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Le P. Jean de Cronstadt/Ma vie en Jésus-Christ/Chapitre VI

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Le P. Jean de Cronstadt, archiprêtre de l’Église russe
Traduction par Dom Antoine Staerk, o.s.b..
P. Lethielleux (I. Son ascétisme, sa morale. — « Ma vie en Jésus-Christ »p. 116-133).


CHAPITRE VI

DE L’AVANCEMENT DANS LA VIE SPIRITUELLE




§ 1. — De la Culture de l’âme et de l’esprit


La fausse instruction, à l’époque où nous vivons, nous éloigne de la lumière véritable, qui illumine tout homme venant en ce monde (Joan X 9), au lieu de nous en rapprocher. Or, sans Jésus-Christ, toute instruction est vaine.[1]

Le développement de l’intelligence sans celui du cœur, est une chose très nuisible pour l’éducation : c’est le cœur qu’il faut former avant tout. Le cœur est la vie, mais souvent la vie souillée par le péché. Il faut donc purifier cette source de la vie, il faut y allumer la flamme de la vie, flamme qui puisse brûler sans s’éteindre et donner une bonne direction à toutes les pensées, à tous les désirs et à toutes les aspirations de l’homme pendant toute sa vie. La société est corrompue, parce que l’éducation lui fait défaut. Il est temps que les chrétiens apprennent à comprendre le Seigneur et tout ce qu’il exige de nous. Or, ce qu’il exige c’est un cœur pur : bienheureux ceux qui ont le cœur pur… (Matth. V. 8)[2]

— Notre âme, qui est un être spirituel, actif, ne peut pas rester oisive : elle fait le bien ou le mal. De deux choses l’une : ou c’est le froment qu’elle produit ou c’est l’ivraie. Mais comme tout bien vient de Dieu et que le moyen d’obtenir un bien de Dieu consiste dans la prière, ceux qui prient avec ferveur, du fond de l’âme, avec sincérité, obtiennent du Seigneur la grâce de faire le bien et avant tout la grâce de la foi ; au lieu que ceux qui ne prient pas restent naturellement dépourvus de dons spirituels, dont ils se privent volontairement à cause de leur négligence et de leur indifférence spirituelle. Or, puisque dans les cœurs de ceux qui prient avec ferveur et travaillent pour le Seigneur c’est le froment des bonnes pensées, des bonnes dispositions, des bonnes intentions et des bonnes œuvres qui croît, il s’ensuit que dans les cœurs de ceux qui ne prient pas, ce sont les ivraies de toute espèce de mal qui croissent et étouffent la petite quantité de bien qui leur restait grâce au baptême, à la confirmation, à la pénitence et à la communion. C’est pourquoi il faut surveiller avec une grande attention le domaine de son propre cœur, afin qu’on n’y trouve pas les ivraies de la malice, de la paresse, de la volupté, du luxe, de l’impiété, de la cupidité, de l’avarice, de l’envie, de la haine, etc. Il faut chaque jour sarcler ce domaine du cœur, au moins par la prière du soir et du matin, le rafraîchir par des soupirs salutaires qui lui tiennent lieu de la rosée de l’aurore et du soir. En outre il faut mettre toute sa force à planter dans le domaine de son cœur les graines des vertus de la foi, de l’espérance en Dieu, de l’amour de Dieu et du prochain ; il faut engraisser et fertiliser ce domaine par la prière, par la patience, par les bonnes œuvres, sans jamais rester une seule heure dans l’oisiveté et dans l’inaction, car c’est aux heures d’oisiveté et d’inaction que l’ennemi sème assidûment son ivraie : pendant que ses serviteurs dormaient, l’ennemi vint, sema l’ivraie au milieu du blé et s’en alla. (Math, XIII. 25). Il faut encore se rappeler que les bonnes œuvres ne se font pas sans contrainte, sans effort. Le royaume des cieux après notre chute volontaire dans le péché doit être pris d’assaut et les violents seuls le ravissent. (Math. XI, 12). Pourquoi la voie et l’entrée qui conduisent à la vie éternelle sont-elles si étroites ? Qui rétrécit ainsi la voie des élus ? Qui en fait le passage si difficile ? C’est le monde qui presse les élus, c’est le démon qui les serre, c’est la chair qui les entrave. Ces trois facteurs sont ceux qui font la voie du royaume des cieux étroite.[3].


§ 2. — De l’Humilité


Toute vallée sera remplie, toute montagne et colline abaissée, les sentiers tortueux seront redressés et les chemins raboteux aplanis, et toute chair verra le salut de Dieu. (Luc III. V. 6.) La vallée — ce sont ceux qui ont le cœur humble ; la montagne et la colline seront abaissées. — ce sont les hommes orgueilleux, ceux qui ont une haute opinion de leur propre personne et qui méprisent ceux qui sont au-dessous d’eux, qui dédaignent les humbles. Et cela arrive en effet. Le Seigneur ne cesse d’agir dans les cœurs humains au moyen de l’esprit de vérité et de miséricorde, en humiliant les orgueilleux par les différentes éventualités de la vie, par des maladies, par des pertes, par le mépris de la part des autres, et en élevant ceux qui sont humbles[4].

— Considère-toi comme le plus mauvais et le plus faible parmi tous les autres, dans le sens spirituel du mal ; éprouve un mépris, une haine pour toi-même à cause de tes péchés, ce qui ne sera que juste et vrai. Mais quant aux autres, sois charitable pour eux, estime-les et aime-les malgré leurs péchés, pour l’amour de Dieu, qui nous a commandé d’estimer et d’aimer tous nos semblables ; au nom de Dieu dont ils portent l’image, même quand ils se trouvent dans l’état du péché, au nom de Jésus, dont ils n’ont pas cessé d’être les membres[5].

— Cultive au-dessus de tout et conserve toujours la douceur et la bonté chrétienne, la paix et l’amour de tes frères. Étouffe en toi autant que tu peux les élans de l’amour-propre, de la colère, de l’emportement et de la susceptibilité. Ne te laisse aller ni à l’impatience, ni à la colère quand on te jette en face un mensonge ; quand on te fait une injustice quelconque ; quand on te dit une parole blessante, et si on blâme ouvertement une de tes faiblesses ou une de tes passions, que tu ne remarques même pas à cause de ton amour-propre. Examine de sang-froid les paroles de ton interlocuteur, pèse bien tes propres paroles, tes actions, et si tu les trouves justes, après un examen impartial, reste tranquille dans ta conscience et ne fais aucun cas de tout ce qui t’a été dit. N’essaie pas de rétorquer les paroles de ton interlocuteur, ou si tu veux lui prouver qu’il a tort, fais-le paisiblement, avec bonté et douceur. Mais si tu trouves que le tort vient de ta part, mets de côté ton amour-propre et ton orgueil, avoue ta faute et tâche de t’en corriger à l’avenir. Il nous arrive souvent de nous fâcher contre des personnes au cœur franc et ouvert qui nous révèlent sans détour nos erreurs. Il faut savoir estimer ces hommes et leur pardonner leur langage hardi, s’il blesse notre amour-propre. Les hommes de cette trempe sont, moralement parlant, des médecins qui, d’une parole tranchante, extirpent la gangrène de notre cœur et provoquent, dans notre âme meurtrie par le péché, le réveil de l’amour, la conscience de notre péché et une réaction vitale.[6].


§ 3. — De l’amour de Dieu et du prochain


Dieu est Amour. Il est l’Être souverainement généreux, sage et tout-puissant. Par conséquent ceux qui le prient doivent croire fermement que le Maître Suprême leur donnera tout ce qui peut leur être utile avec générosité et avec amour, avec toute la prévoyance de sa sagesse. Crois aussi que, en vertu de sa toute-puissance, ses dons te seront accordés au moment et dans le lieu où tu t’y attends le moins.[7].

— Qu’y a-t-il de plus doux que l’amour ? Cependant nous avons si peu d’amour ! D’où vient cela ? Cela vient de ce que nous aimons trop notre chair et avec elle tout ce qui est charnel, matériel, mondain ! Méprisons donc notre chair, marchons en esprit et paralysons par l’esprit les agissements de la chair.[8].

— Le véritable amour souffre volontiers les privations, les inquiétudes et les peines, endure les offenses, les humiliations, les défauts, les fautes et les erreurs, si toutefois nul mal n’en résulte pour les autres. Il subit avec patience et avec douceur les bassesses et la méchanceté des hommes et s’en réfère au jugement de Dieu, — le juge souverainement juste et qui voit tout, — en le priant d’éclairer ceux qui agissent dans l’obscurité de leurs passions déraisonnables.[9].

— Tout ce qui constitue mon moi (c’est-à-dire mon âme), vit uniquement de Dieu et vit tant que son union avec lui persiste ; séparé de lui, la souffrance m’envahit. Mais la vie de mon âme consiste dans la paix et l’harmonie de mes forces spirituelles et cette paix procède exclusivement de Dieu. Il y a encore, il est vrai, la paix de la chair, mais c’est une paix illusoire, l’avant-coureur d’un orage spirituel. Au sujet de cette paix le Seigneur s’exprime ainsi : lorsqu’ils diront (les hommes) : paix et sécurité ! alors une ruine soudaine les surprendra (Col. V, 3). Mais la paix spirituelle, qui procède de l’Esprit de Dieu, diffère de la paix charnelle, comme le ciel de la terre. Elle est céleste, elle remplit le cœur de félicité. La paix soit avec vous, disait souvent le Seigneur à ses disciples, en leur enseignant sa paix, et les apôtres de leur côté enseignaient aux croyants la paix du Seigneur et la leur souhaitaient avant tout, parce que cette paix constitue la vie de notre âme, car elle prouve son union avec Dieu. L’absence de la paix de l’âme, la révolte qui distingue tous les états passionnés de notre âme, c’est la mort spirituelle et l’effet le plus ordinaire de l’action de l’ennemi de notre salut dans notre cœur.[10].

— En parlant de deux personnes dont l’une protège la seconde, on dit ces mots : il l’aime ! Et celui qui a su acquérir la protection et la bienveillance de la première, — disons de son supérieur — le sait et l’aime aussi de son côté. Les mêmes rapports ont lieu entre Dieu et ceux des hommes qui le servent avec un cœur pur. Le cœur de ces hommes aime toujours Dieu et Dieu les aime à son tour. Il doit en être de même pour la prière de chaque chrétien : quand nous prions, nous devons absolument sentir l’amour de Dieu dans notre cœur. Nos bonnes et sincères relations avec nos semblables doivent nous servir d’exemple dans notre conduite vis-à-vis de Dieu[11].

— Savez-vous quand nous pouvons nous apercevoir que l’amour de Dieu commence à agir en nous ? C’est uniquement lorsque nous commençons à aimer notre prochain comme nous-mêmes, sans épargner pour notre prochain, qui est l’image de Dieu, ni notre personne, ni rien de ce qui nous appartient ; lorsque nous tâchons de lui être utile autant que nous le pouvons ; lorsque nous renonçons, afin d’être agréables à Dieu, à contenter nos appétits grossiers, nos yeux charnels, notre raison charnelle, toujours rebelle à la raison divine. Celui qui n’aime pas son frère qu’il voit, comment peut-il aimer Dieu qu’il ne voit pas ? (Joan iv, 20). En effet, ceux qui appartiennent à Jésus-Christ ont crucifié leur chair avec ses vices et ses convoitises (Gal. v, 24)[12].

— N’importe où je me trouve, dès que je me sens affligé et que je lève vers Dieu le regard de mon cœur, son amour pour les hommes répond immédiatement à ma foi et à ma prière, et mon affliction disparaît sur-le-champ. Il est, en tout temps et à toute heure, auprès de moi. Sans le voir, mon cœur sent vivement sa divine présence. L’affliction est la mort du cœur ; c’est une révolte contre Dieu. Le repos du cœur et la paix de l’âme unie à une foi ardente me prouvent avec une évidence plus claire que le jour, que le Seigneur est constamment avec moi et qu’il vit dans mon cœur. Quel intermédiaire ou quel ange possède la force de nous délivrer des péchés ou des afflictions ? Aucun, si ce n’est Dieu seul. Je le sais bien par ma propre expérience.[13].

— L’amour de Dieu et du prochain se fait surtout voir en nous dans toute sa pureté, sa fermeté et sa constance, lorsque nous ressentons qu’une force opposée (celle du démon) agit avec violence dans notre cœur et nous pousse à l’indifférence, à la révolte, au mépris, à la haine et à l’hostilité. C’est quand la force opposée se met, pour ainsi dire, à détruire en nous l’amour, et quand l’homme de son côté cherche par tous les moyens à résister, en purifiant, en augmentant et en fortifiant son amour par cette lutte même, c’est alors que cet amour s’affermit dans notre cœur. C’est en récompense de cette lutte permanente et de l’amour de Dieu et du prochain, de cette fermeté, de cette guerre invisible, mais ardente, acharnée et continuelle avec les mauvais esprits, que le Seigneur accorde les brillantes couronnes du Ciel aux héros de l’amour de Dieu et du prochain. Sous ce rapport, des milliers de couronnes ont été méritées par ces combattants glorieux, que nous appelons les Saints Pères, et qui, en raison de leur amour pour Dieu, ont quitté le monde, ses œuvres et ses pompes, et se sont retirés dans des endroits déserts, inhabités. Là, enfermés dans leurs cellules, ils ont passé toute leur vie dans une pieuse méditation, dans la prière, dans l’abnégation de leur propre volonté, dans le jeûne, dans les veilles, dans le labeur, dans la lutte pour le Seigneur. Là, ils ont enduré pendant toute leur vie les attaques des forces ennemies qui faisaient tous leurs efforts pour ébranler leur foi, leur espérance en Dieu, et surtout pour ébranler leur amour. Une lutte pour l’amour de Dieu avec la chair et le démon, cet ennemi rusé, puissant et malicieux, une lutte qui dure non quelques heures…, mais des années, quelle couronne ne mérite-t-elle pas ? Et à côté de ces combattants, que sont devenus les hommes qui vivent dans le monde, qui sans être attaqués succombent si souvent, et qui sont devenus les vaincus définitifs de la chair sans avoir connu les glorieuses alternatives de la défaite et de la victoire. À côté de ces saints athlètes, que valent les hommes du monde qui passent leur vie à leur gré dans l’opulence, au milieu de plaisirs de toute espèce, qui sont bien vêtus et bien nourris, pétris d’orgueil, d’ambition, d’envie, de haine, d’avarice, adonnés à l’irritation, à la colère, à la vengeance, aux distractions, à la fornication, à l’ivresse, à toute la légion des vices qui peuvent élire domicile, sinon dans un seul individu, au moins dans la race humaine. Ils sont, de leur vivant et sans la moindre résistance de leur part, les captifs du démon. Aussi ne les attaque-t-il point et ne s’en occupe-t-il guère, étant sûr de la solidité des filets dont ils sont enchaînés et dans lesquels ils resteront tranquilles et insouciants jusqu’à l’heure de leur mort.[14].

— Montrez-vous doux et charitable envers votre frère, même au moment où par sa ruse, par sa perfidie, ou bien sans le vouloir, il vous prive de votre dernier sou. C’est là le moment de prouver que vous aimez dans votre prochain l’image de Dieu au-dessus de tout et que votre charité ne finira jamais (1 Cor. XIII, 8). Ne redemandez pas votre bien à celui qui vous l’enlève (Luc, VI, 30). À celui qui veut disputer en jugement et vous enlever votre tunique, abandonnez encore votre manteau (Math. V, 40). Ne permettez pas à celui qui vous fait du tort de dire que vous êtes honteusement attaché à cette poussière, que nous appelons l’argent et le pain, plus qu’à Dieu, et vivez de telle sorte que cette honte retombe sur lui par la force de votre espérance en Dieu et en la sainteté de sa parole. L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu (Math. IV, 4). Remarquez bien ces mots : de toute parole. Car chaque parole de notre Seigneur et Créateur peut augmenter les forces de votre vie, de même qu’elle peut créer et transformer des milliers de créatures. Il a dit, et la terre a été ; il a voulu et la terre a été établie (Ps. XXXII, 9). C’est ainsi qu’il a fait surgir du néant à l’existence des milliers d’armées immortelles d’esprits célestes, et les ayant sanctifiés par le Saint Esprit, il pourvoit à leur force et maintient leur existence. Ne laissez pas follement disparaître la dignité de votre esprit immortel au point de ne donner à votre espérance d’autre idéal que la poussière périssable de la terre. Dites : c’est Dieu qui est mon espérance ; ou bien : mon espérance est le Père, mon refuge est le Fils, ma protection est le Saint-Esprit. — Ô sainte Trinité, gloire à vous ! Or, combien d’entre nous s’irritent et s’emportent, lorsqu’ils se voient privés non de leurs dernières ressources, mais seulement d’une partie insignifiante de leur fortune qui est plus que suffisante pour eux ! Que de révoltes, de colères, de reproches amers, de murmures et parfois d’imprécations ! — Juste Dieu ! et c’est cette poussière qui s’appelle l’argent, ou bien ces mets, ces plats, ces boissons, qui peuvent soulever une pareille tempête dans nos âmes de chrétiens ! Et nous qui connaissons les paroles de notre très doux Sauveur : Ne vous inquiétez point pour votre vie, de ce que vous mangerez, ni pour votre corps, comment vous le vêtirez. Regardez les oiseaux du Ciel : ils ne sèment ni ne moissonnent, ni n’amassent dans les greniers, et votre Père céleste les nourrit. Cherchez donc premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné par surcroît (Math. VI, 25, 26, 33). Ou encore ces paroles : la vie d’un homme n’est point dans l’abondance des choses qu’il possède (Luc. XII, 15). Mon Dieu ! où en sommes-nous ? Quelle différence y a-t-il donc entre nous et les païens, avec une conduite comme la nôtre ? Où est notre foi, où est notre espérance en Dieu ? Où est notre amour du prochain ?… Ô quelle honte pour nous !…

La charité est patiente, (1 Cor. XIII, 4), c’est-à-dire, elle n’inflige pas au coupable une punition subite, mais elle attend et souffre sa chute, tout en la lui faisant comprendre, et elle le punit seulement après ; au lieu que le propre du mal est de punir à l’instant, de vouer notre adversaire au malheur, de le réduire à toute extrémité. On s’étonne rien qu’à penser jusqu’où va notre méchanceté et à quel point la patience nous fait défaut ! Notre frère s’est rendu coupable : eh bien ! nous ne le plaignons pas, nous ne déplorons pas d’un amour fraternel sa faute, son entraînement, sa folie volontaire, mais nous lui en voulons, nous le méprisons, sans remarquer que c’est nous peut-être, qui en sommes la cause ; que nous-mêmes nous avons été bien des fois pardonnés, grâce à la bonté de ceux qui sont placés au dessus de nous, et que ce n’est qu’à cette bonté que nous devons de nous être relevés de notre chute et corrigés de notre faiblesse ou même de notre vice, ce qui nous a donné la possibilité de redevenir d’honnêtes gens. Si donc nous commettons la même faute ou à peu près la même que notre frère, voudrions-nous être traités comme lui et avec la même rigueur ? En punissant les autres pour leurs fautes ou leurs crimes, n’oublions pas que nous méritons aussi une punition pour nos vices, pour nos passions passées ou actuelles, et que, si nous nous voyons obligés de punir nos inférieurs, nous devons le faire avec amour, avec pitié, en y mettant toute notre patience et non avec ressentiment, avec cruauté, avec précipitation et sans délai. Reprenant avec modestie ceux qui résistent à la vérité, afin qu’ils connaissent la vérité et que, revenant à la sagesse, ils se dégagent des embûches du démon, qui les tient captifs sous sa volonté. (2 Tim. II. 25-26). Ce n’est pas en vain que l’Apôtre nous parle de la patience, de la bonté, comme des premières conditions de l’amour du prochain : la charité est patiente ; elle est bénigne (1 Cor. XIII, 4), car chaque homme est faible, imprudent et tombe facilement dans le péché, mais en même temps il peut facilement découvrir qu’il a mal agi ; il peut se corriger, se repentir, s’il en trouve le moyen. C’est pourquoi il faut être patient pour les faiblesses et les fautes d’autrui, tout comme nous voulons qu’on le soit à notre égard et que l’on ferme les yeux sur nos faiblesses à nous. Cependant, il est des cas, où il faut agir promptement, lorsque le péché devient nuisible aux autres, ou lorsqu’il nous fait manquer à nos devoirs, ou prend des proportions de plus en plus grandes. Alors il faut user de sévérité pour le réprimer et le détruire, même s’il fallait dans ce but éloigner l’homme coupable et nuisible du milieu où il se trouve. Retranchez les méchants du milieu de vous. (1 Cor. V, 13).[15].

— Tout n’est qu’illusion en dehors du véritable amour. Si ton frère agit à ton égard avec négligence, avec dureté, avec arrogance, avec rancune, dis : c’est une illusion qui vient du démon. Si tu ressens contre lui une animosité, à cause de sa négligence ou de son arrogance, dis : c’est une illusion que je me crée moi-même. Car voici la vérité : j’aime mon frère malgré tout, je ne veux voir en lui aucun mal, et si ce mal existe, il n’est qu’une illusion qui provient du démon et qui peut m’envahir aussi. Je ne lui en veux pas, car j’ai aussi bien que lui les mêmes défauts ; notre nature coupable est la même. Mon frère, dis-tu, commet des péchés, il a de grands vices ? Mais tu en as aussi. Il ne mérite pas que je l’aime, dis-tu, pour telle ou telle raison ? Fais-en autant pour toi-même, car ces raisons, ces défauts que tu remarques en lui, ils existent également chez toi. Mais n’oublie pas que nous avons l’agneau de Dieu, qui a pris sur lui les péchés du monde entier. Qui es-tu, toi, pour juger le serviteur d’autrui, à cause de ses péchés, de ses défauts, de ses vices ? S’il tombe ou s’il demeure ferme, cela regarde son Maître. (Rom. XIV, 4). Quant à toi, tu dois, selon la loi de l’amour chrétien, pardonner les défauts d’autrui. Tu dois tâcher de guérir le mal, la maladie de l’âme de ton prochain, car toute négligence, toute passion est une maladie ; tu dois les guérir par l’amour, par la tendresse, par la douceur, par l’humilité, ces mêmes remèdes que tu aurais désirés pour toi de la part des autres, si tu te trouvais dans le même cas. Or, qui de nous en est exempt ? Qui de nous est à l’abri des poursuites acharnées de l’ennemi ?[16].

— Nous devons surtout aimer notre prochain, lorsqu’il se rend coupable devant Dieu ou devant les hommes, car dans ce cas-là c’est un malade, son âme est souffrante et se trouve en péril, et c’est le moment où il faut réellement faire preuve de miséricorde : prier pour lui est appliquer à son cœur un baume salutaire, une parole bienveillante, instructive, persuasive, consolante, suppliante et remplie d’amour. Vous pardonnant les uns aux autres comme Dieu même vous a pardonnés en Jésus-Christ. (Eph. IV, 32). Tous les péchés et toutes les passions, toutes les brouilles et disputes, sont véritablement des maladies de l’âme, et c’est comme telles qu’il faut les envisager. En d’autres termes toutes les passions sont un incendie de l’âme, un feu violent et impétueux au dedans, un feu sortant des abîmes de l’enfer. Il faut éteindre ce feu avec l’eau de l’amour, qui possède la force d’apaiser toute flamme infernale, composée d’animosité et d’autres passions. Mais malheur, malheur à nous et à notre amour-propre, si nous devenons par là les auxiliaires des esprits du mal, qui s’efforcent à tout moment d’enflammer les âmes humaines par le feu des passions les plus diverses. En agissant ainsi, nous cherchons nous-mêmes à rester dans ce feu de la géhenne, et si nous ne nous repentons pas, si nous ne devinons pas l’avenir dans la science du bien et dans celle du mal, nous serons condamnés avec le démon et ses anges aux tourments du feu. Ne nous laissons donc pas vaincre par le mal, mais soyons nous-mêmes les vainqueurs du mal par la force du bien. Misérables que nous sommes ! comment n’avons-nous pas appris jusqu’à ce jour à considérer tout ce qui est coupable comme un immense malheur pour notre âme, et à compatir sincèrement, de tout notre cœur, à ceux qui tombent dans ce malheur, en leur montrant tout l’amour dont nous sommes capables ! Pourquoi ne fuyons-nous pas le péché comme un poison, comme un serpent ? Pourquoi le souffrons-nous ? Pourquoi sommes-nous impitoyables envers nous-mêmes, au moment où nous le commettons ? Pourquoi ne fondons-nous pas en larmes devant le Seigneur qui nous a créés ?[17].

— Tu as l’habitude de te fâcher contre ton prochain, contre ton frère, et de dire : oui, un tel est un avare, un méchant, un orgueilleux ; ou bien tu dis : il a fait ceci et cela. En quoi toutes ces choses te regardent-elles ? C’est devant Dieu que ton prochain s’est rendu coupable et non devant toi. Examine-toi plutôt toi-même ; vois à quel point tu es coupable ; vois donc cette poutre qui est dans ton œil et quelle difficulté tu éprouves à lutter contre tes péchés et à les surmonter ; vois donc les souffrances qu’ils te causent, la solidité des filets dont ils t’entourent et la complaisance que tu aimes à trouver chez les autres pour tes faiblesses à toi. Ton frère est pourtant un homme qui te ressemble en tout. Sois donc complaisant pour lui comme pour un coupable qui te ressemble en tout et qui est aussi faible que toi. Aime-le comme toi-même, selon les paroles du Seigneur : ce que je vous ordonne, c’est que vous vous aimiez les uns les autres, (Joan. XV, 17). Et de même que tu demandes pour toi le secours du Seigneur contre la violence et l’obstination de tes passions, de même fais-le pour ton frère, afin que le Seigneur le délivre du danger et de la séduction de ses passions à lui, ainsi que de l’obscurité et de l’angoisse qu’elles ne manquent pas de produire. N’oublions pas que nous sommes un même corps coupable, un corps plus ou moins empesté dans ses membres par le souffle de l’ennemi commun, le démon, et que nous sommes incapables de nous délivrer par nous-mêmes, sans la grâce de Dieu, de ce souffle étouffant et aveuglant. L’Esprit-Saint seul peut dissiper les ténèbres des passions en vertu de la victoire remportée par notre Seigneur Jésus-Christ crucifié. C’est pourquoi nous devons humblement et avec un amour fraternel prier le Seigneur pour nos confrères et pour tous les hommes, en lui demandant de les préserver de l’obscurité et du prestige des passions dont chacun se plaît à jouir, sans songer au danger qu’elles lui font courir : le riche en jouissant de ses richesses, l’ambitieux en jouissant des distinctions, le gourmand en s’adonnant au boire et au manger avec toutes sortes de mets les plus recherchés, le méchant en se livrant à la méchanceté, l’envieux en persécutant la victime de son envie, et ainsi de suite.[18].

— Priez, mes frères, la Sainte-Vierge, si la discorde et la colère soulèvent chez vous quelque orage domestique. Marie est la très-clémente et la très-secourable ; elle peut très-facilement apaiser les cœurs humains. La paix et l’amour proviennent de Dieu seul, qui est leur source. Elle est un avec Dieu ; et comme Mère du Christ qui est la paix, elle protège et demande la paix du monde entier et surtout celle de tous les chrétiens. C’est elle par conséquent qui a l’inestimable pouvoir de chasser loin de nous, d’un seul signe, les esprits impurs du mal, qui se plaisent à semer parmi les hommes le courroux et la discorde ; et c’est elle qui donne promptement la paix et l’amour à tous ceux qui, remplis de foi, ont recours à sa souveraine protection.[19].

— Notre vie, on le dirait, est un jouet puéril qui est loin d’être innocent, car malgré notre intelligence et la connaissance que nous avons du but de notre vie, nous négligeons ce but et passons notre temps à nous occuper de frivolités. Notre vie donc, je le répète, est un jouet puéril, mais répréhensible. Nous nous amusons à manger et à boire, nous nous régalons de friandises, au lieu de prendre de la nourriture juste assez pour fortifier notre corps et maintenir son existence. Nous nous amusons à nous vêtir, au lieu de recouvrir modestement notre corps pour le garantir contre les intempéries des éléments. Nous nous amusons avec l’or et l’argent que nous admirons aux étalages et que nous employons pour en faire des objets de luxe, et pour acheter des parures, au lieu de l’employer pour notre strict besoin et donner le superflu aux pauvres. Nous nous amusons à construire de belles habitations, à les remplir d’objets variés, et à les orner somptueusement, au lieu d’avoir un refuge simple et solide, rien que pour nous défendre des variations de l’air et du climat et, en fait d’objets, de n’avoir pour notre usage que des choses utiles et indispensables. Nous nous amusons à briller par nos qualités spirituelles, par notre intelligence, par notre imagination, par notre parole, et nous les employons uniquement à servir le péché et la vanité du monde, à n’obéir qu’à ce qui est terrestre et périssable, au lieu de les employer avant tout à servir Dieu, à le reconnaître comme le Créateur très sage de tout ce qui existe, à le prier, à l’implorer, à lui rendre grâces et gloire, à faire mutuellement preuve d’amour et de respect pour nos semblables, et à ne servir que dans la stricte mesure du nécessaire ce monde qui est appelé à disparaître un jour et à périr. Nous nous amusons à faire valoir nos connaissances puisées dans la vanité mondaine, et nous perdons à les acquérir un temps précieux qui nous est donné pour nous préparer à l’éternité. Nous nous amusons souvent avec nos fonctions, avec nos devoirs, en les remplissant avec légèreté, avec négligence et quelquefois au détriment de la justice, ou en faisant servir ces fonctions mêmes à nos propres avantages matériels. Nous nous amusons avec la beauté de l’homme ou celle de la femme, et nous en profitons souvent pour assouvir nos passions. Nous nous amusons avec notre temps, ce temps précieux dont nous devrions user avec prudence pour mériter la vie éternelle, au lieu de le passer à jouer et à nous amuser sans relâche. Nous nous amusons enfin avec notre propre personne, en l’érigeant en une sorte d’idole devant laquelle nous nous prosternons nous-mêmes, cherchant à amener les autres à se prosterner aussi. Quel est celui qui serait capable de décrire toutes nos erreurs, ainsi que toute l’étendue de notre bassesse, de nos extravagances, de notre vanité et de la perdition dans laquelle nous nous précipitons volontairement nous-mêmes ? Quelle est la réponse que nous donnerons au Roi immortel, au Christ, notre Dieu, qui viendra dans la gloire de son Père juger les vivants et les morts, scruter les secrets de nos cœurs et nous demander compte de chacune de nos paroles et de nos actions ? Oh ! malheur ! malheur, malheur à nous, qui portons le nom du Christ et qui n’avons en nous rien de l’Esprit du Christ ! Malheur à nous, qui portons le nom du Christ et qui ne suivons pas les préceptes de l’Évangile ! Malheur à nous, qui négligeons une doctrine si salutaire (Hebr. II, 3). Malheur à nous, qui ne possédons ni la foi, ni l’espérance, ni la charité chrétienne ! Malheur à nous tous, qui aimons ce siècle illusoire et temporel, et qui négligeons de nous occuper du siècle qui commence après la mort de notre corps, après la disparition de ce rideau éphémère qui nous voile l’Éternité ![20]

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