Le Pèlerin de Sainte Anne/Tome II/Vox populi vox Dei

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

IX

VOX POPULI VOX DEI


Quelques jours se sont écoulés depuis que Pagé, blessé grièvement, gît à l’hôpital sur un lit de souffrances. Son état, lamentable encore, n’est cependant plus désespéré. Des soins attentifs ont éloigné les complications fatales, et l’on prévoit le moment où l’infortuné pourra faire connaître aux citoyens anxieux le guet-apens dans lequel il est tombé. Mais ce qui préoccupe le public, c’est l’histoire fausse ou vraie du sauvetage de ce jeune prisonnier muet qui languit dans un cachot, en attendant le départ pour le pénitencier. La rumeur vole de toutes parts, et sa voix, de plus en plus retentissante, se fait entendre jusque dans les villages les plus solitaires. Un sentiment de compassion incline tous les cœurs vers le pèlerin, et l’on craint que les témoins qui doivent le sauver ne disent plus, devant les juges, ce qu’ils affirment maintenant. Une auréole éclatante, l’auréole du martyre, entoure le front de l’innocente victime. Cent diverses suppositions, cent récits divers sont répandus au sujet des voleurs et des moyens qu’ils ont pris pour s’assurer l’impunité. On accable de questions les gens qui vont à la ville, car c’est de la ville que viennent presque toutes les nouvelles, bonnes ou mauvaises.

Dès que Pagé put supporter, sans trop de fatigue, un interrogatoire un peu prolongé, un officier de justice se rendit auprès de lui pour recevoir sa déposition.

Pagé ne put jeter aucune lumière sur la tentative d’assassinat dont il avait été l’objet. Il ne se connaissait pas d’ennemis. Ce détail ne fut pas jugé inutile par un homme de la police secrète qui assistait à l’interrogatoire.

— S’il n’a pas d’ennemis, pensa-t-il, ce sont les voleurs qui l’ont assailli, et si ce sont les voleurs, ils étaient à l’auberge de La Colombe victorieuse. Celui qui l’a appelé dans l’ombre, près du quai, savait qu’il devait passer sur la grève à cette heure de la soirée. Comment pouvait-il le savoir ? Pagé était arrivé à Québec vers le soir. Il était entré à La Colombe victorieuse et s’y était attardé malgré lui. Il n’avait pas été ailleurs ce jour-là.

L’officier écrivit mot à mot, le récit de Pagé quand il raconta, jusque dans les moindres détails, comment il avait trouvé le muet se noyant dans un canot submergé, et comment il l’avait sauvé. On avait fait venir Richard. Il confirma pleinement la déposition de son ami. Pour ne rien laisser dans l’ombre, on avait demandé à Richard de prouver qu’il ne se trouvait pas sur la grève au moment où l’assassinat avait eu lieu. Il est évident, pensa le limier de la police, que Richard ne se fut pas nommé s’il eut voulu commettre un meurtre. Au reste Richard n’eut pas de peine à faire la preuve que l’on demandait. Pagé voulut s’y opposer, disant que c’était faire injure au caractère loyal de son concitoyen, mais la justice a des exigences terribles.

L’innocence du muet ressortit de la manière la plus évidente de ce minutieux interrogatoire. Le peuple de la ville s’émut, et demanda que cette malheureuse victime des méchants fut mise en liberté, sans plus de retard ni de formalités. Il y eut des rassemblements aux coins des rues, et l’on se porta en foule à la vieille prison. Le shérif arriva bientôt. Il voulut haranguer la masse et la disperser. Des cris formidables s’élevèrent. Il eut peur. On voyait, au-dessus des têtes, des pièces de bois fortes comme des béliers.

— Quand la justice se trompe, criaient des voix, c’est au peuple à réparer ses erreurs !

— D’autres disaient : La justice est aveugle, mais nous voyons clair, nous autres !

Et d’autres : Soyez aussi fins que vous avez été sots : trouvez les coupables après avoir puni l’innocent.

Et d’autres encore : Vox populi vox Dei !… Le peuple le veut, ouvrez les portes de la prison.

Il y avait des moments de grande anxiété. Tout à coup l’on aperçoit, dans le cadre noir de la sombre porte, une figure douce et pâle : C’est lui ! hurle la foule, et un immense hourra ! monte jusqu’au ciel, et l’antique prison tressaille jusqu’en ses fondements. Le muet est enlevé et porté sur les épaules de la foule triomphante. Il pleure. Ce changement subit de fortune le touche extraordinairement. On le porte loin. Quand il aperçoit l’église paroissiale, il fait signe qu’il désire y entrer. La foule s’agenouille avec lui au pied des autels. Le prêtre qui l’a visité dans son cachot sort de la sacristie, et reste stupéfait à la vue de cet empressement inaccoutumé du peuple à visiter le temple du Seigneur. Il aperçoit le muet et comprend tout. Il vient à lui, le presse sur son cœur, récite à haute voix une prière d’action de grâce, et emmène chez lui le prisonnier libéré. La foule se dispersa. L’homme de la police secrète qui avait assisté à l’interrogatoire, alla frapper au presbytère et demanda à voir l’hôte nouveau du curé. Cet excellent prêtre était le même qui avait pris sous sa protection Geneviève et Marie-Louise, et leur avait ménagé un asile à la campagne.

L’homme de la police fait de nombreuses questions au muet, et s’avise de lui demander s’il connaît les voleurs. Il est atterré en quelque sorte de la réponse du muet, qui fait un signe affirmatif, et il demeure silencieux pendant une minute.

— Sont-ils nombreux ? demande-t-il.

Le muet ouvre la main, montre les cinq doigts.

— Ils sont cinq ?

Le muet affirme, de la tête, puis, fermant le pouce et l’index, élève les trois autres doigts, et montre du côté de Lotbinière.

— Ils étaient trois pour commettre le vol ?

Même signe affirmatif.

— Pouvez-vous les retrouver, les reconnaître, me dire où ils se cachent ?

Le muet fait signe que oui. Le limier n’en peut croire ses yeux. Il éprouve une joie indicible.

— Je vais enfin, pense-t-il, purger la ville de cette canaille… Ils seront fins s’ils m’échappent !…

Depuis longtemps, en effet, ces brigands exerçaient avec impunité, aux dépens des honnêtes gens, leur infâme métier, et ils avaient déjoué toujours, et toujours dépisté, grâce aux travestissements de toutes sortes dont ils usaient, les recherches de la police et les précautions de tout le monde.

Le limier pria le muet de le conduire au repaire des voleurs. Ils sortirent. À quelques pas du presbytère, dans l’escalier de la côte de la Montagne, le muet voit monter aux côtés d’un homme vêtu d’étoffe grise, une jeune fille humblement mise, mais d’une tournure fort remarquable. Son cœur à la reconnaître est encore plus vif que ses yeux. La fillette s’arrête soudain. Ses regards viennent de rencontrer les regards mélancoliques du joli garçon : Le muet ! Joseph ! fit-elle tout haut, dans sa surprise. Bélanger, qui compte en les montant les degrés nombreux de l’escalier, en oublie le nombre.

— Où ? demande-t-il.

Noémie n’a pas le temps de répondre ; le muet est près d’elle et lui tend la main avec une émotion et un plaisir qu’il ne cherche pas à déguiser. La jeune fille met dans cette main franche ses doigts délicats, et elle dit à son ami qu’elle est bien heureuse de le voir rendu à la liberté. Elle lui affirme aussi qu’elle ne l’a jamais pensé coupable. Le muet repose sur elle un regard de sincère reconnaissance. Bélanger le félicite à son tour, et l’invite à venir à Lotbinière. Noémie réitère l’invitation, et le rayon de son œil noir est plus éloquent encore que sa douce voix.

Le muet conduisit l’homme de la police secrète à l’auberge de l’Oiseau de proie. L’hôtelière était seule : le bouge était désert. La vieille Labourique pousse un cri de joie en se levant de son fauteuil disloqué et court vers son ancien protégé :

— Mon Dieu Seigneur ! c’est toi, Djos ?… Ah ! je savais bien que tu n’étais pas un voleur, ni un méchant garçon !… moi qui t’ai presque élevé !… moi qui te regarde comme mon enfant !… Oui, monsieur, continue-t-elle, en s’adressant au compagnon du muet, oui, monsieur, ce garçon-là… c’est comme mon enfant !… je suis une mère pour lui, une vraie mère… Vous pouvez croire que j’avais du chagrin de le voir condamner comme voleur, moi qui suis si honnête femme, Dieu merci au bon Dieu ! Je ne voudrais pas, pour tout l’or du monde, que ma maison passât pour avoir abrité, ne fut-ce qu’un jour, un voleur, ou un débauché, ou… non !

Et elle embrasse le muet qui est tenté de la repousser, mais se laisse faire pour ne pas éveiller de soupçons dans l’esprit de cette vieille hypocrite.

— Il faut que je te traite un peu ! ajoute-t-elle. Approche du comptoir avec monsieur ! Venez ! venez ! que voulez-vous prendre ? j’ai le meilleur rum du monde… C’est pur ! c’est fort ! c’est épais ! ça file, quoi ! comme un sirop. Tu le sais, Djos ? Elle verse quatre verres.

— Pour qui tout cela ? se demandent le muet et le limier.

Ils sont vite tirés de leur souci.

— La Louise ! crie l’hôtelière, viens trinquer avec Djos ! notre ancien petit Djos…

La Louise arrive. Elle donne la main au muet en s’efforçant de rougir et de paraître intimidées : elle n’est que ridicule et gauche. La vieille aubergiste ingurgite le quatrième verre. Le limier questionne adroitement les femmes de l’auberge et s’efforce de savoir les noms de quelques uns de leurs habitués. Les deux femmes sont rusées. Elles ne compromettent personne. Au reste, elles se sont entendues d’avance dans la prévision de ce qui arriverait un jour.