Le Nord Scandinave depuis 50 ans/03

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LE NORD SCANDINAVE


DEPUIS CINQUANTE ANS.




LES REFORMES SOCIALES ET LA DERNIERE CRISE EN DANEMARK.


I. Liden Kroenike om Kong Frederik og den Danske Bonde [Petite Chronique du roi Frédéric VI et du Paysan danois), par le Dr Wegener ; 1 vol. in-8°, Copenhague 1843. — II. Fred, RReventlow’s Virkomhed som Kongens Embedsmand og Statens Borger (Des Services rendu au Danemark par Reventlow comme administrateur et comme citoyen), par Ad.-F. Bergsoe. t III. Ecrits politiques de MM. Wegener, Oersted, Nielsen, Sibbern, Schiern, Roerdam, etc, sur la question de succession, sur la dissolution du Folke-Thing et sur le dernier message royal ; Copenhague et Aarhuus 1853. — IV. Flyvende politiske Blade (Feuilles politiques volantes), par Sincerus, 1853.




La vie politique du Danemark s’est développée en quelque sorte parallèlement à sa vie intellectuelle [1], et la fin du dernier siècle marque la aussi une ère de réformes et de tentatives dont le terme ne peut encore être prévu. Cette ère se partage facilement en deux périodes. D’abord le mouvement se développe presque sans obstacles : de grandes et belles réformes sociales amènent après elles des réformes politiques non moins bienfaisantes ; mais bientôt de funestes complications paraissent, et une période plus agitée commence. Les obstacles naissent de deux cotés : la féodalité non détruite cherche à réagir contre les classes qui se sont élevées à la liberté politique ; puis la diplomatie européenne intervient pour sa part, el, à propos d’une question de frontières agitée entre le Danemark et l’Allemagne, elle exerce sur les affaires intérieures du pays une pression qui entrave tristement les progrès de l’esprit public. De là une crise dont les dernières agitations se continuent en Danemark et forment les plus récens épisodes de son histoire sociale comme de son histoire politique.

Le système féodal et la diplomatie européenne, tels sont les deux ennemis que rencontre l’esprit d’indépendance et de progrès en Danemark : ces deux ennemis se soutiennent l’un l’autre et se prêtent un mutuel appui. À l’extérieur la question de succession au trône, à l’intérieur la question constitutionnelle, ont fourni également des armes aux partisans d’un passé qui ne peut plus revivre. La lutte contre les influences féodales secondées d’un côté par la diplomatie européenne, de l’autre par une fraction de la noblesse nationale, a fait ressortir à plusieurs reprises, depuis la fin du dernier siècle, l’énergique patriotisme des populations danoises.

Cette ligue des intérêts diplomatiques et du régime féodal, étudiée dans l’action qu’elle a exercée depuis cinquante ans sur cette nation si digne de nos sympathies, jette un singulier jour sur les obstacles qu’opposent encore en certains pays de l’Europe les traditions du passé au progrès politique. On entend répéter que l’Europe est bien vieille, et que si un souffle du dehors ne vient lui inspirer une nouvelle vie, elle a fini son temps. S’il en est ainsi, qu’a-t-elle fait du précieux, du court espace qu’elle avait à vivre, cette Europe délivrée à peine du servage, et dont aucune nation, sauf une peut-être, n’a pu, malgré tant de luttes et de sang versé, jouir pendant un siècle seulement d’un gouvernement libre bien affermi ? Quel progrès ont fait sur notre continent le respect de l’équilibre européen et celui des nationalités, belles maximes inventées du reste il y a deux siècles à peine ? S’il est vrai que le magnifique traité de Westphalie ait proclamé ces principes, et que de telles conventions soient réellement, comme l’a dit Montesquieu, la voix de l’humanité souffrante qui réclame ses droits, le respect de ces pactes solennels ne doit-il pas de jour en jour devenir plus scrupuleux et rendre l’intervention des traités mêmes moins nécessaire ? En vérité l’Europe a encore beaucoup à faire, et toutes les promesses de sa civilisation moderne ne sont pas accomplies. Non-seulement sa carrière ne semble pas achevée, mais des liens funestes qu’elle aurait dû rompre la retiennent encore à quelques-unes des pires institutions du passé.

Voici un petit pays, le Danemark, qui a bien mérité, non pas seulement de la France, dont il a été dans ses dernières luttes le plus constant et le dernier allié, mais aussi de la société européenne tout entière. Il a, par une rare énergie, rejeté depuis quatre-vingts ans le servage et l’absolutisme ; il s’est élevé tout récemment, il y a quatre ans à peine, au rang des monarchies constitutionnelles. Il a accompli cette transformation, — annoncée et préparée par ses rois avant la révolution de 1848, — au milieu du trouble général de l’Europe, en présence, d’une réaction presque universelle et sans tomber lui-même dans les excès démagogiques ; mais parce qu’il n’a pas pu affranchir sa nationalité de tout contact avec les nationalités voisines ni rompre d’anciennes relations féodales qui ont failli déjà lui devenir mortelles, tout le résultat de ses longs efforts est menacé de ruine. Privé par ces liens étroits, restes du moyen âge, de toute liberté d’action, il est asservi au bon ou mauvais gré de la diplomatie européenne, et voit mettre en question, en dépit de la théorie de l’équilibre européen, en dépit de ses dernières victoires, ou bien sa constitution libérale, redoutée de quelques puissans voisins, on bien son existence même, menacée dans l’avenir par une loi de succession malheureuse, — dans le présent par une combinaison regrettable qui équivaudra presque infailliblement à un sacrifice du Slesvig.

Ce n’est pourtant pas la vigueur d’une nationalité jeune et confiante dans son avenir qui manque au Danemark. Non, rien ici n’indique la décadence. Il faut voir dans la crise actuelle qui remplit les Danois d’une patriotique anxiété une des vicissitudes de la lutte engagée depuis un siècle par toute l’Europe pour assurer le triomphe des institutions conformes à l’esprit moderne. C’est là une difficile et longue révolution, mais dont aucune des nations de l’Europe ne saurait éviter, quand elle le voudrait, le dur travail, parce qu’elle est l’invincible loi de l’avenir, et nous devons souhaiter qu’aucune ne succombe parmi celles qui y apportent de notre temps de la constance et de l’énergie.


I

Les réformes sociales sans lesquelles un peuple ne mérite pas d’être classé parmi les nations modernes se sont accomplies en Danemark vers la fin du XVIIIe siècle. On y peut dater de l’année 1788 l’abolition du servage ; mais il est nécessaire, pour comprendre comment s’accomplirent dans cette partie de l’Europe une si importante réforme et celles qu’elle dut entraîner à sa suite, de savoir quelle avait été la marche du développement social en Danemark.

Le paganisme Scandinave n’avait réellement connu que trois classes : — les chefs militaires, — les paysans, propriétaires du sol, — et les esclaves attachés à la glèbe. Le titre de paysan (blonde) rappelait une certaine idée de puissance et de richesse, et les paysans formaient la véritable aristocratie, appuyée sur les principes de l’hérédité et du droit d’aînesse. Le christianisme, en s’établissant chez les peuples du Nord au commencement du XIe siècle, condamna le principe de l’esclavage, et par suite il se fit peu à peu, du XIIe au XIVe siècle, une distinction entre les possesseurs du sol. Comme les esclaves tout à l’heure liés à la glèbe pouvaient désormais la quitter, un certain nombre de propriétaires, incapables de cultiver seuls des domaines étendus, les partagèrent en lots assez restreints pour que leurs serfs en dirigeassent l’exploitation, sauf certaines conditions et redevances ; mais ceux qui ne possédaient que de petits domaines, cultivés naguère à peu de frais grâce à l’asservissement de la classe inférieure, se trouvèrent incapables d’offrir à ces affranchis un paiement ou des conditions équitables, et se virent dans la nécessité de se mettre au service du grand propriétaire en prenant à ferme une partie de ses domaines. On comprend quelle fut la conséquence de ce régime, que la nécessité imposa aux possesseurs de petits domaines. Pendant que la dernière classe de la nation montait vers une condition plus indépendante et meilleure, celle des paysans était divisée ; les plus puissans augmentaient leur richesse, s’unissaient au clergé catholique, prenaient des titres, des armoiries, un blason, formaient une noblesse ; les inférieurs au contraire perdaient beaucoup de leur importance et de leur dignité, et se confondaient presque avec leurs anciens esclaves.

L’introduction de la féodalité germanique consacra cette inégalité, qu’elle rendit plus oppressive et plus odieuse ; — celle de la réforme protestante au XVIe siècle augmenta le crédit et même les possessions de la noblesse, puisqu’elle sécularisa au profit des grands propriétaires ou de la royauté les biens immenses occupés jadis par l’église catholique, et qu’elle réunit en une seule les deux aristocraties ecclésiastique et laïque. Les nobles construisirent alors plus que jamais ces châteaux fortifiés d’où ils faisaient peser leur commandement Sur une vaste étendue de pays, sans reconnaître aucun gouvernement supérieur à leurs volontés et à leurs caprices. La législation, modelée sur leurs intérêts, avait exagéré le principe féodal de l’hérédité jusqu’à ne pas permettre à l’héritier de vendre le domaine de famille, proclamé inaliénable. Les paysans (ce nom ne pouvait s’appliquer désormais qu’aux serfs et peut-être à quelques petits propriétaires bien peu sûrs du lendemain) étaient soumis de la sorte à une oppression régulière, légale, et qui semblait devoir être éternelle. Les guerres nombreuses du XVIIe siècle ne firent qu’augmenter le malheur des paysans en les entraînant aux frontières ou chez l’ennemi pendant que les cultures dont ils étaient responsables dépérissaient.

En Danemark comme en France, la royauté apparut aux populations opprimées comme une protectrice naturelle contre la puissance excessive de la noblesse. Dans les pays du nord de L’Europe comme chez nous, quoique bien plus tardivement, une classe moyenne s’était peu à peu formée ; elle s’était recrutée parmi les petits propriétaires, parmi les artisans aussitôt que l’industrie s’était développée dans les villes ; elle avait cherché de nouvelles forces parmi les gens instruits dans la législation, dans les lettres, dans les arts, dès que l’activité des relations civiles avait substitué une magistrature aux juridictions féodales, dès que les progrès de la civilisation avaient inspiré le respect, et le goût de la culture intellectuelle et morale. Faire alliance avec cette classe moyenne, destinée à devenir, en élevant jusqu’à elle les classes inférieures et en se montrant la digne rivale de l’aristocratie, le fond même de la nation, — opposer à la noblesse la bourgeoisie et vaincre avec elle, telle fut la politique de la royauté danoise, tel fut le mot d’ordre de la révolution de 1660, accomplie sous l’inspiration de la monarchie française, et qui conféra à la couronne de Danemark la souveraineté absolue.

Toutefois ce pouvoir nouveau, longtemps encore inquiet du lendemain, après s’être élevé par le secours de la bourgeoisie danoise, n’osa pas continuer hardiment la même politique. Il avait ruiné en partie l’aristocratie féodale ; il voulut, presque aussitôt après, rétablir une noblesse nouvelle dont il put invoquer la reconnaissance et le dévouement, et il laissa revivre ainsi les droits et les prétentions des princes féodaux. De là l’amoindrissement de l’autorité royale dans les duchés, avec des complications aujourd’hui encore aussi funestes qu’elles le furent jamais, et l’oppression qu’exerça constamment jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, en dépit de quelques essais de réformes, la féodalité privée.

En 1784, à l’époque où le prince qui fut plus tard le roi de Danemark Frédéric VI arriva comme régent aux affaires, les paysans danois non propriétaires étaient soumis à une servitude pour laquelle le vocabulaire de la féodalité du Nord avait deux expressions différentes s’appliquant à des circonstances et à des conditions variables. Dans le Jutland septentrional et dans les îles, c’est-à-dire dans le vrai Danemark, cette servitude consistait surtout dans le stavnbaand, c’est-à-dire dans une obligation de résider toujours sur la même terre. Dans le Slesvig, où l’influence de la féodalité allemande avait dominé, le paysan était encore plus voisin des misères de l’esclavage antique, et son malheur était énergiquement traduit par le mot de livegenskab, propriété du corps, qui exprimait le droit exercé par le maître sur toute sa personne [2].

L’obligation de ne pas quitter le domaine avait été imposée aux paysans, parce que les propriétaires étaient tenus de fournir pour les besoins du service militaire un certain nombre d’hommes. Quand les paysans voyaient venir l’époque des enrôlemens, c’était à qui échapperait par la fraude ou la fuite, et plus d’une fois les propriétaires avaient été obligés de battre les environs de leurs domaines et de faire la chasse aux hommes pour fournir leur contingent. Le paysan était inscrit sur les rôles dès sa quatrième année, et jusqu’à vingt-quatre ans révolus, même après qu’il avait accompli son service, il dépendait du domaine d’où il était parti ; lors de son retour, le propriétaire, qui devait lui confier un gaard ou champ, lui donnait le premier venu, souvent le plus mauvais de tous, et si le paysan refusait de le faire valoir à ses risques et périls, le maître pouvait l’enrôler une seconde fois pour servir de nouveau six ou douze années ; puis la même misère l’attendait au prochain retour, avec la vieillesse de plus.

Quant au paysan du Slesvig, au livegne, il ne jouissait pas même des premiers droits naturels à l’homme : non-seulement il ne devait jamais quitter le lieu où il était né, mais il ne pouvait pas se marier sans l’autorisation du maître ni entreprendre aucun négoce ; il n’avait pas de juges, il était châtié arbitrairement, traité comme bétail, acheté et vendu, soit aux enchères, soit au jeu, d’un coup de dès ou par le hasard des cartes. Aucune sécurité pour le petit lot qu’il essayait de cultiver, car le propriétaire divisait son bien en autant de gaarde qu’il lui semblait bon de le faire, et libre à lui d’ôter leur pain en un jour à vingt familles de paysans. Ainsi, pendant l’enfance, la dure corvée sous le fouet du contre-maître, puis la conscription et le service militaire sous quelque instructeur allemand qui ne lui épargnait ni les malédictions ni les coups, voilà quelle était pour le paysan du Slesvig la première moitié de sa vie ; la seconde s’écoulait, pauvre et misérable, sur le gaard ingrat qui ne rendait pas, n’en pouvant mais, la redevance obligée. Et alors, pour que le paysan cultivât mieux dorénavant sa terre, on lui prodiguait les vexations et les supplices : c’était le cheval de bois [troehest) sur lequel on l’attachait à califourchon, pendant quelques heures, avec de grosses pierres pendues aux deux pieds en guise d’éperons, comme on disait par plaisanterie ; ou bien le carcan, instrument inévitable dans le matériel d’un manoir seigneurial sagement ordonné ; ou enfin le cachot sombre et humide qu’on appelait spécialement le chenil (hundehul). Le paysan demandait-il justice ? on le traduisait devant des tribunaux dérisoires où siégeaient, maîtres de son sort, les intendans, le sommelier et le cocher du propriétaire. Fuyait-il ? on l’atteignait bientôt, on le marquait et on le condamnait aux travaux forcés. C’était pourtant la fuite qui offrait encore à l’opprimé le plus d’espoir, s’il n’avait ni femme ni enfans qu’il lui fût difficile d’emporter avec lui, ou qu’il redoutât de laisser entre les mains du maître. Le malheur commun avait fait regarder par la population asservie ces exils volontaires comme sacrés, comme protégés par Dieu lui-même, ennemi de l’injustice. Toute maison de paysans s’ouvrait au fuyard, et lui offrait une périlleuse, mais secrète hospitalité. Beaucoup de jeunes paysans désertèrent ainsi et passèrent en Hollande, en Norvège, en Angleterre même, et les désertions devinrent si nombreuses, que les propriétaires se réunirent pour invoquer un changement de législation qui interrompit un mal si contagieux.

La terre, dit Pline, est mal cultivée par des bras à qui manque la liberté et qu’énerve le désespoir ; coli rura ah ergastulis pessimum est, et quidquid agitur à desperantibus. Ne possédant à peu près rien en propre, sachant d’avance que le propriétaire pouvait doubler sa redevance ou choisir pour lui-même ses meilleurs, ses plus abondans produits, le paysan danois n’avait plus intérêt à soigner la terre. La meilleure partie de son blé lui était enlevée pour les voyages du roi et pour ceux du seigneur. Le temps était-il favorable pour faire la moisson ? il fallait qu’il attendît, avant de couper les gerbes, qu’arrivât le percepteur de la dîme en nature ; ou bien celui-ci, qui avait une longue tournée à faire, venait au village avant que les blés fussent mûrs, et il fallait que le paysan, sans tarder, apportât lui-même sa dîme, composée de son froment le plus mûr et le plus sec, puis ou le chicanait, et, son blé n’étant pas bon, il devait en mettre plus, ajoutant à chaque mesure. Joignez à cela un système détestable de corvées qui prenait au paysan un temps précieux et l’éloignait de son champ ; ajoutez enfin une mauvaise entente des jachères dans un pays où la terre a besoin d’être nourrie, de là peu de fourrages, une mauvaise nourriture, un amoindrissement notable du bétail : voilà dans quel cercle vicieux, funeste, mais inévitable, l’agriculture danoise pouvait s’exercer et se mouvoir. Le paysan ne songeait, on le pense bien, à aucune réforme, à aucune amélioration. « Il vaut mieux dormir très pauvre, disait-il, que pauvre se ruiner. » Accoutumé dès l’enfance à la pensée qu’il vivrait et mollirait sur le domaine où il était né, à moins qu’il ne préparât la révolte et la fuite, il se considérait comme étranger à tout le reste du monde et même à tout ce qui n’était pas compris dans le cercle étroit des coutumes et de la routine du gaard. Le bâton lui enseignait la servilité, et l’extrême misère, les mauvaises mœurs.

Telle était la condition des paysans danois en 1785 ; mais le jeune prince Frédéric allait gouverner le Danemark, pendant cinquante-six ans, comme régent ou comme roi, et cette longue domination, terminée seulement en 1840, est devenue l’époque des réformes intérieures qui ont assuré au petit royaume de Danemark un rang si honorable parmi les nations de l’Europe moderne. Quatre hommes d’un esprit éminent et d’un cœur généreux eurent la gloire de seconder Frédéric VI dans l’exécution de son œuvre. Ce furent : le second Bernstorf, neveu de celui que le grand Frédéric appelait l’oracle danois, et à qui ses paysans élevèrent une colonne ; Reventlow, l’intime ami de ce sage ministre ; puis leur ami commun Schimmelmann, ministre des finances, et enfin le procureur-général Colbiœrnsen, d’une éloquence antique, soit à la tribune, soit dans la polémique.

Déjà quelques propriétaires éclairés ou bienfaisans avaient accompli sur leurs domaines des réformes utiles à leurs paysans. Dès 1669 même, une commission avait été nommée, et quelques décrets promulgués en flaveur des paysans fermiers (fœstere), mais ces tentatives de réformes, souvent interrompues, n’avaient été d’aucune efficacité. Plus récemment, la reine veuve, Sophie-Madeleine, les comtes Bernstorf et de Moltke avaient accordé beaucoup d’affranchissemens, aboli la corvée et la dîme en nature, et conclu des baux qui, améliorant le fonds, faisaient vivre à l’aise le cultivateur, assujetti à une redevance modique, et enrichissaient en même temps le propriétaire. Cependant les intérêts présens et même les droits des propriétaires s’opposaient à ce qu’une réforme radicale fût tentée. Il fallut donc que la royauté se mit à la tête d’un mouvement que les intérêts futurs du pays rendaient si désirable, et parce que tout pouvoir est fort qui se fait l’interprète des sentimens et des vœux légitimes de toute une nation, la royauté réussit dans son œuvre. Protectrice naturelle de tous les droits acquis, même de ceux qui semblaient excessifs ou opposés à des droits plus généraux, naturels et imprescriptibles, la royauté ne porta aucune atteinte violente ou perfide à la constitution ou aux règles établies pour la propriété privée ; elle se contenta de faire une solennelle expérience aux yeux de tous sur les terres immédiates de la couronne. — La réforme royale commença dans les vastes domaines de Kronborg et de Frederiksborg. On abolit pour les paysans qui en dépendaient le nom et les conditions du servage ; la corvée fut très exactement définie ; d’arbitraire qu’elle était, on la rendit fixe, on la régla par des conventions dont l’exécution, surveillée par la loi, fut imposée au seigneur et au paysan ; les dîmes devinrent moins oppressives ; les terres furent partagées le plus équitablement possible, et on distribua de petits lots aux plus pauvres, aux plus dénués d’entre les paysans. Ceux qui appliquèrent avec zèle et succès les nouvelles conditions obtinrent même des concessions importantes de baux et d’héritages, et on leur prépara ainsi les moyens d’arriver non-seulement, à la liberté civile, mais au rang de fermiers et presque de propriétaires libres, ne devant plus rien qu’à leur travail.

Ce fut le 15 août 1788, dans le château de Frederiksborg, que le comte de Reventlow, avec des larmes de joie, octroya publiquement à quinze paysans, au nom de Christian VII et du prince royal, ces titres de fermage qui devaient inaugurer en Danemark une époque toute nouvelle. Apres une harangue prononcée par le chapelain du château, afin que la religion ne fût pas absente de celle solennité, Reventlow lui-même prit la parole. Il expliqua aux paysans quelle place tenait leur bonheur futur dans les préoccupations et dans les desseins de la royauté ; il leur dit ce qui avait été fait déjà et ce qui restait à faire. Il ajouta que leur confiance et leur concours énergique étaient nécessaires à leurs protecteurs pour continuer et étendre leurs bienfaits : il importait que les méthodes conseillées vinssent promptement remplacer les vieilles et mauvaises méthodes. « Que bientôt, dit-il, nos pâturages offrent l’aspect de champs bien cultivés, que nos marais se changent en terres grasses et bien ensemencées ! Il faut couper les broussailles, aménager nos forets, détourner les eaux mauvaises, employer la roche aux clôtures. Je vois venir le jour, mes amis, où les gaarde, équitablement distribués entre vous, seront entourés de jardins potagers dans lesquels vous verrez croître choux, légumes, houblon, arbres fruitiers ; le jour où les champs vous donneront une abondante récolte de trèfle, de pommes de terre et d’antres racines succulentes ; le jour où fermier et laboureur [gaardmand og huusmand), au lieu de se regarder d’un œil jaloux, travailleront d’un cœur content l’un pour l’autre ; le jour enfin où le garçon de ferme mettra son honneur a être le plus dur au travail, où la quenouille et le métier seront les plaisirs des longues et paisibles soirées d’hiver, où nul mendiant robuste ne vagabondera dans nos campagnes, mais où nul infirme aussi n’appellera en vain les hommes ses semblables au secours de son inévitable misère. » Après ces paroles, où se montraient les plus chères espérances de l’homme d’état qui a mérité le premier en Danemark d’être nommé l’ami des paysans (bondeven), le comte de Reventlow remit aux quinze paysans les baux accordés par le roi ; il leur montra comment, devenus fermiers, ils vivraient dans une aisance honorée, il les engagea aussi à mériter par leur zèle et leur bon travail que le roi, selon son vœu, les fit propriétaires libres. Il termina en souhaitant que le bon exemple donné par eux à leurs compagnons de travail devînt fécond pour ceux-ci grâce à cette contagion du bien, plus puissante que celle du mal : souhait sincère sur ses lèvres et dans son cœur, mais qui en contenait un autre, celui de voir les grands propriétaires imiter les réformes entreprises par Christian VII.

Si la royauté danoise, respectant les droits acquis, les conventions consacrées par une légalité vicieuse, et ne voulant porter aucune atteinte au droit de propriété, ne s’immisçait pas dans les traités conclus par les paysans avec leurs seigneurs, elle possédait cependant elle-même certains droits généraux qui correspondaient à l’impérieux devoir de protéger également tous les sujets du royaume et de ne pas se laisser ravir les rênes mêmes du gouvernement. Aussi, la même année 1788, la commission précédemment instituée en vue des réformes nouvelles fit-elle adopter par le roi des mesures générales dont la principale l’ut l’abolition du stavnsbaand. Il s’agissait pourtant ici d’un abus qui avait été plus d’une fois sanctionné par la loi. Nous avons dit qu’il consistait dans la puissance accordée aux propriétaires de retenir forcément sur le même domaine les hommes que le service militaire exigeait d’eux. Il semblait qu’il n’y eût qu’à supprimer l’obligation imposée aux propriétaires de fournir un certain contingent, et que par la même la tyrannie des maîtres cesserait d’être légale : mais un grand nombre d’intéressés soutinrent que la loi autorisant le stavnsbaand ne dépendait en rien des règlemens du service militaire, que l’abolition téméraire, de cette loi ôterait des laboureurs aux champs et des soldats au pays, et que la commission n’avait pas été instituée par l’ordre du roi pour se mêler d’enrôlement et de milice. La commission répondit que la terre aimait qu’on la cultivât avec des mains libres, et que des soldats considérant le service militaire comme un devoir commun envers le pays, et non comme un fardeau particulier qu’il faut subir par le malheur d’une humble naissance, deviendraient pour la patrie des défenseurs plus zélés. Ces derniers argumens, qui étaient ceux de la justice et de la raison, l’emportèrent heureusement, et l’ordonnance du 20 juin 1788 supprima le stavnsbaand [3].

Il ne manqua pas alors de grands propriétaires qui jetèrent les hauts cris et prétendirent qu’on avait porté une injuste et odieuse atteinte à leurs droits imprescriptibles. Il n’en était rien en vérité ; le gouvernement n’avait fait que modifier l’organisation du service militaire et transporter dans les mains de ses agens la direction et la responsabilité du recrutement, abandonnées à tort jusque-là aux possesseurs de grands domaines. Il n’y avait là qu’une mesure d’administration que le gouvernement danois avait, sans aucun doute, le droit d’ordonner sans qu’on pût l’accuser de s’être illégalement immiscé dans les intérêts de la propriété privée. Le mécontentement n’eu fut pas moins presque général, et il se traduisit en quelques endroits par de mauvais traitemens infligés par certains maîtres aux paysans que la misère retenait auprès d’eux. D’autres songèrent à supplier le gouvernement de retirer la loi qu’il venait de porter, et plusieurs propriétaires du Jutland septentrional se réunirent à cet effet.

Le prince royal, Frédéric, allait se marier ; on résolut de s’adresser à son beau-père futur, le prince Charles de Hesse, lieutenant du roi dans les duchés, et d’invoquer son intervention. Un des mécontens, le chambellan Christian Frédéric Tœnne de Luttichau, rédigea en allemand une pétition qui reçut cent trois signatures, et qu’on envoya au prince Charles ; mais plusieurs d’entre eux, craignant que le prince royal ne trouvât mauvais qu’on ne se fût pas adressé à lui, firent décider qu’une pétition lui serait aussi présentée. Le chambellan Beenfeld la rédigea au plus vite en danois, et comme le temps manquait pour l’envoyer à tous ses collègues, il eut l’idée et commit l’imprudence de copier toutes les signatures du factum allemand, en imitant même l’écriture de chaque signataire. Les deux rédacteurs furent députés auprès de chacun des deux princes pour lui adresser des félicitations à propos du mariage et la requête commune à propos des félicitations. Ils arrivèrent dans la ville de Slesvig, où le prince royal était venu lui-même et où le mariage devait être célébré le 31 juillet 1790. Ils se présentèrent d’abord au prince Charles et à la jeune princesse, qui prêtèrent peu d’attention à leurs vœux intéressés, puis au prince Frédéric, de qui ils reçurent cette seule réponse : « Je veux que le paysan soit libre sans que le propriétaire soit blessé dans ses droits. Le paysan sera libre, cela ne veut pus dire qu’il fera tout ce qui lui plaira. Le paysan qui manquera à ses engagemens ou à ses devoirs envers son propriétaire sera sévèrement condamné et puni ; mais le paysan qui se croira victime d’une injustice pourra réclamer et obtiendra justice. Justice sera rendue à chacun, sans acception de rang ou de personne. » Le prince termina en chargeant les deux députés de porter à leurs mandataires le témoignage de l’attention scrupuleuse et bienveillante qu’il accorderait toujours à leurs intérêts, et il prit congé d’eux sans leur donner plus d’espoir.

Là pourtant ne se termina pas ce curieux épisode de l’histoire des paysans en Danemark. Quand les fêtes des fiançailles royales furent terminées, le gouvernement fit examiner sérieusement et en détail la pétition présentée au prince royal. Les termes en étaient vifs et trop peu mesurés ; on y attaquait article par article la loi nouvelle ; on y blâmait énergiquement toutes les réformes exécutées ou tentées par l’initiative et sous l’influence du prince Frédéric et du comte de Reventlow ; on y représentait la législation actuelle comme une continuelle attaque à tous les droits des propriétaires, et l’ancienne au contraire comme la seule juste et le seul moyen de salut. Colbioernsen, l’ardent défenseur des paysans, fit imprimer cette protestation en y joignant ses commentaires et ses réponses, et cette publication fixa l’attention publique sur une réaction que le sentiment général réprouvait à l’avance. D’ailleurs la pétition danoise, celle que le prince royal avait reçue, ne portait que cent trois signatures, tandis que le Jutland septentrional comprenait au moins quatre cents propriétaires. De plus, quand on voulut apprécier la valeur de ces adhésions, il se trouva que personne ne consentit à reconnaître sa signature. Plus d’un propriétaire dont le nom se trouvait cependant au bas du manifeste affirma qu’il n’avait donné à personne sa procuration, qu’il n’avait pas même vu cette pétition adressée au prince royal, et qu’il récusait la signature qu’on y avait apposée. Une instruction fut ordonnée, et les grands propriétaires du Jutland septentrional furent convoqués à jour fixe avec les deux chambellans Beenfeld et Luttichau, qui s’étaient chargés du message. Le principal auteur de la protestation, Luttichau, forcé de se rendre à la convocation royale, renouvela en termes peu modérés ses plaintes contre tous les actes du gouvernement, et prétendit que les lois et les privilèges de la noblesse avaient été violés. Le procureur-général Colbiœrnsen n’attendait que cette occasion pour le citer devant la haute-cour du royaume, et alors commença un curieux procès où étaient engagés la majesté royale, les privilèges de la noblesse et la sanction des lois nouvelles par l’opinion publique. Pendant quatre jours entiers, les plus habiles avocats plaidèrent, et le 7 avril 1791 la cour déclara que les paroles injustes et peu convenables prononcées par l’accusé étaient regardées comme non avenues, mais qu’en punition de sa révolte contre les lois, il paierait une amende de 1,000 rigsbankdalers [4], outre les frais du procès. Peu de temps après, il fut destitué de sa dignité de chambellan, vendit, ses domaines du Jutland et passa en Allemagne, Beenfeld justifia comme il put les signatures qu’il avait copiées du manifeste allemand ; quelques signataires firent amende honorable ; il ne fut pas question des autres, et l’affaire fut ainsi terminée. L’opinion attribua toute la victoire au parti des réformes, représenté alors par la royauté.

Une réaction en appelle une autre en sens contraire. Celle par laquelle l’ordre des paysans voulut répondre à la protestation des grands propriétaires ne fut pourtant que l’expression de la reconnaissance publique, car, à l’exception d’une partie de l’aristocratie, la nation tout entière applaudissait à des réformes qui préparaient sans révolution aux différentes classes du Danemark une égalité civile conquise à peine à la même époque par la France à travers les massacres et la ruine. Quinze jours seulement après la conclusion du procès intenté au chambellan Luttichau, une souscription fut organisée pour élever un monument qui perpétuât la mémoire des ordonnances de 1788. Les travaux étaient déjà commencés, quand on apprit que le prince royal venait d’honorer encore le Danemark en ordonnant qu’après un laps de dix années les établissemens danois des côtes occidentales de l’Afrique cesseraient absolument tout commerce d’esclaves. Le 31 juillet 1792, jour anniversaire du mariage du prince régent, les corporations de la ville avec leurs douze bannières, l’artillerie bourgeoise et tous les paysans de la contrée se réunirent à la porte occidentale de Copenhague (Vesterport), sur la place extérieure où s’élevait déjà le piédestal de la nouvelle colonne. Des salves de canon annoncèrent l’arrivée du prince, qu’accompagnaient Bernstorf et Reventlow. Après lui avoir adressé quelques paroles, Colbiœrosen lui présenta une médaille d’or sur laquelle ces mots étaient gravés : « En l’année 1792 après Jésus-Christ, les citoyens danois se sont unis pour élever à cette place une colonne de pierre en souvenir des bienfaits de leur roi Christian VII envers l’ordre des paysans, et en particulier de l’abolition du stavnsbaand. » Le prince royal prit cette médaille et la posa dans une ouverture pratiquée à la base du monument. Puis un des notables demanda et obtint la permission de déposer dans une autre ouverture la médaille qui avait été frappée vingt-quatre ans auparavant à l’occasion de la naissance du prince Frédéric. La dernière pierre du piédestal fut ensuite scellée au bruit des canons et des acclamations de tout un peuple qui suivit le prince jusqu’à son palais, à travers les fanfares et les fleurs. Cinq ans après, à la fin de 1797, l’ut terminée la colonne qu’on voit encore aujourd’hui en face de la principale entrée de Copenhague. Quatre statues en décorent la base : l’une représente la fidélité avec un chien étendu à ses pieds ; la seconde, qui figure le courage, tient des piques dans les plis d’un drapeau ; la troisième représente les travaux du paysan et sa récompense ; elle a une main posée sur une charrue, et tient de l’autre une corne d’abondance ; la quatrième enfin est un symbole de l’amour de la patrie et porte une couronne civique. L’une des faces du monument porte cette inscription : « Notre roi a reconnu que la liberté civile inspire l’amour de la patrie et le courage de la défendre, le désir des lumières, le goût du travail et l’espoir salutaire du bonheur. » Sur l’autre face, on peut lire : « Le roi a ordonné que le stavnsbaand fût aboli, et que les lois sur l’agriculture fussent bien et dûment obéies, afin que le paysan libre pût devenir un bon, brave et intelligent citoyen. » Enfin le piédestal porte cette dédicace : « A Christian VII, roi de Danemark et de Norvège, les citoyens danois unis et reconnaissans, » et ces seuls mots significatifs en l’honneur du prince régent : « La base de ce monument a été posée en 1792 par Frédéric, fils du roi et ami du peuple. »

L’essor une fois donné à la liberté ne s’arrêta pas. Comme la condition des paysans du Jutland avait été améliorée par l’abolition du slavnshaand, celle des paysans du Slesvig et du Holstein le fut par l’abolition du livegenskab. Le comte de Bernstorf ne vit pas ce beau résultat de ses efforts ; il mourut le 21 juin 1797, laissant au comte de Reventlow la gloire de développer et d’achever ce que tous deux ensemble avaient commencé, Reventlow y travailla pendant trente années encore avec l’aide de la royauté. Il s’efforça de rendre la corvée moins onéreuse et moins tyrannique en la soumettant à des formes plus précises. Son but suprême fut d’engager par tous les moyens les grands propriétaires à suivre l’exemple de la royauté non-seulement par des concessions nombreuses à leurs paysans, mais par la vente même d’une partie de leurs domaines à ceux d’entre ces paysans à qui leurs économies passées ou des emprunts rendus faciles permettaient de devenir, eux aussi, propriétaires. Dans l’espace de vingt années, de 1786 à 1806, cent vingt-six grands propriétaires reçurent l’autorisation de vendre les terres où la loi les obligeait naguère de nourrir des paysans vassaux, et par suite, un quart environ des paysans danois devinrent, pendant cette période, non-seulement fermiers à vie (livsfoestere), c’est-à-dire usufruitiers pendant leur vie moyennant certains engagemens et certaines redevances annuelles, mais fermiers héréditaires (arvefoestere), c’est-à-dire pouvant léguer et vendre la ferme, sans pouvoir toutefois emprunter sur hypothèque, puisqu’ils devaient à perpétuité au véritable propriétaire une redevance fixe annuelle, hypothéquée sur le gaard même. Ils devinrent même propriétaires proprement dits (eiere ou selveiere), c’est-à-dire maîtres de vendre la propriété et de la grever d’hypothèques. La même transformation s’opérait sur les terres royales et sur celles qui appartenaient à des fondations publiques, comme les hôpitaux, les écoles et l’université. Les pâturages et terres vagues furent vendus par petites portions à des prix meilleurs que les prix d’achat ; cette vente fournit à leurs pauvres possesseurs les moyens d’acheter des terres plus productives, qui furent d’ailleurs mieux cultivées, la liberté profitant, comme l’influence d’un air plus pur, à la terre aussi bien qu’au paysan. Le progrès fut si rapide, que vers 1810 le Jutland septentrional et une grande partie du Slesvig étaient presque entièrement couverts de propriétés acquises par des paysans.

Avec l’accomplissement de la réforme territoriale finit la période brillante et pacifique de l’histoire du Danemark ; nous arrivons ensuite aux agitations, aux crises intérieures que la société danoise eut à traverser depuis les premières années du XIXe siècle. Le parti féodal ne va rien négliger pour annuler les résultats qui avaient illustré les premières années de l’administration de Frédéric VI ; la diplomatie européenne, de son coté, viendra prêter son appui à des prétentions qui menacent le Danemark à la fois dans le développement de sa liberté intérieure et dans le maintien de son indépendance au dehors.


II

Le contrecoup des grandes guerres continentales et celui de la révolution de 1830 inaugurèrent par des complications sérieuses la nouvelle période de l’histoire du Danemark. Allié fidèle de la France, il se vit, comme on sait, gravement maltraité par l’Angleterre en 1801 et 1807, et il fut à deux doigts de sa perte. Il poursuivit néanmoins jusqu’en 1814 une lutte désintéressée pendant laquelle les paysans danois prouvèrent par leur patriotisme dévoué qu’ils étaient reconnaissans et par conséquent qu’ils étaient dignes des nouvelles institutions. Toutefois, les désastres d’une guerre si acharnée empêchant que la royauté pût donner suite à l’accomplissement de ses projets, on ne tarda pas à perdre même les bienfaits acquis. En 1807, les lois destinées à encourager la vente des domaines furent abolies, et en 1816 disparurent les banques instituées pour faciliter aux paysans les emprunts nécessaires. À la même époque, le roi déclara dissoute la grande commission de réforme instituée le 25 août 1786. Cette commission pouvait se rendre ce témoignage, qu’elle avait dignement accompli sa tâche. Elle avait attaqué le servage, elle l’avait presque déraciné du sol danois sans porter aucune atteinte au droit de propriété ; elle avait accompli une révolution sociale sans ruine et sans dommage pour aucun citoyen, — succès magnifique dont il fallait remercier ses deux principaux chefs, le généreux prince royal, devenu depuis 1808 le roi Frédéric VI, et Reventlow, le Colbert du Danemark.

Les embarras extérieurs que les premières années du XIXe siècle suscitèrent au Danemark n’empêchèrent cependant pas l’accomplissement d’un certain nombre de réformes économiques qui sont devenues pour ce pays, avec l’abolition du servage, consommée dans la période précédente, les bases de toute prospérité intérieure. Aménagement des forêts, dignes contre l’envahissement des sables qui menacent toujours une partie des côtes du Danemark, remaniement de la division civile en amter ou départemens, réforme du système des impôts, instruction populaire, assistance publique, il n’est pas un seul de ces graves sujets qui n’ait attiré l’attention des ministres de Frédéric VI, et chaque branche de l’administration danoise vit encore aujourd’hui des principes mis en pratique à cette époque. Reventlow prit une grande part à ces changemens, et l’on retrouve avec respect, en lisant aujourd’hui ses rapports et ses exposés de motifs, l’empreinte de son bon vouloir, de son zèle patriotique et de son expérience. C’est toujours un beau spectacle que celui de l’homme d’état vouant toutes les forces de son intelligence et sa vie tout entière aux intérêts de son pays ; mais un tel exemple est surtout magnifique, s’il s’agit d’un ministre dont l’âme soit restée généreuse, incorruptible, et si telle a été sa bonne étoile, qu’il ait pu susciter quelqu’une de ces grandes réformes sociales destinées à devenir les bases fondamentales des sociétés modernes, parce qu’elles satisfont à certains droits sacrés de l’humanité. Sa gloire n’appartient plus alors au seul peuple au milieu duquel il a vécu, mais à tous les peuples. Reventlow eut cette rare fortune, et vit s’accomplir en Danemark, sans révolution sanglante et sans déchirement intérieur, plusieurs de ces grands changemens pour lesquels nous avons subi tant de malheurs.

Reventlow était mort en 1827. Le reste du règne de Frédéric VI, jusqu’en décembre 1839, est rempli par les contrecoups de la révolution de 1830, qui eut un rapide écho en Danemark aussi bien que dans le reste de l’Europe ; mais, chose singulière, elle rencontra ici pour auxiliaires les promesses des traités de 1815. Le roi de Danemark s’était alors engagé à donner des états provinciaux au Holstein ; il ne retarda pas l’accomplissement de sa parole, car dès 1819 il appela autour de lui les notables du Holstein pour les consulter sur un projet de loi. Néanmoins, ces notables ayant exigé du roi une part importante d’autorité législative et la résurrection d’anciens privilèges féodaux, le projet ne reçut pas alors d’exécution. On le reprit après 1830, et, afin que les provinces danoises ne fussent pas moins bien traitées que le duché allemand qui en dépendait, Frédéric VI voulut donner au Jutland et aux îles, ainsi qu’au Slesvig, une garantie pareille de liberté. Cette concession importante fut l’objet de l’ordonnance du 28 mai 1831. Le roi désigna lui-même des hommes expérimentés du royaume et des duchés pour venir, le 9 juillet de l’année suivante, à Copenhague, exposer leur avis sur la constitution des futurs états, et le 15 mai 1834 parut l’ordonnance qui les organisait définitivement. Les premières convocations eurent lieu dans la seconde moitié de 1835 et les premiers mois de 1836 ; les suivantes se succédèrent de deux en deux ans jusqu’en 1846.

Il faut insister sur cette création, car l’établissement des états provinciaux fut pour le Danemark, aussi bien que pour plusieurs pays de l’Europe, une concession dont le principe n’était autre que celui de la représentation nationale, et une transition naturelle vers la forme constitutionnelle et parlementaire du gouvernement. À ce titre, on peut dire que les états provinciaux marquent une des phases principales par lesquelles ont dû passer les institutions de l’Europe moderne. À peine avons-nous recueilli en France les documens relatifs à l’établissement de nos assemblées provinciales, dont l’histoire bien connue jetterait une lumière imprévue sur les progrès mal étudiés encore de nos libertés : nous pouvons du moins connaître celles de l’Allemagne, qui subsistent, et celles de l’Europe septentrionale, abolies depuis quelques années seulement. Il y eut en Danemark quatre assemblées d’états, une pour chacun des duchés, une pour le Jutland, une pour les îles. Les membres étaient nommés en partie par le roi, en partie par les grands propriétaires, par les villes et par les paysans. Ainsi le mouvement de 1830 avait amené en Danemark et en France un résultat identique, c’est-à-dire une participation plus grande de la nation en général et de la bourgeoisie en particulier au gouvernement. Toutefois il serait facile de démontrer par les chiffres que les grands propriétaires avaient une part d’influence dix fois supérieure à celle des habitans des villes et cent fois à celle des paysans. Cette inégalité entre les différentes classes d’une même nation s’explique en partie par cette pensée du législateur, que la propriété et la fortune doivent être les bases de la représentation nationale ; cependant l’application, même rigoureuse, d’un pareil principe n’aurait certainement pas procuré aux grands propriétaires des avantages aussi exorbitans, car les paysans, grâce aux imposantes réformes que nous avons énumérées, possédaient dès lors en Danemark plus de la moitié du sol, et on a calculé que, suivant une répartition égale et impartiale de la représentation selon l’état actuel de la propriété, les grands propriétaires eussent envoyé aux assemblées provinciales un nombre de députés huit fois moins grand. Il faut évidemment chercher la cause de cette inégalité dans les circonstances extérieures qui avaient alors modifié la politique du gouvernement danois. La révolution de juillet avait soulevé en Europe une première effervescence toute populaire d’où était née l’institution des états provinciaux, promise, au moins pour le Holslein, dès 1815 ; mais ces états ne s’étaient assemblés et leur institution n’avait été définitivement réglée qu’en 1834, c’est-à-dire au moment où l’Europe, ayant reconquis un peu de calme, était revenue en partie à ses anciens principes de gouvernement. Il se trouvait que la révolution s’était faite au profit des classes ayant en mains la propriété, et il n’est pas difficile de s’apercevoir, pour ce qui concerne le Danemark, que son gouvernement avait obéi à une réaction anti-démocratique, en conférant aux classes élevées une supériorité notable dans les nouvelles assemblées.

Du reste, les droits et la sphère d’action des états provinciaux étaient fort restreints. Les états étaient purement consultatifs ; leur convocation n’était pas réglée d’avance, elle dépendait du bon plaisir du roi, qui toutefois permettait de les assembler tous les deux ans. Le roi fixait lui-même la durée de chaque session : elle était ordinairement de deux mois, délai fort insuffisant pour un examen sérieux des affaires, et qui ne permettait pas de délibérer sur les pétitions privées, lesquelles ne pouvaient être discutées qu’après les propositions royales. Ainsi constitués, les états provinciaux donnèrent pendant quatorze ans au Danemark, de 1834 à 1848, une représentation incomplète. Leur établissement n’était, ni par l’effet ni même par l’intention, en harmonie avec les sages et libérales réformes qui avaient récemment favorisé la cause des paysans et celle de la bourgeoisie ; il avait même le tort d’introduire des divisions malheureuses dans un petit pays dont il fallait diriger tous les efforts vers l’unité. Toutefois ce fut pour le Danemark un sérieux essai de la vie parlementaire : la nation s’habitua à se voir représentée ; elle commença à penser que les affaires ne devaient pas se passer de son intervention ; le Danemark apprit à se servir de la tribune. Quelque lent et insensible qu’il puisse paraître, ce fut un progrès vers la liberté. Les réformes sociales avaient amené les réformes politiques.

Le règne de Frédéric VI avait été ainsi pour le Danemark l’époque précise d’une transition des institutions du moyen âge aux institutions communes à presque toute l’Europe moderne, et bien que l’abolition du servage et la mobilisation de la propriété ne fussent pas encore tout à fait consacrées par l’usage, cependant les principes étaient posés, et l’exemple donné par le gouvernement sur ses grands domaines avait commencé à les faire passer dans la pratique. Le règne de Christian VIII, du 3 décembre 1839 au 28 janvier 1848, ne fut que le développement des germes contenus dans ces réformes sociales et politiques. Personnellement, Christian VIII était ami des institutions libérales. Gouverneur de la Norvège en 1814, quand nos propres malheurs accablaient le Danemark, notre dernier allié, il avait encouragé et soutenu la cause de l’indépendance norvégienne, et, de concert avec son secrétaire et ami Adler, il avait donné à ce pays la constitution presque républicaine qu’il a définitivement gardée. Il avait ensuite voyagé à Naples et en France, sympathisant partout avec le parti libéral, et fréquentant à Paris les salons du duc d’Orléans plus volontiers que ceux des Tuileries. Prince royal, il écrivait dans une lettre du 16 février 1837, que j’ai sous les yeux, que « le meilleur gouvernement pour l’Europe du XIXe siècle lui semblait être celui qui saurait combiner la responsabilité ministérielle avec la prérogative royale, » et il ne cessa, pendant tout le règne de son cousin, d’encourager le progrès politique du Danemark. Devenu roi absolu, il trouva en effet le fardeau trop pesant, protégea les états provinciaux, prit un vif intérêt à la prospérité si brillante alors des gouvernemens constitutionnels de l’Europe, s’attacha principalement à celui de la France qu’il aimait, et conçut, dès l’époque de son avènement, le projet de diriger le Danemark dans la même voie. Cette pensée le préoccupa sans cesse, et il voulut à son lit de mort confier à son fils la mission qu’il aurait lui-même accomplie, s’il avait plus longtemps vécu, — de donner au Danemark une sage liberté.

Il faut dire toutefois que si le règne de Christian VIII dirigea incontestablement le Danemark dans la voie constitutionnelle, il ne continua cependant pas de propos délibéré les réformes sociales auxquelles Frédéric VI avait fait faire un si grand pas. L’institution des états provinciaux avait tourné, nous l’avons dit, au profit de la grande propriété. Loin d’y contredire, le nouveau règne n’imposa pas à celle-ci de nouvelles concessions ; aussi vit-on se former, dès l’année 1844, la société des Amis des paysans (Bondevennerne), qui se proposa d’abord uniquement de susciter par son intervention légale et pacifique le développement des institutions favorables à l’agriculture et à la transformation de la propriété au profit des habitans des campagnes, mais dont les prétentions devaient plus tard devenir si inquiétantes. En second lieu, on laissa subsister d’anciennes relations féodales qui créèrent pour le Danemark, outre les entraves intérieures détruites en partie par les Bernstorf, les Reventlow et les Colbioernsen, des embarras extérieurs consacrés et aggravés par les traités de 1815.

En présence de ces embarras, la noblesse du Holstein crut qu’elle pourrait conserver, augmenter même ses anciens privilèges et faire valoir des prétentions qui avaient grandi avec le temps. Il s’agissait dès lors de cette fameuse idée d’un état séparé de Slesvig-Holstein qui devait, disait-on, être indépendant du royaume de Danemark, et suivre tout entier un autre ordre de succession que celui qui régissait le royaume. Le danger avait été prévu par le prédécesseur même de Christian VIII : Frédéric VI avait entamé des négociations avec les grandes puissances intéressées au maintien de l’intégrité du Danemark ; mais il mourut avant qu’elles fussent terminées. Christian VIII continua les négociations, et il publia en 1846 une Lettre ouverte, par laquelle il déclarait que le Danemark, le Slesvig, le Lauenbourg et le Holstein-Glucksbourg, parties intégrantes et inséparables d’un même état, se trouvaient et demeuraient incontestablement soumis à l’ordre de succession agnatique et cognatique à la fois, c’est-à-dire par les mâles et les femmes, proclamé par la loi royale de 1665. Pour la partie gottorpienne du Holstein, il y avait lieu d’espérer, disait-il, que par suite des négociations pendantes et fort avancées déjà, elle passerait au même héritier qui recevrait la première. Malheureusement, pendant qu’il cherchait à désarmer ainsi le sleswig-holsteinisme, Christian VIII, qui avait épousé en secondes noces la fille du feu duc d’Augustenbourg, avait le tort de céder à des influences de famille en confiant d’une manière impolitique le gouvernement des deux duchés réunis à l’un de ses deux beaux-frères. Cette union temporaire du Slesvig et du Holstein sous une même administration ne fut pas une des circonstances les moins favorables au projet des deux princes d’Augustenbourg, au moment où leur ambition était irritée par la publication de 1846. Comme Frédéric VI avait en 1834 opposé aux prétentions de la noblesse holsteinoise l’institution, démocratique dans son principe, des états provinciaux, ce fut alors que Christian VIII songea sans aucun doute à se faire une arme de la promesse d’un gouvernement constitutionnel. Les choses en étaient là quand la révolution de 1848 fit éclater la révolte des duchés et passer le Danemark d’un gouvernement absolu, au moins dans les formes, à un régime constitutionnel basé sur le suffrage universel. Toutefois la constitution nouvelle, promulguée le 5 juin 1849, ne put être appliquée immédiatement au duché de Slesvig, alors en pleine révolte, et cette clause y fut insérée : « Sauf à régler après la conclusion de la paix tout ce qui concerne le gouvernement du duché de Slesvig. »

La guerre contre les duchés se termina, on se rappelle avec quel succès et après quels héroïques efforts. Les Danois méritaient qu’une paix glorieuse et réparatrice leur rendit au moins le duché de Slesvig, disputé, envahi par les Allemands. Voici quelle solution la diplomatie européenne a fait éclore. — On rétablit d’abord le statu quo ante bellum. — Pour ce qui concernait le Holstein, personne ne s’en étonnait. Simple annexe de la monarchie danoise et faisant partie de la confédération germanique, il n’avait aucune raison de demander ou de subir les institutions que s’était volontairement données le Danemark ; mais de quel droit défendait-on au Slesvig de participer à la constitution danoise, promulguée après le commencement de la guerre ? Aussi n’était-ce là qu’une disposition transitoire. À la suite des protocoles de Londres et de Varsovie (2 août et 24 mai 1851) et des traités avec la Prusse et l’Allemagne, la publication royale [Kundgioerelse) du 28 janvier 1852 annonça au Danemark qu’un arrangement définitif avait été conclu de concert avec les grandes puissances. Que devenait le Slesvig, pour la possession, pour l’incorporation duquel on s’était battu ?

Le gouvernement danois se décidait à abandonner les plans du parti des Danois jusqu’à l’Eider (Eider-Danske), qui, redoutant le contact de l’Allemagne, voulait étendre les institutions danoises au Slesvig, mais non pas au Holstein, simple annexe du royaume, et il adoptait la doctrine du heehslat, c’est-à-dire du parti qui voulait l’intégrité absolue de toutes les parties de la monarchie danoise, réunies, malgré leur nationalité diverse, sous des institutions communes. Le gouvernement danois s’engageait, par le même acte, à soumettre aux chambres dans le plus bref délai possible un projet de constitution commune pour toutes les provinces du royaume. Tout à l’heure le Danemark pouvait se plaindre d’avoir obtenu trop peu après toutes ses victoires, puisqu’on semblait détacher le Slesvig du royaume ; maintenant la diplomatie européenne lui accordait trop en vérité, puisqu’on proposait une incorporation dangereuse du Holstein. Pour comble de contradiction, la publication royale, en attendant l’exécution de ces promesses, réglait le gouvernement de telle sorte, que la constitution danoise restait confinée dans le Danemark proprement dit, c’est-à-dire le Jutland septentrional et les îles. La diète danoise ne représentait ainsi que cette partie du royaume ; certaines affaires étaient reconnues communes aux deux duchés de Slesvig et de Holstein, et traitées par les deux ministres de Slesvig et de Holstein-Lauenbourg. Ces deux ministres enfin n’étaient responsables qu’envers le roi ; la responsabilité des autres ministres danois s’appliquait seulement à celles de leurs attributions qui concernaient le royaume proprement dit. Enfin chacun des duchés aurait une assemblée d’états provinciaux avec voix délibérative sur les questions qui étaient du ressort des anciens états.

Si telle devait être l’issue des efforts, des victoires même du Danemark, c’était, on le comprendra sans peine, une véritable, une cruelle déception, car la forme du gouvernement absolu était ainsi rétablie dans le Slesvig, comme si le Danemark n’avait pas rejeté l’absolutisme ; l’on instituait officiellement de la sorte entre les deux duchés une conformité d’institutions, — bien plus, une communauté de rapports qui allaient mettre sans cesse en présence l’esprit allemand, envahissant de sa nature, et l’esprit danois du Slesvig, affaibli par l’isolement et mutilé. Était-ce pour montrer aux Danois combien était chimérique le fantôme d’un Slesvig-Holstein ? Ne prévoyait-on pas facilement qu’à l’invasion armée, repoussée énergiquement par les armes, succéderait, grâce à l’impuissance d’une administration isolée et d’institutions sans vigueur, l’envahissement plus redoutable, parce qu’il serait silencieux et caché, des mœurs et de l’influence allemandes ? Enfin que devenait dans cette combinaison le rôle de la diète danoise, ne représentant qu’un tiers du royaume, en présence d’un cabinet dont une partie était responsable envers elle pour ce tiers du royaume seulement, tandis qu’une autre partie restait complètement irresponsable ? On conçoit que les chambres danoises ne se résignèrent qu’avec peine à accepter cette déclaration, conforme aux vœux de la Prusse et de l’Allemagne, Elles songèrent du moins qu’il y avait à tant de périls une issue : la constitution commune, dont la prompte exécution était promise par le gouvernement. Il fallait donc attendre patiemment que l’œuvre en fût élaborée. Sans doute il semblait plus naturel et plus facile, comme le parti de l’Eider le souhaitait, d’étendre la constitution au Slesvig, et de laisser au Lauenbourg et au Holslein leurs anciennes institutions, mieux en rapport avec les institutions de l’Allemagne. Pourtant, puisque le gouvernement avait cru pouvoir s’engager à donner à toutes les parties du royaume une constitution commune, il parut qu’on devait, une fois l’accord ainsi conclu avec les grandes puissances, soutenir ses efforts, afin de faire participée les duchés allemands eux-mêmes à la constitution libérale du Danemark : mais ce dernier point contenait précisément la grande difficulté ; Quoi ! l’Autriche et la Prusse permettraient, susciteraient même en l’an de grâce 1853 un progrès aussi libéral que l’extension des institutions de 1849 au Holstein, duché allemand ? Cela n’était pas vraisemblable, cela était impossible. Et cependant personne dans les chambres danoises n’admettait l’idée que le ministère voulût, pour la rendre acceptable, modifier la constitution dans un sens anti-libéral. Quel moyen restait-il donc d’organiser pour tous les états soumis à la royauté danoise une constitution commune ?

Pendant que les chambres et le pays étaient tout entiers à ces tristes réflexions, craignant la durée, craignant l’issue d’un statu quo dont les conditions étaient si funestes, le ministère de son coté semblait croire que, sauf la promesse du 28 janvier, à laquelle il aurait à songer dans un temps plus ou moins éloigné, toutes les difficultés étaient tranchées, puisqu’on était d’accord avec les cabinets étrangers. Il fallait donc se hâter de vider encore quelques engagemens envers les puissances, c’est-à-dire terminer l’affaire, pendante alors, de la succession, organiser d’avance une partie des rapports communs ou mutuels entre les diverses grandes provinces de la monarchie, changer, par exemple, la ligne de douanes, etc., tout cela avant d’organiser la constitution commune. Les chambres se trouvèrent d’un avis justement opposé, puisqu’à leur sens le plus pressé était d’accomplir la promesse faite au pays, et de faire cesser, — en réglant, d’accord avec la représentation nationale, les bases de la constitution commune, — une situation pénible et à tous égards périlleuse.

Telles étaient les dispositions mutuelles du ministère et des chambres, quand le message royal (Budskab) du 4 octobre 1852 vint proposer l’acceptation du prince Christian de Glucksbourg comme héritier de la couronne danoise aux lieu et place de la descendance féminine, et l’abolition des articles 27-40 de la loi royale du 14 novembre 1665, admettant à succéder les mâles et les femmes. Cette proposition ainsi conçue, était le résultat des négociations engagées depuis le règne de Frédéric VI, continuées par Christian VIII et FrédéricVII. Aussi longtemps que vivraient le roi actuel et le prince héréditaire Frédéric-Ferdinand, son oncle, l’ordre de succession dans la monarchie danoise tout entière n’était sujet à aucune controverse ; mais à la mort du prince, s’il ne laissait pas de postérité mâle, le maintien de l’intégrité serait menacé, parce que des doutes pouvaient s’élever quant à la succession dans certaines parties de la monarchie. — En présence de cette perspective, il était devenu indispensable de choisir pour successeur éventuel un prince qui devint cessionnaire à la fois des droits incontestables et des prétentions douteuses aux différentes parties de la monarchie danoise.

Les droits incontestables étaient ceux de la maison royale danoise sur toute la monarchie, excepté une partie du Holstein [5], droits issus de la loi royale de 1665, qui appelait au trône, après l’extinction des mâles descendant de Frédéric III, premier roi héréditaire de la maison d’Oldenbourg, la descendance féminine. Après le roi actuellement régnant, Frédéric VIl, et après le prince héréditaire Frédéric-Ferdinand, frère de Christian VIII, âgé de soixante-un ans et sans enfans, l’ordre de succession désignait évidemment la sœur du prince héréditaire, Mme la landgrave Louise-Charlotte de Hesse, et après elle ses enfans et leurs lignes dans l’ordre suivant : d’abord le prince Frédéric de Hesse, — ensuite sa sœur aînée, la princesse Marie, épouse du prince Frédéric d’Anhalt-Dessau, — et puis sa sœur cadette, Mme la princesse Louise, épouse du prince Christian de Glucksbourg.

Les prétentions douteuses, — portant sur la succession de la partie du Holstein qui avait formé jusqu’à la chute du Saint-Empire d’Allemagne le duché-fief de Holstein, à l’exception du district de Ploën, — étaient celles que mettaient en avant la maison royale de Danemark en vertu des dispositions de sa loi de succession, — le chef de la ligne principale, dite de Kiel, de la maison d’Oldenbourg, c’est-à-dire l’empereur de Russie, — enfin les princes apanages séparément (afdelte Herrer) de la ligne collatérale de Sonderbourg, nommément les princes d’Augustenbourg.

Les argumens de la ligne de Sonderbourg étaient dénués de fondemens, car longtemps avant la dissolution de l’empire d’Allemagne elle avait cédé à la maison royale de Danemark ses possessions féodales et les droits dans le Holstein qui s’y rattachent. Elle avait cessé ensuite de demander l’investiture, condition indispensable sur laquelle reposait pour cette ligne tout droit de succession dans l’ancien duché-fief de Holstein. D’ailleurs les princes d’Augustenbourg avaient compromis leurs prétentions par des mariages inégaux et avaient perdu récemment encore toute apparence de droit par leur félonie contre leur légitime souverain [6].

Il n’en était pas de même des autres prétentions, et il était reconnu que l’empereur de Russie et le roi de Danemark possédaient, en leur qualité de chefs de famille, la faculté de régler par un commun accord le droit de succession dans l’ancien duché-fief de Holstein. En vertu de cette faculté, l’empereur de Russie signa le protocole de Varsovie du 5 juin 1851, par lequel il se déclarait prêt à renoncer à ses droits éventuels en faveur du prince Christian de Glucksbourg et de sa descendance mâle. Toutefois il était entendu que les droits éventuels des deux branches cadettes de Holstein-Gottorp seraient expressément réservés, et que ceux dont le chef de la branche aînée faisait l’abandon pour lui-même et pour sa descendance mâle renaîtraient dans la maison impériale de Russie à l’époque où la descendance mâle du prince Christian viendrait à s’éteindre.

Conformément aux dispositions de l’empereur de Russie, le roi de Danemark obtint, le 18 juillet 1851, les renonciations de sa tante la landgrave de Hesse avec celles du prince de Hesse et de la princesse Marie d’Anhalt-Dessau, fils et fille de la landgrave. La princesse Louise-Wilhelmine, sœur cadette de la princesse Marie, renonça même à ses droits en faveur de son mari le prince de Glucksbourg et de leur descendance mâle commune. De la sorte, après que le traité de Londres, signé par les grandes puissances le 8 mai 1852, eut reconnu et approuvé, sur la base de l’intégrité monarchique du pays, l’arrangement de famille adopté par le roi de Danemark, le message du 4 octobre.1852 vint présenter à la sanction des chambres danoises tout ce qui avait été conclu conditionnellement avec les cabinets européens, et cette affaire fut soumise à l’examen d’une commission nombreuse composée de membres de chacune des deux chambres.

Si le message n’avait contenu que la proposition d’approuver l’arrangement de famille désignant un candidat en faveur duquel l’empereur de Russie avait renoncé à ses prétentions ; le vote de la commission aurait été unanime. Une telle combinaison sauvegardait évidemment l’avenir du Danemark, et le prince de Glucksbourg était d’ailleurs accepté de la nation autant pour son cœur vraiment danois et sa belle conduite pendant la guerre que pour les circonstances diplomatiques qui recommandaient son adoption ; mais le ministère demandait en outre que les articles 27-40 de l’ancienne loi royale, seuls conservés par la constitution de 1849 et réglant l’ordre de succession en Danemark en faveur des mâles et des femmes également, fussent abolis. À cette condition seulement, suivant le ministère, on pouvait accepter les généreuses renonciations de la Russie, et quiconque voulait profiter des offres de l’empereur devait nécessairement voter le changement proposé dans la loi de succession danoise.

Une vive opposition se forma dès les premières séances de la commission contre l’interprétation donnée par le ministère aux actes diplomatiques, et la majorité de la nation partagea l’anxiété de ses représentans. Une foule d’écrits furent publiés pour et contre l’abolition de la loi royale par des hommes considérables, dont l’opinion ne pouvait manquer d’exercer une profonde influence, — par M. A. S. OErsted dans le sens du gouvernement, par M. Wegener et quelques autres dans le sens opposé. M. Wegener surtout fit circuler d’abord parmi les députés, puis dans le public, sous le titre modeste de un Manuscrit, un examen complet de la question, net, précis, lucide, d’une logique serrée et d’une perspicacité rare, qualités habituelles à l’auteur bien connu des recueils de documens concernant les Augustenbourg.

C’est dans le livre de M. Wegener que l’opposition parlementaire du Danemark puisa ses principaux argumens. La demande du ministère était, suivant elle, inutile et dangereuse : inutile, car dans les actes officiels et dans les pièces diplomatiques communiqués par le gouvernement à la commission (à moins qu’il n’y eût dans la série de ces documens quelque lacune), rien n’indiquait la nécessité prétendue d’abolir la loi royale, dont l’observation au contraire, sans cesse invoquée, expliquait seule les renonciations de la princesse de Hesse, de ses enfans et de la princesse Louise de Glucksbourg elle-même. Cette demande était dangereuse surtout, dangereuse à beaucoup de litres. -Vous assurez, disait l’opposition, qu’il est de toute nécessité d’établir pour tout le Danemark, au moment où le principe de son intégrité est reconnu, une seule et même loi de succession au trône. Cela est vrai : il est certainement fâcheux que la loi salique, observée dans une partie du Holstein, non consentie en Danemark, apporte un nouveau germe de division dans une monarchie déjà si partagée ; mais pourquoi est-ce donc la loi de succession suivie dans une partie d’un duché simple annexe de la monarchie danoise qui doit, selon vous, l’emporter sur l’antique loi du royaume ? Et pourquoi, si vous consentez ainsi à abolir en Danemark la succession par les femmes, acceptez-vous la réserve par laquelle l’empereur de Russie a déclaré que les prétentions des Gottorp revivraient lors de l’extinction de la descendance mâle du duc de Glucksbourg ? Est-ce que par là vous n’enlevez pas toute garantie à la couronne de Danemark ? Le duc de Glucksbourg, candidat accepté de l’Europe et de la nation, n’a pour le moment que deux jeunes fils ; l’aîné a dix ans et le second huit. Ne se peut-il pas que ces deux enfans soient enlevés par la mort, et qu’arrivera-t-il par suite d’un pareil malheur, qu’il n’est assurément pas bien téméraire de prévoir ? Ce jour-là, si la loi royale qui admet la descendance féminine n’existe plus, le tronc du Danemark se trouve sans héritier ; mais en même temps les prétentions des Gottorp, réservées par les derniers actes diplomatiques, revivent : une partie du Holstein a donc un héritier, et cet héritier est évidemment plus voisin de la couronne danoise que tout autre prince étranger. Ne viendra-t-il pas aussi un jour où le prince qui aura hérité d’une partie du Holstein sera, au nom du principe de l’intégrité danoise, désigné comme héritier de tout le Danemark ? Et quel sera ce prince ? Un fils de l’empereur de Russie ou l’empereur de Russie lui-même. Si vous échappez à ce danger-là, voici quel autre péril vous attend. Les princes de la maison de Gottorp ont conservé des prétentions sur le Slesvig. Ils les feront valoir très facilement quand le reste de la monarchie se trouvera inquiété, divisé, affaibli par l’incertitude de la succession, et vous verrez, par cette issue encore, poindre ce Slesvig-Holstein que le Danemark a déjà renversé par les armes, mais que vous ne déracinerez que par de sages et fortes institutions données à toutes les parties de notre monarchie danoise.

Votre but, ajoutait l’opposition danoise par la bouche de M. Wegener, votre but est, dites-vous, d’éloigner du trône de Danemark cette multitude de prétendans dont les droits respectifs sont autant de germes de rivalités et de troubles civils. L’objection ne manquerait pas de gravité si vous refusiez de laisser revivre les droits des Gottorp ; mais pourquoi, reconnaissant et admettant pour l’avenir les prétendans russes, écartez-vous pour toujours les prétendans danois des lignes féminines, plus voisins de la couronne et à tous égards moins redoutables ? Quand notre monarchie se compose de plusieurs parties tout à fait distinctes et soumises, au moins jusqu’à présent, à des conditions de gouvernement et à des lois de succession différentes, combien ne devons-nous pas au contraire nous efforcer de grouper autour du trône le plus d’héritiers vraiment danois, de peur qu’une interruption malheureuse dans la lignée de nos rois n’ouvre la route à des ambitions étrangères dont le succès deviendrait la ruine de notre nationalité ! Vous nous reprochez de prévoir les malheurs de trop loin. Nous répondons que nos conjectures ne portent pas sur un avenir bien éloigné, puisque la vie de deux jeunes princes, de deux enfans, exposée à tous les hasards, nous en sépare seule, et nous répondons aussi que, fussent-elles très lointaines, vous les devez trouver légitimes, étant appuyées, hélas ! sur l’exemple de nos dangers tout récens et des complications actuelles.

Nous venons de résumer les raisonnemens sur lesquels s’appuya l’opposition danoise dans la question soulevée parle message royal du 4 octobre 1852. — La commission chargée d’examiner la question se composait de vingt-cinq membres. Le choix du duc de Glucksbourg fut admis et approuvé à l’unanimité ; mais il n’en fut pas de même pour ce qui regardait l’abolition de la loi royale. Neuf membres votèrent pour le rejet de la proposition ou du moins pour qu’elle fût retardée jusqu’après la mise en pratique de la constitution commune promise à toute la monarchie danoise ; sept furent d’avis que la proposition fut approuvée à la condition que l’acte officiel destiné à lui donner force de loi porterait cette clause expresse, qu’on respecterait le principe de l’intégrité de la monarchie, et que nul héritier ne recevrait le royaume de Danemark incomplet et mutilé. Ce premier échec inspira au ministère un vif mécontentement qu’il ne dissimula point. Une seconde défaite amena une rupture entre le cabinet danois et le parlement. Il s’agissait pourtant cette fois d’une proposition à laquelle les chambres ne pouvaient refuser absolument leur concours ; mais le souvenir du débat sur la loi royale n’avait évidemment pas cessé de dominer les esprits.

Le cabinet danois présentait un projet de loi sur les douanes comme conséquence de la publication du 28 janvier, et il invitait les chambres à le sanctionner par leur vote comme devant inaugurer l’accomplissement d’une précieuse unité. Le projet contenait deux parties bien distinctes, l’une portant sur plusieurs changemens de tarifs tendant à égaliser ceux du Holstein et ceux du Danemark, l’autre ayant pour but la translation de la ligne des douanes de l’Eider à l’Elbe, c’est-à-dire du nord au sud du Holstein. La première partie fut concédée et votée par le Folke-Thing ; quant à la seconde, elle contenait une mesure d’une grande importance politique et commerciale. C’était un commencement d’exécution de la constitution commune, mais au profit du Holstein seulement. La translation de la ligne douanière à l’Elbe devait avoir pour résultat immédiat de rendre les rapports du Danemark avec l’Allemagne plus intimes et plus incessans que jamais. Là justement était le danger. — Suivez en effet, disaient les orateurs de l’opposition, le travail intérieur de l’Allemagne depuis dix années. Après beaucoup de vœux indiscrètement exprimés, après beaucoup de rêves impatiens dirigés vers l’unité nationale, on l’a vue se mettre à l’œuvre en 1848, et espérer un instant alors qu’elle parviendrait à l’unité politique. La tentative de Francfort a échoué complètement ; mais depuis lors la Prusse n’a-t-elle pas adroitement compris que l’unité commerciale et industrielle, moins chimérique, conduirait sans doute au même but, et que dans l’œuvre générale elle saurait trouver son profit ? Elle a formé premièrement le Zollverein en y attirant les états du centre de l’Allemagne ; elle s’est alliée ensuite au Steuerverein, et s’est annexé de la sorte le groupe des états qui occupent le nord-est de l’Allemagne, elle entoure aujourd’hui du réseau de son union douanière les villes hanséatiques, qui s’y verront peut-être absorber dans un prochain avenir. Qui empêchera cette contagion de s’étendre au Holstein, si, par la translation de la ligne douanière, les relations du Danemark avec l’Allemagne se resserrent avant que les parties isolées de la monarchie danoise aient pu être rapprochées dans une organisation commune ? — L’organisation intérieure du royaume devait donc passer, selon l’opposition, avant la question de la ligne douanière, et le projet du gouvernement fut rejeté par la seconde chambre à la majorité de 50 voix contre 45. Puisque le ministère avait présenté son plan comme une inévitable conséquence des négociations européennes, il était naturel qu’il ne cédât pas. Sans attendre que la discussion fût portée à la première chambre ou Lands-Thing, il fit prononcer par le roi la dissolution du Foker-Thing, et de nouvelles élections furent annoncées pour la fin de février.

La nouvelle chambre se réunit le 7 mars dernier ; mais il ne semblait pas qu’un eût beaucoup gagné par cet appel aux électeurs. Malgré tous les stratagèmes des Amis des paysans, alliés du ministère, M. Tscherning, la seule tête vraiment politique de ce parti, n’avait pas été réélu. Sa chute, accompagnée de celle de deux membres du cabinet, avait été un grave échec. Des 45 députés ministériels, 37 étaient réélus ; des 50 de l’opposition, 35. Parmi les députés nouveaux, 10 étaient ministériels et 13 de l’opposition. On pouvait donc prévoir que la nouvelle assemblée serait composée à peu près comme la première. En effet, aussitôt qu’elle fut réunie, elle nomma pour son président M. Madvig, ancien ministre de 1848 à 1853, l’un des auteurs de la constitution, et pour l’un des deux vice-présidens M. Spandet, qui faisait aussi partie de la gauche. Enfin l’opposition s’y montra la même, et le ministère fit prononcer une seconde dissolution. Le péril devenait imminent, et il semblait qu’entre la résistance des chambres et la persistance d’un cabinet auquel le roi ne retirait pas sa confiance, une révolution seule pouvait décider ; mais le patriotisme réfléchi de la nation danoise accepta une soumission devenue nécessaire. On se résigna à penser que le Danemark n’était pas assez fort pour lutter seul contre la volonté de quelques-unes des grandes puissances de l’Europe ; les membres de l’opposition refusèrent un nouveau mandat et concoururent eux-mêmes à l’élection de députés ministériels qui acceptèrent enfin les propositions du gouvernement.

Telle a été l’issue de la crise. On peut dès aujourd’hui en indiquer les conséquences. En premier lieu, le triomphe des partisans du heelstat a déjà nécessairement amené d’une part cette séparation tant regrettée par le parti de l’Eider entre le Slesvig et le royaume de Danemark (Jutland et îles), de l’autre une révision de la constitution de 1849. Le gouvernement a présenté à l’examen des nouvelles chambres un projet de loi fondamentale pour le royaume, c’est-à-dire, ne l’oublions pas, pour le Jutland et les îles, car le Slesvig, le Holstein et le Lauenbourg continueront à être régis par leurs états provinciaux. Cette loi fondamentale ne doit point être confondue avec la constitution commune qui sera rédigée plus tard et qui embrassera toutes les parties intégrantes de la monarchie danoise, royaume et duchés. Par conséquent tout ce qui concerne l’armée, la flotte, l’administration générale des finances, des postes et des douanes, en est banni pour trouver place dans la constitution commune. D’après la loi nouvelle, la diète qui s’assemble à Copenhague, le Rigsdag, n’offre plus décidément qu’une représentation partielle et locale, et ses membres ne sont plus les députés de la nation danoise, mais seulement du Jutland et des îles. La constitution de 1849 avait bien, à la vérité, réservé ce qui concernait le Slesvig, et de la sorte les députés des dernières chambres ne représentaient pas ce duché. Il y avait eu à cette exception de bonnes raisons : les Allemands occupaient le duché, et il était sage de ne pas régler son gouvernement pendant qu’il était en révolte ouverte ; mais depuis lors est-ce que le Danemark n’avait pas reconquis cette province, et quel autre prix les insurgés eussent-ils attendu de leur succès que de voir ce duché séparé par ses institutions du royaume de Danemark ? Restreinte dans l’étendue de son action, la diète de Copenhague, on n’ose plus dire la diète danoise, est destinée à perdre une grande part de son autorité et de son indépendance ; elle ne se réunira plus, suivant le projet du ministère, que tous les deux ans, et les fonctionnaires élus ne pourront siéger qu’après avoir été acceptés par le roi. Une nouvelle loi électorale viendra enfin diminuer le nombre de ses membres et limiter les conditions du suffrage.

Le Danemark aura-t-il acheté du moins par un si grand sacrifice une véritable indépendance à l’égard des grandes puissances qui l’environnent ? Non, l’influence de la Russie y est désormais considérable, et elle pèsera longtemps sur lui ; dans le cas éventuel d’une guerre européenne, le Danemark serait nécessairement lié à la Russie : il n’est personne qui en doute dans le Nord. L’intervention allemande est-elle seulement éloignée ou annulée par celle de la Russie ? Pas davantage, car le Slesvig, rapproché du Holstein, nous l’avons déjà fait voir, est une proie plus facile à l’invasion du langage et de la propagande de l’Allemagne. En vain la brutale agression de l’Allemagne a-t-elle été repoussée par les armes ; grâce à une diversion puissante, elle atteindra, quoique vaincue, le but vers lequel ont tendu ses efforts. Aujourd’hui même, au moment de la réunion des états provinciaux dans les deux duchés, le prince de Noër et d’autres chefs de l’insurrection slesvig-holsteinoise sont à Hambourg ; les grands propriétaires du Holstein ont enfin conservé avec leurs richesses une bonne partie de leurs privilèges, et ils ont recouvré leur ascendant passé.

Mais ce n’est pas tout, et la crise que le Danemark vient de subir laisse encore après elle une source funeste d’embarras intérieurs ; je veux parler du compte qu’il faudra régler avec les Amis des paysans et du prix qu’ils demanderont pour leur éphémère alliance. Fondée en 1844 dans la seule intention de hâter l’accomplissement des réformes relatives à l’agriculture et à la constitution de la propriété, l’association des Amis des paysans n’a pas résisté à l’effervescence politique de 1848. Ses chefs, MM. Tscherning, B. Christensen et J.-A. Hansen, ont voulu s’emparer des affaires, sans doute pour exécuter facilement et sans entraves les réformes qu’ils méditaient ; mais cette ambition nouvelle les a jetés dans de nombreux écarts qui ont effrayé la nation. Après avoir obtenu déjà que le droit de chasse fût conféré à quiconque cultive le sol, que des conditions fort avantageuses fussent offertes aux paysans fermiers de l’état pour le rachat de leurs fermes, qu’il fût permis d’aliéner les fermes appartenant aux fiefs ou majorats, — quand les propriétaires enfin sont presque tous fort disposés à aller au-devant des paysans fermiers, et à leur vendre à des prix très modérés les fermes et terres en toute propriété, — les Amis des paysans veulent encore que l’état, faisant un pas de plus, mais un pas vers l’injustice, la violence et le flagrant mépris du droit de propriété, contraigne les propriétaires à vendre leurs domaines à des conditions fixées d’avance par le gouvernement lui-même, et l’on ne peut pas douter que les Amis des paysans, qui, dans les dernières discussions, ont apporté au ministère l’appoint de leurs voix, ne demandent bientôt pour récompense la vente forcée des grandes propriétés en Danemark. Qui ne comprend combien cette prétention peut faire naître de complications et d’embarras intérieurs ? Les menaces que le pays, à tort ou à raison, croit distinguer pour l’avenir dans les espérances excessives des Amis des paysans éliraient les possesseurs de terres, et pèsent ainsi d’une manière fâcheuse sur l’agriculture, une des sources principales de la prospérité du Danemark. De plus, elles excitent la résistance des grands propriétaires et réveillent les anciennes prétentions féodales, source première de l’hostilité constante des duchés.

Nous avons vu quels obstacles s’opposent à l’indépendance du Danemark et au sage règlement de ses institutions. Des relations féodales, reste malheureux du moyen âge, en même temps qu’elles multiplient et confondent jusqu’à les rendre inextricables les attaches des différentes parties de la monarchie danoise, suscitent à l’intérieur même du royaume, grâce à une imparfaite constitution de la propriété, l’ambition des fermiers, l’exaltation de leurs imprudens amis et la résistance des grands propriétaires. D’autre part, la nécessité européenne, puisque le mot a désormais passé dans la langue politique du Nord, enlève au Danemark toute liberté extérieure. Malheureusement tout se tient dans l’édifice d’un état, et le commun accord des réformes sociales et politiques est nécessaire pour qu’il y ait entre les diverses institutions d’un même pays une harmonie parfaite. On pourrait bien attendre du bon sens et du patriotisme intelligent dont le peuple danois a donné tant de preuves l’accomplissement des dernières réformes sociales qui lui sont nécessaires, s’il n’avait les mains liées par son ennemie du dehors, la nécessité européenne ; mais cette ennemie est insaisissable parce qu’elle change de forme et renaît sans cesse : prussienne ou autrichienne l’an dernier, russe aujourd’hui.

À l’heure qu’il est, au nom de cette nécessité, le ministère danois, présidé par M. OErsted, refuse aux chambres le droit de discuter la constitution commune qui doit régir tous les états de la monarchie. Où en est donc, nous le demandons, le progrès constitutionnel dont le Danemark s’est tant réjoui, et de quoi a servi le sang répandu à Fredericia et à Idstedt ? Ne parlez plus d’équilibre européen. Quoi ! voilà une petite, mais héroïque nation qui, par ses progrès intérieurs, par ses réformes sociales, par son passage calme et digne de l’absolutisme à la liberté, par l’usage pur et sans excès de cette liberté, a mérité toutes les sympathies de l’Europe, et la diplomatie a permis qu’elle fût divisée, mutilée par d’ambitieux voisins et refoulée dans l’absolutisme ! Quelle insulte à la mémoire de ceux qui sont morts sur les derniers champs de bataille ! Quelle douleur pour ceux qui survivent, et pour ceux-là en particulier (car les ministres du Danemark sont apparemment tout aussi dévoués à leur pays que leurs concitoyens), pour ceux-là qui se trouvent obligés d’être, en pareille occasion, les instrumens de nécessités étrangères à l’intérêt national !

Pour ce qui est de son progrès intérieur et social, il faut que le Danemark ne compte que sur sa propre énergie. Quant aux dangers qui le menacent au dehors, la France, l’Europe occidentale tout entière n’est-elle pas solidaire avec lui ? Est-ce un médiocre danger que celui qui s’accumule au seuil de l’Europe ? Les progrès de la Russie au nord-est du continent, sur les bords de la Baltique et du Sund, pour avoir été plus silencieux et plus ignorés que sa marche vers Constantinople, ont-ils été moins sûrs et moins redoutables ? C’est à L’Europe entière qu’il appartient de le décider ; la cause du Danemark est la sienne, et il est permis de se tenir pour convaincu que la France en particulier ne l’oubliera pas.


A. GEFFROY.


  1. Voyez, sur le Mouvement littéraire en Danemark, la Revue du 1er décembre 1852.
  2. Ces deux conditions du servage se retrouvaient d’ailleurs, en proportions diverses, dans toutes les provinces danoises.
  3. Le texte même de la loi mérite d’être cité : « Attendu que l’ordre des paysans contient le plus grand nombre des habitans du Danemark, et que du zèle de cet ordre, de son courage et de son patriotisme dépend en grande partir la force publique, soit dans la défense nationale, soit pour le bien-être de tous, sa majesté ne croit pas pouvoir faire de son autorité royale un usage qui lui soit plus agréable à elle-même et plus utile au pays qu’en l’employant à entretenir les vertus civiles de l’ordre des paysans, à leur conserver leurs droits naturels et surtout ce droit de liberté privée dont ils sont jaloux et dignes tout aussi bien que le reste de la nation. » Désormais les propriétaires n’étaient plus obligés de fournir un contingent de jeunes soldats, et le service militaire était imposé à tous les paysans comme un devoir envers le pays et le roi. La loi ordonnait ensuite que le stavnsbaand serait immédiatement supprimé pour les paysans âgés de plus de trente-six ans ou de moins de quatorze ; les autres devaient jouir de leur nouvelle liberté aussitôt qu’ils sortiraient du service militaire, et tous, sans aucune exception, pourraient, à partir du 1er janvier de l’année 1800, chercher du travail et s’établir partout où il leur plairait. Quant au nouveau mode de recrutement, il fut décidé qu’on diviserait le pays en un certain nombre de districts, que les paysans seraient inscrits sur les rôles conformément à cette division, et que, dès l’âge de quinze ans, ils s’engageraient sur l’honneur à ne pas changer de district sans une permission écrite. Le recrutement serait d’ailleurs confié, non plus aux propriétaires eux-mêmes, mais à des officiers nommés par le roi ; les jeunes gens de vingt ans accomplis partiraient les premiers, puis ceux d’un âge inférieur ; le service devait durer huit ans, et nul ne serait retenu sous les drapeaux après sa trente-sixième année.
  4. La rigsbankdaler vaut aujourd’hui 2 fr. 80 cent.
  5. C’est-à-dire non-seulement sur les parties appartenant à la couronne danoise [regnwn Danioe), à savoir les îles danoises, le Nord-Jutland, le Slesvig ou Sud-Jutland, avec les dépendances et les colonies danoises, mais aussi sur toutes les autres possessions que les rois de Danemark avaient acquises ou devaient acquérir à titre de propriété particulière., à savoir le duché de Lauenbourg, et, dans le Holslein, les anciennes possessions allodiales des Schauenbourg et le district de Ploën.
  6. Voyez la Note diplomatique concernant l’affaire de la succession, adressée aux cabinets de Berlin, de Londres, de Paris, de Stockholm et de Vienne (Note betroeffende Arvefoelgespoergsmaalets Ordning, etc.). Elle fait partie des actes diplomatiques qui ont été communiqués récemment aux chambres danoises.