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Le Nord Scandinave depuis 50 ans/02

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Le Nord Scandinave depuis 50 ans
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LE


NORD SCANDINAVE


DEPUIS CINQUANTE ANS.





II.
DU MOUVEMENT INTELLECTUEL EN DANEMARK.
I. Historisk Udsigt over den danske Literatur indtil Aar 1814 (Revue historique de la littérature danoise jusqu’à l’an 1814), par C.-A. Thorisen; 1 vol. in-8°, Copenhague, 1839. — II. Œhlenschlægers Erindringer (Souvenirs d’Œhlenschlæger), 4 vol. in-12, Copenhague, 1851. — III. Maanedskrift for Literatur, udgivet af et selskab (Revue mensuelle de littérature, publiée par une société); 20 vol. in-8°. Copenhague, 1829-38. — IV. Nord og Syd, et Ugeskrift, redigeret og udgivet af M. Goldschmidt (Nord et Sud, revue hebdomadaire rédigée et publiée par M. Goldschmidt); 1847-1852.




Le Danemark, qui se compose d’une presqu’île et d’un archipel, tient à la fois au continent de l’Allemagne et à la Scandinavie. Le fertile Jutland, avec son appendice danois le Stesvig, n’est pas séparé du sol allemand par une frontière naturelle; le patriotisme seul a élevé un peu au nord de l’Eider cet antique et glorieux rempart du Danevirk, que n’ont dépassé ni les armes romaines ni l’occupation germanique. L’île de Seeland, la tête et le cœur du Danemark, n’est autre chose, suivant les récits de l’Edda, qu’une portion même de la vaste péninsule suédoise. Gylfe, un des premiers souverains de la Suède et le prédécesseur du grand Odin, ayant donné à la déesse Géfion tout le sol qu’elle pourrait en vingt-quatre heures entourer d’un sillon, — elle alla chercher quatre taureaux fils d’un géant, les attela furieux au joug d’une charrue dont le soc immense déchirait profondément la terre, et les lança ensuite au galop. Entraîné derrière eux dans leur course rapide, le sol qu’ils enlevaient ainsi atteignit bientôt les rivages du sud-ouest, glissa sur les vagues du Skager-Rack, puis du Sund, et s’arrêta au milieu de ce beau détroit qui sépare aujourd’hui le Danemark de la Suède; il y forma la belle île de Seeland. La place restée vide à la surface du continent suédois fut occupée aussitôt par le vaste bassin du lac Mélar.

En se rapprochant du midi, Seeland s’est vu sans doute féconder par des vents plus tièdes et un climat plus doux, car l’aspect des campagnes et des forêts auprès desquelles s’est assise la capitale du Danemark n’a rien de pareil à la vue des côtes orientales de la Suède. Au lieu du sombre pin, le hêtre domine dans les bois de Fredensborg; il emprunte à une température souvent humide une teinte d’émeraude pâle, beauté pittoresque et particulière à cette région. Tandis qu’en Suède le brusque changement des saisons montre une nature puissante, mais sévère, — en Danemark au contraire le printemps, comme chez nous, parfume les vergers, et l’automne diapré les forêts. D’ailleurs la Suède est un immense continent désert, tandis que le Danemark est un archipel riant et peuplé. Le paysan suédois médite au pied des forêts uniformes et au bord des lacs tranquilles; il aime la solitude, sa compagne habituelle. Le Danois est laboureur ou matelot; il emprunte la douceur et la modestie à l’irrésistible influence d’un paysage aimable et des travaux agricoles; en même temps il est vif, il est agile d’esprit comme de corps à cause du voisinage et de la pratique de la mer. Cette vivacité d’esprit peut, il est vrai, dégénérer en légèreté, en indifférence, quelquefois même en scepticisme; les anciens, comme on sait, ne craignaient pas sans raison d’habiter sur les rivages, et ils tenaient la vue de l’Océan pour corruptrice et mauvaise conseillère : quelle plus vivante image en effet de la perfidie et de l’instabilité que la scène changeante des flots, vous attirant sans cesse par l’attrait mystérieux de son immensité, riante et calme aujourd’hui, et qui, demain peut-être, s’entr’ouvrira sous votre navire? Rien de commun non plus entre les deux pays pour l’esprit religieux et pour l’esprit militaire. Loin d’être intolérans, comme l’est encore aujourd’hui la législation suédoise, d’accord en ce point avec les mœurs, les Danois font de la philosophie, et il s’en faut de beaucoup qu’on les puisse accuser de superstition. Une égale ardeur pour la guerre s’est conservée en Suède et en Danemark; mais ces grands fantassins de la Dalécarlie, qui boivent de l’eau et mangent de l’écorce de bouleau, feraient encore aujourd’hui la guerre avec le fanatisme des anciens vikings, tandis que le Danois est simplement un brave et joyeux petit soldat (tappre land-soldat), qui aime bien son pays et son drapeau. Copenhague enfin ne ressemble pas à Stockholm : si elle n’offre point l’aspect singulier et grandiose de la Venise du Nord, l’étranger y reconnaît les habitudes et l’activité du continent. La capitale du Danemark l’intéresse d’ailleurs plus que les autres villes scandinaves, parce que, en devenant par l’esprit et le luxe une cité toute moderne, elle a conservé beaucoup des habitudes joyeuses du moyen-âge. Dans cette même ville où s’est introduit, il y a quelques mois, l’illogique système du cab anglais, les compagnons de l’ancienne ghilde de la Sainte-Trinité se réunissent encore pour tirer à l’arbalète dans un jardin qu’on reconnaît à cette inscription, laquelle renferme pour des archers un bon conseil : « La ligne droite est le plus court chemin d’un point à un autre. » La population des matelots, si nombreuse à Copenhague, occupe depuis des siècles un quartier à part, caché tout près du port, derrière les cordages et les voiles; elle y conserve des mœurs et même une langue particulières. Les saillies, les chansons enfantées ou adoptées par leurs cercles joyeux, circulant dans la ville même, y forment une sorte de littérature populaire qui ne manque pas d’originalité. « Amis! s’écrie dans un de ces chants favoris un vieux matelot qui revoit son rivage, bientôt sans doute, avec ma vieille carcasse, j’aborderai au dernier port. Enveloppez-moi alors dans mon étroit hamac avec un pan du Danebrog, et quand au dernier jour le grand bosseman appellera sur le tillac tout l’équipage, moi aussi je me tiendrai prêt pour la revue des morts. Quand on lira mon nom, je ferai deux pas en avant. Quoi! dira le capitaine, toi ici, vieux corbeau? Va-t’en, va trouver ton maître qui t’appelle. — Et je m’en irai sur l’arrière, dans la cabine du chef des chefs; j’y rencontrerai Tordenskjold, Juel et Rud [1] et celui qui n’a qu’un œil, [2]. » J’aime enfin dans Copenhague, pour tout dire, le vieux chanteur de nuit, souvenir vivant du moyen-âge, qui s’en va par les rues, son bâton ferré à la main et sa lanterne à la ceinture, chantant d’heure en heure sur un air plaintif les jolies strophes composées il y a deux cents ans et si populaires dans le Nord : « Quand la nuit couvre la terre et que le jour s’en va, c’est l’heure de nous rappeler le sombre tombeau. Éclaire, doux Jésus, chacun de nos pas...»

Si le Danemark, par l’aménité de ses mœurs et l’activité de ses grandes villes, se rapproche du continent, il n’a pas voulu toutefois laisser confondre sa nationalité dans celle de l’Allemagne, et c’est à circonscrire son propre domaine, à faire reconnaître son indépendance intellectuelle, politique et sociale qu’il travaille depuis cinquante ans. Il y a cinquante ans à peine, l’esprit danois était assujetti à l’imitation servile des littératures étrangères ; il semblait n’être qu’un satellite de la France ou de l’Allemagne, un écho bien affaibli de Goethe et de Schiller ou de l’Encyclopédie. La révolution française l’a subitement affranchi de ces liens, qu’il avait plus d’une fois lui-même essayé de briser, et Œhlenschlæger a pu créer au commencement de ce siècle une littérature vraiment nationale. De même, en politique, les efforts qu’a faits le Danemark depuis cinquante ans pour s’ériger en nation et conquérir un gouvernement constitutionnel sont considérables. On l’a pu voir rejeter peu à peu les institutions qu’il avait empruntées à d’autres âges ou à des civilisations voisines : la féodalité allemande, l’absolutisme royal, reste du moyen-âge, et le servage, contraire aux idées et à l’esprit modernes. On l’a vu en même temps s’appliquer à abattre les barrières qui séparaient ses différentes classes de citoyens, afin d’obtenir cette égalité civile qui seule fait une nation. Commencé à la fin du dernier siècle, cet ardent travail n’est pas terminé ; la grande propriété possède toujours en Danemark une influence qu’une sage législation devra régler, et l’histoire des dernières années a prouvé que l’Allemagne n’avait que trop d’attaches encore dans les duchés danois ; mais la fermeté avec laquelle le Danemark a supporté les épreuves de la vie politique, en même temps qu’il repoussait énergiquement l’étranger, fait bien augurer de ses récens efforts, malgré leur apparente témérité.

Au mois de juin 1849, les Danois ont passé subitement, par la constitution que le roi actuel Frédéric VII leur a octroyée de son propre mouvement, du gouvernement absolu au régime constitutionnel ; ils ont même reçu alors et conservent aujourd’hui le suffrage universel à peu près sans restriction. Électeurs, députés et publicistes se sont promptement formés aux mœurs parlementaires. Que ce petit royaume puisse garder long-temps dans leur intégrité les institutions si libérales qu’il s’est données à la suite du mouvement de février, c’est ce dont il est bien permis de douter. Sans parler des changemens récens de la politique générale de l’Europe, dont il dépend nécessairement, le Danemark a de dangereux voisins ; plusieurs questions intérieures pleines de périls, comme l’agitation des amis des paysans et l’administration des duchés, semblent promettre des complications fâcheuses et fournissent tout au moins des armes au nombreux parti qui demande la révision de la constitution. Il semble du moins assuré que le Danemark est désormais et pour toujours un état constitutionnel. Dévoué comme il n’a cessé de l’être à la royauté, délivré par sa condition d’état agricole des craintes d’un socialisme redoutable, il aura donc obtenu pour prix de ses longs efforts des institutions qui offrent à chaque citoyen, par la tribune et la presse, un libre exercice de ses facultés, une prompte justice et une inviolable garantie de tous ses droits. Le Danemark doit attacher d’autant plus de prix à cette conquête des droits et des devoirs de la liberté, qu’il est, par sa position, le boulevard des états scandinaves. Les poètes et les politiques du Nord ont conçu le projet d’une nouvelle union des trois royaumes, et les plus beaux poèmes d’Œhlenschlæger nous le montrent préoccupé d’accomplir cette union dans les esprits et dans les cœurs. Il était utile, avant que la politique voulût tenir compte de ces espérances, que le Danemark eût énergiquement revendiqué ses titres de fils légitime de la Scandinavie, libre de tout vasselage envers l’Allemagne et non moins indépendant par ses institutions que par son épée.


I.

Le Danemark ne possède une littérature proprement dite que depuis un siècle et demi, et cette littérature n’est vraiment originale que depuis l’époque de la révolution française. Il en est de même à peu près pour tous les peuples du nord et de l’est de l’Europe. Jusqu’au XVIIe siècle, ils sont restés en dehors de la vie sociale qui avait animé dès le moyen-âge les nations occidentales. Lorsque l’Angleterre, l’Italie, l’Espagne, la France, l’Allemagne elle-même, avaient déjà mis à profit l’héritage de Rome païenne et du christianisme, soit pour fixer leur gouvernement intérieur, soit pour avancer leur culture intellectuelle et morale, les états slaves et Scandinaves s’épuisaient encore en guerres civiles et en efforts pénibles pour atteindre une organisation régulière et une place dans la sphère politique du continent. Précédés dans la marche générale de la civilisation européenne par les peuples qui s’étaient trouvés plus près de Rome, ce foyer de la lumière, ils ont reçu par ceux-ci, mais lentement et non sans résistance, le dogme et l’esprit nouveaux.

La France, parmi les nations qui se sont modelées sur la double empreinte romaine et chrétienne, est celle en qui s’est le plus vite et le plus profondément accomplie l’alliance d’élémens si divers. Elle a dû sans doute à son génie intelligent et bien réglé la prééminence incontestée de sa littérature et de sa diplomatie au XVIIe siècle, et au XVIIIe l’ascendant redoutable des idées sociales dont elle est devenue le foyer. Si, pendant la première de ces deux époques, elle a été presque la seule initiatrice de l’Europe, — à ce point que sa langue, expression d’un esprit conciliant et sensé, mais franc, net et précis, est devenue alors la langue des affaires et du goût, celle de la diplomatie et des salons, — elle a, pendant la période suivante, affranchi elle-même les peuples de sa propre suzeraineté, en excitant chacun d’eux à un essor tout national. Alors est né, dans la plupart des pays du nord et de l’est de l’Europe, avec le commun désir d’institutions libérales, ce sentiment de patriotisme généreux et éclairé qui est devenu le germe des littératures modernes.

C’est donc par le tableau de notre influence dans le Nord qu’il faut commencer l’histoire de la littérature moderne du Danemark. A l’exemple de la royauté française et peut-être à l’instigation même de notre ambassadeur, M. de Terlon, la royauté danoise avait pris en mains la souveraineté par la révolution de 1600, et adopté pour alliées contre une noblesse trop puissante les classes moyennes de la nation. L’avènement d’une bourgeoisie donna naissance à un esprit public, et par suite au goût des plaisirs littéraires. Comme la cour danoise avait adopté la politique de la France, de même les beaux-esprits du Danemark imitèrent nos écrivains et nos poètes : c’était l’époque où notre diplomatie, après avoir répandu, selon l’expression de M. de Lionne, « l’odeur des lis dans toute l’Allemagne, » apportait au Danemark cette langue française devenue la langue de Corneille, de Descartes, puis celle de Bossuet et de Louis XIV; elle fut partout comme un moule achevé où s’adaptèrent les littératures naissantes de l’Europe.

Holberg, qui commença ses meilleures comédies vers 1725, avait été le premier grand poète moderne du Danemark. Après avoir quelque temps vécu au hasard, il avait écrit quelques morceaux historiques, puis, comme à son insu, des satires, des poèmes héroï-comiques, et enfin ses excellentes comédies. Il s’y montra le disciple avoué des deux plus grands auteurs comiques, Plaute et Molière. A Molière surtout, il a emprunté le cadre habituel de ses pièces, ses jeux de scène ordinaires, et il reproduit, ce qui était plus difficile, sa gaieté franche et son profond comique. On retrouve dans Holberg la servante au verbe haut et au cœur sensible, le Scapin rusé dont les talens noueront l’intrigue et sauront la dénouer, même les bourgeois gentilshommes (car la révolution de 1660 avait laissé le champ libre aux parvenus), enfin les tartufes et les pédans. Toutefois chacun des deux poètes a montré une originalité parfaite à peindre sous des masques différens les mêmes ridicules. Les passions et les défauts qu’ils décrivent sont de la nature humaine, mais le style et les personnages de Holberg sont aussi danois que ceux de Molière sont français : cela seul explique la popularité de l’un et de l’autre de ces deux grands écrivains. Holberg est désormais pour le Danemark un auteur classique; ses mots les plus spirituels, ou même des expressions simples, mais comiques, tirées de son théâtre, sont devenus aujourd’hui proverbes. Faire des pots d’étain, c’est, à Copenhague, radoter sur la politique, comme fait Hermann le potier bourgmestre; raconter son voyage d’Hadersteben à Kiel, bavarder sur le célèbre Arius et sur les électeurs d’Allemagne, c’est mentir hardiment et imiter Gérard le Westphalien, de loquace mémoire [3].

Holberg avait imité Molière comme nos grands auteurs imitaient les anciens, il l’avait quelquefois égalé; mais ses élèves se déclarèrent les imitateurs et les défenseurs enthousiastes de l’école française sans la comprendre. Ils ne prirent même plus pour modèles Molière, Racine et Corneille, mais les tragédies, de Voltaire et de Crébillon, les comédies de Sedaine, de Gresset et de Destouches, celles dont Holberg disait : « Ce sont de beaux dialogues, non des pièces de théâtre [4]. » L’esprit froid et scientifique de l’Encyclopédie avait pénétré en Danemark, et, s’il avait suscité quelques utiles réformes dans la carrière politique ou sociale, il n’est pas étonnant qu’en littérature il ait été pour les Danois un guide peu sûr et d’une faible inspiration. On vit en Danemark la forme extérieure de notre poésie d’autant plus admirée, que le fond commençait à y être moins compris, et l’alexandrin, avec les trois unités, parut constituer tout l’arsenal poétique. Vers le même temps, une troupe italienne étant venue établir un théâtre à Copenhague, l’opéra fit fureur, ainsi que la tragédie en cinq actes; la musique aidant, on en vint à applaudir jusqu’aux poèmes de nos opéras-comiques, et, une admiration commune confondant les genres, on vit les froides bergeries et les logogriphes de Zèmire et Azor se glisser, avec leurs rimes luxuriantes, dans les tragédies classiques de deux poètes du temps, Pram et Thaarup. Pram et Thaarup furent les héros de cette école de froide et stérile imitation. Pram traduisit l’Orphelin de la Chine, — l’Inès de Castro de Lamotte, les opéras de Marmontel et les Incas. Ses pièces originales, comme Damon et Pythias, Fingal et Frode, etc., n’avaient pas plus de naturel et de gaieté que ces ennuyeuses traductions. Thaarup n’était pas mieux doué; il tranchait à la fois du bel-esprit et du langoureux, et l’on disait de lui qu’il faisait « de la prose aiguë comme l’aiguillon de l’abeille, de la poésie sucrée comme son miel. »

Le désir d’échapper à ces fadeurs suscita une nouvelle école en Danemark et jeta les esprits ardens et jeunes dans l’imitation allemande. On se rappelle de quel éclat brilla tout à coup la littérature de l’Allemagne vers le milieu du XVIIIe siècle. Contre l’école classique de Gottsched et de Gellert, purs mais froids écrivains, Bodmer, Winckelmann et Lessing surtout, l’Arminius de la jeune Allemagne, avaient arboré un nouveau drapeau. Un des chefs de cette renaissance, Klopstock, pauvre et sans protecteur dans sa patrie, accepta en 1770 la généreuse hospitalité qu’offrait alors aux écrivains et aux savans de l’Europe le ministre de Frédéric V, André Bernstorf; il vécut tranquille à Copenhague, entouré d’amis illustres, comme le prédicateur Cramer et le vieux Schlegel, historien du Danemark. C’est dans cette retraite qu’il écrivit plusieurs chants de la Messiade. On comprendra sans peine que cette poésie, d’une élévation toute nouvelle, ait été pour le Danemark aussi bien que pour l’Allemagne un sujet d’admiration. Ce qu’il y avait de mysticisme exalté dans le poème de Klopstock ne répugnait pas au génie des nations scandinaves, et la belle imagination de l’écrivain allemand charma beaucoup d’esprits enthousiastes. Ewald fut à Copenhague son principal disciple.

Pauvre à la fois et prodigue, ardent et rêveur, Ewald s’enflamme un jour à la lecture de Robinson, et part, sans argent, pour faire son tour du monde; il s’enrôle dans l’armée prussienne, déserte, s’engage au service autrichien afin de devenir général, et reste simple soldat. Racheté par sa famille à grand’peine, il s’éprend d’une jeune fille qui épouse un rival, et, las d’une vie turbulente qui ne lui apporte que déceptions, il se console avec la poésie. — Cependant, de toutes les émotions qui peuvent fortifier le cœur et l’esprit de l’homme en l’éprouvant, aucune n’est perdue pour celui qui est véritablement né poète. Ewald dut sans aucun doute aux nombreuses vicissitudes de sa vie l’ardeur avec laquelle il s’élança sur les traces de Klopstock et l’essor tout lyrique de sa muse. Il imita le poète allemand dans ses élégies et dans ses odes, dont quelques-unes abondent en traits sublimes et sont restées classiques. Il voulut l’imiter aussi en écrivant son drame religieux d’Adam et Eve; mais la beauté des chœurs et de quelques couplets passionnés ne suffit pas à un ouvrage dramatique, et la verve d’Ewald ne se trouve pas à l’aise dans l’entraînement d’une action qui doit se développer avec une allure toujours égale. Ewald brille encore dans la littérature danoise par le sentiment patriotique qui seconde si bien en lui la veine lyrique. Ses deux pièces intitulées la Mort de Balder et Rolf-Krage, — la seconde écrite malheureusement en prose poétique, c’est-à-dire dans un langage souvent emphatique et faux, qui n’a pu convenir à la scène, mais la première plus originale peut-être que tous ses autres ouvrages, — sont empruntées à ces époques primitives de l’histoire scandinave dont les richesses étaient encore inconnues en Danemark au XVIIIe siècle. Il faut les signaler comme le premier essai d’une littérature toute nationale dont le grand Œhlenschlæger achèvera l’édifice, et en même temps comme une preuve irrécusable de la profonde originalité d’Ewald, qui a su faire servir l’inspiration allemande à l’ébauche d’une poésie nouvelle. Son patriotisme vit tout entier dans ce beau chant qu’il a introduit dans la Mort de Balder en l’honneur du glorieux Christian IV, et que tout Danois connaît aujourd’hui dès l’enfance : « Le roi Christian se tient debout auprès du grand mât, dans le tourbillon et la fumée. Il brandit son épée avec tant de force, qu’il fend casques et têtes. Les armes des Goths et les mâts de leurs navires tombent dans le tourbillon et la fumée. — Fuyons! crient les Goths. Qui de nous lutterait contre le roi Christian, »

Toutefois c’était une pente dangereuse pour l’esprit danois que cette disposition à imiter la littérature allemande avec un aveugle enthousiasme. S’il est vrai que les races du Nord accueillent volontiers la rêverie, celle qui suit la méditation leur convient, et non celle qui accompagne le mysticisme; et si le mysticisme, ce dangereux abus de l’imagination, se rencontre quelque part dans le monde scandinave, la Suède peut-être en fournirait seule des exemples : c’est une maladie particulièrement allemande; or les Danois n’ont rien d’allemand, ni dans l’esprit ni dans les veines. Ewald avait admiré Klopstock sans qu’un asservissement total étouffât son patriotisme et sa verve particulière; mais ses élèves abdiquèrent toute indépendance et tombèrent dans une affectation de sentimens et d’expressions tout-à-fait antipathique au génie de leurs compatriotes. Le Danemark eut alors, comme la Suède, toute une période d’un romantisme factice et sans aucune originalité, qui faussa les esprits et corrompit la langue danoise en y introduisant une foule de locutions et de tournures allemandes.

Un excellent esprit, le poète Wessel, entreprit de ramener le bon sens à la place de cette confusion. Wessel ne s’était asservi à aucune des deux écoles; il avait vécu libre et sans contrainte. Fort pauvre et de caractère à l’être toujours, il n’accepta ni le ténébreux lyrisme de l’école allemande ni le faux éclat des imitations classiques de la littérature française. A la tête d’un club de jeunes poètes norvégiens (la Norvège était alors unie au Danemark), il attaqua, ainsi que ses amis, le romantisme tudesque par des essais de critique, des lettres en prose, des satires en vers. Quant à la grande tragédie avec les majestueux alexandrins et les trois unités, il en fit, ainsi que du pathos des poèmes d’opéras, une parodie célèbre dans sa pièce de l’Amour sans bas (1772). Cette comédie est une bouffonnerie pleine d’invention et de gaieté, qu’on jouait fort souvent il y a quelques années encore à Copenhague; un compositeur italien avait adapté aux paroles une musique vive et spirituelle, et elle excite toujours parmi le peuple même de grands éclats de rire, sans qu’il en saisisse peut-être toutes les allusions. Toutefois la parodie, dont le but est seulement le grotesque, l’exagéré, le difforme, jamais la grâce, ni la majesté, ni la beauté idéale, — la parodie, qui met sur les lèvres, non le sourire, mais la grimace, — ne peut faire école et ne saurait rien créer; elle n’a pas même la puissance de la critique ou de la satire, car elle n’épargne pas les belles choses et noie le précepte sous la moquerie.

Wessel n’a d’ailleurs rien produit d’égal à cette pièce; loin d’apporter sa pierre à l’édifice à peine fondé de la littérature danoise, il passa sans laisser de traces fécondes. Il avait seulement montré ce qu’il y avait de ridicule dans les tragédies compassées; il put servir le goût, mais il ne laissa pas une école. Même les disciples de la société norvégienne, ses compagnons, ne surent pas rester indépendans, et, pour ruiner l’influence allemande, ils finirent par se ranger dans le parti français. La réaction dont Wessel avait été le coryphée avait donc été tout-à-fait stérile. Il était temps que la critique littéraire parvînt à se fonder en Danemark. Ce fut l’œuvre de Rahbek, qui constitua en même temps et fixa la prose danoise.

Il est arrivé plus d’une fois qu’une époque de critique a précédé et amené un siècle littéraire; car, à côté de la critique des époques fatiguées et impuissantes, qui se traîne dans les détails en s’attaquant à une littérature éphémère et privée d’inspiration, ou qui répète sans intelligence les principes généraux déjà formulés, critique flottante, sans dogme et peu féconde, il y en a une autre qui convient aux époques de transition et de préparation littéraire. Loin de blâmer toujours sans jamais proposer un modèle, celle-là, au contraire, a sans cesse devant les yeux un type idéal qu’elle présente à l’imitation du poète; elle aime mieux prodiguer l’éloge que l’ironie; elle encourage au lieu d’abattre et devient créatrice, non pas destructive. Rahbek remplit avec dignité pendant les quinze dernières années du XVIIIe siècle ce rôle du critique qui demeure étranger à toute école, voué seulement au culte du vrai et du beau, lui-même écrivain et poète habile, afin de donner l’exemple avec le conseil. Né en 1760 et mort en 1830, Rahbek a rédigé de 1785 à 1809 la Minerve et le Spectateur, les deux premiers recueils périodiques importans qu’ait connus le Danemark. Enthousiaste des idées philosophiques du XVIIIe siècle, il se fit le disciple de Rousseau et non pas de Voltaire, et sut échapper du moins à la sensibilité maladive de l’école où il semblait se ranger. Ami sincère de la liberté civile, il combattit tous les excès, eut des sympathies pour quelques héros de notre révolution, pour Lanjuinais, Carnot et l’abbé Grégoire, sans dissimuler qu’il admirait fort Auguste, Cromwell et Napoléon. Il introduisit en Danemark les idées sagement libérales; ses collaborateurs à la Minerve et au Spectateur étaient Heiberg père et Malte-Brun, qui, moins réservés, durent partir pour l’exil. Il fit de ces deux recueils les organes éloquens des théories nouvelles qu’il proposait au Danemark du XIXe siècle dans le domaine de l’esthétique et de la politique, et sa prodigieuse activité littéraire, en imposant à la prose danoise la nécessité d’exprimer beaucoup de pensées que ses prédécesseurs n’avaient pas connues, l’assouplit en la modelant selon l’esprit moderne, en la dépouillant des tournures latines d’Holberg et des germanismes qui l’avaient jusqu’alors asservie. Élève du XVIIIe siècle plutôt que de la révolution, Rahbek a représenté en Danemark, par les qualités de son esprit juste et de son caractère indépendant et modéré, la période de transition entre deux grandes époques. La génération qui vint après lui procéda tout entière de la révolution même.


II.

Les imitations étrangères et la critique avaient exercé tour à tour une grande influence sur les esprits en Danemark, lorsque la révolution de 1789 éclata. Toutes les nations de l’Europe eurent dès-lors les yeux fixés sur la France; elles virent avec étonnement la révolution, préparée par des causes multiples et lointaines, faire éclore, au feu de la guerre civile et de la guerre étrangère, les germes qu’elle avait reçus de tous côtés et renvoyer aux peuples, après une convulsion terrible, des institutions, des idées nouvelles, avec des principes sociaux désormais impérissables. Il n’est presque pas un des états de l’Europe pour qui, de près ou de loin, immédiatement ou par une sorte de contagion irrésistible, une autre époque n’ait, à partir de ce moment, commencé, et comme la littérature est, avant tout, le reflet des idées sociales, il s’est trouvé que les dernières années du XVIIIe siècle ont été le point de depart.de beaucoup des littératures modernes.

Il est curieux de retrouver dans quelques ouvrages qui datent de cette époque les traces de l’émotion profonde avec laquelle le Nord suivait de loin, pas à pas, les progrès de la tempête dont la France était le théâtre. Les mémoires de Steffens, à la fois écrivain et philosophe, nous donnent une idée exacte de l’impression que produisaient à Copenhague les nouvelles venues du continent. « Mon père nous fit venir, mes frères et moi. Il était fort agité. — Mes enfans, dit-il, un heureux temps vous est réservé; il ne tiendra qu’à vous d’être des hommes libres. Voici que toutes les barrières de l’esprit et du corps sont tombées; tous les hommes combattront désormais à armes égales. Que ne suis-je encore jeune comme vous! Mais nous sommes brisés par des chaînes qu’heureusement vous ne connaîtrez pas; c’est à vous de comprendre votre temps. — Et il nous apprit avec des larmes d’enthousiasme les premiers troubles de Paris, les scènes du Palais-Royal et la prise de la Bastille. Les premiers élans de l’espérance à la vue d’un nouvel avenir, même lorsque cet avenir recèle beaucoup de malheurs, ont quelque chose de pur et de sacré qui ne s’oublie pas. Nous conçûmes une brillante idée du siècle qui allait s’ouvrir. Ce n’était pas d’une émeute dans les rues de Paris qu’il s’agissait, mais d’une révolution européenne, en germe dans les esprits chez tous les peuples de l’Europe, là même où l’on ne voyait encore aucun symptôme de désordre extérieur; il s’agissait de la ruine totale d’un passé condamné sans retour; Paris et la France n’étaient que le foyer d’une agitation universelle... »

Voilà ce que Steffens écrivait en 89; mais, dès le volume suivant, ses mémoires trahissent la désillusion. Il commence à s’effrayer de cet avenir qu’il avait rêvé si beau. Il se représente la révolution pénétrant jusqu’au sein de sa patrie. « Comme dans un songe les formes s’altèrent, les bras, les jambes, la tête, s’allongent et se contournent en se défigurant, — de même je croyais voir près de moi, dans un sanglant avenir, tous les crimes que la révolution avait enfantés à Paris. J’entendais le cri sauvage de la populace; je me sentais emporté, moi aussi, par ses flots impurs; il me semblait que je vociférais avec elle, et j’avais horreur de moi-même comme d’un spectre hideux. » — La vue seule des grands malheurs suffit à élever l’ame au-dessus des idées vulgaires et lui inspire quelque dignité. Steffens, doué d’une imagination vive et d’un cœur généreux, ne voulut pas rester en Danemark paisible spectateur du froid rationalisme imposé à son pays [5] par l’Encyclopédie et de l’abaissement général des esprits accepté par les hommes du pouvoir et par la nation elle-même. Disciple passionné de la brillante philosophie de Schelling, il résolut d’assurer au Danemark les meilleurs fruits de la révolution, afin de le préserver de ses excès; il voulut y introduire le spiritualisme du XIXe siècle. Les leçons publiques qu’il donna en 1803 à Copenhague groupèrent autour de lui toute une jeunesse ardente qui partagea bientôt ses idées. La tendance éminemment religieuse qu’il imprima aux esprits n’était pas précisément celle qu’un protestantisme rigoureux aurait complètement approuvée; Steffens fut même accusé d’incliner vers le catholicisme. Ce qui est vrai, c’est que son enseignement fut élevé, généreux et fécond : il donna au Danemark son plus grand poète, Œhlenschlæger.

Un jour, dans un de ces clubs littéraires si nombreux à Copenhague, et où se trouvait Œhlenschlæger, déjà connu par quelques poésies, on présenta Steffens. Sa parole ne l’avait pas encore rendu célèbre, mais il s’annonçait comme un partisan déclaré de ce qu’on appelait la nouvelle école allemande, et Œhlenschlæger avait été averti qu’il fallait se défier de ses doctrines. La conversation s’engagea sur les poésies récentes et sur le théâtre; on en vint des détails aux principes : c’était là que chacun attendait Steffens. Il prit en effet la parole, exposa que le but constant de la vie humaine est de s’élever le plus haut possible vers Dieu, car en Dieu se réunissent le beau, le vrai, le bon, c’est-à-dire qu’il réalise l’idéal dans tous les ordres d’idées. Or l’art en particulier n’a pas d’autre devoir ni d’autre règle générale que d’imiter ce type idéal que conçoit nécessairement l’intelligence humaine. La conception en est d’autant plus claire pour l’artiste que son imagination est mieux réglée, son esprit plus droit, son ame plus noble. Affranchissant ainsi l’art des limites étroites que l’ancienne école lui imposait, Steffens n’en faisait plus le prix mesquin d’un certain talent que les recettes d’un empirique vous font acquérir, mais il l’identifiait presque avec les devoirs éternels pour lesquels l’homme a été créé, de telle sorte que le poète formé d’après ses principes était un cœur pur et une ame d’élite. Il ajoutait qu’il fallait, pour arriver à cette gloire du poète, beaucoup de travail et beaucoup de réflexion, mais que, sur cette route difficile, chaque pas en avant devait être un assez beau triomphe, tant le but extrême était glorieux et difficile à atteindre. — Œhlenschlæger avait bien contredit Steffens à propos de quelques détails, il avait même soutenu énergiquement contre lui l’éloge de Lessing. Les assistans le félicitèrent, après le départ de Steffens, d’avoir combattu pour la bonne cause; mais le poète, les arrêtant : « Mes amis, leur dit-il, vous vous trompez si vous me croyez l’adversaire d’un pareil homme. Steffens et moi nous sommes liés pour la vie. Peut-être ai-je eu raison contre lui dans quelques détails; mais quelle intelligence de l’art, quelle élévation, quelle justesse de pensée, quelle éloquence et quel esprit!... » Et laissant tous ses compagnons étonnés, il partit sans attendre de réponse et courut rejoindre Steffens.

Telles sont les circonstances dans lesquelles Œhlenschlæger et Steffens se rencontrèrent pour la première fois. La conversation qu’ils eurent ensemble après la soirée du club dura toute une nuit. Œhlenschlæger avait apporté à son nouveau maître quelques strophes lyriques; mais c’étaient des vers selon l’ancienne méthode, quelque chose de didactique et de compassé. Steffens lui avoua qu’à lire ce qu’il avait écrit jusque-là, il l’avait pris pour un vieux poète portant perruque. Aussitôt, sans hésiter, Œhlenschlæger, qui devait livrer quelques jours après les dernières pages d’un volume de poésies à son libraire, courut à l’imprimerie faire briser les formes qui contenaient les feuilles déjà composées. Il écrivit d’autres vers, dans un système et dans un esprit différens, et il composa surtout quelque temps après, avec une verve et une ardeur dont il ne se croyait pas capable, son petit poème d’Aladin. Comme le héros des Mille et Une Nuits, lui aussi il avait trouvé sa lampe merveilleuse; la littérature danoise avait trouvé son étoile.

Le principal mérite d’Œhlenschlæger est d’avoir ramené le souffle poétique, le spiritualisme, dans cette littérature qui en était privée depuis Ewald. Plusieurs anecdotes, qu’il raconte dans ses mémoires, récemment publiés, prouvent combien la direction des esprits était inintelligente. La censure avait refusé d’admettre sur la scène danoise une imitation du Don Juan de Molière, parce que l’apparition du fantôme scandalisait ses croyances religieuses; elle proposait de substituer ingénieusement à l’être surnaturel envoyé des enfers un ami de don Juan qui viendrait lui donner un conseil charitable. On ne jouait sur la scène danoise que les traductions des pièces froides et sans caractère de Kotzebue, traduites elles-mêmes du théâtre français du second ordre; on ne lisait que les romans larmoyans d’Auguste Lafontaine : l’art était étouffé par le métier. Œhlenschlæger rompit avec ces funestes habitudes. Aux poèmes didactiques ou descriptifs, aux imitations parasites des littératures étrangères, il substitua la poésie lyrique, c’est-à-dire le genre le plus élevé, celui qui ouvre la plus vaste carrière au génie, mais qui demande en même temps le plus d’originalité. Dans cette sphère, à peu près inconnue de ses contemporains si nous exceptons les poésies d’Ewald, il apporta une telle netteté d’esprit, une si vive imagination, que son regard ne perdit pas la terre, et que presque pas un des ressorts par lesquels les poètes ses contemporains obtenaient des effets de quelque prix ne fut par lui négligé. On s’étonna de trouver dans ses poésies, publiées vers 1805, la réunion des qualités les plus différentes, une verve inconnue jusque-là, une richesse d’imagination singulière, et en même temps une étude scrupuleuse des détails, un soin de l’expression, une harmonie enfin auxquels on n’était pas habitué. Contre le matérialisme du XVIIIe siècle, Œhlenschlæger avait évoqué l’époque sans aucun doute la plus poétique de toute l’histoire, le moyen-âge. Aucune des générations modernes ne peut rester insensible au souvenir de ces siècles de foi naïve qui ont été leur berceau; les oublier serait faire preuve d’orgueil et de sécheresse d’ame. Œhlenschlæger s’est montré supérieur à ses contemporains, lorsqu’il a écrit : « Redemandons aux premiers temps du christianisme ce qu’ils ont enfanté d’inspirations poétiques et religieuses. Le protestantisme a été trop loin en éteignant cet éclat des arts qui accompagne dignement et qui fortifie la religion. Quoi! plus de cathédrales gothiques, plus de belles églises ornées des merveilles de la peinture, plus de musique ravissante, plus de chants harmonieux! Un sombre esprit s’est emparé du protestantisme. La terre n’est-elle donc qu’une vallée de larmes, sans activité et sans joie, et faut-il n’y voir que mort et que sépulcres, que cendre et que néant? » Quiconque a voyagé dans les pays Scandinaves saura gré au poète d’avoir lui-même exprimé le sentiment de tristesse qu’inspire la vue des églises du Nord. J’ai visité les vieilles cathédrales d’Upsal et de Rœskild J’ai vu les églises modernes des grandes villes du Danemark et de la Suède. Quelle désolation dans les premières, où se conservent encore les débris aujourd’hui couverts de poussière d’une grande splendeur religieuse! Quel vide et quel froid dans les autres, même quand la parole descend de la chaire sur une assistance nombreuse, même quand les psaumes retentissent, en présence des autels sans sacrifices et des murs sans tableaux ni symboles!

Ce ne fut pas seulement la verve lyrique du moyen-âge qu’Œhlenschlæger voulut rendre à ses concitoyens; il crut aussi que leur patriotisme ne serait pas insensible au récit des grandes actions de leurs pères. Il ouvrit à tous les anciennes sagas islandaises, et en fit jaillir une autre source de poésie. De même que le mouvement littéraire de la renaissance dans l’Europe occidentale s’était accompli jadis sous l’influence des souvenirs de l’antiquité classique, ainsi la nouvelle école dont Œhlenschlæger allait être le fondateur allait trouver dans l’ancienne mythologie du Nord assez de beaux récits pour lui servir d’excitation et de modèles. L’histoire poétique du passé devait enfanter la poésie de l’avenir, les travaux de l’esprit devaient tourner au profit du cœur : tel fut l’enseignement qu’Œhlenschlæger voulut donner à ses concitoyens dans ses poésies Scandinaves, dans ses tragédies de Palnatoke, Hakon Jarl, et surtout dans son grand poème des Dieux du Nord.

Y eut-il dès-lors, y a-t-il aujourd’hui même une littérature danoise différente par l’esprit et le goût des autres littératures de l’Europe et en particulier de la littérature allemande? Oui, à n’en pas douter. Œhlenschlæger, comme plusieurs écrivains danois, a souvent, il est vrai, traduit lui-même en allemand ce qu’il publiait à Copenhague, mais c’était pour obéir à une sorte d’usage qui datait de l’époque où les rois et la cour de Danemark étaient allemands d’origine et de cœur. Les différends qui se sont élevés entre les deux pays, les guerres qui en ont été la suite, ont plus que jamais séparé les esprits et les littératures. Il existe d’ailleurs une grande différence entre le génie de l’Allemagne, profond et mystique, et celui du Danemark, plus net et plus flexible. Les Danois détestent même les habitudes d’esprit et, il faut le dire, jusqu’au caractère des Allemands. Quant à l’Angleterre, les souvenirs de 1801 et de 1807 sont trop vivans encore pour que les Danois se sentent fort attirés vers elle; Œhlenschlæger enfin les a détachés de l’imitation française. Ils possèdent d’ailleurs leurs qualités tout-à-fait particulières. Ils ont, pour ce qui concerne l’art dramatique, une verve qu’on pourrait comparer à l’humour des Anglais, si elle n’était pas plus délicate, d’un goût plus sûr et plus éloigné du grotesque. Ils sont bien doués pour le conte et l’apologue, qui demandent des qualités semblables à celles de la poésie dramatique, et parmi les écrivains danois il en est beaucoup qui font preuve d’un véritable talent d’exposition. On conçoit que chez les compatriotes d’Œhlenschlæger la poésie lyrique soit exempte du vague et de l’obscurité des poèmes allemands. Je n’affirme pas qu’ils possèdent la même originalité dans les études philosophiques : c’est ici sans doute que l’influence de l’Allemagne leur impose l’adoption un peu servile de ses différens systèmes et de ses abstractions lointaines. Pourtant l’esprit danois ne manque pas de profondeur dans l’étude des sciences, et je ne parle pas seulement du talent d’analyse et d’observation, qu’il possède au plus haut degré, mais aussi de cette conception hardie qui s’élève jusqu’à une synthèse féconde. Les différences religieuses qui séparent le Danemark des pays qui l’entourent ne sont pas moins saillantes. On n’a pas à Copenhague, comme dans les autres pays protestans, ce respect outré du dimanche, qui en fait, non pas un jour de repos, mais un jour de tristesse et de captivité, et l’on y trouverait une indifférence un peu railleuse et comme une pointe de scepticisme plutôt que l’intolérance du luthéranisme suédois ou du piétisme allemand.

L’influence d’Œhlenschlæger ne resta pas circonscrite dans les limites étroites de son pays natal. Les trois états Scandinaves, en entendant prononcer les noms de leurs anciens dieux, Woden, Thor et Frey. sortirent de la langueur où ils étaient plongés, et le double mouvement qui, sous le nom de phosphorisme, agita la Suède, et, sous celui de scandinavisme, tout le Nord, fut la réponse au patriotique appel du poète danois. Il faut donc placer Œhlenschlæger au premier rang, non pas seulement des poètes nombreux et remarquables que le Danemark a produits depuis 1800, mais à la tête des trois littératures du Nord qui procèdent de son exemple comme de son inspiration.

Toutefois le triomphe de la nouvelle école ne s’établit pas sans avoir eu à combattre une double opposition,-, religieuse et littéraire. — Les théories d’Œhlenschlæger, qui s’affranchissait des limites imposées jusqu’alors aux esprits et les dépassait, lui avaient créé naturellement de nombreux ennemis. Il fut accusé des fautes que commettaient ses élèves, vit une polémique ardente s’élever contre lui, dut se retirer des clubs littéraires dont il faisait partie, et vivre désormais dans un cercle étroit et intime, composé de Rahbek, de Steffens et des deux frères Œrsted, dont l’un, ministre d’état, était son beau-frère, et l’autre, savant célèbre, son ami. Le plus acharné de ses adversaires fut Baggesen, esprit fin et délié, mais cœur sec et tourné vers la satire, et qui représentait dans cette querelle littéraire, avec son mépris de la mythologie Scandinave et son scepticisme affecté, le génie encore vivant du XVIIIe siècle, c’est-à-dire un mélange des idées de l’Encyclopédie, de la philosophie anglaise et du matérialisme qui régissait l’Allemagne avant sa belle période littéraire. L’autre adversaire d’Œhlenschlæger fut un homme très différent de Baggesen par les tendances et le caractère. M. Grundtvig est aujourd’hui un vieillard respecté de ses concitoyens pour son éloquence chaleureuse, soit dans la chaire chrétienne, soit dans la diète, où il siège comme membre du haut clergé. Protestant rigide, M. Grundtvig s’effraya des tendances religieuses d’Œhlenschlæger ; il craignit ce spiritualisme un peu vague qui permettait au poète de se complaire dans les peintures poétiques du catholicisme du moyen-âge. « La gravité religieuse, écrivit-il au poète dans une note célèbre qu’Œhlenschlæger nous a transmise, ne domine pas dans vos derniers écrits. Vous comprendrez que ce changement ait dû nous émouvoir, puisqu’il ne peut avoir son principe que dans la conscience même de l’écrivain. Le poète est responsable devant Dieu de l’exactitude et de la sûreté de sa doctrine, car son imprudence peut égarer ses semblables, et il doit se garder des vanités et des jeux d’esprit, qui ne sauraient instruire ni édifier. » A ces paroles sévères, Œhlenschlæger fit une réponse dont quelques lignes éloquentes méritent d’être citées.

« Le poète n’est pas tenu, comme le prêtre, à n’étudier du monde philosophique et religieux que l’élément divin : Dieu lui-même s’est fait homme, l’esprit s’est fait chair ; de même le poète, trop timide pour prétendre à la peinture de la Divinité, cherche plutôt à saisir les reflets de son image dans les sentimens et les passions humaines. L’éternel amour n’a pas attendu, pour se manifester aux hommes, la venue du Christ sur la terre ; la sphère du poète peut donc s’étendre jusque dans le paganisme. Élever moralement ses semblables, voilà le vrai but de l’artiste ; j’espère n’avoir pas dévié de cette route : Palnatoke, Axel et Valborg, le Corrége, Stœrkodder, tous mes derniers ouvrages me serviront de témoins. Ma tragédie d’Hakon Jarl, parce qu’elle représentait la lutte entre le paganisme et le christianisme, a pu plaire davantage à certains esprits ardens ; mais, dans mes autres pièces, l’empreinte religieuse est, j’ose le dire, plus profonde, par cela même qu’elles représentent des convictions plus paisibles et un dogme moins contesté. L’idée de la rédemption et de l’amour divin, le tableau de la résignation religieuse et de l’espoir éternel y ressortent de chaque ligne et attestent hautement que ce n’est pas un crayon frivole qui a tracé ces vivans portraits. Je me trompe bien, ou j’ai senti mon cœur, non pas s’endurcir, mais s’ennoblir et s’élever par mes derniers travaux. »

Au fond, la question était posée entre l’art, qui veut beaucoup de liberté, et le dogme étroit et rigoureux, — entre le poète et le prêtre ; elle était peut-être, au moins en ces termes, insoluble. M. Gruudtvig prit soin de se contredire lui-même en se laissant aller à la séduction qu’exerça sur son imagination enthousiaste l’ancienne mythologie du Nord, telle qu’Œhlenschlæger l’avait dévoilée. M. Grundtvig est bien connu en Danemark pour l’admiration chaleureuse que lui inspirent les vieux héros scandinaves. Personne n’est plus familier avec la lecture des antiques sagas, dont les comparaisons et le langage poétiques reviennent à chaque instant dans ses poésies et dans ses discours. Son patriotisme étant même devenu aussi exclusif que ses convictions religieuses, M. Grundtvig n’a que mépris et haine pour tout ce qui n’est pas Scandinave. Il est par-dessus tout l’ennemi acharné du teutonisme, et lorsque, pendant ces dernières années, les universités de Christiania, de Copenhague, de Lund et d’Upsal se réunissaient pour boire aux anciens dieux et hâter de leurs vœux la réunion peut-être chimérique des trois états du Nord en une seule monarchie, M. Grundtvig avait, pour cette jeunesse un peu bruyante, un cœur qui battait à l’unisson et des poésies toujours prêtes; on l’a surnommé, non sans raison, le grand-prêtre du scandinavisme. Par ce côté du moins, M. Grundtvig, bien qu’il se fût posé comme l’adversaire d’Œhlenschlæger, était obligé de faire avec lui cause commune et d’applaudir à ses triomphes, et même ses scrupules pieux devaient être fort ébranlés en présence de l’inspiration plus religieuse qui allait animer désormais la littérature et l’esprit public. Les applaudissemens qui accueillirent de toutes parts les dernières œuvres du grand poète ne laissèrent plus d’ailleurs entendre aucune des voix qui s’étaient élevées d’abord contre lui.


III.

La victoire de la nouvelle école imprima à l’esprit danois, désormais en possession de lui-même et fortifié par les épreuves, un essor tout juvénile. La carrière s’ouvrit pour tous les genres; mais le plus libre et le plus spontané de tous, la poésie lyrique, après avoir produit des chefs-d’œuvre sous la plume d’Œhlenschlæger, dut inspirer au milieu du premier élan le plus grand nombre de ses élèves. Les plus brillans d’entre ces poètes lyriques furent M. Ingemann et M. Winther. Le premier, contemporain d’Œhlenschlæger, se plaça tout à côté du maître par une élévation religieuse et une imagination brillante. Les meilleurs ouvrages du second datent des vingt dernières années et servent à montrer quelle marche a suivie en Danemark le développement d’un genre dont l’étude est si intéressante pour l’histoire de l’esprit humain. Le lyrisme de M. Ingemann est tempéré dans les ouvrages de M. Winther par un mélange de quelques qualités épiques, mélange heureux quand il est fait par un esprit d’une aussi rare mesure, plus épris des peintures populaires et naïves que des grandes scènes romantiques, et dont le langage, dans sa pureté discrète, ne manque ni de tendresse ni de passion. On trouvera dans le principal recueil poétique publié par M. Winther en 1828, sous le titre de Gravures sur bois, ces teintes adoucies qui le distinguent de ses prédécesseurs et qu’il a puisées sans aucun doute dans les habitudes et les tendances du génie danois. La poésie dramatique et l’apologue sont les genres qui devaient, après la poésie lyrique, s’emparer de l’esprit public en Danemark. Nous avons dit ailleurs [6] que, dans le concert des littératures du Nord, celle du Danemark représentait surtout l’élément dramatique. Après Holberg et Wessel, Œhlenschlæger avait enrichi la scène danoise d’oeuvres brillantes qui sont devenues classiques. Pourtant il y avait dans ses pièces principales, empruntées à l’ancienne histoire Scandinave, une certaine exubérance de lyrisme qu’on pouvait attendre d’un chef d’école ardent et enthousiaste, mais qui, exagérée par ses premiers élèves, dépassait les dernières limites du genre et le défigurait. Vers 1830, MM. Heiberg et Henri Hertz se firent les organes d’une sorte de réaction qui n’était qu’un retour vers les principes véritables de la poésie dramatique, et qui, la dégageant de l’enveloppe lyrique dont on l’avait revêtue, rendit au Danemark, sous sa forme précise et vive, un genre mieux adapté que tous les autres au caractère et au goût national. Fils d’un réfugié, auteur dramatique distingué lui-même, et que ses opinions libérales forcèrent à quitter avec Malte-Brun le Danemark pour venir en France après la révolution, M. Heiberg a écrit de spirituelles comédies après s’être montré grand poète dans son livre de l’Ame après la mort. Le succès de la comédie populaire, telle qu’il l’a introduite en Danemark, c’est-à-dire sans les grâces surannées et la sentimentalité fade de notre théâtre du second ordre, est un trait de plus à ajouter à la conformité du caractère danois avec le nôtre.

Pendant que la comédie, suivant l’exemple donné par Holberg, faisait ainsi paraître sur la scène des masques tout populaires, la tragédie classique, sans être complètement négligée, pâlissait devant le drame purement Scandinave, sorte de genre nouveau où triomphe la littérature moderne des peuples du Nord. Le Tibère et le Bajazet de M. Hauch, malgré le talent élevé de ce dernier écrivain, sont devenus moins facilement célèbres que la Maison de Sven Dyring de M. Hertz.

L’apologue, le conte et le roman demandent, comme la comédie et le drame, une action et une mise en scène vivement imaginées, conduites avec adresse, exposées facilement. Les qualités nécessaires au conteur et à l’auteur dramatique, tout en visant au même effet, sont cependant assez différentes pour qu’elles se rencontrent rarement réunies en un même écrivain; lé conteur apporte au poète comique l’abstraction à laquelle celui-ci donnera la couleur et la vie. M. Heiberg est tour à tour poète comique et conteur, surtout s’il est vrai qu’il ait pris une grande part à la composition des gracieuses Nouvelles dont le recueil anonyme attribué à Mme Heiberg, sa mère, a été publié par lui. Les ouvrages récens de MM. Paludan-Müller et Goldschmidt, Adam homo et le Juif, offrent plus d’épisodes et d’action. Peut-être la forme du premier est-elle trop pompeuse pour le fond, qui n’est après tout qu’une épopée satirique tirée de la vie bourgeoise; le second de ces livres a du trait, de l’émotion, de la grandeur, et l’on ne refusera pas une spirituelle finesse à l’auteur qui, écrivain politique en même temps que romancier, disait à la fin de septembre 1848 : « Robert Blum est un des principaux personnages de la première scène du premier acte de la révolution allemande. Il mourra probablement d’une ou d’autre façon avant que le premier acte ne soit achevé; mais il sera resté conséquent avec lui-même, car il tombera comme un martyr, laissant après lui une secte demi-républicaine, demi-catholique, demi-patriote, qui s’écriera avec gémissemens : « Il n’y a pas de Dieu, mais « Blum est son prophète! » Quelques jours après que ces lignes étaient écrites, Blum était fusillé dans les fossés de Vienne, et ses partisans célébraient son apothéose dans leur langage de mystiques et d’athées.

M. Blicher enfin s’est fait le peintre spirituel des mœurs et des vertus populaires, c’est lui qui raconte en vers élégamment écrits la fête de village, la vie paisible de la campagne, et les bonnes actions qu’inspire à l’homme des champs la simplicité de cœur :


« La tempête agitait les eaux du Cattegat; une petite barque était en mer; elle avait lutté toute la nuit sans espoir. Elle était conduite par un bon matelot, de ceux qui ne savent pas trembler. Sous la première étreinte de la mort éclate le courage danois.

« Il lutta, puis sa barque fut emportée au hasard, jouet des vents et des flots. A l’aurore, il se vit en face d’un écueil, et sa barque courait s’y briser.

« Il n’avait avec lui qu’un enfant. Il le saisit d’un bras vigoureux. — Allons, s’écrie-t-il, la froide couche est prête; à quoi bon pleurer?

« Les vagues se précipitent avec fracas, la barque se précipite en craquant sur les flots; il tient l’enfant de la main gauche, et de l’autre il s’attache au cordage.

« Il voit la terre, mais, hélas! entre elle et lui l’étroit abîme. Il ne touchera plus le rivage béni.... à moins que du ciel ne descende un secours.

« Au même instant arrive un paysan sur les hauteurs du rivage; il s’appelle Sœren Kanne. — Cette barque, dit-il à son père, cette barque va périr!

« Il court à ses deux chevaux, qui étaient attachés sur la colline, et revient hors d’haleine vers l’écueil.

« Le vieux père gémissant veut l’arrêter du geste : — Mon fils, lui crie-t-il, tu vas noyer les chevaux et toi-même, et la barque est déjà perdue!

« Mais Sœren saute sur le cheval qui est à gauche; il jette un regard vers son père : — S’il m’arrive malheur, mon père, soignez bien ma Catherine!

« Puis il frappe son cheval du talon de son sabot et le lance dans la mer, pendant qu’il entraîne l’autre en le frappant du pieu auquel il était attaché. Les voilà tous deux qui nagent.

« Le voilà enfoncé dans l’abîme, au milieu des flots écumans Personne n’aurait pu croire qu’il atteindrait la barque.

« Il court, il court à cheval sur les vagues ; voyez-vous les oreilles des chevaux ; on voit leurs têtes ; voici leurs crinières ; il touche à l’embarcation.

« — Ami ! s’écrie-t-il, monte ici promptement, et tiens ferme ton garçon par sa jaquette.— C’est fait ; les voilà tous à l’ouvrage ; c’est pourtant un autre ouvrage que de labourer son champ !

« Les vagues les couvrent et mugissent, mais ils se tiennent sur leurs chevaux serrés l’un à l’autre. Voyez ! ils ont atteint la terre ; les voilà qui s’élancent, sauvés tous trois, sur le rivage.

« A genoux tous les trois, ils font leur prière. — Maintenant, dit Sœren, venez avec moi vous mettre à l’abri... Tenez, regardez là-bas, la barque est en pièces.

« Et l’enfant chancelait comme un roseau sous les coups du vent, et le matelot battait des bras pour s’échauffer. — Qu’est-ce que nous pouvons faire pour vous remercier ? dit-il au paysan. — Me suivre et vous réchauffer, répondit Sœren.

« Et il soigna le matelot et l’enfant ; ils eurent soupe et viande chaudes, et ce fut là tout le paiement qu’il demanda, le pauvre, le brave paysan Sœren Kanne.

« Ainsi devez-vous, hommes danois, vous aimer les uns les autres et vous offrir de bon cœur, dans la mort ou le danger, pour vous sauver mutuellement.

« Ainsi devez-vous vous entr’aider, que vous labouriez la terre où les flots ! Fionie, Jutland ou Seeland, c’est tout une seule famille. Que Dieu, notre père à tous, nous conserve fidèles et inséparablement unis ! »

Une place toute particulière, parmi les conteurs contemporains du Danemark, doit être réservée à M. Andersen. Il est actuellement le plus populaire, ou peu s’en faut, des écrivains du Nord. Son talent est surtout, au moins dans ses contes, naturel et sans étude. Il n’en représente que mieux pour nous la simplicité et la douceur, mais en même temps la vivacité ingénieuse, qui sont, à n’en pas douter, les caractères distinctifs et comme le fonds de la littérature de son pays. Un court fragment fera juger des qualités de cet aimable esprit.

« Grand’mère est bien vieille ; elle a des rides et des cheveux blancs, mais ses yeux sont brillans et doux ; elle raconte les plus belles histoires et elle a une robe de soie à grandes fleurs qui fait du bruit en frôlant contre les murs. Grand’mère sait beaucoup, car elle a vécu long-temps, et bien avant père et mère, cela est sûr. Grand’mère a un livre de cantiques avec un fermoir d’argent, et elle lit très souvent dans ce livre. Au milieu du volume est une rose aplatie et desséchée, et qui n’est pas si belle que les roses qui sont dans le verre, et cependant grand’mère lui sourit avec bonheur, et des larmes lui viennent aux yeux. Pourquoi donc grand’mère regarde-t-elle ainsi la fleur séchée dans le livre de cantiques ? — Veux-tu le savoir ? écoute. Chaque fois qu’une larme de grand’mère tombe sur cette fleur, sa tige se relève, ses couleurs reprennent leur éclat, elle remplit la chambre de son parfum, et alors les murs tombent comme si ce n’étaient que des nuages, et tout autour de grand’mère s’étend la verte, et magnifique forêt où le soleil perce au travers du feuillage. A ce moment-là, grand’mère est toute jeune, elle est une ravissante jeune fille aux cheveux blonds, aux joues fraîches, belle et brillante; nulle fleur n’est plus vive. A son côté, est assis un jeune homme, grand et bien fait, qui lui présente une rose, et elle sourit... Grand’mère ne sourit plus ainsi... Si fait, elle sourit encore de même. — Il est parti. Mille visions et mille pensées ont pris sa place; le beau jeune homme est parti; la rose est étendue dans le livre de cantiques; grand’mère retombe dans son fauteuil; elle regarde la rose flétrie; grand’mère est morte!... — Elle fut posée dans le cercueil noir, entourée d’un linge blanc; elle était si belle! Ses yeux étaient fermés, mais chacune de ses rides avait disparu; elle était étendue avec un sourire sur les lèvres, avec une chevelure argentée et vénérable. On n’avait pas peur de venir voir la morte : c’était encore grand’mère, si bonne et si chérie. Le livre de cantiques fut mis dans le coffre, sous sa tête; elle l’avait désiré ainsi, et la rose était dans le livre, et puis on ensevelit grand’mère. — Au-dessus de la fosse, tout près du mur de l’église, on planta un rosier, dont les roses s’inclinaient au vent et disaient : « Il est doux de se baigner dans la rosée et dans les rayons de la lune. Si nous sommes les plus belles, viendra une main chérie qui nous cueillera pour la plus jolie jeune fille. » — Et le rossignol entendit ce que disaient les roses, et il chanta en l’honneur de la rose que la jeune fille avait gardée si fidèlement, de la rose que la jeune fille avait mise dans son livre de cantiques... Il est si doux de vivre dans le souvenir! — Et pendant que le rossignol chantait, l’orgue de l’église entonna les beaux psaumes qui étaient dans le livre placé sous la tête de la morte, et la lune brillait de tout son éclat... »


Régénération de la poésie danoise par un double appel à l’esprit national et aux instincts spiritualistes de la race Scandinave, telle avait été l’œuvre d’Œhlenschlæger. Développer au théâtre et dans le roman les principes posés par lui, telle a été la tâche de la génération qui a grandi à ses côtés, telle est encore celle des écrivains qui ont succédé à ses premiers disciples, et qui représentent dans sa phase la plus récente le mouvement de la littérature danoise. Le culte de la patrie est surtout ce qui les enchante, et ce morceau, composé par M. Grundtvig, restera long-temps comme la plus fidèle expression de l’enthousiasme ardent, mais contenu, qui inspire toute cette poésie nationale :


LE CHANT DE LA PATRIE.

« Certes, il y a sur la terre de bien plus hautes montagnes que nos pauvres collines danoises; mais nous nous contestons des plaines et des coteaux verdoyans du Nord : nous ne sommes pas faits pour l’essor et le bruit; ce qui nous convient le mieux, c’est de rester à terre.

« Le voyageur, nous le croyons, trouvera loin d’ici de bien plus beaux paysages; mais au pied des grands hêtres est la patrie danoise sur le rivage que pare le myosotis, et nous aimons, entre le berceau et la tombe, le champ fleuri qu’entoure la mer ondoyante. « Peut-être on a vu l’étranger accomplir, à son honneur et à son profit, de bien plus grands exploits. Ce n’est pas pour rien cependant que le bouclier danois figure des lions et des cœurs; les aigles peuvent se disputer le monde, nous ne voulons changer ni de bouclier ni de bannière.

« Il y a, dit-on, des nations bien plus sages que celle qui habite entre le Sund et les Belts; mais nous avons ce qu’il nous faut d, esprit et de sens, et nul de nous n’aspire à devenir par la pensée égal à Dieu. Que notre cœur brûle pour la vérité, pour le droit, — et l’avenir montrera que nous aurons été sages.

« Les autres langages des hommes peuvent offrir des sons bien plus majestueux, plus nobles et plus beaux; mais la langue danoise peut aussi rendre avec vérité des accens qui charment ou qu’on admire; elle atteint juste où elle veut aller, et, si les autres frappent, elle coule avec douceur.

« Du sein de leurs montagnes ou des dépouilles ennemies, d’autres ont su tirer bien plus d’argent et d’or; chez le Danois se trouve le pain de chaque jour, dans la cabane du pauvre comme sur la table du riche, et ne sommes-nous pas assez riches, si peu de nous ont le superflu et que bien peu manquent du nécessaire ?

« Il y a eu sans doute des rois plus glorieux et que leurs sujets ont nommés leurs pères; mais nulle race royale n’a encore fait pâlir celle de nos rois. Puisse la race de Dan et de Skiold fleurir toujours sur le trône de ses pères! »


IV.

L’activité intellectuelle d’un peuple, pour être saisie dans toute son originalité, doit être suivie non-seulement dans le domaine du drame ou de l’ode, mais encore dans celui des sciences et de la philosophie. Or le spiritualisme et l’esprit de nationalité qui ont donné au Danemark toute une littérature ont suscité dans ce même pays une nouvelle époque scientifique dont il faut tenir compte, si l’on veut connaître le Danemark du XIXe siècle.

Œrsted est le plus grand nom de cette période. La pile de Volta, découverte en 1800, ayant fixé toute son attention, il en trouva une des applications les plus fécondes, lorsqu’il eut remarqué, en 1820, l’influence de l’électricité sur l’aiguille aimantée : il avait découvert l’électro-magnétisme. Maître ainsi de l’un des secrets les plus mystérieux de la nature, Œrsted fut saisi d’admiration à la pensée des conséquences et des applications qu’il prévoyait, et, fortifiant par chaque observation de détail sa possession de la loi générale, il s’éleva vers une synthèse magnifique, qu’il a exposée dans un livre publié récemment, peu de temps avant sa mort, sous le titre de l’Esprit dans la nature.

Selon Œrsted, une ame universelle dirige et anime toutes les manifestations de la nature, les corps et les phénomènes; cette ame universelle est l’expression sagement réglée d’une raison dont Dieu lui-même a fixé les lois excellentes, partout les mêmes, et cette raison, source de tous les effets, matériels ou immatériels, dont se compose la nature, n’est pas autre que celle qui éclaire l’esprit humain. L’homme de génie qui a développé en lui par le travail et l’étude patiente cette lumière intérieure forme des inductions qui sont autant de conquêtes sur la vérité même, et la vérité n’est que l’intelligence de la raison universelle. Seulement, comme cette raison est infinie, à l’exemple de Dieu dont elle est une émanation, l’esprit humain ne doit pas espérer qu’il parviendra, avec ses seules forces, à la saisir tout entière. Chaque pas dans une carrière si belle suffit du moins à récompenser les hommes en les éclairant davantage.

Jusqu’à quel point Œrsted restait fidèle dans ces vastes spéculations à la lettre ou même à l’esprit du dogme, il serait difficile et périlleux de le décider. Comme Œhlenschlæger, il fut attaqué par M. Grundtvig; il rencontra même dans l’évêque de Copenhague, le vénérable M. Mynster, un adversaire plus calme, moins passionné, et par là peut-être plus redoutable. Cette polémique offrit, comme on pouvait s’y attendre, un nouvel exemple de la querelle constante entre la lettre des Écritures et les découvertes de la science humaine. M. Grundtvig accusait (Mysted d’être en désaccord avec la Bible, et M. Mynster lui reprochait, entre autres objections, d’imposer à Dieu des lois éternelles et qu’il ne pût pas changer.

Bien que la science, élevée jusqu’à ces hautes régions, semble appartenir au genre humain et n’avoir plus de patrie, il est pourtant facile, si l’on compare l’Esprit dans la nature au Cosmos, qui parut à peu près à la même époque, de distinguer l’esprit danois de l’esprit allemand. Représenté par Alexandre de Humboldt, le génie allemand semble être la science elle-même, interrogeant d’un œil profond les trois règnes de la nature, — les hommes et les cieux. la géographie, la politique et l’histoire. L’ouvrage danois est plus une œuvre de méditation que de science; son langage est doux, humble et persuasif, comme il convient à la spéculation philosophique et morale. Bien que ce langage s’élève avec le sujet quand l’auteur, par exemple, s’efforce de concilier dans un seul ensemble l’existence de la matière et celle de l’esprit, il n’a que bien rarement la grandeur et la majesté du livre allemand, si bien exprimées par son titre même; mais, si haut qu’Œrsted se maintienne, on sent que l’esprit de l’écrivain est réfléchi et surtout pratique. Grâce à ces qualités, Œrsted a exercé sur le Danemark une grande influence. En même temps qu’il dotait son pays d’écoles des- tinées à populariser enfin dans le Nord les études de physique et de chimie, peu cultivées jusque-là, en même temps qu’il établissait une nomenclature qui devait désormais être commune aux peuples de langues scandinavo-germaniques, il inspirait aux jeunes savans de la Scandinavie l’ardeur et l’enthousiasme. Œhlenschlæger avait détourné les écrivains danois des imitations étrangères pour leur ouvrir une source de poésie et de littérature nationales: Œrsted fit de même dans le domaine de la science. Ses leçons et ses livres formèrent toute une école de naturalistes danois qui ne se contentèrent plus de traduire ou de commenter les travaux des savans de l’Europe. Sans compter la gloire qu’ils ambitionnaient de présenter aux autres peuples des livres originaux, n’avaient-ils pas autour d’eux des sujets d’étude qu’ils seraient coupables de négliger : l’histoire des races Scandinaves, la nature et le sol même de la Scandinavie? Ce fut le conseil tout patriotique donné par Œrsted; il engagea ses compatriotes à concentrer leurs observations sur la Scandinavie, d’abord afin de la glorifier en la connaissant davantage, puis sans doute pour que l’école danoise, fortifiée par ces études particulières, se trouvât prête ensuite aux spéculations plus générales. Comme les poètes, les savans se mirent à l’œuvre, et, pendant que les premiers ouvraient les anciennes sagas pour en tirer une littérature originale, géologues et botanistes étudièrent les terrains et la flore Scandinave, en distinguèrent avec précision les différentes zones, et les séparèrent soigneusement de la flore et du sol allemands.

Il était plus difficile de retrouver les traces peut-être effacées des races Scandinaves. Et pourtant n’était-ce pas pour la science danoise le premier problème que de parvenir à démontrer que toute confusion était impossible entre la race allemande et les peuples du Nord? Les Scandinaves retrouvaient dans leurs souvenirs tout un âge héroïque dont la majesté dépassait de beaucoup celle des plus anciennes traditions germaniques. La Germanie n’était qu’un chaos informe qu’agitaient obscurément des guerres intestines ou qui luttait en désordre contre les armes romaines, quand les vikings, partis du Jutland, parcouraient déjà l’Océan et la Baltique en rois de la mer, en souverains des îles, en maîtres redoutés de toutes les côtes de l’Europe occidentale. La Scandinavie n’a pas été, comme on l’a cru, le grand réservoir des peuples envahisseurs du Ve siècle, mais elle a servi d’étape à bon nombre de ces populations dont la barbarie féconde allait être un des élémens de la régénération chrétienne. Les Barbares y sont arrivés portant encore sur le front le cachet mystique et religieux de l’Orient; ils y ont connu le climat et le génie plus sévères des régions occidentales; une partie de leurs tribus en est sortie façonnée pour la civilisation; une autre a accepté ces contrées pour patrie. Retrouver ces lointaines origines, rechercher dans les secrètes combinaisons de la linguistique, dans les runes des rochers, jusque dans les tombeaux et dans les entrailles de la terre toutes les traces, quelles qu’elles soient, de cette transformation mystérieuse, voilà le problème que la science danoise se proposa de résoudre, et à l’attrait duquel peu d’esprits distingués parmi les savans du Nord ont voulu se soustraire en présence des envahissemens de l’Allemagne et dans une époque où l’archéologie, par ses étonnantes révélations, semble vouloir restituer à chaque nation ses litres. Érudits et archéologues se mirent à déchiffrer les textes islandais et à fouiller la terre. Alors succéda aux publications isolées d’Arne Magnusson et de Suhm un ensemble d’efforts soigneusement dirigés. Arne avait laissé en mourant, en 1730, une précieuse collection de deux mille manuscrits islandais et Scandinaves; une commission fut chargée de publier ces précieux manuscrits, et ce fut l’origine de quelques-uns des plus beaux ouvrages d’érudition du Danemark moderne. Rask, admirable linguiste et voyageur intrépide, donna, au commencement du siècle, ses plus savantes études sur la langue islandaise et sur les anciens monumens Scandinaves. Finn Magnussen enfin, Islandais de naissance, démontra quelles origines lointaines rattachent les croyances primitives des peuples du Nord aux principales théogonies de l’antiquité. Aujourd’hui l’essor est donné; la Société Royale de Copenhague a fait diversion aux travaux du Dictionnaire danois, qu’elle poursuit depuis quatre-vingt-dix-sept ans, pour publier beaucoup d’anciens monumens scandinaves, et un grand nombre de réunions savantes se sont formées depuis vingt-cinq ans à peine pour entretenir le zèle des érudits.

De leur côté, les antiquaires ont fouillé les tourbières et les tombeaux; les tourbières surtout sont devenues leurs Herculanum et leurs Pompéi : c’est de là qu’est sorti pièce à pièce, depuis une trentaine d’années seulement, tout le beau musée scandinave de Copenhague. Plus de dix mille objets, bien décrits dans un catalogue devenu populaire, y forment une histoire complète du paganisme et des premiers temps chrétiens dans le Nord. A côté de ce musée national est un musée ethnographique, auquel les nombreuses expéditions de la marine danoise apportent chaque jour du Groenland ou de la Sibérie les monumens les plus curieux des peuples qui ont appartenu de près ou de loin aux races Scandinaves. On conçoit combien de traits de lumière la comparaison de ces témoignages si divers d’origine a pu faire éclore. MM. Thomsen et Worsaae, conservateurs de ces galeries, ont pu, à l’aide de ces monumens, ouvrir à la science ethnographique des voies nouvelles. Dépassant l’horizon de l’histoire Scandinave, ils ont démontré, par de savantes recherches, l’existence de plusieurs générations d’hommes dont les annales écrites et la tradition même ont à peine fait mention. Les premiers progrès de l’humanité sont ainsi attestés par les innombrables restes du paganisme que possèdent les collections de Copenhague, et l’on peut y suivre pas à pas le curieux développement de l’industrie des hommes. Il est facile de comprendre combien ces galeries sont devenues populaires en Danemark, si l’on se rappelle combien l’instruction est répandue parmi le peuple, et si l’on a été témoin du zèle tout patriotique que M. Thomsen apporte à l’interprétation du musée dont il a été le véritable fondateur. Allez à Copenhague, et, qui que vous soyez, M. Thomsen vous expliquera dans votre langue l’ordre théorique et les arrangemens particuliers de chaque salle, de chaque armoire des deux musées. Ce n’est pas seulement d’ailleurs pour les voyageurs et les savans que M. Thomsen veut être un cicérone toujours prêt, c’est aussi et surtout pour le peuple de Copenhague, qui connaît bien M. Thomsen. Je me rappelle avoir vu ce digne antiquaire expliquer à des soldats, à des femmes et à des enfans l’usage et l’origine des armes singulières et des instrumens bizarres qu’ils avaient vus notés sur le catalogue. Après leur avoir parlé en danois, il vint à nous, nous entretint en français, en anglais, en allemand. Comme nous arrivions aux bijoux d’or massif fabriqués avec tant de goût et d’art par les Danois des premiers temps du christianisme, il prit pour nous la montrer une petite croix qui avait appartenu à la reine Dagmar, femme de Valdemar-le-Victorieux. « Ce fut pour tous, dit une ancienne ballade, pour le grand et le petit, pour le riche et le pauvre, pour le paysan et le bourgeois, une heureuse époque que celle de la reine Dagmar. Elle soulageait le bon paysan, qui vivait alors en paix et sans fardeau. Si le Danemark avait toujours eu de telles fleurs dans son parterre, on l’admirerait et on l’envierait beaucoup. Vogue le vaisseau qui porte la reine Dagmar! » En entendant son nom si populaire, enfans et jeunes filles accoururent, à la grande joie de M. Thomsen et, je l’avoue, à la nôtre, pour contempler avec respect la précieuse relique de la bonne reine Dagmar. Heureux ce petit pays d’un million d’ames, où les bons sentimens se conservent d’autant mieux qu’ils sont enfermés dans une sphère un peu étroite !

M. Worsaae, plus jeune que M. Thomsen et déjà célèbre par ses nombreux travaux d’archéologie, poursuit avec ardeur en Suède, en Norvège, dans le nord de l’Allemagne, en Angleterre, en Irlande, en Ecosse et en France, toutes les traces de la langue et de la civilisation des anciens scandinaves. Il vient d’explorer, cette année même, notre Normandie, à l’histoire de laquelle le récit de ses dernières recherches ajoutera certainement une page curieuse.

Pour peu que l’on creuse les riches sillons de l’archéologie, on rencontre partout l’Orient. Les savans du Danemark, entraînés par l’étude des antiquités du Nord à scruter les origines mêmes des peuples scandinaves, se sont trouvés bientôt en présence de ce berceau commun de l’humanité, et ils n’ont pas tardé à prendre un rang distingué parmi les orientalistes européens. Dès la fin du XVIIIe siècle, l’expédition envoyée en Orient par le ministre danois Bernstorf avait produit les relations fidèles et savantes de Niebuhr. Rask mourut, il est vrai, à quarante-cinq ans; mais il avait rapporté de son voyage dans la Perse et dans l’Inde une collection de manuscrits orientaux fort anciens, dans lesquels il avait déjà fait lui-même d’importantes découvertes. Les travaux de M. Lassen ont fait de lui un digne collaborateur du regrettable Eugène Burnouf; dans ces dernières années enfin, M. Westergaard s’est signalé par ses remarquables travaux sur cette écriture cunéiforme, nouvelle énigme proposée à la science européenne par le passé, qui sera vaincu. C’est ainsi que l’ardeur d’une nouvelle école danoise à étudier de préférence tout ce qui intéressait la patrie l’a conduite, en concentrant son attention et ses forces, vers des études plus larges et désormais plus originales. En même temps qu’elle retrouvait la filiation primitive des races qui habitent aujourd’hui le nord de l’Europe, cette école a pris une place à part dans la science moderne, qui serait privée sans elle de quelques-unes de ses plus belles découvertes.

La guerre est venue dans ces dernières années interrompre le travail de la ruche laborieuse; mais le Danemark était préparé à soutenir vigoureusement l’attaque, non pas seulement par le courage et la bonne discipline de ses marins et de ses soldats, mais surtout par cet esprit public qui s’était formé depuis le commencement du siècle. Toutes les forces vives du pays avaient été dirigées vers un but unique, revendiquer et glorifier la nationalité danoise. Les savans et les poètes avaient donné l’exemple; le peuple, qui jusqu’alors n’avait fait que les encourager de ses applaudissemens, le peuple eut son tour; il défendit par les armes une patrie qu’on lui avait fait connaître et aimer. Écrivains et poètes le suivirent contre l’Allemagne; toute plume se changea en épée, toute poésie en chant de guerre, et, parmi les glorieuses inscriptions qui décoraient les ares de triomphe sur le passage de l’armée victorieuse rentrant à Copenhague, celle-ci brillait avant toutes les autres : « Nous savons aujourd’hui que nous sommes véritablement une nation! » Ainsi s’est réalisé ce rare exemple d’une nationalité que les lettres ont surtout contribué à former. La dernière guerre contre l’Allemagne en a été la plus vivante expression, et, loin de rompre cette union féconde de l’esprit public et des lettres, elle leur a rendu, en échange des loisirs qu’elle a pu leur enlever, une verve, une dignité, un bon sens qui resteront les glorieux caractères de la littérature et de la société danoises.


A. GEFFROY.

  1. Les plus célèbres des amiraux danois.
  2. Le roi Christian IV.
  3. On peut voir, sur Holberg, une intéressante étude de M. Ampère, publiée dans cette Revue le 1er juillet 1832.
  4. Voyez la préface écrite en français par Holberg lui-même en tête d’une traduction de son Théâtre par Fursman, dont le premier volume a seul paru.
  5. Steffens était né en Norvège, mais il était sujet danois.
  6. Voyez la Suède depuis cinquante ans, livraison du 1er janvier 1852.