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Le Péril bleu/I/XIII

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Louis-Michaud (p. 117-122).


xiii

Les Sarvants à Mirastel



Dès la reprise des pilleries nocturnes, Maxime avait supputé les avantages qu’offrirait au logis menacé l’établissement d’un phare. Excellent moyen de défense et d’observation, rien n’était plus facile à improviser. Sur l’instigation de son fils, M. Le Tellier fit venir de Paris deux projecteurs à acétylène d’une puissance remarquable, que deux veilleurs manœuvreraient constamment toutes les nuits. — Reçus le 20 à une heure, avec la tuyauterie et le générateur, on se mit sans retard à les installer. Ils furent logés dans le grenier de la tour sud-ouest (celle du laboratoire de Maxime) sous la coupole basse. Deux larges tabatières diamétralement opposées, l’une au septentrion, l’autre au midi, trouaient de leurs rectangles modernes la toiture Louis xiii ; il suffisait d’y braquer les projecteurs pivotants pour pouvoir diriger leurs gerbes dans tous les sens, chacun des deux secteurs éclairables étant précisément la moitié de l’espace.

Comme on n’attendait les Sarvants que le lendemain, le travail de montage s’exécuta, croyons-nous, avec plus de minutie que de rapidité. À l’heure du dîner, un seul fanal était en place. Il est vrai qu’on avait chargé le gazogène.

Après le repas, M. Le Tellier — toujours à l’intention du lendemain — réunit la maisonnée et fit aux serviteurs un cours d’observation. Il préconisa le calme, le sang-froid, les notes prises aussitôt que possible, écrites n’importe où, sur un mur au besoin, avec un bout de charbon, une pierre pointue… Il comptait répéter tout cela et faire réciter sa théorie le jour suivant.

La nuit tomba. Mme Le Tellier, la regardant s’épaissir, joignait les mains et murmurait ; « Marie-Thérèse ! Où es-tu, ma petite Marie-Thérèse ! » Pour la détourner de son idée fixe, Mme Arquedouve se demanda tout haut quel endroit serait victimé cette fois-ci. Et là-dessus, Robert proposa d’achever le montage de la seconde lanterne.

Il lui fut objecté qu’il valait mieux le faire en plein jour, et qu’on avait pour cela dix-huit heures de soleil.

Ce fut alors le commencement d’une de ces veillées si pénibles à ceux qui ont le cœur triste. Chacun s’ingéniait à tuer le temps. Mme Le Tellier tenta de réussir une patience. Sa mère fit du crochet, où son industrie surpassait l’adresse des voyantes. Non loin d’elles, dans le billard attenant au salon, M. Le Tellier, Maxime et Robert entamèrent une partie de carambolage.

On avait laissé les fenêtres grandes ouvertes, car il faisait beau et tiède. Elles donnaient sur la terrasse. La lumière de l’intérieur éclairait les marronniers et les premières branches du ginkgo, plats et stupéfiés comme des arbres peints. Au delà du parapet, la campagne s’entrevoyait confusément, obscure et bleue. Le choc des billes, le bruit des pas foulant le tapis, quelques voix du côté de l’office…, rien d’autre sur le fond du silence. Par intervalles, toutefois, un train sillonnait d’une trainée d’escarboucles l’ombre profonde, sonnait métallique au pont de Marlieu, et quittait la scène. On entendait aussi — mais en prêtant l’oreille — de légers remuements du gravier : et c’étaient les allées et venues de Floflo, bon petit factionnaire qui montait la garde.

De telles soirées, si douces, devraient toujours être des fêtes…

Mais qu’est-ce qu’il y a ? !

Qu’est-ce qu’il y a ?… Pourquoi Mme Arquedouve accourt-elle dans la salle de billard, les mains en avant, la figure bouleversée, balbutiant d’effroi ?…

— « Qu’avez-vous ? » s’écrie M. Le Tellier.

— « Ah ! Jean… Jean… Les voilà ! »

Et elle s’accroche au bras de son gendre.

— « Les voilà ! Je les entends… Je les sens, plutôt !… »

Déjà Robert s’est élancé et se précipite vers la tour du projecteur.

— « Fermez les fenêtres ! » gémit Mme Le Tellier qui arrive blanche comme une morte.

— « Non ! » riposte Maxime. « Il faut tâcher de voir… d’entendre… Chut !… »

— « Si nous montions à la tour ? » fait M. Le Tellier.

— « Non… Pas le temps… Chut, chut !… »

Ils écoutent. Ils sont tels que des figures de cire dans un musée. Ils entendent Robert monter quatre à quatre l’escalier de la tour ; ils entendent rire du côté de la cuisine… un train siffler… le va-et-vient du loulou… Sauf Mme Arquedouve, nul n’entend quelque chose au delà de ces bruits. Et pourtant ils scrutent de toute leur âme la nuit, que rend plus impénétrable le contraste des feuillées lumineuses… Ils voudraient écouter avec leurs yeux… Mais les ténèbres sont les mêmes pour leurs prunelles et pour leurs oreilles.

— « Écoutez ! » chuchote l’aveugle. « Les voilà tout près maintenant… »

Ils n’entendent rien.

Si : un mugissement. Si : un hennissement. La ferme s’est réveillée. Les canards poussent dans la nuit des can-cans effrayés, comme si le renard ou la belette s’approchait ; et voici les poules qui font entendre un gloussement prolongé, comme lorsque l’aigle plane au-dessus d’elles… Les brebis entonnent un chœur de lamentations déchirantes… Une angoisse règne parmi les animaux. Et Floflo, qui s’est arrêté, grogne tout à coup.

Mme Arquedouve a levé le doigt, et dit :

— « Les bêtes aussi comprennent. Elles entendent aussi. »

Il se fait alors un silence momentané… Et enfin, des profondeurs de ce silence, tout le monde entend venir le bourdonnement.

C’est l’arrivée d’une grosse mouche, ou mieux : d’une phalène. Oui, c’est le bourdonnement de la phalène suspendue au-dessus des fleurs où plonge sa longue trompe, — un murmure à la fois robuste et doux, qui semble strident quoique fort bas, — qui est en effet curieusement sombre, même au sein de l’obscurité… et qui vous trépide dans la poitrine, comme l’arbre de couche d’un steamer.

D’ailleurs, voici les vitres qui entrent en vibration.

Ils murmurent :

— « Cela vient d’en haut ! » — « Non ! » — « Cela vient du marais. » — « D’Artemare ! » — « De Culoz ! »

— « Montagne ! » fait la grand’mère, haletante.

Mme Le Tellier, une main sur sa gorge qui bat, prononce dans un souffle :

— « C’est encore très loin, maman, croyez-v… »

Mais elle n’a pas fini, qu’une brise légère, inexplicable, vivifie les frondaisons ; les feuilles bruissent ; et soudain résonne un « CLAC » assourdissant.

On sursaute au claquement sec qui vient de retentir au dehors, on ne sait où, pas loin certes et, semble-t-il, en l’air.

Floflo aboie furieusement.

— « La foudre ? » interroge Mme Arquedouve.

— « Non, ma mère, » lui répond M. Le Tellier, « il n’y a pas eu d’éclair. Nous n’avons rien vu. »

— « Ce n’est donc pas non plus une étincelle, un éclair factice… »

— « Évidemment. »

— « Maxime, va-t’en de la fenêtre ! » implore Mme Le Tellier.

— « Écoutez encore ! » commande l’astronome.

Le chien donne de la voix et file vers le bout du jardin. Il poursuit les Sarvants, c’est sûr ; ils se dérobent… Aussi bien, le bourdonnement a cessé… Mais Mme Arquedouve affirme qu’elle le distingue toujours… Le chien se tait… On respire. Les traits de l’aveugle se détendent…

Un cri aigu !

Ce n’est rien. C’est Mme Le Tellier qui prend peur à la vue d’un grand jet de lumière inattendu, lancé dans le ciel ainsi qu’une flèche d’éblouissement, ainsi qu’un rayon de soleil perçant la nuit… Cette aurore décochée, on dirait qu’elle complète le claquement de tout à l’heure, et que c’est un éclair qui suivrait le tonnerre, prodigieusement… Mais la clarté persiste et dure.

— « N’aie pas peur, Luce, » dit M. Le Tellier, « ce n’est que le phare. »

Une minute après, il rejoignait son secrétaire dans le petit grenier rond.

Debout sur un escabeau, Robert disparaissait à mi-corps au travers d’une des lucarnes et il faisait décrire à la gerbe éclatante — solaire par sa puissance, lunaire par sa blancheur — de vastes courbes, tantôt célestes et tantôt terrestres. Il dardait sa fusée de jour sur tout le pays méridional, qu’il pouvait embrasser de là. Le phare illuminait tour à tour villages, montagnes, bois et châteaux ; il avait l’air de projeter leur image sur un écran noir, à la façon d’une lanterne magique. — Mais Robert avait beau se pencher et soulever le projecteur avec son lourd support, pour agrandir ainsi vers le Colombier son champ d’exploration, — il ne découvrait absolument rien que de légitime. Les Sarvants étaient déjà hors de vue.

— « Vous les voyez ? » demanda M. Le Tellier.

— « J’ai perdu trop de temps », répondit le secrétaire. « Il me fallait amorcer le générateur, allumer… C’est long. Ils sont partis. Mais ils n’ont rien fait. »

Et, de guerre lasse, il abandonna le projecteur qui bascula, balaya l’étendue, et resta pointé vers le sol, irradiant sur la terrasse.

— « Ho ! » s’exclama Robert. « Regardez, maître ! »

— « Quoi ? » fit l’astronome en passant la tête.

— « Le ginkgo ! On l’a coupé ! »

M. Le Tellier put voir, en effet, au clair de l’acétylène, qu’on avait décapité le ginkgo-biloba. De son poste dominant, il aperçut le tronc coupé, dont la section faisait un disque pâle.

D’un seul coup, le Sarvant avait tranché ce rondin de la grosseur du col et dur comme du chêne, — d’un seul coup de cisaille si bien appliqué, si vite et si juste, que l’arbre n’avait pas même tressailli ! — d’un seul coup de cette cisaille dont naguère un garde forestier avait entendu le « clac » dans la forêt, — cette cisaille à quoi l’on ne pensait plus et qui élaguait sans pitié toutes les plantations du Bugey ! — « Ils ont bien choisi ! » remarqua M. Le Tellier. « Ah ! les sacripants ! Le plus bel arbre de la région ! Le seul ginkgo !… Mais comme ils se sont esquivés ! Mme Arquedouve prétend qu’ils sont arrivés par la montagne ; ils seront repartis de même, et c’est justement le secteur que vous ne pouviez pas éclairer !… Du reste, parbleu ! le chien les a suivis jusqu’au bout du jardin. Ah ! il les a bien sentis ! Brave Floflo ! »

— « Pauvre Floflo ! » dit Robert, qui semblait extrêmement soucieux.

— « Pourquoi « pauvre » ? Est-ce qu’ils l’ont enlevé ?… Vous l’avez vu enlever ?… »

— « Non… Mais il a cessé bruquement de japper… »

— « Floflo !… Floflo !… » cria M. Le Tellier.

Pas de Floflo.

On n’osa pas le chercher dans les ténèbres inquiétantes. La cuisinière l’appela toute la nuit par l’entre-bâillement d’un vasistas… Il avait été pris.

C’est ainsi que Mirastel fut hanté par les Sarvants, que l’on nommait encore des « hommes volants » et aussi des ornianthropes ou des anthropornix.

Cependant les témoins de ceci demeuraient perplexes non seulement à cause de la promptitude et de la dextérité des maraudeurs, mais, de plus, au souvenir du vent qui avait soufflé sur les feuilles. Il avait soufflé une seconde à peine, ce vent : le temps d’un coup d’aile…, comme si vraiment une aile avait éventé les feuilles… Et quand on pensait aux bêtes réveillées, alarmées, aux volailles gloussant à l’oiseau de proie, — l’hypothèse des aigles (insensée !) reprenait toute sa force.

En vain M. Le Tellier s’admonesta et se rappela que les dénicheurs d’aigles, recrutés par son beau-frère, étaient revenus les mains vides. Il n’en frémit pas moins d’une terreur fabuleuse quand il apprit, le lendemain soir, une étrangeté nouvelle et suffocante.