Le Péril bleu/II/V

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Louis-Michaud (p. 206-213).

v

Il pleut… Il grêle…



Revenons à Mirastel.

M. Le Tellier, rentré de son voyage à Paris et à Saint-Genis-Laval, n’avait trouvé parmi les siens d’autre changement qu’une amélioration soutenue dans l’état de sa femme. Et, du 8 juillet au 3 août, c’est-à-dire du quantième de son retour à la date où nous sommes arrivés, l’existence au château fut désespérément uniforme. L’observation de la tache immuable, impassible, était l’affaire principale, — besogne stérile et source d’énervement.

Certains jours, il est vrai, le spectacle des Lebaudy et des Clément-Bayard, des libellules et des demoiselles rivalisant de hauteur, amusa les regards en dépit des consciences. Mais, à la suite des accidents du Sylphe et de l’Antoinette 73, l’arène atmosphérique parut désaffectée. L’accablement retomba. M. Le Tellier sentit pour lui-même l’urgence d’une dérivation.

Pendant que Mme Arquedouve et sa fille aînée vaquaient aux charges domestiques et prenaient soin de Mme Le Tellier, le docteur Monbardeau, crânement, allait porter secours aux malheureux souffrants et séquestrés. M. Le Tellier résolut de l’accompagner.

Ils furent les premiers Bugistes qui recommencèrent à circuler régulièrement en automobile. On a prétendu que « cela n’avait rien de si courageux, étant donné que jamais automobile ne fut assaillie et que les Sarvants ne faisaient plus de prisonniers depuis quelque temps ». D’accord ; mais, s’il vous plaît, avant le Sylphe, aucun ballon non plus n’avait été assailli ; avant l’Antoinette 73, aucun aéroplane ; et vous noterez que si le Sarvant ne prenait plus de terriens, c’était uniquement faute d’en trouver à sa portée, hors des maisons et à l’intérieur de l’incompréhensible cercle cabalistique dont il semblait ne pas vouloir franchir le tracé. Il y avait donc beaucoup de chances, au contraire, pour qu’il se jetât sur la grande automobile blanche qui sortait chaque jour de Mirastel, s’arrêtait devant toutes les portes, et ainsi s’offrait aux coups d’un agresseur que l’impatience devait enhardir.

Sous la capote de toile traversée de soleil, un jour — le troisième du mois d’août — le docteur et l’astronome devisaient. La voiture, venant du château, allait entrer dans Talissieu. Le médecin se plaignait de la chaleur et de la sécheresse qui ne désarmaient pas, de la pestilence qu’on respirait sans trêve ; il exprimait ses craintes au sujet d’une épidémie probable, quand il cessa de converser pour s’ébahir :

— « Tiens ! il pleut ! C’est raide ! »

De larges gouttes tombaient sur la capote ; on les voyait par transparence. M. Monbardeau tendit sa main grande ouverte à l’extérieur, et, faisant un cri, la retira mouillée d’un liquide rouge…

— « Arrêtez ! » commanda son beau-frère. « Tu es blessé, Calixte ?… »

— « Non : ça vient de tomber ! »

— « Quoi ! Pas possible ! »

On mit pied à terre devant les premières maisons du village, en face de la croix et non loin du ruisseau.

Plusieurs gouttes ensanglantaient la capote et le marchepied-trottoir. D’autres rougissaient la poussière en amont, où l’automobile avait passé dans l’averse de pourpre.

Le mécanicien écarquilla des prunelles arrondies.

— « C’est-il pas des oiseaux qui se battent en l’air ? » dit-il. « Ça s’est déjà vu. »

— « Non, non, voyez ! » répondit son maître.

Tous trois (on aurait dit trois damnés échappés de l’Enfer !) tous trois, instinctivement, avaient levé la tête. On ne voyait rien, — rien que du bleu, — le bleu du Péril. Rien, sinon quelques oiselets — des passereaux, des martinets — dont tout le sang n’aurait fait qu’une seule de ces gouttes.

Le docteur :

— « Est-ce là le phénomène connu sous le nom de « pluie de sang » et que produiraient des particules contenues dans l’eau ?… »

Pauvre docteur ! pourquoi faisait-il de l’érudition tandis que ses lèvres balbutiaient ? Pour se rassurer lui-même, ou bien pour rassurer M. Le Tellier ?… Et pour quoi le pauvre astronome se crut-il obligé de répondre, entre ses dents qui claquaient :

— « Non, non ; il n’y a pas de nuage ; il n’y a pas de pluie. D’ailleurs, une ondée ne se serait pas limitée à si peu de chose… »

À travers son lorgnon replié, servant de loupe, M. Monbardeau examinait la souillure garance qui séchait au dos de sa main.

— « C’est bien du sang, » dit-il au bout d’une minute, « du vrai sang, — qui ne se coagule pas très normalement, je l’avoue, — mais du sang tout de même ! Rentrons, je ferai l’analyse et… et je te dirai si c’est… du sang d’homme ou d’animal… »

— « Je m’en doute un peu que c’est du sang ! » murmura M. Le Tellier. « Mais avant de rentrer et de faire l’analyse, qui est intéressante, je voudrais consigner quelques remarques, ici, avec votre témoignage à tous deux.

» Regardez les gouttes de la capote : elles sont allongées en forme de points d’exclamation. Cela se justifie par le mouvement de l’automobile pendant qu’elle recevait cette douche. — Maintenant, venez par ici… Regardez les gouttes sur le sol : ce sont des étoiles dentelées comme des molettes d’éperons. — Si vous songez qu’il ne fait pas le moindre vent, il vous sera facile de conclure que le sang est tombé perpendiculairement à la terre et d’un point immobile situé au zénith du lieu d’arrivée. »

— « De la tache carrée ! » assura M. Monbardeau.

— « Non, ce n’est pas de la tache carrée ; parce qu’elle n’est pas rigoureusement au-dessus de l’endroit où nous sommes. Elle est, mathématiquement, au zénith de Ceyzérieu, puisqu’elle est à sept degrés au sud du zénith de Mirastel. Au-dessus de nous il n’y a rien. Entends-tu, Calixte : rien !… Et puis, penses-y, à cette hauteur de cinquante kilomètres il n’y a plus de liquides possibles, attendu que là c’est le vide presque parfait, à moins d’une erreur scientifique…

» Autre chose encore. Comment expliquer que le sang ne s’est pas desséché, s’il a parcouru cinquante kilomètres en chute libre ? Il faudrait alors que ces gouttes fussent un résidu… Tout le sang d’un homme, réduit à quelques larmes… D’un homme… ou d’une femme… ou d’une bête… »

— « Rentrons, je te dis. Dans une demi-heure nous serons au fait de la vérité quant à l’espèce qui a saigné. Rentrons ; cette éclaboussure me soulève le cœur, j’ai hâte de l’analyser, de pouvoir l’essuyer. »

La main sanglante se contractait d’horreur… Et pourtant, c’était peut-être bien le propre sang de M. Monbardeau : celui de sa fille ou de son fils…

Ils remontèrent en voiture… Un sifflement balistique, de plus en plus violent et suraigu, se fit entendre au dessus de la capote et s’acheva dans le « plouf » d’un objet qui tombe à l’eau…

Ils passèrent la tête… Un second sifflement raya le ciel bleu d’un sillon terne et finit par des branches cassées…

— « Hé ! des aérolithes ? » fit M. Monbardeau.

Derrière les murs de Talissieu, on percevait des bruits de fortifications… Et puis : ce silence des silences qui est celui d’une foule qu’on ne voit pas et qui se tait…

Les automobilistes se rendirent au bord du ruisseau qui coule dans un bois et le longèrent dans le sens du courant.

L’eau claire se troublait tout à coup et charriait un nuage de limon qui venait d’être soulevé par le choc de l’objet précipité.

Ils attendirent le dépôt de la fange, — et alors voilà : ils distinguèrent au fond du ruisselet, encastrée dans la vase pierreuse, une tête humaine qui, d’un œil sans paupières et d’une orbite sans œil, regardait se pencher leurs trois angoisses… et vit reculer leurs trois épouvantes.

Le mécanicien, dans l’énergie de sa reculade, s’était assis au milieu d’un buisson. Il en ressortit d’un bond, comme s’il eût touché le Buisson Ardent, et montra quelque chose qui s’y trouvait logé, — le deuxième aérolithe, — une jambe d’homme, écorchée, rougeâtre et sanguinolente.

— « Mais, mais, » bégaya le docteur, « cela, cela a été fait par… par quelqu’un de la partie… un familier du scalpel… C’est une préparation… — Houïe ! qu’est-ce que c’est encore ? »

Il se baissa vers une petite babiole qui, à l’instant même, avait heurté son chapeau, et ramassa — Seigneur ! — un doigt auriculaire méticuleusement dépecé.

— « Gare à vous ! v’là que ça recommence ! » hurla le mécanicien.

Des sifflements… Un faisceau de sifflements…

Autour d’eux, malades de répugnance, s’abattait une grêle infâme de viscères, de pieds, de bras et de cuisses, tout un cadavre débité, dont chaque fragment était une préparation anatomique hideuse et cependant remarquable, tout un corps travaillé par des carabins virtuoses, et provenant de ce coin de ciel où rien n’existait.

— « Tu réponds de ce que tu avances ? » bredouilla M. Le Tellier. « C’est de la dissection ? »

Le docteur expertisait les débris. On débourba l’horrible tête…

Les deux pères ressemblaient à ces pauvres Jacques du temps des alchimistes et des Gilles de Retz, qui, ayant égaré leurs enfants, tremblaient qu’ils ne fussent égorgés sur un billot philosophal.

— « Oui, » soutint M. Monbardeau, « ce sont des membres et des organes disséqués… sinon même viviséqués !… Eh ! eh ! cet avant-bras, on pourrait bien l’avoir accommodé tout vif… »

— « Oh ! » se récria M. Le Tellier sur le point de défaillir.

Une appréhension terrible leur comprimait le cœur : — Qui était ce mort ?

— « La tête est méconnaissable », disait le docteur,

« Celle d’un homme, parbleu ! mais comment reconnaître… Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! » geignait-il, affolé. « On dirait… Non, je me trompe, n’est-ce pas ?… Non ! regarde les dents : ce n’est personne. Je veux dire : ce n’est pas un des nôtres… »

L’astronome sondait l’espace d’un regard effrayant.

— « Alors, » prononça-t-il lentement, « il y aurait donc là-haut de criminels expérimentateurs, réfugiés au delà des atteintes communes, dans un canton inexpugnable où se poursuit quelque découverte d’ignominie ?… »

— « Pas sûr. En définitive, voici de simples préparations, très habilement exécutées, mais sans qu’on se soit conformé aux règles classiques des amphithéâtres… »

— « Dis : ce n’est peut-être pas les premiers déchets qui tombent par ici… Nous pourrions battre les environs… »

Les débris enterrés, on se mit à quêter, chacun pour soi.

Et chacun fit une trouvaille.

M. Le Tellier trouva des branches de frêne curieusement fendues, bizarrement décortiquées, botaniquement découpées en rondelles et en lamelles.

M. Monbardeau, lui, trouva les ossements d’un veau, — ou d’une génisse. Ces ossements étaient dispersés, mais d’une certaine manière : ici la colonne vertébrale, là une épaule, ailleurs le bassin. Il les compta : la jambe postérieure gauche manquait au squelette. Le docteur appela M. Le Tellier, et lui dit que cet animal avait été jeté du ciel en détail, comme le défunt qu’ils venaient d’inhumer. « Les insectes et les bêtes carnassières s’étaient chargés de nettoyer les os, ce qui était cause qu’on ne repérait pas, sous les abatis, les meurtrissures dont ils avaient contusionné la mousse en tombant de si haut. La mousse, au demeurant, est un coussin amortisseur qui se redresse promptement. »

Mais l’astronome prétendit que ces restes pouvaient dater de longtemps, que le pays était couvert de semblables carcasses, et qu’il ne fallait pas voir partout des Sarvants sous prétexte que…

La voix du mécanicien le surprit. Ayant achevé sa tournée, qu’il jugeait suffisante, ce garçon revenait, et, tout en allant, il s’ingéniait à regarder de son mieux le faîte du sycomore au pied duquel les beaux-frères discutaient.

— « Qu’est-ce que c’est donc de ça qui remue comme ça ? » demanda-t-il. « Si ces Messieurs veulent bien s’écarter, bon Dieu de sort, j’vas tirer là dedans !… »

Il sortit de sa poche un revolver, et fit feu.

L’arbre perdit quelques feuilles, et des corbeaux s’envolèrent, laissant voir une jambe de génisse blanche ou de veau blanc — prise dans la fourche extrême du sycomore.

Telle fut la trouvaille du mécanicien.

C’était probant. Le veau — ou la génisse — avait dégringole du ciel tout récemment, et l’une de ses fractions était restée à cette place élevée, où les bestiaux n’ont point coutume d’aller périr en totalité ou par lots.

M. Monbardeau formula son jugement de la façon suivante :

— « Vois-tu, Jean, n’essayons pas de nous leurrer. Au-dessus de nous, dans son belvédère imprenable, un biologiste sans foi ni loi se livre à de féroces expériences d’anatomie comparée. » Et, après un mutisme où ce qu’il avait osé dire l’effraya lui-même, il reprit : « Par exemple, si le Sarvant est le biologiste que je suppose, la matière humaine doit plutôt lui manquer depuis quelque temps ; écoute ce désert ! »

Leurs recherches les avaient éloignés du village et rapprochés de la voie ferrée. À perte de bruit, on ne saisissait que froufrous de feuillages, sons de moustiques, gazouillis, et surtout croassements, craillements et glapissements de tous les croque-morts à plumes et à poils qui tenaient la province. À l’oreille, on pouvait croire que les fils d’Adam ne régnaient plus.

Comme pour protester, une locomotive et des wagons défilèrent avec un tintamarre spécialement ostentatoire. Cette hydre de fer soufflante et sifflante avait au moins quatre cents têtes des deux sexes, — quatre cents figures voyageuses garnissant les portières, où se lisait la peur de traverser le Bugey à la remorque d’une chaudière susceptible de pannes.

Les Mirastellois s’en retournaient.

— « Ce qui est drôle, » dit M. Monbardeau, « c’est qu’ils ne dépassent pas ce cercle… »

— « Ce qui est drôle, » dit M. Le Tellier, c’est que les choses qu’ils jettent ne soient pas jetées de la tache, puisqu’elle n’est pas au-dessus… »

— « Bah ! la tache, c’est un dock flottant, qui se meut à volonté ! »

— « Je ne puis l’admettre. »

En effet, la tache brune n’avait pas bougé. Elle se carrait toujours au centre du rond bleu, dans le télescope de la tour.

Au zénith, rien.

M. Le Tellier descendit au laboratoire de Maxime pour en faire part à M. Monbardeau qui, de son côté, se trouvait aux prises avec la tache rouge. Mais l’astronome, qui pensait surprendre le docteur, fut par lui médusé :

L’analyse du sang dégageait la présence de globules animaux mêlés à des globules humains. Ce sang pouvait être le sang d’une créature hybride pareille aux centaures, aux satyres, aux sirènes de l’antiquité fabuleuse !… Et le Sarvant, alors, s’appelait-il donc le docteur Lerne ou le docteur Moreau ?…

La semaine d’après, maintes fois, la nuit, sifflèrent des choses qui chutaient… Elles faisaient des trous dans la terre. C’étaient des cailloux très proprement sciés ou portant les vestiges d’une attaque chimique, des branches tailladées par le couteau d’un naturaliste exercé. C’étaient aussi des chairs d’oiseaux, de poissons, de mammifères, toutes fort savamment ouvragées. Beaucoup d’humanité en petits morceaux… Beaucoup de trépassés qu’on avait bien de la peine à reconnaître…