuelle datent de 1809. L’un des principaux auteurs de cette révolution militaire qui, en déposant Gustave IV Adolphe, prétendait venger le nom suédois déshonoré au dehors et faire triompher au dedans quelques principes inspirés par la révolution française, a écrit dans ses papiers, publiés récemment, les lignes suivantes qu’il a intitulées Ma Religion politique : « La loi doit protéger également tous les citoyens. Les représentans de la nation doivent être élus par elle. Les castes doivent être abolies. Le premier devoir des représentans sera de rédiger une constitution qui établisse les droits et les devoirs de chaque citoyen… Les constituans auront ensuite à fixer un mode de représentation plus rationnel que celui d’à présent. Le partage en différens états est une invention des anciens temps qui ne convient plus à nos meurs ; c’est, là une vérité reconnue de tout homme intelligent. Une division pareille n’a jamais amené que de funestes résultats : d’un côté, orgueil blessant, oppression et privilège ; de l’autre côté, haine et envie… »

La constitution de 1809, faite à la hâte, a cependant conservé l’antique division de la société suédoise en quatre classes ; mais on y a laissé entrevoir combien il était nécessaire de substituer à cette combinaison singulière une organisation plus équitable. Chacun reconnaît en Suède cette nécessité ; on désire même et l’on demande cette réforme ; il est curieux de voir comment l’inexpérience de l’esprit public et les calcul des intérêts particuliers en ont toujours reculé l’accomplissement. Encore aujourd’hui la nation suédoise reste partagée en quatre ordres reposant chacun sur une base particulière : la noblesse sur la naissance, le clergé sur les privilèges d’une religion d’état, la bourgeoisie sur le principe du travail dans l’intérieur des villes, et l’ordre des paysans sur la propriété foncière rurale. Chacune de ces classes est entourée par la constitution de barrières difficiles à franchir, et la représentation nationale reproduit absolument la même division. — La noblesse est héréditaire et peut être conférée par le roi. Les chefs de toutes les familles nobles du royaume siégent à la diète par droit d’hérédité depuis l’âge de vingt-cinq ans. — L’ordre du clergé, présidé par l’archevêque d’Upsal, métropolitain de la Suède, se compose de tous les évêques, des ministres nommés par leurs collègues et de plusieurs députés envoyés par les universités d’Upsal et de Lund et par l’académie des sciences. — Il faut, pour être compté parmi les bourgeois, habiter dans l’enceinte même d’une ville et y avoir payé pendant un certain temps une contribution fixée, ou bien avoir rempli pendant trois ans dans une ville les fonctions de bourgmestre ou de conseiller ; il faut surtout, dans tous les cas, avoir fait partie pendant trois années au moins d’une corporation industrielle ou commerçante. On ne peut être admis dans une corporation qu’après avoir été présenté et avoir fait admettre par des jurys spéciaux un chef-d’œuvre. L’élection des députés de la bourgeoisie à la diète est directe ou indirecte, suivant les localités. — Enfin la classe très nombreuse des paysans, comprenant tous les habitans des campagnes qui travaillent à la terre, ne peut être représentée à la diète que par de véritables paysans comme eux, propriétaires, mais cultivant de leurs mains leurs propres champs, domiciliés dans le canton oui ils sont élus et n’ayant jamais exercé ni aucun commerce ni aucune charge de l’état. L’élection de ces députés-paysans se fait à deux degrés. Tous les députés des trois ordres non nobles reçoivent une indemnité de leurs commettans pendant la durée de la session.

La diète, ainsi constituée, se réunit tous les trois ans, ordinairement à Stockholm. Les trois derniers ordres siégent dans trois grandes salles d’un édifice très simple situé à quelque distance du château, dans l’île des Chevaliers. La noblesse ou l’ordre équestre a pour lieu de ses réunions un beau monument construit dans le même quartier de la ville. L’aspect de la salle des séances est sévère et imposant. Bien que l’assemblée des nobles soit souvent nombreuse, on conçoit que l’absence de députés d’un autre ordre, jointe au caractère grave et paisible des hommes du nord, y maintienne plus de calme et de silence que dans les parlemens de la France et de l’Angleterre. De même, il ne faut chercher dans les chambres suédoises ni gauche ni droite, chaque salle comprenant un seul ordre dont les membres, assis sur plusieurs rangs parallèles de bancs ou de chaises, se trouvent ordinairement d’accord pour des intérêts qui leur sont communs. Pas de tribune, pas de longs discours, mais de simples avis motivés que terminent des votes rapides par oui et par non. Ces votes n’ont lieu du reste, ainsi que les discussions publiques, qu’après lecture des rapports que rédigent les huit comités de la constitution, des finances, de la banque, etc. ; c’est au sein de ces comités que se fait le véritable travail de la diète. Le vote négatif d’un seul ordre est annulé par les votes affirmatifs des trois autres. Pour ce qui concerne toute modification à la loi fondamentale et aux attributions des grands pouvoirs de l’état, il faut que les quatre ordres se trouvent unanimes, et la proposition discutée par une diète ne peut être résolue définitivement que par la diète suivante, c’est-à-dire trois années après.

On aperçoit facilement les inconvéniens sans nombre qui doivent résulter de ce partage factice de la nation en quatre classes, de cette représentation équivoque et incomplète, et de ces entraves dont la constitution a cru devoir entourer le mécanisme de la diète et l’accomplissement des réformes. Le plus choquant aux yeux de ceux qui approuvent l’attribution des droits politiques aux plus dignes ou de ceux qui veulent les voir partagés entre tous, c’est la singulière anomalie qui, dans un état où les paysans sont représentés par un certain nombre des leurs, retranche de la nation les hommes instruits ou intelligens qui forment la classe moyenne, celle que nous rangerions chez nous sous la dénomination de bourgeoisie. Tel qu’il est constitué en Suède, l’ordre des bourgeois ne représente point en effet ce que nous appelons bourgeoisie en France : c’est une corporation avec ses privilèges, ses chefs particuliers et son esprit exclusif. Le titre de bourgeois implique l’accomplissement de conditions toutes spéciales, et celui qui ne les remplit pas, fût-il grand propriétaire ou grand industriel, savant ou magistrat, n’est rangé dans aucune classe de la nation.

À cette division bizarre de la société civile correspond dans l’ordre religieux le cadre officiel d’une église établie, non distincte de l’état. Nul n’est admis à aucun emploi, s’il ne produit un acte de confirmation, sacrement qui s’administre en Suède à l’âge de seize ans, après une longue et sérieuse instruction. Non-seulement l’état ne reconnaît aucune croyance en dehors du luthéranisme, mais le code criminel contient encore cet article : « Si quelqu’un abandonne la vraie doctrine évangélique pour embrasser une fausse doctrine, il sera banni du royaume et perdra tous ses droits civils, à moins que le roi ne lui fasse grace. » Tout dernièrement le gouvernement suédois a fait plusieurs applications de cette loi d’intolérance. La secte des lecteurs, qui prétend revenir, glace à une lecture scrupuleuse de la Bible, à la pureté primitive du luthéranisme, s’étant répandue dans plusieurs provinces de Suède, notamment dans le Norrland, le Smaland et la Scanie, un de ses prophètes, le paysan Erick Jansson, doué, selon ses disciples, du don de miracle et libre de tout péché, a dû, pour échapper aux poursuites de la loi, décider une partie de ses disciples à émigrer dans l’Amérique du Nord ; ils sont allés s’établir avec lui dans le Wisconsin. La secte des anabaptistes s’est aussi montrée dans le Halland et dans les environs de Götheborg en 1850. Un marin, délégué par la société anabaptiste de Hambourg, avait formé en Suède une communauté d’une cinquantaine de personnes auxquelles il administrait lui-même le baptême et la communion. Il a été poursuivi judiciairement et banni par le tribunal de Gotha. Les Juifs ne peuvent résider que dans quatre villes : Stockholm, Götheborg, Carlscrona et Norköping ; ils sont privés de tout droit politique ; leur droit de témoigner en justice est même douteux. Enfin l’église de Suède redoute les progrès du catholicisme. On cite un peintre, M. Nilsson, qui a été banni juridiquement de Stockholm, il y a quelques années, pour s’être fait catholique. La clémence du roi lui a seule conservé une patrie. En vain le comte Stedingk, à l’avant-dernière diète, a demandé qu’on se bornât à enlever leurs droits politiques à ceux que leurs convictions religieuses conduiraient à déserter l’église luthérienne : sa proposition a été rejetée comme trop libérale. En vain les Juifs ont-ils adressé, pendant l’année 1847, une pétition sollicitant une émancipation complète : le gouvernement a nommé des commissions ; on a examiné, puis oublié leur requête, et les Juifs sont encore exclus du droit d’élire et d’être élus. Aux deux dernières diètes, un député de la bourgeoisie, M. Wärn, a proposé qu’on leur accordât préalablement tous les droits civils ; mais la bourgeoisie seule a admis cette juste demande. Les trois autres ordres l’ont dédaigneusement rejetée, comme on dit, ad acta, c’est-à-dire qu’ils ont passé à l’ordre du jour.

Le progrès des mœurs n’en amènera pas moins en Suède le progrès des institutions. En Suède comme en France, la bourgeoisie, en élargissant ainsi le sens du mot, a grandi appuyée sur la royauté. C’est elle qui soutint Charles XI dans sa lutte contre la noblesse ; c’est elle qui, dans toutes les guerres contre le Danemark, offrit à la patrie les plus nombreux et les plus énergiques défenseurs. L’industrie et le commerce ont hâté ses progrès. Tout le milieu du XVIIIe siècle, la période qu’on appelle en Suède celle de la liberté, de 1718 à 1772, a été le commencement d’une grande époque industrielle. Polhem en avait donné le signal par ces beaux travaux de mécanique et en mettant la première main au canal de Götha. Après lui, Jonas Alströmer, né d’une pauvre famille de Westrogothie, fut le Colbert de la Suède. Secondé par son concitoyen Nicolas Sahlgren et par ses propres fils, il arma des vaisseaux, ouvrit des usines, fonda des manufactures et des écoles pratiques, et donna à sa patrie une ère nouvelle de prospérité, à la classe de citoyens dont il avait d’abord été membre (il fut ensuite anobli) l’ascendant de la fortune. Unis par le lien étroit qui attache l’agriculture à l’industrie et au commerce, bourgeois et paysans ont grandi tous ensemble et sont aujourd’hui plus puissans que la noblesse et le clergé.

La noblesse surtout, l’ancienne noblesse de Suède, n’est plus guère qu’un nom. De trois mille familles inscrites dans les anciens nobiliaires, il en reste environ douze cents, dont cent cinquante à peu près ont conservé leurs richesses. Chaque année, de vastes domaines et plus d’un million de francs sortent, suivant les statistiques, des mains de la noblesse pour aller remplir les caisses des bourgeois ou se partager entre les paysans. La noblesse occupe encore les charges du palais et quelques commandemens dans l’armée ou dans la garde particulière du roi ; mais elle est généralement pauvre, et le crédit et le respect publics se sont retirés d’elle avec la richesse. Beaucoup de chefs de familles nobles, se trouvant ruinés, abusent de leur privilège et aliènent pour une somme bien souvent modique le droit de siéger à la diète nationale. Il y a eu parfois dans Stockholm tel portefaix de la rue, tel cocher bien connu qui, chef d’une famille de l’ancienne noblesse, vendait pour chaque législature son siége au parlement. La décadence de la noblesse suédoise date de la célèbre réduction ordonnée par le roi Charles XI. De plus, elle a dû renoncer en 1810 au privilège qu’avaient ses domaines d’être considérés comme frälse ou francs-aleux, c’est-à-dire d’être insaisissables, indivisibles et exemptés d’une grande partie des impôts, par opposition aux biens ofrälse ou roturiers. Depuis ce temps aussi, les fidéi-commis et les majorats ont été restreints, sinon supprimés en droit. Chacun de ces échecs de la noblesse était, on le conçoit, un progrès pour les deux ordres inférieurs, qui s’unissaient étroitement à la royauté contre une ennemie commune, qui s’enrichissaient de tout ce qu’elle perdait, et recevaient enfin dans leurs rangs beaucoup de nobles ruinés et désireux de rétablir, par l’agriculture ou l’industrie, leur ancienne fortune.

Le premier instrument politique, la première arme de la bourgeoisie, c’est une presse active et libre, parce que le régime de la libre discussion et des mœurs parlementaires est le seul qui lui convienne. La presse politique naquit donc et grandit en Suède en même temps que s’élevèrent les classes moyennes. L’Argus d’Olof Dalin fut le premier journal suédois. Il parut en 1730, sur le modèle du Spectateur anglais. Spirituel et fort innocent, il plut et servit à répandre quelque goût pour la lecture. Vint ensuite la Poste de Stockholm, fondée, en 1778, par Kellgrén et Lenngrén. Cette feuille donnait des fables en vers, des idylles, des énigmes, des analyses de livres et de pièces de théâtre ; elle se hasarda même à enregistrer des nouvelles politiques de l’extérieur, en y mêlant des remarques souvent assez libres. Toutefois la presse quotidienne n’avait encore en Suède aucune puissance réelle, quand la querelle des classiques et des romantiques, en créant une jeune Suède, lui ouvrit une carrière nouvelle, d’abord toute littéraire, mais bientôt politique. À la suite de cette lutte, dont nous avons raconté les curieux épisodes, toute une jeunesse ardente et passionnée prononça les mots de patrie, de liberté, et l’opinion publique, qui naissait à peine, sut trouver dans cette agitation des esprits sa raison d’être, puis des alimens et des forces. Sans parler des journaux exclusivement littéraires où les deux écoles exposèrent leurs théories, le Courrier, l’Observateur (Anmärkaren) et le Nouvel Argus, fondés en 1820 par MM. Johansson et Scheutz, furent surtout politiques et s’occupèrent des affaires intérieures du pays. Huit ou neuf ans après, M. Gustave Hierta ; fondateur du Citoyen, fut en Suède le premier représentant sérieux de la presse politique.

L’opinion publique, dès ses premiers pas dans un monde encore nouveau pour elle, avait aperçu les singulières anomalies consacrées par la constitution de 1809. Une véritable agitation, timide encore, mais désireuse de faire une active propagande, s’était déjà montrée sous le règne de Charles XIII. Les diètes réunies pendant la première moitié du règne de Charles-Jean, de 1818 à 1830, exprimèrent de temps à autre le vœu que le système de représentation fût bientôt modifié ; mais le nouveau roi avait une dynastie à fonder. Mal disposé pour toute réforme qui pouvait mécontenter une partie importante de la nation, il résista et accorda seulement en 1828 l’admission des députés des universités. C’était trop peu pour satisfaire l’esprit public ; c’en était assez pour encourager ses espérances. Les vœux des Suédois se manifestèrent hautement soit dans les journaux, soit dans la diète de 1828, où ils eurent pour principaux organes les comtes d’Anckarsvärd, de Horn et de Schwerin. Quand survint la crise européenne de 1830, le gouvernement put s’apercevoir qu’il avait à compter non plus seulement avec une opinion publique, nettement formulée par une bourgeoisie déjà puissante, mais avec une véritable opposition.

La révolution de 1830 produisit en Suède une sensation profonde. Le parti libéral exprima tout haut le regret que Charles XII ne fût pas resté assis sur le trône de Suède. L’épée de la Suède aurait modifié la carte d’Europel « Il fallait, disait-on, reconquérir la chère Suomi, c’est-à-dire la Finlande, tant regrettée ; on n’aurait pas trouvé un soldat russe depuis Abo jusqu’à Saint-Pétersbourg ; les frères de Finlande préparaient déjà sur toute la côte de bonne et forte eau-de-vie pour l’armée suédoise, on serait passé de là en Pologne, et cette barrière des nations germaniques n’aurait pas succombé. » C’est au milieu de cette effervescence que naquit le plus important des journaux suédois, l’Aftonblad, c’est-à-dire la Feuille du soir. M. Lars Jean Hierta en était le fondateur. D’admirables circonstances se présentaient à lui. Le Citoyen et la Poste de Stockholm venaient de disparaître, et l’opinion, émue en sens divers, s’inquiétait plus vivement que jamais des affaires publiques. En homme habile, M. Hierta s’occupa de répondre à la curiosité générale avant de songer à flatter certaines passions particulières. Aux philistins de Stockholm, il offrit dans une moitié de son journal des nouvelles, des faits divers, des anecdotes, même des jeux de mots et des charades ; il accoutuma chaque bourgeois soigneux de sa bonne humeur et d’un sommeil paisible à ne pas s’endormir sans avoir savouré cette lecture. Sur l’autre page, il s’élevait contre le despotisme, attaquait la Russie et combattait pour la Pologne. Esprit singulièrement actif et de grandes ressources, M. Hierta occupa, dès 1836, dans son imprimerie une machine à vapeur et de nombreux ouvriers. Il fut et il est encore un des principaux éditeurs et un des plus riches fabricans de la Suède. Il est de plus armateur, artiste et membre de la chambre des nobles à la diète. Ses premiers collaborateurs, MM. Sturzenbecher, Müller et le docteur Wetterbergh, jouissaient comme lui d’une grande réputation, et six mille lecteurs se faisaient les disciples de ceux qu’on nommait les sept sages de l’Aftonblad. Le roi Charles-Jean lui suscita un rival, la Patrie (Füderneslandet). Le rédacteur en chef choisi par le roi était M. Crusenstolpe, qui fut pendant quelque temps le plus intime favori du château ; chaque soir, il assistait au coucher du roi, qui lui dictait l’article du lendemain. Le Füdernesland ne réussit cependant pas à déconsidérer la cause polonaise et à faire aimer les Russes, et le succès du journal ne répondant pas aux vœux de Bernadotte ; un jour M. le comte de Brahé ferma la porte du cabinet royal à M. Crusenstolpe. Le journaliste se fit alors pamphlétaire et se vengea cruellement. Toutefois ses satires violentes jusqu’à l’exagération manquèrent le but, et les lettres que M. Crusenstolpe publie encore chaque année n’exercent plus aucune influence sur l’opinion publique. Quant au journal qu’il avait dirigé quelque temps dans le sens du gouvernement, M. Crusenstolpe l’avait bientôt abandonné, et la Pairie avait succombé sous les plaisanteries de l’Aftonblad, qui ne la nommait plus Füderneslandet, mais Fanders Eländet, c’est-à-dire la Misère du diable !

Au triomphe de l’Aftonblad, qui était un véritable succès pour le parti libéral, il faut ajouter les progrès, bien lents à la vérité, que faisait dans le parlement l’agitation réformiste. La diète de 1834 avait discuté plusieurs projets présentés par les membres des états et les avait tous rejetés toutefois elle avait obtenu l’admission des maîtres de forges à la représentation nationale. La diète de 1840 avait reconnu la nécessité d’une réforme, et les quatre ordres avaient adopté par une première lecture un projet qui admettait le principe des deux chambres et celui de l’élection ; mais elles n’avait pas renoncé à la distinction des quatre classes, et d’ailleurs ce vote préliminaire, qui devait, aux termes de la constitution, être unanimement approuvé par la prochaine diète et sanctionné par le roi, n’était donné par les deux premiers ordres que comme un témoignage apparent de bonne volonté qui ne les engageait pas. L’opposition était loin de compter sur une seconde lecture. Le roi Charles-Jean mourut au moment où la question de la réforme restait ainsi pendante ; l’avènement du nouveau roi éveilla de grandes espérances. Le prince Oscar s’était montré constamment libéral, et il s’était préparé aux devoirs sévères de la royauté par des travaux qui l’avaient initié à l’esprit des temps modernes. Une diète s’assembla pendant la première année de son règne. La triennalité des parlemens, jusqu’alors quinquennaux, y fut proclamée ; mais la proposition de réforme adoptée par la diète en 1840 n’obtint pas une seconde lecture. Le premier ministre du nouveau gouvernement, M. le baron Nordenfalk, n’en déclara pas moins, au nom du roi, que « la question de la réforme était urgente et méritait un prompt examen. » Le roi lui-même, dans le discours qu’il prononça lors de la dissolution de l’assemblée, exprima le souhait formel qu’une prochaine réforme fût introduite dans le mode de représentation. En exécution de ces promesses, un comité fut en effet nommé par le gouvernement, avec la mission de rédiger un projet de loi ; mais, composé d’hommes dont les intérêts et les avis étaient fort différens, ce comité produisit un rapport qui ne concluait pas, et que la diète assemblée le 15 octobre 1847 ne prit pas même la peine de discuter. Peut-être la question de la réforme aurait-elle été oubliée, négligée tout au moins pendant plusieurs années encore, si la révolution de février n’était venue exciter de nouveau les esprits.

Il y eut alors en Suède un écho affaibli des excès dont nous avons été les témoins en France. Plusieurs journaux, comme la Réforme et la Voix du Peuple (Fölkets Röstet), imitèrent ou traduisirent les articles les plus violens du Peuple de M. Proudhon et de la Commune de Paris de M. Sobrier. L’Odin disserta longuement sur l’organisation du travail. On demanda le suffrage universel. Les ouvriers formèrent des réunions qui se mirent en rapport avec le socialiste norvégien Marcus Thrane ; ils rédigèrent et signèrent des pétitions. Quelques troubles survenus à Stockholm dans les journées des 18 et 19 mars, une mauvaise récolte dans le Jemtland, plusieurs banqueroutes scandaleuses dans la capitale encouragèrent pendant quelque temps un certain nombre de têtes chaudes [5]. Le nouvel essor imprimé au parti libéral était quelque chose de plus sérieux et de plus durable que cette frivole agitation. Une réunion des hommes de ce parti s’était déjà formée à Stockholm pour continuer l’œuvre réformiste et rédiger un projet de représentation sur une base démocratique. Le retentissement de février donna plus d’ardeur aux débats de cette assemblée ; des comités provinciaux se formèrent, correspondirent avec elle et propagèrent son influence. Le gouvernement, de son côté, n’affecta pas une résistance qui pouvait être dangereuse. Le roi renvoya son ministère et appela dans le cabinet du 10 avril M. Genberg, professeur à l’université de Lund, qui s’était distingué par sa modération dans l’assemblée réformiste de Stockholm.

Les nouveaux ministres présentèrent aux états, le 2 mai suivant, un projet de loi substituant deux chambres aux quatre ordres, mais laissant subsister la noblesse, accordant d’ailleurs le droit d’élire et d’être élu à tous ceux qui payaient un cens électoral assez peu élevé, ou qui satisfaisaient à certaines conditions de capacité. Ce projet dut attendre la diète suivante pour être discuté par les quatre états. Le 24 octobre 1848, quand le roi vint prononcer la clôture de la diète, il put dire, après avoir félicité la Suède d’avoir échappé aux orages de cette année : « Je n’ai cessé de suivre avec la plus grande attention vos débats sur notre représentation nationale. L’expérience ayant démontré la difficulté de parvenir sans mon intervention à concilier les opinions divergentes, je vous ai présenté un projet de loi qui, en admettant une extension considérable du droit électoral, contient en même temps les garanties les plus nécessaires pour le maintien et le développement régulier de l’ordre social. Je me tiens assuré que vous donnerez à cette grave question, lors de votre prochaine réunion, l’attention qu’elle réclame si impérieusement. »

En attendant l’époque fixée pour la diète nouvelle, le projet du gouvernement fut discuté par l’opinion publique. Il fut approuvé par un bon nombre des membres de la Société réformiste de Stockholm qui, se trouvant dès-lors unis au ministère, se séparèrent de leurs collègues. La société ne se trouva plus composée que de la portion la plus avancée du parti libéral, à qui déjà déplaisait toute concession n’allant pas jusqu’au suffrage universel. Ainsi mutilée, la société ne conserva pas l’ascendant qu’elle avait conquis d’abord, et, lorsqu’elle proposa d’adresser au gouvernement une pétition pour obtenir une diète extraordinaire, les sociétés provinciales, bien qu’elles n’acceptassent pas généralement le projet du ministère, ne répondirent pas cependant à cette ardeur ; le pays n’était plus avec les réformistes de Stockholm, qui se dispersèrent. Toutefois l’agitation qu’ils avaient commencée ne fut pas interrompue ; les comités locaux voulurent en être désormais les organes. Celui de la province de Néricie ayant proposé de réunir les délégués de toutes les sociétés réformistes de Suède dans la ville d’OErebro, située au centre même de la Suède, l’idée fut adoptée avec enthousiasme, et la convocation faite presque immédiatement. La Suède eut ainsi une sorte de convention nationale dans l’intervalle de deux diètes.

La première session d’OErebro, celle qui avait commencé le 4 juin 1849, comptait trente-deux membres délégués. Les premières séances furent consacrées à l’examen et à la discussion du projet présenté par le gouvernement. Ce projet ne fut soutenu que par le capitaine Kyllerg de Lidköping et le comte d’Anckarsvärd ; malgré les efforts de ces deux orateurs, l’assemblée déclara que le projet ne répondait en aucune façon aux besoins du moment, et que nul des comités ne l’appuierait. Après cinq jours seulement de discussion, le congrès rédigea, le 9 juin, un nouveau projet de réforme dont les bases furent les principes suivans : « La représentation nationale est fondée sur le suffrage universel, sans aucun égard à l’ancienne division en ordres ou classes, qui est abolie. Est électeur, après sa vingt et unième année accomplie, tout citoyen suédois qui a été au moins un an soumis à l’impôt dans sa circonscription électorale. Sont exceptés : les serviteurs à gages, les simples soldats des troupes de ligne, les citoyens nourris aux frais de l’état, les individus condamnés ou déchus de leurs droits civils, les faillis, les majeurs interdits, les citoyens convaincus d’avoir vendu ou acheté des voix. Chaque électeur ne possède qu’une voix. Le droit électoral s’exerce là où l’électeur paie l’impôt. Toute élection se fait à deux degrés. Cent électeurs primaires dans la campagne et cinquante dans les villes nomment un électeur direct. Les électeurs primaires votent par billets fermés. Les électeurs directs votent verbalement et publiquement. Peut être électeur direct tout électeur primaire âgé de plus de vingt-cinq ans. Est éligible au Folkting (chambre du peuple) tout électeur primaire âgé de vingt-cinq ans au moins. Les membres du Folkting sont électeurs pour le Landting (chambre des propriétaires fonciers). Ils votent publiquement. Est éligible au Landting tout électeur primaire après sa trente-cinquième année. La diète se réunit chaque année le 15 septembre. Elle ne peut siéger plus de trois mois sans le consentement du roi. Le roi peut la convoquer extraordinairement… »

Une seconde session du congrès réformiste eut lieu l’année suivante, du 18 au 23 juin 1350. Elle était plus nombreuse et comptait parmi ses membres M. Lars Hierta, fondateur de l’Aftonblad, et M. G. Hierta, collaborateur du même journal, ainsi que M. Hedlund, secrétaire du congrès. Quelques modifications furent apportées par une discussion rapide aux résolutions prises pendant l’année précédente, et il en résulta un projet de réforme admettant le principe du suffrage restreint, à deux degrés, et avec deux chambres. Tels étaient les vœux du parti libéral en Suède, parti qui comptait en 1849 et au commencement de 1850 un grand nombre d’adhérens dans les classes moyennes, surtout dans la petite noblesse territoriale et dans l’ordre des paysans. Personne ne voulait alors du projet du gouvernement, excepté ceux qu’on appelait les gris, les tièdes, c’est-à-dire les réactionnaires. Cependant, à mesure qu’on approcha de l’époque fixée pour la diète du 15 novembre 1850, le désir d’obtenir enfin la réforme depuis si longtemps demandée fit qu’on porta moins haut ses espérances, et le projet présenté par le ministère réunit de plus nombreux assentimens. Plusieurs journaux cessèrent de le combattre, l’Aftonblad par exemple. On était impatient d’en finir avec cette longue agitation ; ceux qui demandaient une réforme plus profonde en étaient venus à croire qu’une fois ce premier progrès accompli, on obtiendrait facilement d’autres concessions. On parvint ainsi au mois de novembre 1850, époque de la convocation de la diète qui vient de finir il y a quelques mois. On pouvait certes croire que le projet du gouvernement serait adopté ; au grand étonnement dela Suède, une coalition le fit rejeter. La bourgeoisie seule vota pour la réforme telle que la proposait le ministère. Le parti aristocratique, c’est-à-dire les deux ordres de la noblesse et du clergé, dont le chef est M. de Hartmansdorf, rejeta un projet qui ruinait sa puissance : on ne s’en étonna pas ; mais, ce qu’on n’avait point prévu, ce parti se coalisa pour cette lutte presque désespérée avec l’ordre des paysans.

Le vote des paysans s’explique par deux raisons. On conçoit d’abord qu’ils aient, malgré leur allure libérale, rejeté une réforme qui détruisait leur ordre particulier et par conséquent leur importance dans l’état ; il faut bien avouer que le triomphe de la cause réformiste leur profiterait moins qu’aux classes moyennes. Il ne faut pas oublier non plus que les paysans furent, avant la diète, travaillés et circonvenus dans les campagnes par les radicaux, parti faible encore, composé surtout des membres les plus exaltés du congrès d’OErebro, et intéressé à ne pas laisser passer une réforme modérée offerte par le gouvernement. Les paysans furent enchantés de faire du libéralisme tout en sauvegardant leurs privilèges ; les deux premiers ordres rejetèrent la proposition comme trop avancée, le troisième comme anti-libérale. Peut-être enfin le gouvernement lui-même vit-il favorablement, s’il ne l’encouragea pas, cette coalition.

Le gouvernement espère-t-il pouvoir retarder sans cesse la réforme qu’il a reconnue nécessaire, sans exciter dans le pays de funestes ressentimens ? A la bonne heure, s’il en est ainsi. Cependant, s’il faut qu’un jour le vœu général soit satisfait, n’y a-t-il pas à craindre de laisser grandir un radicalisme peu puissant encore, mais capable de faire en quelques années, dans l’intervalle de deux diètes, une vaste propagande ? Et le parti libéral lui-même, dont la majorité, c’est-à-dire les classes moyennes, a consenti, après les concessions réelles offertes par le gouvernement, à ne pas faire valoir les prétentions du congrès d’OErebro et à faire cause commune avec le ministère, le parti libéral ne met-il pas sa cause en danger, s’il néglige d’opposer désormais une union plus parfaite, sans défection possible, à des agitateurs qui, par leurs prétentions exagérées, peuvent compromettre tout espoir de réforme ? Il suffirait sans doute aux hommes modérés d’être animés de la seule pensée du bien public et d’oublier les intérêts particuliers. Un nouveau projet, accueilli par la diète dans ses dernières séances, doit être discuté dans trois ans ; il est moins libéral que celui d’OErebro, mais l’adoption définitive de ce programme n’en serait pas moins une conquête. Un certain nombre des réformistes d’OErebro, le parti de l’Aftonblad par exemple et ce journal lui-même, se préparent à l’appuyer ; nous en félicitons les libéraux suédois. Le triomphe ne leur échappera pas s’ils savent ne point se diviser dans leur modération et inspirer ainsi confiance au gouvernement lui-même. Les deux premiers ordres s’apercevront bientôt que la réforme opérée d’accord avec le concours du gouvernement et de la généralité de la nation aura chance de leur être plus profitable qu’un combat incertain contre la bourgeoisie avec les radicaux pour alliés.

L’esprit moderne peut seul procurer à la Suède, comme aux autres états scandinaves, la force intérieure dont ces pays ont besoin en vile du rôle ou des dangers auxquels leur situation géographique les expose peut-être. Déjà, au mois de juin 1849, le Danemark a reçu de son roi un gouvernement constitutionnel, et il a puisé dans cette révolution pacifique le courage et l’énergie qui lui ont valu le triomphe dans la guerre des duchés. Pour la Suède aussi, une réforme sage, modérée, reconnaissant les droits sociaux que réclame chez toute nation la dignité humaine, sera une bonne garantie de l’avenir. Ce sera du moins un résultat sérieux du mouvement intellectuel qui agite ce pays depuis cinquante ans, résultat plus facile à atteindre et certainement plus fécond que l’union politique des trois royaumes. Qui sait d’ailleurs quel essor pourra donner à l’esprit publié, aux écrivains et aux poètes de la Suède la jouissance incontestée et paisible d’institutions reconnaissant tous les droits sociaux et cherchant dans une sage tolérance la base la plus sûre de leur autorité ?


A. GEFFROY.


  1. Des paysans suédois qu’on emmenait en 1849 à la guerre de Slesvig-Holstein répondaient naïvement à ceux qui leur demandaient où ils allaient : « Nous allons en France, au secours de ces pauvres Français, qui ont perdu leur roi ! »
  2. Léopold, s’adressant, dans une de ses épîtres, à un professeur d’astronomie d’Upsal qui vient d’être décoré de l’ordre de l’Étoile polaire, s’écrie par exemple : « L’astre qui fait la beauté du Nord (l’Étoile polaire), cette belle divinité dont les regards versent des rayons consolateurs sur les flots orageux de l’Océan, vient de t’accorder ces regards qu’un amant seul peut obtenir. Réjouis-toi ; elle a vu en toi un digne pontife de ses autels ; comme elle, tu donnes de l’éclat au Nord, et de même qu’elle ne se couche jamais, ainsi mille siècles durant ton nom vivra parmi nous. Pour que tu ne perdes jamais le souvenir de ses faveurs, le dieu du Génie te fait présent aujourd’hui par la main de Gustave du portrait de ton amante ! etc. »
  3. M. Branting a même étendu le système de Ling en appliquant la gymnastique, comme un art médical, à la guérison d’un assez grand nombre d’infirmités et de maladies. On ne visite pas sans un vif intérêt le gymnase central de Stockholm : il est curieux d’y voir fit. Branting donner par écrit pour chacun de ses malades une ordonnance prescrivant, avec une grande précision de détails, les mouvemens nécessaires, ou bien surveillant lui-même, d’un regard plein de finesse et de bonté, le traitement que ses aides appliquent au malade.
  4. Tidskrift for Litteratur, utgifven af C. F. Bergsted, Upsal et Stokholm, in 8°.
  5. Il y eut même dans quelques villes de Suède des velléités de socialisme féminin. Une demoiselle Sophie Sager, au mois d’octobre 1849, fit circuler sous main à Upsal l’avis suivant : « Les respectables dames des notables citoyens d’Upsal qui voudraient souscrire à mes leçons pourront se présenter chez moi de dix heures à midi pour apporter leurs signatures sans le contrôle du sexe masculin. » Elle ajoutait confidentiellement : « J’ai appris par expérience que dans cette ville les dames ne sont pas encore assez émancipées pour vivre comme il convient parmi des cavaliers civilisés. Je donnerai des leçons publiques sur l’émancipation des femmes, et je les ferai précéder de quelques exemples triomphans. » Il est bon d’ajouter que Mlle Sager n’a point fait école.