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Le Péril bleu/II/VI

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Louis-Michaud (p. 214-219).

vi

L’Amorce



Àtravers un sommeil agité, M. Le Tellier crut sentir une main qui le touchait. Il s’éveilla, d’un à-coup.

Mme Arquedouve se tenait près du lit, dans la clarté de l’aube. Le château dormait. La pendule, cette veilleuse du silence, faisait seule un peu de bruit. — Quatre heures du matin.

— « Jean ! Ils sont là ! »

« Ils » prononcé d’une voix pareille, « ils » c’étaient les Sarvants.

M. Le Tellier sauta de sa couchette, et passant une robe de chambre à la hâte, il demandait à l’aveugle :

— « Vous les entendez ? »

— « Le bourdonnement, oui. Je l’entends depuis un quart d’heure. Je doutais… je craignais de me tromper… C’est eux. »

— « Un quart d’heure ! Qu’est-ce qu’ils fabriquent donc ? Où sont-ils ? »

— « Je crois qu’ils ont d’abord tourné autour du château. Maintenant on dirait qu’ils ne bougent plus… N’ouvrez pas votre fenêtre, non, c’est inutile ; je crois qu’ils sont de l’autre côté du château, derrière. »

— « C’est surprenant, je n’entends rien du tout. Et par ici, vous avez raison, devant Mirastel on ne découvre absolument rien. »

— « Venez dans la galerie », conseilla Mme Arquedouve. « De là vous pourrez voir. Mais faites bien attention en passant près de la porte de Lucie ; rappelez-vous que la moindre alerte pourrait amener une rechute ! »

Ils se rendirent, sur la pointe des pieds, à la galerie. On appelait ainsi un large corridor qui longe l’arrière-façade, au premier étage.

— « Le bourdonnement se rapproche », murmura l’aveugle. « Ou plutôt, c’est nous qui nous en rapprochons. Jean, vous ne sentez pas ? Il fait si calme pourtant. »

— « Si : je commence », chuchota M. Le Tellier. « C’est comme une petite mouche qu’on aurait dans le cœur, emprisonnée… Arrêtons-nous. »

Ils allaient arriver à la première fenêtre de la galerie.

— « Ne vous montrez pas, ma mère ; je vais m’avancer en tapinois… »

Les carreaux frémissaient imperceptiblement. M. Le Tellier avançait la tête avec précaution. Il évoquait le paysage qui allait lui apparaître : la pelouse montante, ceinturée de bois, sur l’escarpement du Colombier dominateur ; et il s’émouvait grandement à supputer quels personnages, quelle machine habitaient ce décor…

Derrière lui, Mme Arquedouve, se retenant de haleter, attendait qu’il parlât.

Il vit venir, dans le cadre de la fenêtre, les arbres de la métairie, — la pente de la montagne, — le bois, — le commencement de la pelouse-clairière, — le quart de celle-ci, — le tiers, — la moitié…

— « Qu’est-ce qu’il y a, Jean ? Vous avez tressailli… Mais dites-moi donc … »

— « Ah ! c’est la joie, ma mère ! » s’écria M. Le Tellier dans l’allégresse. « Maxime… Maxime est là !… Il a pu s’échapper. Ah !… Maxime, mon enfant ! j’accours ! »

— « Mais, Jean, Maxime est là tout seul ? »

— « Oui, seul au milieu de la pelouse. Il est assis au milieu de la pelouse… Laissez-moi descendre, courir… Je crois qu’il a besoin qu’on le soigne… »

— « Allez ! allez vite !… — Maxime est revenu ! » répétait joyeusement la grand’mère.

Et elle s’en fut par tout le château, réveillant ses filles, le docteur, les domestiques, et leur apprenant la nouvelle enchanteresse.

— « Maxime est revenu ! Il s’est échappé de là-haut ! Venez ! Venez ! »

Cependant l’astronome débouchait sur le perron et criait à son fils :

— « Pourquoi n’entres-tu pas, mon petit ? As-tu mal ? Tu aurais dû nous appeler… »

Mais, à la vue de son père, Maxime se dressa, et, de loin, avec une voix et des gestes de catastrophe :

— « N’approchez pas ! » ordonna-t-il. « Au nom de Dieu, restez dans la maison ! »

M. Le Tellier s’arrêta. — Ce n’était pas les Sarvants qui lui faisaient peur, mais son fils. Il le voyait beaucoup mieux que de la fenêtre, étant plus près de lui.

Maxime se tenait debout. Il avait l’air si triste, si triste… Il était hâve, malpropre ; sa veste décousue pendait en loques ; pas de chapeau ; et puis, par-dessus tout, ce faciès égaré que les yeux agrandis d’horreur semblaient envahir… Et tout cela baigné de soleil levant et dans l’aurore d’un retour !

« Maxime est fou ! » pensa M. Le Tellier. « Cette aventure a terminé l’œuvre de folie que l’histoire de la petite Jeantaz avait commencée. L’hérédité aussi… La maman n’a pas le moral bien solide… Maxime est fou ! »

Sans faire une enjambée de plus, pour ne pas le contrarier, il lui adressa des paroles calmantes :

— « C’est entendu ; je ne bougerai pas. Mais alors, viens, viens ! Nous t’attendons. Il ne faut pas rester là… »

Le jeune homme fit un signe désespéré. De grosses larmes coulaient sur ses joues émaciées.

— « Papa ! Je ne peux pas venir ! Je ne peux pas… »

— « Voyons, voyons, mon cher petit, remets-toi… As-tu vu ta sœur, là… où tu étais ?… Et Suzanne ?… Et Henri ?… Fabienne ?… As-tu vu Robert ? »

— « Je n’ai vu que Robert. Et encore ! »

Là-dessus, il se fit dans le château quelque agitation. Tous ceux que Mme Arquedouve avait prévenus sortaient au-devant de Maxime, à peine vêtus, la mine en fête : sa grand’mère, sa mère, son oncle et sa tante, les vieux serviteurs…

Et lui, convulsif, impérieux, désolé, hurlait :

— « N’avancez pas, personne ! Allez-vous-en ! Rentrez ! Ils vont vous prendre aussi. Ils vous guettent. Vous n’entendez donc pas le bourdonnement ? »

Halte ! Le bourdonnement ! c’est vrai ! Chacun l’entendit alors… Mais qu’est-ce qui le produisait ?… Les regards faisaient le tour du bois environnant ; c’était la seule cachette où l’on pût soupçonner l’embuscade du Sarvant.

— « Mais on ne voit rien ! » dit M. Le Tellier. « Sont-ils dans le bois, Maxime ? »

— « Vous ne pouvez pas comprendre ; mais obéissez-moi. Nous n’avons pas de temps à perdre en commentaires… Obéissez, n’approchez pas… On ne peut rien voir, mais ils me tiennent quand même. Je suis là comme un appât… une amorce pour attirer les gens…, parce que depuis quelque temps ils ne peuvent plus en capturer… Vous comprenez ? Alors, n’avancez pas. Si vous m’aimez, faites qu’ils me remportent seul ! »

Un cri sourd accueillit cette prière, et Mme Le Tellier regagna follement le château. Plusieurs servantes, fort émotionnées, la suivirent. On distingua leurs colloques effarés et les exclamations de la malheureuse maman qui fuyait. « Ils vont le remporter ! ils vont le remporter ! Oh ! ils vont le remporter ! Oh ! Oooooh !… »

M. Monbardeau raisonna :

— « Écoute Jean : pour moi, ton fils exagère. Réfléchis ! On ne voit rien, que diable ! et il n’y a pas de nuages !… Maxime doit être pris dans un fluide électro-magnétique, dont la production cause le bourdonnement, — un fluide gouverné du haut de la tache. Rappelle-toi, c’est une hypothèse de ton cru, l’aimant animal. Seulement, suis-moi bien : les Sarvants n’ont jamais enlevé plus de trois personnes à la fois. Je suis sûr qu’en nous mettant à cinq, avec ensemble…, en nous précipitant sur Maxime, — toi, moi, le jardinier, ton chauffeur et le cocher… Oui ? Ça va, Jean ? Ça va, Célestin ? Clément ? Gauthier ?… Attention, alors ; je vais compter trois. À trois, nous chargeons sur M. Maxime, et nous le portons au château. Un… Deux… Trois ! »

Le docteur avait pensé juste : le Sarvant n’était pas en mesure de prendre d’un coup cinq personnes. L’équipe de sauvetage parvenait à moitié chemin du prisonnier sans prison, lorsqu’une force énigmatique, soulevant Maxime, alla le déposer vingt mètres plus loin, contre la lisière du bois. Le bourdonnement, plus aigu ce pendant, reprit alors sa pédale ténébreuse. Les coureurs s’étaient arrêtés.

Quelle scène ! Il faudrait savoir manier le crayon du sardonique M. Jean Veber, pour dessiner ce château derrière cette pelouse : — aux fenêtres, des faces révolutionnées de bonnes sans bonnet, en camisole de nuit, devant le perron, quelques domestiques mâles autour de Mme Monbardeau raidie d’effroi sous le peignoir, — Mme Arquedouve avec ses yeux d’aveugle élargis par le désir de voir, — sur la pelouse, le bloc des cinq hommes serrant l’un contre l’autre le pyjama du docteur, le tablier du jardinier, la robe de chambre de l’astronome, le gilet rayé du cocher, la cotte bleue du mécanicien, et faisant la grimace des calamités, — puis, seul, en face de tous ces regards, le lamentable objet de tant d’émotions, affalé dans l’herbe et pleurant, comme un Jésus tombé pour la troisième fois. — Ceci dans une atmosphère contradictoirement légendaire et quotidienne, donc burlesque.

— « Mais que faire ? que faire donc ? » chevrotait M. Le Tellier. « Dis, Maxime, qu’est-ce qu’il faut faire ? »

— « Hélas ! hélas ! Qu’ils prennent l’un de vous, et ils me remporteront ! Qu’ils ne prennent personne, et ils me remporteront également !… Tâchons de faire durer… C’est si terrible là-haut ! Il y a des supplices !… »

Mais tout à coup M. Le Tellier jeta cette alarme :

— « Qui va là ? qui va là ?… J’ai vu quelqu’un se glisser sous bois… Qui va là ?… Une ombre, vous dis-je, qui se… Ha ! »

Un éclair fulgura parmi les branches ; une détonation retentit dans le bois, tout près de Maxime ; de la fumée blanchâtre apparut ; le jeune homme s’abattit lourdement…

Sa mère, un fusil au poing, sortait de la fumée. Une femme de neige eût été moins blafarde. Elle vociférait :

— « Comme ça, ils ne le feront plus souffrir ! Il ne souffrira plus ! J’aime mieux ça, j’aime mieux ça ! »

— « Malheureuse ! ne sors pas ! » vociférait aussi M. Le Tellier. « Cache-toi ! Mais cache-toi donc ! »

La démente recula dans les broussailles, jusqu’à disparaître.

À ce moment précis, le corps de Maxime fut cahoté d’un grand soubresaut, et retomba. La stupeur des assistants se prolongeait. Pareil au regard du serpent, fascinateur des yeux, — le bourdonnement du Sarvant magnétisait leurs oreilles.

Puis cette sonorité obscure et grave sembla tout à coup s’affaiblir, s’éloigner au fond des poitrines, et l’on n’entendit plus que la nature et le matin.

M. Le Tellier interpella Mme Arquedouve. Il était si bouleversé, que l’aveugle ne savait pas qui venait de parler.

— « Ma mère, je vous demande si vous croyez qu’ils sont partis… ou du moins si… la force n’est plus là… si le fluide est remonté… si l’aimantation a cessé d’agir… »

— « Il n’y a plus rien, à ma connaissance. »

— « Comment ! » dit M. Monbardeau. « Ils auraient abandonné Maxime ?… Oh ! alors, c’est qu’il est mort ! Vite, allons voir !… C’est qu’il est mort ! Ils n’ont que faire d’un cadavre, ces vivisecteurs ! Voilà pourquoi ils l’ont laissé ! »

Tous ensemble ils marchaient vers la forme étendue.

— « Ah ! saperlotte, saperlotte ! » fit tout bas le médecin. « En pleine tête ! En plein rocher ! Ah ! saperlotte !… — Non ! » s’exclama-t-il. « Pas mort ! Il respire !… Vivant ! mais il a bien l’air d’un mort. Ah ! les canailles ! Ils n’ont pas vu ça de là-haut, avec leurs télescopes ! Ça ne m’étonne pas, d’ailleurs, à cinquante kilomètres ! »

— « Vivant ? » Mme Le Tellier sortait du bois. « Vivant ? Maxime ?… Il nous reste et je ne l’ai pas tué ?… »

Elle riait aux éclats, la chère bienheureuse dame ; elle embrassait le visage inanimé de son garçon. Et sa chevelure dénouée, mi-partie rousse et blanche, s’épandait bizarrement.

Or déjà, sans distinction de sexe, les vieux serviteurs et les jeunes domestiques buvaient l’alcool qui suit les passes émouvantes.

Et ce fut ce jour-là, onzième du mois d’août, que le vent de sud-est commença de souffler.