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Le P. Jean de Cronstadt/Ma vie en Jésus-Christ/Chapitre IV

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Le P. Jean de Cronstadt, archiprêtre de l’Église russe
Traduction par Dom Antoine Staerk, o.s.b..
P. Lethielleux (I. Son ascétisme, sa morale. — « Ma vie en Jésus-Christ »p. 63-89).


CHAPITRE IV

DE LA PÉNITENCE




§ I. — Du Péché


Chez l’homme charnel, toute sa vie, tous ses soins ont une tendance à un but charnel. Sa prière est charnelle, son enseignement et ses leçons sont charnels, charnels aussi ses écrits et ses compositions. Chaque pas qu’il fait, chaque parole qu’il dit, sont empreints du même caractère. C’est dans les appétits sensuels de l’homme charnel que se manifeste surtout sa vie ; c’est là que se trouve le vrai siège, le trône de l’homme charnel. Lorsque l’homme, avec l’aide de la grâce divine, veut se délivrer de l’esprit charnel, il commence par dompter ces appétits, il impose un changement à sa nourriture et cesse de vivre pour ses sens insatiables. Son cœur alors s’ouvre peu à peu à la foi, à l’espérance et à l’amour. Au lieu de mets choisis et de boissons variées, au lieu de riches toilettes, c’est Dieu, c’est l’âme, c’est la vie éternelle, c’est l’idée des tourments sans fin qui deviennent l’objet de toutes ses pensées et de toute son imagination. L’amour de l’argent et de la bonne chère, le goût de la toilette et du luxe intérieur de la maison, font place à l’amour de Dieu et du prochain, au désir d’habiter le ciel avec les Anges et les Saints. À la pensée du boire et du manger succède la soif de la parole divine, le désir de lire et d’écouter sans cesse l’Écriture sainte, d’assister à l’Office divin. Il comptait pour ennemis ceux qui mettaient des entraves à son bien-être matériel, maintenant ce bien-être matériel il le détruit de son propre gré et aime ceux qui le détruisent. Il aimait à dormir et il en faisait son bonheur, maintenant il dort peu et se prive avec joie de la douceur du sommeil. Il faisait tout son possible pour procurer du plaisir à sa chair, maintenant il la rudoie, afin de l’affaiblir dans sa lutte avec l’esprit.[1].

— Ayez bien soin d’arracher du cœur de vos enfants tout germe de péché, toute pensée mauvaise ou impie, toute habitude coupable, tout mauvais penchant ou passion. L’ennemi et la chair coupable n’épargnent pas les enfants ; les germes de tous les péchés se trouvent déjà chez eux. Expliquez à vos enfants tout le péril des péchés auxquels ils sont exposés dans le courant de leur vie, ne leur cachez rien, de peur qu’ils ne s’attachent par ignorance à des penchants et à des instincts coupables, qui croissent et produisent leurs fruits à mesure que les enfants avancent en âge.[2].

— Les passions selon leur nature spirituelle sont contagieuses. Prenons comme exemple la colère. Avant d’éclater en paroles ou de se traduire en actes, elle reste cachée et bout secrètement au fond du cœur ; c’est à peine si on la voit s’allumer sur le visage et dans les yeux de la personne irritée. Et cependant elle ne tarde pas à se communiquer à celle qui en est la cause et l’objet, et c’est ainsi qu’elle éclate à tous les yeux. Car, hélas ! dès qu’une passion s’empare de quelqu’un, elle a aussitôt son écho dans le cœur d’un autre. Il y a comme une sorte de déplacement de force spirituelle et de courant impur entre deux récipients contigus. Si cette passion se calme et disparaît chez l’une des deux personnes, elle disparaît aussitôt chez l’autre et toutes les deux redeviennent tranquilles. C’est qu’il existe un lien intime entre les âmes ! Les paroles suivantes de l’Apôtre sont bien vraies : Nous sommes membres les uns des autres (Eph. IV, 25), ou bien encore : Nous ne sommes tous qu’un seul corps (1 Cor. X, 17). Il a fait naître d’un seul toute la race humaine (Act. XVII, 26). C’est pourquoi Dieu dit dans son commandement : Tu aimeras ton prochain comme toi-même (Matth. XXII, 39). La bonne impression même que produit un sermon dépend d’un sentiment réciproque de mutuelle sympathie entre l’orateur et son auditoire. Si le prédicateur ne parle pas à cœur ouvert, mais avec une certaine dissimulation, les auditeurs comprendront instinctivement le désaccord de ses paroles avec son cœur, et par conséquent avec sa morale ; son sermon n’aura pas la force qu’il aurait pu avoir s’il l’avait prononcé avec sincérité et surtout si sa vie à lui était d’accord avec ses paroles. Les âmes humaines sont trop étroitement liées entre elles, leurs rapports sont trop intimes pour que les aspirations d’un cœur bon, pieux et sincère n’exercent pas une influence sur l’âme des autres, surtout si elles sont appuyées sur les actions.[3].

— Ô quel abîme profond que celui où la gourmandise nous a fait tomber !… Jusques à quand l’homme vouera-t-il sa vie à ce culte impie ? Quand donc saurons-nous nous pénétrer des paroles du Sauveur : L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu… (Matth. IV, 4). Nous laisserons-nous longtemps encore dominer par l’avidité, par les friandises, par les excès et par l’ivrognerie ? Serons-nous longtemps encore les esclaves de notre détestable avarice ? Serons-nous longtemps sous le pouvoir de la cupidité, de l’orgueil, de la rancune et du courroux vis-à-vis de notre prochain, pour des causes aussi futiles que l’argent, le vêtement, la demeure et la nourriture ? Mille subterfuges que Satan opère au moyen du boire et du manger, au moyen des vêtements et de l’argent, se dévoilent continuellement à nos yeux, mais nous nous plaisons à rester sous l’influence de ses charmes, comme s’il nous offrait une réalité ou un avantage quelconque. Cependant nous ne faisons que poursuivre une illusion dangereuse qui travaille à la ruine de notre âme et de notre corps. N’écoutez donc pas un seul instant l’ennemi, mes frères, quand le plaisir de la table vous attire, quelles que puissent être les excuses des circonstances. Cherchez donc premièrement le royaume de Dieu et sa justice et tout le reste vous sera donné par surcroît (Matth. VI, 38). Comment ne comprenez-vous pas que ce n’est pas du pain que je vous ai dit : Gardez-vous du levain des pharisiens et des sadducéens (Matth. XVI, 11 ; Luc. XII, 1), c’est-à-dire de l’hypocrisie en fait de foi et de charité. Portez toute votre attention sur la foi et la charité : Travaillez non pour la nourriture qui périt, mais pour celle qui demeure dans la vie éternelle et que le Fils de l’homme vous donnera (Joan. VI, 27). Donnez sans exception tout ce que vous avez aux autres, si cela leur est nécessaire, et souvenez-vous des paroles du Sauveur : Et à celui qui veut disputer en jugement avec vous et vous enlever votre tunique, abandonnez encore votre manteau (Matth. V, 40), ce qui veut dire donnez-lui votre dernier avoir.[4].

— Le péché peut être commis par pensée, par parole et par action. Pour devenir de pures images de la Sainte Trinité, nous devons veiller à la sainteté de nos pensées, de nos paroles et de nos actions. La pensée correspond en Dieu au Père, les paroles au Fils, les actions au Saint-Esprit, par qui tout s’accomplit. Les péchés de la pensée dans un chrétien ne sont pas une chose insignifiante, parce que ce n’est que par les pensées, comme nous apprend saint Macaire d’Égypte, que nous pouvons plaire à Dieu, puisque les pensées sont le commencement, d’où proviennent les paroles et les actions. Les paroles ont leur portée, parce que ou bien elles apportent la grâce à ceux qui les entendent, ou, au contraire, elles ne renferment qu’un poison et ne servent qu’à séduire les autres, corrompant leurs pensées et leurs cœurs. Quant aux actions, elles sont encore plus importantes, car l’exemple est tout ce qu’il y a de plus contagieux ; il agit sur les hommes avec une force que rien n’égale.[5].

— L’antipathie, l’hostilité ou la haine ne doivent pas être connues, même de nom, aux chrétiens. Est-il possible que l’antipathie puisse exister parmi les chrétiens ? Nous voyons partout l’amour, nous en respirons partout le parfum. Notre Dieu est un Dieu d’amour, son règne est un règne d’amour. Par amour pour nous, il n’a pas épargné son Fils unique et l’a livré à la mort pour nos péchés (Joan. IV, 9). Chez toi de même tu vois l’amour dans ta famille, car ses membres ont reçu, par le baptême et la sainte onction[6], le sceau de la croix d’amour ; ils portent l’emblême de la croix et partagent avec toi à l’église la même Cène de l’amour. À l’église, nous trouvons partout les symboles de l’amour : les croix, les images des Saints qui ont mérité du Seigneur par leur amour de Dieu et du prochain, et enfin nous trouvons l’Amour lui-même incorporé dans les Saintes Espèces. Au ciel et sur la terre, l’amour est partout ; il adoucit le cœur, car il est Dieu, tandis que l’hostilité tue non seulement l’âme, mais aussi le corps. De ton côté, fais donc voir toujours et partout l’amour ! Peux-tu ne pas aimer quand tu entends de toute part la voix qui te parle d’amour, quand il n’y a que le démon homicide qui est la personnification de l’hostilité éternelle ![7]

— Celui qui se laisse dominer par l’orgueil se sent porté à mépriser toute chose, même ce qui est saint et divin ; il détruit ou profane toute bonne pensée, toute parole, toute action, toute création de Dieu. L’orgueil est le souffle destructeur de Satan.[8].

L’orgueilleux, est mécontent lorsqu’on l’oblige à s’humilier devant les autres ; — l’envieux, lorsqu’on l’oblige à être bienveillant envers ses ennemis ; — le vindicatif, lorsqu’on l’oblige à pardonner et à se réconcilier ; — le cupide, lorsqu’on lui rappelle le devoir d’acquitter ses dettes ; — le gourmand, lorsqu’on lui parle du jeûne et du salut de son âme. Cependant il faut qu’ils surmontent leurs mauvais penchants et leurs passions et qu’ils fassent avec joie ce qui leur est imposé ou ce que l’Évangile exige ; car, dans le cas contraire, s’ils demeurent impénitents et continuent à se livrer à leurs passions, ils encourent la perdition éternelle.[9].

— Dans le courant de leur vie, les hommes s’inquiètent de tout, excepté de Celui qui donne la vie, c’est-à-dire, excepté de Jésus ; c’est pourquoi ils ne possèdent pas la vie spirituelle et sont adonnés à toute sorte de passions : à l’incrédulité, à l’athéisme, à la cupidité, à l’envie, à la haine, à l’ambition, aux délices de la table, etc. Ce n’est qu’à leur dernière heure qu’ils cherchent Jésus, en communiant, et cela même ils le font tantôt parce qu’ils se voient forcés de le faire, tantôt parce qu’ils savent que d’autres le font. Ô Seigneur, ô Jésus, vous qui êtes notre vie et notre résurrection ! à quel point laissons-nous croître notre vanité et notre aveuglement ! Cependant si nous vous cherchions, si nous vous avions dans notre cœur, quel en serait le résultat pour nous ? Aucune parole humaine n’est en état d’exprimer la béatitude de ceux qui vous possèdent dans leur cœur. Vous êtes pour eux le pain qui les alimente, la boisson inépuisable, et en même temps le vêtement le plus brillant, le soleil, la paix de Dieu qui surpasse tout sentiment (Joan. vi. 63), un délice inexprimable, tout enfin, tout ! Auprès de vous, la terre et tout ce qu’elle renferme ne sont que pourriture et poussière.[10].

— Garde-toi, chrétien, d’oublier le Seigneur et de perdre la foi en Celui, qui constitue invisiblement ta vie, ta paix, ta lumière, ton souffle, c’est-à-dire en Jésus-Christ. Défie-toi de ton cœur s’il s’endurcit, s’il s’obscurcit, s’il devient incrédule et froid à cause du boire et du manger, à cause des distractions mondaines, ou enfin parce que tu laisses prédominer dans ta vie l’intelligence et non le cœur. — Si tu exerces l’intelligence au détriment de ton cœur, tu fortifies et ornes par là le filet, et tu laisses le chasseur dans la pauvreté et la misère. Ce chasseur, ce pêcheur, c’est ton cœur, et l’intelligence, c’est leur filet. Dans le repos, dans l’aisance, dans les plaisirs, la chair s’allume du feu de toutes ses passions et de tous ses désirs, au lieu que dans le besoin, dans la maladie, dans le malheur notre chair est meurtrie avec toutes ses passions mauvaises. C’est pourquoi la sagesse et la bonté de notre Père Céleste inflige à notre âme et à notre corps de rudes chagrins et de cruelles maladies, que nous devons non seulement supporter avec patience, mais dont nous devons nous réjouir bien plus que de la tranquillité de notre âme, de l’aisance et de la santé du corps, car l’état de l’âme est sans contredit mauvais chez celui qui n’endure jamais les souffrances morales et les maladies corporelles, surtout dans l’abondance des biens matériels. Le cœur engendre alors d’une manière imperceptible toute sorte de péchés et de passions et expose l’homme au danger de subir la mort spirituelle.[11].

Une vérité terrible. Les pécheurs qui sont morts dans l’impénitence perdent après leur mort toute possibilité de devenir meilleurs, et, par conséquent, restent inaltérablement voués aux tourments éternels (le péché ne peut faire autrement que tourmenter). Où en est la preuve ? La preuve tout-à-fait évidente se trouve dans l’état même de certains pécheurs et dans le caractère propre du péché qui consiste à faire de nous ses esclaves, en nous interdisant toutes les issues qui pourraient nous délivrer de notre captivité. Personne n’ignore combien il est difficile pour le pécheur, sans une grâce particulière de Dieu, d’abandonner sa voie favorite, la voie du péché, et de revenir à la vertu ! Quelles racines profondes le péché fait pousser dans notre cœur, quel point de vue exceptionnel et faux sur toutes choses il nous suggère, pour les faire apparaître à nos yeux sous un tout autre aspect que celui qu’elles ont en réalité, sous un aspect, pour ainsi dire, magique ! C’est pourquoi nous voyons très souvent que ceux qui passent leur vie dans le péché ne pensent même pas à se convertir et ne croient pas être de grands coupables. C’est l’amour-propre et l’orgueil qui les empêchent de le reconnaître, et, s’il arrive même qu’ils se reconnaissent pour tels, ils se livrent à un désespoir infernal qui propage dans leur raison une obscurité profonde et endurcit leur cœur. Si Dieu nous refusait sa grâce, quel coupable se serait converti à Dieu, la propriété du péché étant de nous entourer de ténèbres, de nous lier les mains et les pieds ? Mais le temps et le lieu où le Seigneur accorde sa grâce divine ne se trouve qu’ici-bas, tant que l’homme est encore en vie ; après la mort, les prières seules de l’Église peuvent agir, et cela seulement pour les âmes des pécheurs repentis, et pour ceux dont l’âme est susceptible de recevoir la rémission des peines, ayant emporté avec elle la lumière de bonnes actions capables de mériter la grâce de Dieu ou l’efficacité des prières de l’Église.[12].

— Quant aux pêcheurs morts dans l’impénitence ils sont inévitablement les fils de la perdition. Si je consulte ma propre expérience, lorsque je me trouve dans les chaînes du péché, je remarque que je souffre parfois toute une journée et ne puis me convertir de tout mon cœur, parce que le péché m’endurcit et me rend indigne de la pitié du Seigneur. Je brûle comme dans un feu, mais je continue à y rester comme si ce feu me faisait plaisir. Et cependant je sens que le péché a paralysé mes forces, que mon âme est enchaînée, et que je ne puis me donner à Dieu, jusqu’au moment où le Seigneur, voyant ma faiblesse, mon humilité et mes larmes, me prendra en pitié et m’enverra sa grâce. Ce n’est pas en vain que l’homme adonné au péché est appelé homme lié par les chaînes de l’enfer.[13]

— Celui qui commet un mal ou qui se laisse entraîner par une passion quelconque est déjà puni par le mal même, par la passion même à laquelle il se livre, mais il est surtout puni par l’abandon de Dieu, qui le délaisse parce que lui de son côté l’a délaissé. C’est pourquoi il serait bien insensé et de plus très cruel d’en vouloir à un tel homme. C’est comme si nous enfoncions dans l’eau quelqu’un qui se noie, comme si nous jetions au feu celui qui en est déjà la victime. Un tel homme se trouvant sur le point de périr, mérite que nous lui montrions le plus grand amour et que nous implorions Dieu pour lui, au lieu de le blâmer et de nous réjouir de son malheur.[14].

— Si une passion quelconque soulève une rébellion soudaine dans ton cœur, si elle te prive de repos, te remplit de trouble et fait prononcer des paroles dures et offensantes contre ton prochain, tâche de faire disparaître cet état funeste, mets-toi à genoux et confesse au Saint-Esprit ton péché, en disant de tout ton cœur : « Je vous ai offensé, ô Esprit-Saint, par ma passion, par ma colère, par ma désobéissance ! » Récite ensuite de tout ton cœur, avec le sentiment de l’omniprésence de l’Esprit de Dieu, la prière au Saint-Esprit : Ô Roi des Cieux, ô Consolateur, ô Esprit de Vérité, Vous qui êtes partout et qui remplissez tout, Vous qui êtes un trésor de bonté et qui donnez la vie, venez, pénétrez-moi, purifiez-moi de toute souillure, et sauvez, ô Bienfaiteur, mon âme obscurcie par les passions et la volupté ! Tu sentiras aussitôt ton cœur se remplir d’humilité, de paix et de repentir. Rappelle-toi que tout péché, toute passion et tout attachement aux choses terrestres, tout ressentiment et toute rancune contre ton prochain pour des causes matérielles, offense le très Saint-Esprit, l’Esprit de la paix et de l’amour, l’Esprit qui nous élève de la terre au ciel, du visible à l’invisible, du périssable à l’impérissable, du temporel à l’éternel, du péché à la sainteté, du vice à la vertu. Ô très saint Esprit ! ô notre Inspirateur, notre Instructeur et notre Consolateur ! Gardez-nous par votre puissance, ô Sainteté du ciel ! ô Esprit de notre Père Céleste, imprégnez-nous de vous, cultivez notre cœur, faites que nous soyons vos véritables enfants en Notre Seigneur Jésus-Christ ![15]

— L’envie chez un chrétien est une folie. Nous avons tous reçu en Jésus-Christ des biens qui surpassent tous les autres par leur immensité. Nous sommes divinités, nous avons recueilli l’héritage des biens inénarrables et éternels du royaume des cieux, nous avons reçu même la promesse de l’abondance des biens terrestres à la condition de chercher d’abord la justice divine et le royaume de Dieu : Cherchez donc premièrement le royaume de Dieu et sa justice et tout le reste vous sera donné par surcroît. (Math. VI, 33). Nous avons reçu le commandement de nous contenter de ce que nous avons et de ne pas être avares : Que votre vie soit exempte d’avarice ; soyez contents de ce que vous avez ; et l’Apôtre ajoute ensuite : Puisque Dieu dit lui-même : Je ne vous laisserai point et je ne vous abandonnerai point (Heb. XIII, 5). N’est-ce donc pas une folie que d’envier n’importe quoi à ton prochain, par exemple les honneurs, la richesse, la bonne table, les belles toilettes, un bel appartement, etc. Tout cela n’est-il pas poussière en comparaison de cette noble origine qui nous a faits semblables à Dieu en comparaison de cette divine rédemption qui nous a délivrés du péché, de la malédiction et de la mort, en nous faisant rentrer dans notre droit d’héritage aux délices éternelles. Unissons-nous donc dans un amour réciproque, dans un désir général du bien, dans la satisfaction de posséder ce que nous avons, dans l’amitié, l’hospitalité, le soulagement des pauvres et des pélerins, et enfin dans ce qu’il y a de plus sublime en fait de vertu : humilité d’esprit, bonté, douceur, sainteté. Respectons en nous mutuellement l’image de Dieu, ô membres de notre divin Jésus, respectons en nous son corps et notre origine divine. Honorons aussi les membres du royaume des cieux, les concitoyens et les glorificateurs des régions angéliques. Soyons tous un (Joan. XIII, 22), comme Dieu que nous adorons dans la Sainte Trinité est un et comme nos cœurs sont aussi un par leur création, c’est-à-dire simples et indivisibles.[16].

Tu ne Tueras point. Sans parler de tant d’autres cas, nous voyons des médecins qui n’examinent pas attentivement le malade et le tuent, en lui administrant des remèdes nuisibles. Nous voyons des hommes qui ne veulent pas se faire traiter ou qui ne veulent pas traiter un malade auquel le soin d’un médecin est indispensable. Nous en voyons d’autres qui irritent un malade pour lequel toute excitation est funeste, par exemple dans la phtisie, et qui accélèrent par là sa mort. Nous en voyons encore qui par avarice ou pour toute autre raison ne viennent pas porter un prompt secours médical au malade. En agissant ainsi, ils accomplissent tous un véritable meurtre.[17].

L’amour des choses de la chair est la mort, au lieu que l’amour des choses de l’esprit est la vie et la paix. (Rom. VIII, 6). Qui donc ne souscrira pas à la vérité de ces paroles de l’apôtre ? L’affection de la chair est en effet la mort. Viens ici, homme avide d’argent, cupide, envieux, égoïste, hautain, ambitieux, et laisse-nous t’examiner, toi, et tes actions, et ta vie ! Fais-nous connaître, s’il te plaît, les pensées de ton cœur ! Nous allons nous persuader par l’exemple que tu nous présente dans ta propre personne, que l’affection des choses de la chair est la mort : Tu ne vis pas de la vie véritable, tu es un cadavre spirituel ; tu disposes de la liberté et pourtant tu es lié intérieurement ; tu possèdes l’intelligence et cependant tu es fou, parce que la lumière qui est en toi est ténèbres. (Math. VI. 23). Tu as reçu de Dieu un cœur capable de sentir et de jouir de tout ce qui est vrai, saint, bon et beau ; mais l’amour des choses de la chair étouffe en toi toute dignité de sentiment ; elle a avili tous les élans de ton cœur ; tu n’es qu’un cadavre, tu n’as point la vie en toi. (Joan. VI, 53). Mais l’amour des choses de l’esprit est la vie et la paix. À ton tour maintenant, viens, chrétien qui passes ta vie selon la foi, qui extirpes tes passions et dont les pensées sont tout occupées de tout ce qui est vrai, de tout ce qui est honnête, de tout ce qui est juste, de tout ce qui est saint, de tout ce qui est aimable, de tout ce qui donne une bonne réputation, de tout ce qui est vertueux, de tout ce qui est estimable dans la conduite (Philip. IV, 8), Viens à nous et dis-nous ce que ton âme éprouve par l’effet de l’amour des choses de l’esprit ? Mon cœur, nous diras-tu, éprouve constamment la paix et la joie que donne le Saint-Esprit. (Rom. XIV, 17). Je ressens le bien-être dans mon cœur et la surabondance de la vie ; tout ce qui est charnel me paraît dérisoire, je m’étonne de la force immense que la chair exerce sur un grand nombre d’hommes, et je m’occupe de la contemplation continuelle des biens célestes, spirituels, invisibles, que Dieu a préparés à ceux qui l’aiment.[18].

— Hélas ! bien des gens abusent de la liberté que Dieu nous a donnée, ainsi que de la faculté que chacun de nous possède d’être bon ou méchant. C’est pourquoi il arrive qu’après la chute de l’homme dans le péché il suit la pente rapide qui mène plutôt au mal qu’au bien. Ces gens accusent le Créateur et disent : Pourquoi ne nous a-t-il pas doués de la force de résister au mal pour ne pas tomber si bas en le commettant ? D’autres encore attribuent la corruption de l’homme par le péché à l’imperfection de la nature, laissant Dieu de côté dans leurs pensées, et envisageant le monde visible avec tous ses phénomènes et tout ce qu’il renferme, comme un être impersonnel, dépendant, subordonné, dont ils forment eux-mêmes une partie. Voilà où l’on en vient, lorsqu’on s’éloigne de l’Église ! Voilà quelle ignorance vous envahit, ô sophistes ! Vous ignorez ce que même un enfant sait d’une manière claire, précise et infaillible. Vous accusez le Créateur ; mais est-ce bien la faute de ce Créateur, si, par inattention à sa voix, par méchanceté de caractère et par ingratitude, vous abusez du don le plus sublime de sa bonté, de sa sagesse et de sa toute-puissance, je veux dire, de la liberté qui est un attribut inséparable de l’image de Dieu ! N’êtes-vous pas plutôt obligés de reconnaître que c’est à sa bonté, que vous devez ce don qu’il vous a accordé, sans se laisser ébranler par l’ingratitude de ceux qui l’ont reçu, afin que cette bonté resplendisse aux yeux de tous plus brillante que le soleil ? Et ne nous a-t-il pas prouvé par là-même son amour sans borne et sa sagesse infinie, puisqu’il nous laissa la liberté, même après notre chute, même après notre éloignement de lui et notre perdition spirituelle, il nous a envoyé son Fils unique en l’image de l’homme corruptible. (Rom. I, 23), et l’a livré aux souffrances et à la mort pour nous sauver du péché ? Qui osera après cela accuser le Créateur de nous avoir fait don de la liberté ? Dieu est véritable, et tout homme est menteur. (Rom. III, 4). Poursuivez chacun votre salut, luttez, soyez vainqueur ; mais bannissez toute présomption de vos raisonnements, et n’accusez pas le Créateur de manquer de bonté et de sagesse ; ne blasphèmez pas contre Dieu, le Maître suprême plein de bonté pour nous.[19].

— Voyez une société mondaine, qu’y fait-on ? On parle, on cause, on raconte toute sorte de choses frivoles ; mais quant à Dieu, notre seul Père à tous, il n’en est pas question, pas plus que de son amour pour nous, ou de la vie et de la récompense future. D’où vient cela ? Cela vient de la honte que nous avons d’en parler. Mais le plus étonnant c’est que ceux-là mêmes qui passent pour pieux, qui sont regardés comme les lumières de la piété, parlent rarement de Dieu, de la valeur précieuse du temps, de l’abstinence, de la résurrection, du jugement qui nous attend, de la félicité à venir et des tourments éternels, et cela, non seulement en société, mais au sein de leur famille, où ils préfèrent passer leur temps dans des entretiens futiles ou bien à jouer et à se distraire ! La cause en est la même : ils ont honte d’aborder toutes ces questions ; il ont peur d’ennuyer les autres ou craignent de n’être pas en état de les traiter avec tout le zèle convenable. Monde adultère et coupable ! Malheur à toi au jour du jugement, où tu seras appelé par notre Juge à tous, juge impartial et universel ! Il est venu chez lui, et les siens ne l’ont point reçu. (Joan. I, 11). Oui, le Seigneur notre Créateur n’est point reçu chez nous ! Il n’est pas reçu dans nos maisons, il ne l’est pas non plus dans nos conversations. Écoutez aussi ce prêtre qui lit à haute voix l’Écriture Sainte ou les prières liturgiques, pourquoi les lit-il, trop souvent, hélas ! avec nonchalance ou négligence, comme si sa langue bégayait ? Il lit, non comme il le devrait, de la surabondance du cœur, mais avec peine, et ce ne sont que des syllabes stériles qui sortent de sa bouche. D’où vient cela ? Cela vient du mépris que le démon lui a semé dans le cœur pour la lecture des Livres saints et des prières, ou bien, parfois, c’est une fausse honte qui en est la cause. Ô pauvres, ô misérables que nous sommes ! Nous éprouvons la honte pour des choses que nous devrions considérer comme un honneur insigne ! Ô êtres ingrats et remplis de mal ! quels tourments ne méritons-nous pas, si nous nous comportons ainsi.[20].


§ 2. — De l’examen de la Conscience.


La Conscience, c’est un rayon de lumière provenant de l’unique soleil qui éclaire toute la création, c’est-à-dire de Dieu. Par la voie de la conscience le Seigneur votre Dieu gouverne l’humanité en roi juste et tout-puissant, et combien son pouvoir est grand grâce à la conscience ! Personne n’est capable d’en étouffer entièrement la voix ! Elle parle à chacun sans hypocrisie, comme la voix de Dieu lui-même ! Grâce à la conscience nous ne sommes tous qu’un seul homme devant Dieu, et les dix Commandements qu’il nous a donnés s’adressent, pour ainsi dire, à un seul homme : Je suis le Seigneur ton Dieu, tu n’auras point… tu ne feras point d’idole taillée ; tu ne prendras point ; souviens-toi de sanctifier le jour du sabbat ; honore ton père et ta mère ; tu ne tueras point ; tu ne seras point adultère ; tu ne déroberas point ; tu ne porteras pas de faux témoignage ; tu ne convoiteras point (Exod. XX, 1-17). Ou encore : tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur et ton prochain comme toi-même (Marc. XII, 30-31), parce que mon prochain est mon pareil dans tout.[21].

Examine-toi plus souvent : remarque de quel côté se tourne ton cœur. Est-ce vers Dieu et la vie future, vers les vertus célestes, paisibles, bienheureuses et pleines de lumière, vers les saints qui résident au ciel, ou bien vers le monde, vers les biens terrestres, tels que le boire et le manger, les vêtements, la demeure, vers les hommes adonnés au péché et leurs occupations futiles ? Oh ! si notre regard était toujours porté sur Dieu ! Mais ce n’est que dans la nécessité et dans le malheur que nous tournons nos regards vers le Seigneur, tandis que dans la prospérité nous les tournons du côté du monde et de ses vaines pompes. Mais quel profit puis-je tirer, me diras-tu, de cette contemplation du Seigneur ? Voici lequel : tu obtiendras une paix et une tranquillité profonde pour ton cœur, la lumière pour ton intelligence, une sainte énergie pour ta volonté et la délivrance des pièges du démon. Mes yeux sont toujours élevés vers le Seigneur, dit David, et il en explique la raison : Parce que, dit-il, c’est lui qui dégagera mes pas des pièges qui m’environnent. (Psal. XXIV, 15). J’écouterai ce que dira le Seigneur, ses paroles de paix sur son peuple et sur ses fidèles. (Psal. LXXXIV, 9).[22].

— Essayez de passer, ne fût-ce qu’un seul jour, selon les commandements de Dieu, et vous verrez, vous sentirez vous-même, combien il est agréable de remplir la volonté de Dieu ; car la volonté de Dieu par rapport à nous, est notre vie et notre béatitude éternelle. Aimez le Seigneur de tout votre cœur, au moins autant que vous aimez vos parents et vos bienfaiteurs ; estimez à leur valeur l’amour et les bienfaits qu’il vous prodigue, c’est-à-dire, examinez par la raison dans votre cœur, comment il nous a donné l’existence et tous les biens qui s’y rattachent, comment il tolère vos péchés et quelle patience sans bornes il a pour vous, comment il vous pardonne un nombre infini de fois, si vous ressentez un repentir sincère, comment ce pardon se rattache aux souffrances et à la mort sur la croix de son Fils unique, et quelle félicité il vous a promise dans l’éternité, si vous lui restez fidèle. Tous ces bienfaits dont Dieu vous comble sont infiniment grands et en même temps innombrables. Puis aimez chaque homme comme vous même, c’est-à-dire ne lui souhaitez rien de ce que vous ne souhaitez pas à vous même ; ayez pour lui les mêmes pensées et les mêmes sentiments que vous avez pour vous ; ne désirez pas voir en lui ce que vous ne voulez pas voir en vous ; oubliez le mal que d’autres ont pu vous faire, si vous désirez que les autres oublient le mal que vous avez pu leur causer ; ne cherchez à trouver ni en vous ni en d’autres aucune intention mauvaise ou impure, mais pénétrez-vous de la conviction que les autres possèdent les mêmes bonnes intentions que vous. En général, si vous ne voyez pas d’une manière évidente que les autres sont malintentionnés, faites pour eux ce que vous faites pour vous, ou au moins ne leur faites pas ce que vous ne faites pas pour vous ; vous verrez alors quelle paix et quelle félicité vous aurez établi dans votre cœur ! Avant d’être au paradis vous y serez déjà ; et, avant le paradis du ciel vous aurez le paradis sur la terre ! Le royaume de Dieu dit le Seigneur, est au dedans de vous (Luc, XVIII, 21) Quiconque demeure dans l’amour nous apprend l’Apôtre, demeure en Dieu et Dieu en lui, (Joan. IV. 16)[23].


§ 3. De la Contrition et de la Confession


Le repentir veut dire, sentir dans son cœur toute la folie, toute la culpabilité de nos péchés. Se repentir veut dire comprendre que nous avons offensé notre Créateur, notre Seigneur, notre Père et Bienfaiteur, l’Être infiniment saint et qui abhorre le péché. Se repentir veut dire : désirer de tout son cœur de se corriger et de réparer ses fautes.[24].

— Seigneur, donnez-moi la grâce de voir mes péchés, afin que je ne méprise pas ceux qui me ressemblent et ne conçoive pas de haine à leur égard à cause de leurs péchés, mais que je me méprise moi-même comme je le mérite, comme le plus grand d’entre les coupables, et que je nourrisse une haine implacable contre moi-même, contre l’homme charnel qui vit en moi. Si quelqu’un vient à moi et ne hait point… sa propre âme, il ne peut être mon disciple (Luc. XIV, 26) dit le Seigneur.[25].

— La pénitence doit être un acte sincère et entièrement libre, mais non un usage ou une formalité à remplir, quand même elle serait exigée par le confesseur. Dans de telles conditions ce ne sera plus la pénitence. Faites pénitence, a dit Jésus, car le royaume des cieux s’est approché, (Math. IV, 7) ce qui veut dire que le royaume des cieux est venu, qu’on n’est pas obligé de le chercher longtemps, au contraire, c’est lui, le royaume des cieux, qui nous cherche, ainsi que notre bon vouloir… À propos de ceux que Jean baptisait, l’Évangile dit : et confessant leurs péchés ils étaient baptisés par lui dans le Jourdain (Math. III, 6) c’est-à-dire, ils avouaient eux-mêmes les péchés qu’ils avaient commis. Or, comme notre prière renferme généralement le repentir et la demande du pardon de nos péchés, elle doit être toujours absolument sincère et entièrement libre, mais non forcée ou réglée par l’usage ou l’habitude. Elle doit être également libre, lorsqu’elle renferme les actions de grâces et la glorification. La gratitude suppose dans l’âme de celui qui a reçu un bienfait la plénitude d’un libre et vif sentiment, qui s’épanche librement de sa bouche : car la bouche parle de l’abondance du cœur. (Math. XII, 34.) La glorification suppose l’extase et l’admiration dans celui qui contemple les œuvres de la clémence infinie, de la sagesse suprême et de la toute puissance de Dieu dans le monde moral et matériel. Elle doit donc naturellement se produire aussi d’une manière entièrement libre et raisonnée. En général, la prière doit constituer un épanchement libre et librement conçu de notre âme devant Dieu. C’est devant le Seigneur que j’épanche mon âme (I Reg. I, 15)[26].

— Moi aussi j’offense à tout moment le Seigneur. Je l’offense non seulement en esprit, mais aussi en action. Je me rends coupable en esprit par mes péchés, en action, par l’usage des dons matériels qu’il me donne gratuitement, tels que la nourriture dont je me nourris, l’argent dont je dispose, le vêtement que je revêts, l’air que je respire, la chaleur et la lumière dont je jouis, tout le nécessaire enfin de mon existence. Comment ne pardonnerais-je pas à ceux qui m’offensent en esprit et en action, puisque le Seigneur me pardonne mes offenses sans nombre ? Comment ne partagerais-je pas gratuitement avec mes semblables les biens gratuits et innombrables dont le Seigneur me comble ? C’est lui qui éclaire mon intelligence et mon cœur ; c’est lui qui remplit mon âme de paix et de joie, lui qui me donne les connaissances les plus variées, à qui je dois tout jusqu’au souffle d’air que je respire. Si j’agissais autrement je serais un monstre. Or, nous sommes tous un seul corps ; chacun de nous est un membre de ce corps, et comme tels, nous sommes liés d’une union intime. Il en est de même du corps social. Il est impossible à ceux qui en font partie de s’affranchir des conditions qui les relient des uns aux autres. Nous sommes donc obligés de nous pardonner mutuellement. Voyez notre propre corps : lui aussi a des organes qui fonctionnent au profit d’autres organes. Par exemple, l’estomac travaille aux dépens de la tête ou aux dépens des mains et des pieds. Il en est de même dans la société. Mais le principal c’est de se rappeler que tout nous vient gratuitement de Dieu, que nous sommes des débiteurs insolvables et qu’il nous le pardonne charitablement, pourvu que nous agissions de même envers nos semblables. Pardonnons donc sincèrement à ceux qui nous offensent : offrons à Dieu chaque jour ce sacrifice et soyons tous unis d’amour. Repoussons le désir d’agir selon notre volonté, ne nous laissons pas aller au désordre de nos passions, et soumettons-nous entièrement à la volonté de Dieu. Nous sommes l’image de Dieu ; or, Dieu est amour (Joan. IV. 9). Travaillons donc de toutes nos forces à faire que notre vie soit constamment l’image de l’amour ! Ô Seigneur, aidez-nous ! Quant aux choses de la terre, aux aliments aux vêtements, à l’argent, considérons-les comme de la poussière et ne permettons pas que cette poussière nous fasse offenser Dieu, en nous poussant à la discorde et à toute sorte de mal envers notre prochain. Oserons-nous vendre notre Seigneur pour un peu de nourriture et d’argent ? À nous de choisir entre Dieu et la chair. Il est impossible d’adorer et de servir deux dieux à la fois. Or, la chair nous dicte des lois en tout contraires aux lois de Dieu. Ses lois à elles sont — la gourmandise, l’intempérance, l’espérance fondée sur la bonne chère, l’argent, l’avarice, le regret que l’on éprouve de donner quand il s’agit de venir en aide à son prochain, les dissensions, la haine et l’envie pour des questions du boire et du manger, l’indifférence pour le malheur d’autrui, etc. Comment devons-nous donc agir si nous voulons servir le Seigneur en toute loyauté ? Nous devons crucifier notre chair avec ses passions et ses convoitises, la regarder comme un néant méprisable et envisager de même tout ce qui flatte, tout ce qu’elle aime : les plaisirs, l’argent, les toilettes, les maisons, les attelages, toutes ces choses ne doivent être pour nous que poussière, ordure, pourriture, comme elles le sont d’ailleurs en réalité. L’amour seul doit être pour nous le bien le plus précieux ; lui seul doit nous diriger dans nos sacrifices, nous dominer, nous inspirer nos sympathies et nos antipathies.[27].

La confession doit être pratiquée souvent, afin de flageller, de fustiger nos péchés, en les avouant avec franchise, et pour en concevoir une aversion profonde. Songe à l’abîme dans lequel l’homme se trouve précipité par l’audace de son péché ; songe à tout ce que le fils de Dieu, notre Seigneur Jésus-Christ, a fait pour nous sauver. Rappelle-toi son incarnation, sa mortification volontaire, sa bonté pour les hommes, ses sermons et ses paroles, ses miracles, les insultes, les railleries, les injures, les crachats, la flagellation, les soufflets qu’il a subis, enfin l’infâme supplice auquel il a été condamné, sa mort sur la croix, son tombeau et sa résurrection. Rappelle-toi ce qu’il a fait pour nous délivrer des peines éternelles et ce qu’il exige de toi pour tant de sacrifices. Il exige que tu te donnes à lui entièrement, que ta vie se passe non comme tu veux, mais comme il veut, que tu obéisses à ses commandements. Évite donc tout ce qui nous entraîne au péché, la convoitise de la chair, la convoitise des yeux et l’orgueil qui règne dans ce bas monde. Crucifie ta chair avec toutes ses passions et tous ses désirs, cultive la patience, comme une condition indispensable pour obtenir le salut de ton âme, et aime Dieu et ton prochain, comme toi-même.[28].

— Prends une ferme résolution de haïr tout péché de pensée, de parole et d’action ; et, si tu es assailli par la tentation du péché, résiste avec énergie, en t’appuyant sur la haine que tu as conçue pour lui. Prends garde seulement que ta haine ne retombe sur la personne de ton frère, qui aurait pu t’induire au péché. — Porte ta haine toute entière sur le péché même. Quant à ton frère, tu n’as qu’à le plaindre, éclaire son cœur et prie pour lui le Tout-Puissant qui nous voit tous et qui sonde les reins et les cœurs. Vous n’avez pas encore résisté jusqu’à répandre votre sang en combattant contre le péché (Hebr. XII, 4). Sans une haine implacable contre le péché, il est souvent impossible de l’éviter. C’est l’amour propre qu’il faut déraciner, car tout péché provient de lui. Ce péché aime à dissimuler son but, il a l’air de nous vouloir du bien en nous promettant la satisfaction et le repos. Le fruit était bon à manger et beau à voir et d’un aspect désirable. (Gen. III, 6) Voilà l’aspect sous lequel le péché se présente toujours à nos yeux.[29].

Voilà que tu es guéri, ne pèche plus désormais (Joan. V. 14). L’expérience nous démontre que les péchés et les passions détruisent la santé de l’âme et celle du corps et que la victoire remportée sur les passions rend à l’âme sa sérénité et la santé au corps. Terrasse l’hydre à têtes multiples, l’hydre du péché, et tu seras guéri. Conserve ta tranquillité d’esprit, ne te révolte pas, ne t’irrite pas devant les contrariétés et les offenses, les négligences, les injustices, et tu peux être sûr de jouir toujours de la santé de ton âme et de celle de ton corps. L’agitation, l’irritation, le feu des différentes passions engendrent en nous un grand nombre de maladies tant morales que physiques.[30].


§ IV. — Du Jeûne et de l’Aumône


À quoi sert le jeûne et la pénitence ? À quoi sert le labeur ? Ils servent à la purification de l’âme souillée par le péché, à la paix de cette âme, à son rapprochement filial vers son père, et enfin à lui donner une sainte témérité dans ses demandes au Seigneur. Ces considérations suffisent à elles seules pour nous engager à jeûner et à nous confesser de tout notre cœur. Une récompense inappréciable sera le fruit d’un labeur consciencieux. Vous direz peut-être : y en a-t-il beaucoup parmi nous qui aiment Dieu avec un sentiment vraiment filial ? Trouvons-nous beaucoup de personnes qui osent hardiment et sans nulle hésitation coupable envers la Providence, invoquer Dieu, le Père céleste, et dire ces mots : Notre Père ! Au contraire, cette voix filiale n’a-t-elle pas cessé de résonner dans nos cœurs, étouffée par la vanité de ce monde ou par l’attachement à ses pompes et à ses plaisirs ? Le Père céleste n’est-il pas loin de nos cœurs ? Ne devons-nous pas nous le figurer comme un Dieu vengeur et irrité contre nous autres qui nous sommes éloignés de lui dans une région lointaine ? Oui, nos péchés nous rendent dignes de sa juste colère, de sa juste punition, et c’est prodigieux comment il nous supporte après tant de fautes, comment il ne nous abat pas comme des figuiers stériles ! Hâtons-nous donc de reconquérir sa pitié par la pénitence et par les larmes. Rentrons en nous-mêmes, examinons avec toute la sévérité possible notre cœur impur, et nous verrons quelle masse d’impuretés encombre les abords de ce cœur et empêche la grâce divine d’y pénétrer. Nous comprendrons alors que, sous le rapport de la vie morale, nous ne sommes que des êtres morts.[31].

— Ne nourris pas ton corps avec abondance, ne lui prodigue pas des caresses, ne fais pas ce qui lui fait plaisir et ne lui donne pas des armes pour se révolter contre l’esprit. Sinon à un moment, donné, lorsque tu devras travailler en esprit, par exemple prier ou composer un écrit moral ou religieux, tu verras à quel point ta chair aura envahi l’esprit, à quel point elle l’aura lié aux mains et aux pieds : elle détruira tous les élans de ton esprit et ne le laissera ni se redresser, ni reprendre sa vigueur. L’esprit sera devenu l’esclave de la chair.[32].

— L’aumône n’a de mérite et de valeur pour l’âme qu’autant qu’elle est accompagnée d’efforts pour nous corriger de l’orgueil, de la haine, de l’envie, de l’oisiveté, de la paresse, de la gourmandise, de la fornication, du mensonge, de la fraude et d’autres péchés. Mais si l’homme néglige de corriger son cœur et compte sur son aumône pour tout racheter, il se trompe singulièrement, car ce qu’il érige d’une main, l’autre le détruit.[33].

— L’aumône donnée à contre-cœur est sans fruit pour celui qui la donne, parce que la partie matérielle de l’aumône n’appartient pas à ce dernier, étant un don de Dieu. Seul le mouvement du cœur lui appartient. C’est pourquoi il y a bien des aumônes qui ne peuvent être attribuées qu’à la vanité, ayant été données de mauvaise grâce, avec regret et sans estime pour la personne de l’indigent, de même que bien des gens hospitaliers ne le sont que par vanité, déguisant leur vrai sentiment et n’ayant qu’un but, celui de déployer leur faste devant leurs convives. Que nos offrandes au prochain soient donc offertes, avec un cœur sincère, sur l’autel même de la charité. Car Dieu aime celui qui donne avec joie. (2 Cor. IX, 7)[34].

En observant de plus près les pauvres qui m’entourent, surtout après un échange de paroles, je remarque qu’ils sont vraiment dignes d’être aimés. Ils sont si doux, si humbles, si simples de cœur, si pleins de bienveillance sincère, que je me dis : oui, ils sont pauvres au point de vue matériel, mais riches au point de vue spirituel. En effet, ils me font rougir de moi même, lorsque je songe à ma dureté, à mon orgueil, à ma méchanceté, à mon dédain, à mon irascibilité, lorsque je pense combien je suis mauvais, froid envers Dieu et les hommes, envieux et avare. Ils sont en vérité de vrais amis de Dieu ! Or, l’ennemi, qui connaît les trésors de leurs âmes, provoque chez ses esclaves, — les riches orgueilleux, un sentiment de mépris et de haine à leur égard, brûlant lui-même du désir de les faire disparaître de la surface de la terre, comme s’ils n’avaient pas le droit d’y vivre et d’y marcher ! Ô mes pauvres frères, ô amis de Dieu ! c’est vous qui possédez la véritable richesse spirituelle, et c’est moi qui suis le pauvre, le misérable, le mendiant ! Vous méritez vraiment l’estime de ceux qui vivent dans l’abondance, mais qui sont pauvres et misérables en vertu, qui n’ont ni tempérance, ni douceur, ni humilité, ni bonté, ni sincérité, bref qui n’ont pas l’amour de Dieu et du prochain. Ô Seigneur ! enseignez-moi à mépriser les apparences et à concentrer toute mon intelligence sur les vrais biens de l’âme, à savoir : estimer les biens intérieurs et mépriser les biens extérieurs. Ô Seigneur, faites que je puisse constater ce même sentiment chez les riches et chez les puissants d’ici-bas ![35].

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  6. La sainte onction (myropomazanie = τὸ μύρον ou τὸ χρίσμα) c’est-à-dire la confirmation.
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  12. Le Père Jean parle ici du Purgatoire, que les théologiens russes appellent ἅδης, infernum (cf. Maltzew, Die Sacramente der orthodox-katholischen Kirche des Morgenlandes. Berlin ; 1898. P. CXXVIII).
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