Le P. Jean de Cronstadt/Ma vie en Jésus-Christ/Chapitre I

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher

Le P. Jean de Cronstadt , archiprêtre de l’Église russe
Traduction par Dom Antoine Staerk, o.s.b. .
P. Lethielleux (I. Son ascétisme, sa morale. — « Ma vie en Jésus-Christ »pp. 1-26).


MA VIE EN JÉSUS-CHRIST



CHAPITRE I

DIEU ET LA CRÉATION




§ 1er. — De la Sainte Trinité


Gloire à vous, ô Père qui êtes la vie, ô Fils qui êtes la vie, ô Saint-Esprit qui êtes la vie, — ô Être simple, — ô Dieu qui délivrez toujours notre âme de la mort, malgré nos passions qui la lui font subir ! Gloire à vous, ô Seigneur, que nous adorons en votre sainte Trinité ; gloire à vous ! car la seule invocation de votre nom fait rayonner de joie les âmes et les corps et nous donne une paix qui surpasse tous nos biens terrestres et sensibles et tout entendement.[1]… [Ce] Dieu [donc], que nous adorons en sa sainte Trinité, est par lui-même — oui, c’est la vérité, et ainsi soit-il ![2].

— Dieu dans sa sainte Trinité est un seul Être, quoiqu’il renferme trois personnes, d’où il suit que nous autres aussi nous devons être un. Nous devons être simples autant que l’est Dieu ; nous devons être un, comme si nous n’étions tous qu’un seul homme, une seule intelligence, une seule volonté, un seul cœur, une seule bonté sans la moindre malice, — en un mot, un amour pur comme l’est Dieu, qui est amour. Qu’ils soient un, comme nous sommes un. (Joan. xvii, 22)[3].

— Dieu est un Être spirituel, dont tout dérive et sans lequel on ne peut rien concevoir ; qui réunit en lui le commencement, la continuation, la vie et la conservation de tout ce qui existe, qui dépasse infiniment tous les temps et tous les espaces, qui n’ayant jamais eu de commencement n’aura jamais de fin, devant lequel tout est comme un néant, qui est pleinement partout, qui n’est jamais exclu d’aucun espace ni par un atome, ni par les monts, ni par les corps célestes, ni par les mers…, qui occupe lui-même, dès l’éternité, tout l’espace occupé par n’importe quel corps, sans en excepter la terre, qui par sa puissance maintient l’existence de tout ce qui existe, qui est en chaque lieu, en chaque point le plus inimaginable de l’espace et qui maintient lui-même sans limite tout espace — en un mot, Dieu est celui qui Est, c’est-à-dire le seul Existant, le seul qui Est.[4].

— Crois que Dieu te voit, mais crois-le aussi fermement que tu crois être vu de ton père terrestre ou de telle autre personne, avec cette différence que le Père Céleste voit tout ce qui est recélé dans ton cœur, te voit tel que tu es, et en même temps voit toutes les créatures, les anges, les saints, tous les hommes et les animaux, et cela à la fois, comme le soleil qui éclaire tout en même temps ; seulement les yeux du Seigneur sont un nombre infini de fois plus lumineux que le soleil. (Eccles. xxiii, 27). La contemplation ardente du Seigneur est une source de paix et de joie pour l’âme. Le doute concernant sa présence produit le trouble, l’affliction et l’angoisse du cœur. Une prière sincère donne la paix du cœur, mais si la prière est superficielle et distraite, elle blesse et torture le cœur.[5]

— Si Dieu, dans son amour providentiel, ne délaisse pas la plus petite herbe, la fleur la plus délicate ou les feuilles des arbres sans les combler de bienfaits, comment pourrait-il nous abandonner ? Oh ! oui, chaque homme doit être bien convaincu que le Seigneur est fidèle à lui-même dans sa sollicitude à l’égard de la plus infime de ses créatures. Selon les paroles du Sauveur, Dieu revêt l’herbe des champs et nourrit les oiseaux du ciel. (Cf. Math. VI, 26, 30). Quels moyens Dieu n’emploie-il pas pour nous combler de joie, nous qui sommes ses enfants ? Avec la tendresse d’une mère il fait surgir du néant, tout exprès pour nous, à chaque nouvel été, par sa toute puissance et sa sagesse éternelle, ces plantes magnifiques et ces belles fleurs des champs. Qu’elles nous fassent éprouver la joie qui est dans le dessein de Dieu ; mais en la ressentant n’oublions pas de glorifier la bonté du Créateur, notre Père Céleste. Offrons-lui notre cœur plein d’amour pour lui, en retour de tant de bienfaits de sa munificence ![6]

— Si le Seigneur n’avait pas tant d’amour et une patience infinie pour le genre humain, aurait-il enduré nos grandes offenses, se serait-il incarné, se serait-il voué aux souffrances et à la mort pour nous sauver, nous aurait-il accordé son corps et son sang très purs, que les anges contemplent avec effroi et frémissement ? Aurait-il daigné nous délivrer un nombre infini de fois de nos péchés et de la mort spirituelle ? Il aurait dit plutôt : Reste en proie aux tourments, puisque tu es si mauvais, je cesserai de te délivrer, t’ayant déjà délivré tant de fois.

— Mais nous voyons au contraire qu’il supporte pendant toute notre vie une infinité d’offenses de notre part et attend toujours notre conversion. Glorifions donc son amour et sa patience inépuisable ! Pensons à ce que nous deviendrions sans lui, sans son secours ! Rien que d’y penser, la terreur et l’effroi s’emparent de l’âme. Mais n’oublions pas non plus que les coupables non repentants seront en réalité atteints de la colère de Dieu au jour de la colère et de la manifestation du juste jugement de Dieu. (Rom. II, 5.)[7].

Dieu est plus grand que notre cœur, — et Il connaît tout. (Joan. iii, 20). Le regard de notre cœur nous fait découvrir et nous apprend les moindres de ses mouvements, toutes nos pensées, tous nos désirs, toutes nos intentions, en un mot presque tout ce qui se passe dans notre âme. Mais Dieu est plus grand que notre cœur. Il est en nous et autour de nous. Il est partout, en chaque endroit, comme l’unique regard spirituel et clairvoyant dont le regard de notre cœur n’est qu’une faible image. C’est pourquoi Dieu sait tout ce qu’il se passe en nous, et il le sait mieux, mille fois mieux que nous. Il sait en même temps tout ce qu’il se fait dans chaque homme, dans chaque ange et dans toutes les puissances du ciel, ainsi que dans chaque créature animée et inanimée. Il voit comme sur la paume de la main tout notre intérieur, de même que celui de chaque créature, car il leur est inhérent à toutes et conserve leur existence et leur force comme Créateur et comme Bienfaiteur.[8].

— Dieu est un être simple et parfait au plus haut degré, c’est-à-dire tout ce qu’il y a de plus pur en fait de sainteté, de bien et de justice. Pour être uni à lui, pour être un esprit avec lui (car nous provenons tous de Dieu), nous devons acquérir par l’effet de sa grâce ce haut degré de simplicité dans le bien, dans la sainteté et dans l’amour. Tous les saints qui sont au ciel ont été purifiés par le Sang du Fils de Dieu, par le Saint-Esprit, et n’ont pas même l’ombre d’un péché. S’ils ont travaillé pendant leur vie terrestre, s’ils ont mortifié leur chair, s’ils ont marché courageusement dans le chemin de la sainteté et de la crainte du Seigneur, c’était pour s’unir d’une union éternelle avec cet être souverainement bienheureux, dont la substance est la sainteté. C’est pour cette même raison que nous voyons subsister jusqu’à nos jours la sainte Église avec toutes ses institutions, l’Office Divin, les Sacrements et les cérémonies religieuses, ainsi que les carêmes, pratiques établies pour purifier et sanctifier les enfants de Dieu et pour les unir à cet Être suprême et bienheureux que nous glorifions dans sa Trinité comme Père, Fils et Saint-Esprit.[9]

— Lorsque l’homme arrive à ressentir Dieu dans tous ses désirs, dans toutes ses pensées, dans toutes ses intentions, paroles et actions, c’est que le règne de Dieu s’approche de lui. Il voit alors Dieu en toute chose, dans le monde de la pensée, dans le monde de l’activité et dans le monde matériel. Il découvre alors, d’une manière tout à fait évidente, la toute-présence de Dieu, et la pure crainte de Dieu pénètre son cœur. Il cherche à chaque instant à être agréable au Seigneur, et craint à chaque instant de commettre quelque faute à l’égard du Seigneur toujours présent à sa pensée : Que votre règne arrive ! (Math. vi. 10).[10]

— Lorsqu’il s’agit des mystères de Dieu, ne te demande pas secrètement comment cela peut-il être ? Tu ne sais pas comment Dieu a tiré le monde du néant. Tu ne peux et ne dois pas savoir ici-bas comment Dieu opère n’importe quel mystère ! Mystère de Dieu doit rester pour toi un mystère, car tu n’es pas Dieu, et tu ne peux pas savoir tout ce qui est connu de Dieu, le Tout-Puissant et l’Infiniment Sage. Tu es l’œuvre de ses mains, une créature sans valeur. Rappelle-toi qu’il y avait un temps où rien n’était, et puis tout ce qui existe maintenant fut créé de rien par le Verbe de Dieu. Rien de ce qui a été fait n’a été fait sans Lui ! (Joan. i, 3).[11].

— La Suprématie de Dieu embrasse toute la création, celle de là-haut et celle d’ici-bas, celle de l’esprit et celle de la matière, les anges et les hommes, le ciel avec tout ce qui le constitue, la terre et tout ce qu’elle possède, la mer et tout ce qu’elle renferme. Sa suprématie embrasse tout sans exception, ainsi que toutes les parties des êtres et des choses créées. C’est ainsi qu’elle embrasse le cœur et la pensée de l’homme, selon ces paroles : Le cœur du roi est dans la main du Seigneur (Prov. xxi. 1) et selon les apôtres qui disent : Non que nous soyons capables d’avoir de nous-mêmes aucune bonne pensée comme de nous, mais notre science vient de Dieu (2 Cor. iii. 5). Si la grâce divine délaisse mon cœur et ma raison, je ressemble à la poussière que le vent emporte, je me sens privé de fermeté morale et enclin à toute sorte de mal, ma raison et mon cœur deviennent vides, sans ressort, sombres et défaillants.[12]

— Le monde visible étant l’œuvre de Dieu, le très-sage Créateur et le Roi de la vie, il est naturel que la vie y surabonde. Partout et en tout règne la vie et la sagesse ; partout éclate l’expression de la pensée dans l’ensemble, comme dans les détails : c’est un vrai livre dans lequel on peut apprendre à connaître Dieu, quoique, il est vrai, avec moins de précision que dans la révélation. Avant que le monde fût créé, Dieu seul existait, Dieu vivant, contenant en soi toute la vie, Dieu infini et sans limites. Lorsque le monde fut appelé du néant à l’existence, Dieu, certes, ne devint pas limité ; la plénitude de la vie et de l’immensité ne le quitta pas, mais elle se fit voir en même temps dans tous les objets de la création, vivants et organiques, dont le nombre est infini et qui tous sont doués de la vie.[13].

— Quand je regarde le monde que Dieu a créé, que vois-je ? Je vois partout une étendue extraordinaire, la splendeur de la vie dans le règne animal, parmi les quadrupèdes, parmi les reptiles, parmi les insectes, les oiseaux, les poissons. Je me demande alors d’où vient l’angoisse et cette voie douloureuse où se meut la vie de l’homme et surtout celle des chrétiens zélés ? Le Seigneur a répandu partout dans l’immensité de l’espace la vie, la satisfaction et la joie. Toutes les créatures, excepté l’homme, glorifient le Créateur par la satisfaction, la vie et une joie pleine d’allégresse. Pourquoi donc cette différence entre moi et la vie qui m’entoure ? Ne suis-je pas une création du même Créateur ? L’explication en est simple. Notre vie est continuellement entravée tantôt par nos péchés, tantôt par notre ennemi commun, le démon, surtout par ce dernier, et particulièrement chez ceux qui ont le zèle de la piété. La vie de l’homme — du vrai chrétien — est dans le futur, dans le siècle à venir, c’est là qu’il trouvera toutes les joies et une entière félicité. Ici-bas il est un exilé, un être puni. Ici-bas toute la nature se révolte quelquefois contre lui à cause du péché qui pèse sur lui, sans compter son ennemi perpétuel qui tourne autour de nous comme un lion rugissant cherchant quelqu’un à dévorer. (1 Pet. v, 8.) Par conséquent je ne m’afflige pas de voir la joie et la satisfaction règner partout dans le monde, tandis que je ne les éprouve pas et que je vois la joie et le vaste champ de la liberté que Dieu a donné à ses créatures. J’ai un bourreau qui me tourmente à cause du péché ; ce bourreau ne me quitte pas et ne cesse de me frapper. Mais j’aurai aussi ma part dans la joie, seulement non pas ici, mais dans un autre monde tout différent.[14]


§ II. De l’Incarnation du Verbe éternel.


Le Seigneur par son Incarnation s’est mis en rapport direct avec les hommes. Ô prodige admirable ! Dieu lui-même uni à un corps d’homme, Dieu devenu chair — le Verbe a été fait chair (Joan. i, 14) ! Dieu lui-même a mangé et bu comme nous, a couché dans une crèche, a habité une maison ! Lui, l’Incommensurable aux Cieux ! a marché sur la terre, sur l’eau, dans l’air en allant au Ciel comme disent les Actes des apôtres (i, 10). Il a été cloué à l’arbre de la croix, lui qui par sa seule volonté a suspendu la terre sans appui dans l’espace. (Hymne). — Toute la terre, les eaux et l’air, tout est sanctifié par le Fils de Dieu incarné. C’est pourquoi il garde tant d’affection pour la terre, cette demeure temporaire de l’homme, cette auberge du genre humain, où il a habité lui-même, parmi les hommes. Mais il aime au-dessus de tout les hommes, ayant daigné prendre l’âme et le corps de l’homme, l’ayant uni à sa personne, et il aime encore plus les véritables chrétiens, il est en eux, — et eux, ils sont en lui[15].

— Si l’homme n’eût pas été créé à l’image de Dieu, Dieu ne se serait pas incarné dans le sein de la très pure Vierge. Oh ! combien notre nature a été ennoblie, non seulement par le Créateur, mais encore par le Rédempteur ! L’incarnation du Fils de Dieu par la voie de la très sainte Vierge prouve que Dieu s’est intimement uni à l’homme. Ô vous, qui par votre sublime nativité avez uni Dieu à l’homme et réconcilié avec le ciel la nature rebelle du genre humain (Prière à la Ste-Vierge à vêpres), gloire à vous, Vierge digne de louange ! Tous les êtres raisonnables vous louent, car vous avez obtenu de Dieu une telle pureté et une telle grâce qu’il vous a été donné par la volonté de Dieu le Père et avec la coopération du Saint-Esprit d’incarner en vous le Fils de Dieu ! Daignez, ô très sainte Vierge, nous accorder la grâce que nous ayons la pureté d’esprit et de corps qui est l’effet du corps et du sang de votre Fils, que nous adorons ![16].

— Lorsque je songe au Fils de Dieu, qui a uni la nature humaine à sa divinité et lorsque je regarde la voie de ceux qui se nomment chrétiens, je me sens saisi d’épouvante et de pitié. Je suis épouvanté parce que je redoute la grande colère de Dieu contre les indifférents, les ingrats et les méchants ; je suis pris de pitié parce que je vois quel grand nombre de chrétiens se privent eux-mêmes de la félicité ineffable de la vie à venir et se précipitent dans le feu éternel des tourments sans fin.[17].

— Estime en tout honneur chaque homme, surtout chaque chrétien, car Dieu a daigné admettre l’homme dans une union tellement intime avec lui qu’il s’est fait lui-même Homme-Dieu. Quand tu regardes un homme, songe bien que le Seigneur lui-même était tout notre pareil, sauf le péché ; et si tu vois un homme qui ne connaît pas la vérité de l’Incarnation du Fils de Dieu et passe sa vie d’une manière indigne, instruis-le et éclaire-le. Aime en outre chaque homme comme toi-même, parce qu’il est un autre toi-même et s’appelle pour cette raison dans le commandement de Dieu, ton prochain : Tu ne porteras pas de faux témoignage contre ton prochain. (Exod. xx, 16).[18].

— En dehors de Notre Seigneur Jésus-Christ avec son Père et le St-Esprit, il n’existe pour moi aucun bien sur la terre ; c’est lui qui est ma seule félicité ici-bas. Après Dieu il n’y a rien de plus précieux pour moi sur la terre que l’âme humaine (comme d’ailleurs, elle devrait l’être pour chacun de nous). C’est elle qui constitue notre véritable trésor. L’homme est un être d’un grand prix. C’est pour le sauver que Dieu lui-même est descendu sur la terre. Il le rassasie et le désaltère de son corps et de son sang (de son Être tout entier), pourvu qu’il soit heureux, pourvu qu’il ne périsse pas. Tout ce que la terre produit, tout ce qu’elle renferme de trésors dans les trois règnes de la nature, il l’a livré au pouvoir de l’homme pour son utilité et pour son plaisir. Tant de générosité de la part du Seigneur, générosité qui dépasse toute mesure, nous a montré et nous montre constamment, combien il aime le genre humain et chaque homme en particulier. Imitons donc cet amour et cette générosité de Dieu ; soyons autant que possible miséricordieux comme notre Père céleste est miséricordieux (Luc. vi, 36).[19].

— Si Jésus, Fils de Dieu, le Dieu infiniment saint, ne rougit point de nous appeler frères (Hebr. II, 11), tout coupables que nous sommes, ne rougissez pas d’appeler frères et sœurs ceux au moins qui sont pauvres et bas placés dans la société ; si vous avez des parents qui soient dans ce cas, ne faites pas le fier en leur présence, ne les méprisez pas, ne ressentez pas de honte à les recevoir, car nous sommes en réalité tous frères en Jésus-Christ. Le baptême nous a tous régénérés par l’eau et par l’Esprit et nous sommes devenus les enfants de Dieu. Tous nous nous appelons des chrétiens, tous nous sommes nourris du corps et du sang du Fils de Dieu, le Sauveur du monde. Tous nous profitons des sacrements de l’Église, tous nous disons dans l’oraison dominicale : Notre Père… et tous aussi nous appelons Dieu notre Père. Nous ignorons toute autre parenté, sauf la parenté spirituelle, éternelle, la plus sublime qui existe et qui nous a été donnée par le Maître Suprême de la vie, par le Créateur et le Régénérateur de notre nature humaine — Jésus-Christ — car il n’y a que cette parenté qui soit véritable, sainte et permanente. La parenté terrestre au contraire est peu sûre, variable, inconstante, temporelle, périssable, comme le sont notre chair et notre sang qui périssent. Traitez donc vos semblables simplement, d’égal à égal, sans vous prévaloir devant personne, faites-le plutôt avec humilité, car quiconque s’élève sera abaissé, et quiconque s’abaisse sera élevé. (Luc. XVIII, 14). Ne dites pas : je suis instruit, mais lui ou elle ne le sont guère, ce sont des ignorants ordinaires, c’est un paysan ou une paysanne ; le don divin que tu as reçu, malgré ton indignité, ne doit pas servir de motif à ton orgueil, mais, au contraire, à ton humilité, car de celui à qui beaucoup a été donné, on exigera beaucoup (Luc. XII, 48), et par conséquent on exigera moins de celui à qui il aura été moins donné. Ne dites pas : je suis noble, mais lui, il est de basse origine ; la noblesse terrestre, sans celle de la foi et de la vertu, est un vain mot. À quoi sert d’être noble, si je suis un aussi grand coupable que les autres, si je les surpasse même sous ce rapport ? L’amour même du prochain doit exister en nous, non tel que nous l’entendons, mais tel que Dieu l’entend, c’est-à-dire nous devons le pratiquer, non comme bon nous semble, mais comme Dieu nous l’ordonne. Nous voudrions, quant à nous, n’aimer que ceux qui nous aiment, mais nos ennemis ou ceux qui nous sont désagréables, nous voudrions les mépriser, les haïr, les poursuivre, mais Dieu exige que ce soient justement ceux-ci que nous devons surtout aimer, car ce sont des malades. Il veut que nous-mêmes qui sommes malades d’amour-propre, d’orgueil, de dédain et de méchanceté, nous guérissions en nous ces maladies par l’amour et l’humilité, en appliquant en même temps ce remède souverain sur les plaies saignantes du cœur d’autrui. En soignant les maladies de l’âme de notre prochain, nous devons bien faire attention à nous-mêmes. Nous ne devons ni nous fâcher, ni nous irriter, ni nous emporter. Gardons-nous de négliger ce qui peut lui être utile et de ne songer qu’à ce qui nous est agréable à nous-mêmes. Pensons à lui et non à nous. Renonçons à faire ce qui flatte notre amour-propre, ainsi qu’à nos autres passions. La charité est patiente, si même elle voit notre prochain répondre au bienfait avec légèreté ou orgueil ; elle est bénigne. La charité n’est point envieuse : elle n’agit point à contre-temps, elle ne s’enfle point (I Cor, XIII, 4-5), elle ne prend point chaque parole à la lettre, mais elle excuse et justifie tout. Du reste, c’est toujours ce qu’il y a de mieux à faire, car il y a bien des choses qui, passées inaperçues sous le voile de l’indulgence, disparaissent facilement d’elles-mêmes. Ainsi, celui qui soigne les autres doit être lui-même d’une bonne santé, afin que ces autres ne puissent lui dire : médecin, guéris-toi toi-même (Luc, IV, 23). Si celui que tu soignes remarque que tu es toi-même méchant, que tu te fâches contre lui et que tu ne l’aimes pas, il concevra pour toi le mépris et la haine et tu ne seras plus capable d’agir sur lui, car le mal ne peut jamais être corrigé par le mal, mais seulement par le bien. Triomphe du mal par le bien (Rom. XII, 21). Fais d’abord disparaître en toi ce que tu voudrais faire disparaître dans les autres[20].

— Seigneur ! Vous êtes venu pour nous sauver par l’effet de notre foi en vous. Sauvez-moi, car je crois que vous êtes mon Sauveur ! Vous êtes venu pour renouveler notre nature corrompue par le péché, renouvelez-moi, qui suis corrompu par les passions et la concupiscence, renouvelez mon âme et mon corps, afin que je possède un cœur pur et la force du corps pour glorifier votre nom ! Vous êtes venu pour nous délivrer des complots de l’ennemi, délivrez-moi de tout ce qui contribue au succès de l’ennemi rempli de méchanceté, d’impureté, d’obscénité et d’abomination, qui lutte contre moi dans mes membres, qui me tente et m’entraîne de vive force au péché. Vous êtes venu pour nous éclairer, éclairez mon cœur obscurci par les passions. Vous êtes venu pour rassembler ce qui est disséminé, rassemblez mes pensées disséminées par l’ennemi. Vous êtes venu pour nous donner la force dans notre faiblesse et vous avez dit : Ma force s’accomplit dans la faiblesse, et votre apôtre ajoute : je me glorifierai donc dans mes faiblesses, afin que la force de Jésus-Christ habite en moi (2 Cor. XII, 9). Voyez, je suis si faible, que je ne puis rien faire de bien sans vous. Sans vous je ne puis ni penser, ni sentir le bien, ni désirer le bien, ni parler, ni agir, je suis complètement impuissant sans vous, dans tout ce qui touche le bien. Donnez-moi donc, je vous en supplie, la grâce, donnez-moi la lumière et la force pour penser et sentir le bien, pour l’accomplir avec facilité, pour parler et agir selon votre volonté. Je vous donne toute ma vie, ô Jésus, ô mon Dieu, ô mon Sauveur et Régénérateur ! Purifiez-moi, sanctifiez-moi, sauvez-moi ! Créez en moi, Seigneur, un cœur pur et renouvelez l’esprit de droiture au fond de mes entrailles (Ps. LI, 10). Secourez-moi, car sans vous ma perdition est proche et imminente à chaque heure de ma vie ![21]

— Dieu n’a pas épargné son Fils unique pour le bien de l’homme, — comment osons-nous épargner ou regretter quelque chose pour que notre prochain soit rassasié, vêtu et secouru dans tous ses besoins ? Le Seigneur donne beaucoup aux uns, peu aux autres, pour qu’ils s’entr’aident mutuellement. C’est le Seigneur qui veut que nous partagions avec les autres les dons immenses qu’il nous prodigue si généreusement dans sa bonté ; plus nous le faisons de bon cœur, plus nous en profitons nous-mêmes pour le bien de notre âme et de notre corps, car nous ouvrons notre cœur à l’amour du prochain et, en diminuant nos biens par la charité, nous serons moins exposés aux dangers du superflu, nous deviendrons tempérants : or, la tempérance est indispensable pour le corps, afin qu’il ne se rassasie pas des biens matériels jusqu’au dégoût. De même si nous jouissons seuls de ces biens, si nous agissons sous ce rapport en égoïstes, en avares ou en cupides, en les dérobant aux regards de ceux qui se trouvent dans la nécessité, ces biens ne servent qu’au préjudice de notre âme et de notre corps : de notre âme, — parce que la cupidité et l’avarice ferment l’accès du cœur à l’amour de Dieu et du prochain et font de nous des êtres égoïstes et repoussants qui ne songent qu’à leurs passions toujours croissantes ; au préjudice de notre corps, — parce que l’avidité qui fait le fond de la cupidité, mène au dégoût et altère prématurément la santé de l’homme[22].

— Le Seigneur aurait pu, s’il l’avait voulu, se créer un corps à lui avec la matière du monde, le ciel et la terre y compris, ou bien, en d’autres termes, il aurait pu, sans créer le monde, se créer un temple corporel. Or, ce n’est que dans le but de ton salut et après avoir créé le monde qu’il a daigné créer pour lui un corps pareil au tien en ne prenant qu’une parcelle de la matière pour s’en faire un corps prédestiné à ta régénération, laissant le monde tel qu’il l’a créé. Ô clémence et miséricorde divine ! Nous sommes de sa chair et de ses os (Eph. V. 30) par la communion de son saint et vivifiant Sacrement ![23]

— Le genre humain est un seul arbre immense qui croît sur toute la terre et dont les branches la recouvrent entièrement. Son ancienne racine pourrie — Adam déchu — est greffée, grâce à la sagesse et à la clémence de Dieu, d’une nouvelle tige vivante qui est Notre Seigneur Jésus-Christ, dont les chrétiens tirent leur origine, comme un rameau la tire d’un arbre entier. Les arbres vivent d’une vie terrestre et organique ; le monde chrétien vit de la vie du Christ, vie spirituelle et céleste. En conséquence, toutes les forces de notre âme, toutes ses facultés, doivent être envisagées comme les forces de Jésus-Christ lui-même. Nous avons l’Esprit de Jésus-Christ (1 Cor. II, 16), dit l’Apôtre, en parlant des véritables chrétiens. Il en est de même des actes de vertu qui doivent être envisagés comme le fruit de la grâce du Christ. Les chrétiens qui mènent une vie contraire aux lois du christianisme sont des branches desséchées de la tige qui provient de la racine personnifiée en Jésus-Christ, et mon Père, a-t-il dit, retranchera toutes les branches qui ne rapportent point de fruit en moi, et on les jettera au feu (Joan. XV, 2.6). Les païens sont une tige non renouvelée, non ranimée, provenant de la racine pourrie, — d’Adam. Mais la foi les greffe aussi à la tige vivante, pleine de sève, c’est-à-dire au corps de l’Église, qui est le corps de Jésus-Christ[24].

— Y a-t-il quelque chose que le Maître suprême de notre vie n’ait pas fait pour nous ? Il est venu des cieux, il a revêtu notre chair, il a opéré des miracles nombreux, il a enduré les plus cruelles souffrances, il a versé son sang pour nous, il a subi la mort, il est descendu aux enfers, il a enchaîné Satan, il a détruit l’enfer, il a libéré les âmes qui y étaient détenues et les a fait monter au ciel, il est ressuscité d’entre les morts, afin de nous ressusciter avec lui. Exécutons le testament qu’il nous a légué — aimons-nous les uns les autres, tâchons de nous conformer à ses autres commandements et ne l’offensons pas par notre désobéissance et notre résistance à ses lois. Ô Seigneur, secourez-nous ![25].


§ 3. De Dieu le Saint Esprit.


Ô Saint Esprit, nous tous qui sommes chrétiens, nous sommes votre souffle, votre progéniture après le baptême ; mais déjà, en vertu de votre premier souffle créateur, soufflé dans la bouche du premier homme, tout le genre humain, tous les peuples de la terre sont votre souffle et votre progéniture ! Ayez donc pitié de nous et gardez-nous, ô Esprit-Saint ! Faites que votre souffle chasse loin de nous le poison infect du péché et des passions et nous préserve de tout attachement coupable ![26].

— Le Saint-Esprit Consolateur, qui remplit tout l’univers, pénètre les âmes de tous ceux qui sont croyants, doux, humbles, bons et simples. Il vit en eux, il les anime et les soutient. Il est un même esprit avec eux et il est tout pour eux : lumière, force, paix, joie, succès, progrès dans les bonnes œuvres, surtout celles qui résultent d’une vie pieuse, en un mot tout ce qui constitue le bien. En elle (c’est-à-dire dans la Sagesse) est l’esprit d’intelligence, saint (Sap. VII, 23). Nous avons tous été baptisés dans le même Esprit (Ps. CXLV, 9). Tous les hommes pieux sont, pour ainsi dire, imbibés d’un seul et même Esprit divin, comme une éponge est imbibée d’eau[27].

C’est l’Esprit qui vivifie (Joan VI, 63). Le rôle de l’Esprit de Dieu, dans la création, est d’animer les créatures, et celui du Fils de Dieu de les créer, de les faire surgir du néant à l’existence. C’est pourquoi le corps et le sang de Jésus-Christ surgissent du pain et du vin par l’opération du Saint-Esprit, comme ce même corps de Jésus a surgi du sang de la très pure Vierge Marie par l’opération de ce même Esprit-Saint qui souffle également la vie à chacun de nous dans le sein de nos mères. C’est donc à cet Esprit divin qu’appartiennent tous nos biens spirituels[28].

Pendant longtemps, je ne savais pas bien me rendre compte à quel point l’assistance du Saint-Esprit était indispensable à notre âme. Maintenant le Très-Clément m’en a accordé le savoir. Oui, elle est aussi indispensable que le souffle à chaque moment de notre existence, pendant la prière comme pendant toute la durée de notre vie. Sans l’assistance du Saint-Esprit, notre âme est constamment portée à toute sorte de péché et par conséquent à la mort spirituelle ; elle faiblit, elle s’affaisse entièrement à cause du mal qui entre dans le cœur et devient incapable de suivre la voie du bien. Sans l’assistance du Saint-Esprit, l’homme sent son cœur se miner lentement par toute sorte de péchés et disparaître presque dans les abîmes du mal à chaque instant. C’est alors qu’il faut que le cœur reste ferme sur une base de pierre, et cette pierre est le Saint-Esprit. Il affermit nos forces et, si l’homme prie, il fortifie son cœur dans la foi et dans l’espérance d’obtenir ce qu’il demande. Il allume dans notre âme le feu sacré de l’amour de Dieu, il la remplit de pensées pures, salutaires, qui fortifient l’esprit et le cœur. Si l’homme accomplit quelque œuvre, il lui donne la force de comprendre l’importance et la nécessité de ses efforts et une patience à toute épreuve qui surmonte toutes les difficultés. Dans ses rapports avec le prochain, il lui inspire le respect de la personne humaine, indépendamment de toute diversité de condition et de sexe. Il lui fait considérer cette personne comme étant avant tout l’image de Dieu, rachetée par le sang de Notre Seigneur Jésus-Christ et il détourne notre cœur et notre attention de l’extérieur de la personne, de son vêtement, de son langage et de ses manières. C’est le Saint-Esprit qui nous unit tous par l’amour, comme les enfants du Père céleste et nous enseigne à prier en Jésus-Christ, en prononçant les paroles : Notre Père qui êtes aux cieux[29].


§ 4. — De la fin de la Création.


Ô homme ! la sagesse, la bonté et la toute-puissance du Créateur, répandues dans le monde visible et invisible, sont sans bornes et toujours prêtes à se répandre sur toi, pourvu que tu t’efforces d’être l’enfant fidèle du Père céleste et que tu remplisses ses commandements, qui te prescrivent l’amour de Dieu et du prochain. Persévère donc avec assiduité et sois constant dans le bien.[30].

— Quelle merveille de la création que l’homme ! Voyez ! cet être créé de poussière renferme le souffle de Dieu, son souffle personnel, individuel, l’image de Dieu lui-même. Que de sagesse et de beauté dans la construction de ce petit temple où réside l’image de Dieu ! que de sagesse et d’amour dans sa ressemblance avec Dieu et dans la vie même de l’homme, ce maître absolu de la terre, selon les paroles : Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance et qu’il domine… sur toute la terre. (Gen. I, 26). Mais, afin que l’homme n’en soit pas fier, jetez un regard sur ce qu’il devient, lorsque ce quelque chose qui forme sa ressemblance avec Dieu quitte le corps et en sort comme de son temple. Alors, ô homme, tu disparaîtras pour ainsi dire, tout-à-fait et tu n’existeras plus dans ce monde. Le temple de ton âme envolée aura perdu toute sa beauté et sa raison d’être ; il deviendra poussière et tu seras enfoui dans la terre, dont tu es fait et avec laquelle tu reviendras te mêler et te confondre. Quelle merveille de la création que l’homme ! N’est-ce pas vraiment une merveille que le Seigneur ait empreint son image, son esprit immortel, sur une pincée de poussière ?

— Mais admire encore plus, ô chrétien, la sagesse, la toute puissance et la bonté du Créateur qui ne se bornent pas là. Il transforme et transubstancie le pain et le vin en son très pur corps et son très pur sang qui donnent la vie… Et pourquoi le fait-il ? Pour te purifier de tes péchés, ô homme coupable, pour te sanctifier, et, comme tel, t’unira lui ; puis, te diviniser, te béatifier et t’immortaliser. Ô merveilles de la bonté, de la sagesse et de la toute puissance du Sauveur ![31].

— Oh ! quelle belle, quelle précieuse création que l’homme ! Oh ! quel superbe palmier qui s’élance vers les cieux ! Oh ! c’est bien la plus sublime création de Dieu, créature remplie de gloire et d’honneur, qui devrait rester inaccessible à tout ce qui est impur. Ô image de Dieu Lui-même, temple vénéré du Seigneur !… Nous sommes les enfants de Dieu, nous sommes sanctifiés en Jésus-Christ. Gardons et conservons notre cœur dans la sainteté ! que la main des esprits de l’abomination et du mal ne nous touche pas, nous les arches vivantes de la Divinité ; que cette main maudite n’effleure jamais nos pensées et nos cœurs ! Ô Verbe de Dieu et Dieu vous-même, qui vous êtes incarné pour notre salut, gardez-nous dans votre sainteté ! Ô notre Chef infiniment saint ! ne livrez pas nos cœurs et nos corps à l’abominable Satan, afin qu’il ne les souille pas de pensées impures, mais soyez toujours avec nous et conservez-nous dans la pureté et dans l’innocence. Faites, ô Seigneur, que nous soyons toujours unis à vous par la sincérité de nos pensées, par la prière et par nos actions ; car, aussitôt que nos cœurs s’éloignent de vous, ils sont envahis par les ténèbres et la mort. Loin de vous, ô Seigneur, c’est l’affliction et l’angoisse, la honte, l’avilissement et l’abomination spirituelle qui sont notre partage ; tandis qu’avec vous nous nous sentons pénétrés de lumière, de vie, de paix, de joie, du bien-être du cœur, d’une sainte hardiesse dans nos prières, de grandeur et de sainteté ![32].

— Dieu a créé l’homme à son image et à sa ressemblance, don immense ! Mais l’homme, l’être intellectuellement libre, a été ingrat envers son Créateur, l’ayant offensé par sa perfidie, son infidélité et son orgueil. L’homme a voulu devenir l’égal de son Créateur et a marché contre lui. C’est un grand péché que de lutter contre Dieu. Mais, ô don infini de l’amour de Dieu pour le genre humain ! quand nous sommes tombés dans l’abîme après avoir offensé le Créateur, quand nous sommes tombés de la vie dans la mort en nous détachant de Dieu, qui est notre vie, et en nous laissant corrompre par les péchés, quand la mort éternelle nous menaçait, Dieu envoya sur la terre le Rédempteur, son Fils unique, qui vint, revêtu d’une chair semblable à la nôtre, pour nous éclairer, souffrir à cause de nos fautes et nous purifier de nos péchés par la pénitence et par la foi en Lui, afin de nous ramener à son Père, dont nous nous étions éloignés. Apprécions ce sublime bienfait de Dieu à notre égard et ne négligeons pas un tel salut ! (Hebr. II, 3). Souvenons-nous toujours de notre corruption coupable et renouvelons-nous par l’effet de la grâce et des moyens que nous offre l’Église. Si quelqu’un est en Jésus-Christ, il est une nouvelle créature. (1 Cor. V. 17). Sommes-nous des hommes nouveaux ou sommes-nous restés comme avant, des hommes de péché ?[33].

— Tous les hommes sont le souffle et la création de Dieu, ils sont issus de Dieu et retournent à Dieu, comme à leur origine : La poussière rentre dans la terre d’où elle est sortie et l’esprit retourne à Dieu qui l’a donné. (Eccl. XII, 7). Pour vous rendre par elles participants de la nature divine et nous dérober à la corruption de cette concupiscence qui est dans le monde. (2 Petr. I, 4). — Comme souffle de Dieu et comme postérité d’un seul homme, les hommes doivent naturellement s’aimer et se conserver mutuellement et ne doivent pas s’éloigner les uns des autres par l’égoïsme, l’orgueil, la méchanceté, l’envie, l’avarice, la misanthropie, afin qu’ils soient un. (Joan. XVII, 22). Regardez les fourmis, quelle amitié les unit ! Regardez les abeilles, quelle union règne chez elles ! Regardez les volées de pigeons, de cygnes, quelle amitié encore ! Regardez un troupeau de brebis, quelle union aussi ! Pensez aux innombrables troupes de certains poissons dans les mers et dans les fleuves, qui aiment à se rassembler et à se déplacer ensemble, n’est-ce pas la même harmonie ? Pensez avec quelle persistance toutes ces créatures se défendent les unes les autres, s’entraident, s’aiment mutuellement, et rougissez de honte à la vue de ces êtres, vous, qui reniez l’amour, qui fuyez la charge de porter les fardeaux les uns des autres. (Gal. VI, 2).[34].

— N’admirez pas dans l’homme la beauté de son visage, mais regardez son âme ; ne regardez pas son corps : le corps est un vêtement temporaire, mais regardez celui qui en est revêtu. Ne regardez pas la beauté d’une maison, mais regardez celui qui l’habite ; tâchez d’apprendre qui il est et comment il est. Si vous agissez autrement, vous offenserez l’image de Dieu dans l’homme, vous déshonorerez le roi en vous inclinant devant son esclave au lieu de rendre au roi tout l’honneur qui lui est dû. De même ne regardez pas la beauté typographique d’un livre, regardez-en l’esprit ; car, il y a des hommes qui admirent la beauté des caractères et la netteté de l’édition, sans faire attention à son contenu. En cela ils ne sont pas raisonnables, car ils abaissent l’esprit et lui préfèrent le corps, puisque les lettres ne sont que le corps du livre, le contenu l’esprit. Ne vous laissez pas séduire par les sons mélodieux d’un instrument ou d’une voix, mais cherchez à en distinguer l’esprit d’après l’impression qu’ils produisent sur votre âme ou d’après les paroles que vous entendez. S’ils remplissent votre âme de sentiments doux, chastes et saints, écoutez-les et imprimez-les dans votre âme ; si au contraire ils produisent en vous des émotions qui éveillent les passions mauvaises, cessez d’écouter, repoussez loin de vous et le corps et l’esprit d’une telle musique.[35].

— La fin de tout ce qui existe sur la terre, de même que celle de mon corps, de mes plaisirs, de mes habits, de tous mes trésors, c’est la destruction, la pourriture, la disparition. Mais la vie de l’esprit est éternelle. Ne l’oublie pas, ô mon âme, et ne t’afflige pas de perdre ce qui est temporel et périssable, mais songe sans cesse à ce qui est éternel et impérissable, à Dieu, à ses commandements et au devoir de leur obéir, à l’union de l’amour, à l’état de paix, à la patience, à l’abstinence, à la chasteté, à la privation de tout bien excepté de Dieu seul, à l’abnégation, au détachement de toutes les beautés terrestres, de tous les plaisirs terrestres ; enfin pense à la recherche du seul bien indispensable ; fuis le mal et n’envie pas ceux qui commettent des iniquités. Ils n’ont qu’à rester au milieu de ces ordures, laisse-les faire….[36].

— Dieu a si sagement organisé le monde, que tout ici-bas est précédé ou suivi de son contraire ; par exemple le déshonneur et l’honneur, la pauvreté et la richesse, la santé et la maladie. Avant de donner la richesse, le Seigneur éprouve souvent l’homme par une extrême pauvreté, et ceux qui sont riches en les privant de leurs richesses. Il fait souvent éprouver le déshonneur avant l’honneur, et il fait subir l’humiliation à ceux qui jouissaient des honneurs. Il veut par là nous apprendre à apprécier les dons qu’il nous accorde, afin que nous ne nous enorgueillissions pas dans le bonheur, sachant que le bonheur vient de Dieu et que nous ne le méritons pas.[37].

— Notre vie d’ici-bas est un exil : Le Seigneur Dieu mit l’homme hors du jardin de délices (Luc, VI, 27, 28), dit la Bible. Aussi devons-nous, de toutes nos forces, au moyen de la pénitence et des œuvres dignes de pénitence, aspirer à notre patrie : Seigneur, rendez-moi la patrie désirée, faites que je puisse habiter de nouveau le paradis. (Gen. III, 23). Notre vie d’ici-bas est une vie étroite, une vie de douleurs, de privations et d’infirmités. Plus cette voie est étroite, plus nous pouvons être sûrs que nous sommes dans la voie véritable, et plus elle est large, et plus il est évident que nous nous acheminons à la perdition. Notre vie d’ici-bas est la vie que nous menons chaque jour. C’est une guerre cruelle et amère avec les ennemis de notre salut, surtout avec les esprits invisibles du mal, qui ne nous laissent pas un seul jour de repos, mais nous entourent constamment de leurs maléfices, allument en nous les diverses passions et nous dardent de leurs aiguillons douloureux. N’oubliez donc pas cette guerre incessante à laquelle nous sommes en butte ; elle ne nous laisse pas le loisir de nous reposer, de nous divertir et de nous distraire en cette vie, qui est destinée à nous préparer à la vie à venir. Nous ne devons pas songer à toutes ces futilités, ni lorsque nous sommes éprouvés par le malheur, ni lorsqu’il nous paraît que nous sommes parfaitement tranquilles et heureux, par exemple lorsque nous sommes au théâtre ou en soirée, vêtus de superbes toilettes ou couverts de bijoux, lorsque nous goûtons les plaisirs de la table ou que nous nous laissons emporter par le tourbillon de la danse ; lorsque nous nous promenons dans des voitures élégantes, etc. Au milieu de tous ces plaisirs mondains un malheur immense plane sur vous par cela seul que vous êtes homme : vous êtes un pécheur, vous êtes un ennemi de Dieu, vous êtes en danger de perdre la vie éternelle, surtout si vous menez une vie dissipée, si vous ne faites aucune œuvre de pénitence. Le courroux de Dieu vous menace, surtout si vous n’implorez pas sa miséricorde par la prière et le repentir. Ce n’est donc pas aux plaisirs, mais aux larmes que vous devez songer. Les plaisirs ne doivent pas être fréquents et ceux que vous devez préférer, ce sont ceux que la foi vous offre dans les solennités de la religion.[38].

— Pourquoi le Seigneur prolonge-t-il notre existence de jour en jour, d’année en année ? Il la prolonge pour que nous puissions arracher et jeter loin de nous le mal qui règne dans notre âme et conquérir la sainte simplicité des enfants de Dieu, pour que nous devenions, pour ainsi dire, doux comme des agneaux, simples comme des enfants, pour que nous apprenions à nous défaire de tout attachement terrestre, à nous attacher uniquement à Dieu et à l’aimer de tout notre cœur, de toute notre âme, de toutes nos forces, de toutes nos pensées, et notre prochain comme nous-mêmes. Hàtons-nous donc, par une sincère et ardente prière, d’implorer du Seigneur la simplicité du cœur, et faisons tous nos efforts pour détruire en nous tous nos mauvais penchants, tels que le soupçon suggéré par la malice, la malveillance, la joie de voir le malheur d’autrui, la colère, la fierté, l’orgueil, la vantardise, le mépris, l’impatience, le découragement, la désespérance, la susceptibilité et l’emportement, l’appréhension et la pusillanimité, l’envie, l’avarice, la gourmandise et le dégoût, la fornication en pensée ou de fait, la cupidité et en général la passion des richesses, la paresse, la désobéissance et toute l’obscure légion de nos péchés. Ô Seigneur ! nous ne pouvons rien faire sans Vous. Bénissez-nous, afin que nous fassions le bien, et donnez-nous la force de vaincre nos ennemis et nos passions. Ainsi soit-il ![39].

  1. Page 314 de la 4e édition russe (Moscou, 1894) Tome I.
  2. Page 111.
  3. Page 130.
  4. Page 157.
  5. Page 133.
  6. Page 36.
  7. Page 63.
  8. Page 124.
  9. Page 305.
  10. Page 101.
  11. Page 37.
  12. Page 254.
  13. Page 60.
  14. Page 67.
  15. Page 250.
  16. Page 250.
  17. Page 204.
  18. Page 205.
  19. Page 237.
  20. Page 379.
  21. Page 384.
  22. Page 359.
  23. Page 60.
  24. Page 127.
  25. Page 360.
  26. Page 259.
  27. Page 162.
  28. Page 311. — « C’est pourquoi le corps et le sang de Jésus-Christ surgissent du pain et du vin par l’opération du St-Esprit » c’est-à-dire en vertu des paroles de la consécration.
  29. Page 90.
  30. Page 219.
  31. Page 147.
  32. Page 374.
  33. Page 377.
  34. Page 243.
  35. Page 19.
  36. Pag. 338.
  37. Pag. 149.
  38. Pag. 252.
  39. Pag. 366.