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Le Pacifisme/Chapitre 1

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Société française d’imprimerie et de librairie (p. 1-58).

I

BREF HISTORIQUE


Sous ce titre : le Rôle de la guerre, M. Lagorgette a publié en 1906 un ouvrage aussi considérable que volumineux, ce qui est rare, où la question de la guerre et de la paix entre les hommes est vraiment traitée, et avec talent, sous tous ses aspects. D’autre part, M. Charles Richet a publié en 1907 un livre très documenté et très intéressant intitulé le Passé de la guerre et l’Avenir de la paix. J’examinerai avec soin ces deux ouvrages, qui sont de très bonne foi et de très diligente recherche, et je passerai en revue les différentes questions qu’ils soulèvent sommairement, mais aussi attentivement et clairement qu’il me sera possible. Les livres que je viens de désigner et de recommander au lecteur en valent la peine, et, plus encore, le sujet la vaut.

J’entends par « Pacifisme » le désir que la guerre disparaisse de la terre, quand il est accompagné au moins d’un commencement de considération des moyens propres à la faire disparaître.

À le définir ainsi, ce qui me paraît assez juste, le Pacifisme a été à peu près inconnu de l’antiquité. En effet, on y trouve bien des gens qui voudraient que la guerre ne fût pas, ce qui est assez naturel ; mais on n’en trouve point, en vérité, qui seulement nous indiquent quelle méthode il faudrait suivre pour arriver à ceci qu’elle disparût.

Isaïe attend ce bonheur d’un coup d’État de la Providence suscitant un dominateur universel : « Un prince doit venir qui brisera l’arbre de discorde ; les nations feront de leurs glaives des charrues et de leurs lances des hoyaux. »

Michée semble croire que toutes les nations, en se convertissant au Dieu de Jacob, se convertiront du même coup à la paix dans la fraternité : « Mais dans les derniers temps la montagne sur laquelle se bâtira la maison du Seigneur sera fondée sur le haut des monts et s’élèvera au-dessus des collines ; les peuples y accourront en disant : « Allons à la montagne du Seigneur et à la maison du Dieu de Jacob ; il nous enseignera ses voies et nous marcherons dans ses sentiers, parce que la loi sortira de Sion et la parole du Seigneur de Jérusalem. Il exercera son jugement sur plusieurs peuples et il châtiera des nations puissantes jusqu’aux pays les plus éloignés ; ils feront de leurs épées des socs de charrue et de leurs lances des instruments pour remuer la terre ; un peuple ne tirera plus l’épée contre un autre peuple et ils ne s’exerceront plus à combattre. Chacun se reposera sous sa vigne et sous son figuier, sans avoir aucun ennemi à craindre. C’est ce que le Seigneur des armées a dit de sa bouche. »

Jésus n’a point annoncé l’avènement de la paix universelle ; mais il a donné le moyen véritable d’y parvenir si les hommes étaient unanimes à l’adopter, par ses trois paroles essentielles : « La paix soit avec vous. — Aimez-vous les uns les autres. — Aimez vos ennemis. » Les Évangiles respirent la paix, la commandent et ne paraissent pas l’espérer. En attendant, c’est le livre le plus pacifiste qui ait été écrit et le seul vraiment pacifiste de toute l’antiquité.

Chez les Grecs l’idée pacifiste a été à peu près inconnue. M. Lagorgette fait remarquer que dans la mythologie populaire (littéraire plutôt, mais il n’importe) la Paix était fille de Thémis. Je lui ferai observer qu’il s’agit ici de la paix dans la Cité, et que ce n’est pas ici d’une idée internationale qu’il est question. Comme il l'a très bien reconnu lui-même, de peuple à peuple les Grecs n’ont, somme toute, reconnu que la force. Socrate, d’après Xénophon, que, du reste, il ne faut pas beaucoup plus croire sur Socrate que Platon lui-même, conseillait de faire le plus de mal possible à ses ennemis vaincus, de les dépouiller de leurs biens et de leur liberté. Le même Xénophon fait parler ainsi son roi idéal : « Prenez ! Tout ce qui est dans la ville vous appartient, corps et biens ; vous serez philanthropes en laissant quelque chose aux vaincus. »

De même Platon — tout au moins à l’égard du Barbare — ne met aucune borne au droit de la guerre.

De même Aristote dit précisément : « La guerre est une espèce de chasse dirigée contre les hommes nés pour obéir et qui refusent l’esclavage ; le fort puise dans sa supériorité le droit de dominer. »

Si l’on voulait chercher quelque chose de l’idée pacifiste chez les Grecs, ce serait chez les Stoïciens et les Cyniques, qui ont, ceux-là une inclination, ceux-ci une tendance assez forte à écarter l’idée de patrie, à se considérer comme citoyens du monde et qui à ce titre peuvent être considérés comme pacifistes passifs, si je puis dire, et j’entends par cela comme des hommes qui ne cherchent aucun moyen d’établir la paix parmi les peuples, mais qui acceptent la force, la conquête, l’oppression d’où qu’elle vienne et ne croient pas qu’il vaille la peine de se défendre contre elle.

Quant aux philosophes de moyen ordre, pour ainsi dire, et d’esprit tempéré, ils considèrent la guerre : 1° comme un fléau et comme une sorte de bestialité; 2° comme un pis-aller nécessaire ; et ils disent avec Cicéron : « Comme il y a deux manières de débattre, l’une par discussion, l’autre par la violence, et comme celle-ci est celle des bêtes féroces et l’autre celle des hommes, il faut se ranger à la seconde si l’on ne peut pas user de la première. — Cum sint duo genera decertandi, unum per disceptationem, alterum per vim, confugiendum est ad posterius si uti non licet superiore. » À la fois condamnation de la guerre en principe et aveu qu’elle peut être une nécessité. On tirerait de ce texte la distinction, fameuse depuis, des guerres offensives, qu’il ne faut jamais faire, et des guerres défensives qu’il faut accepter quand on ne peut les éviter d’aucune manière.

Mais l’esprit romain, l’esprit général de la nation romaine n’est nullement ici.

Les Romains ont eu, à l’égard de l’idée de paix, une évolution assez intéressante. Ils ont été d’abord, comme tous les peuples de l’antiquité, de simples belliqueux, obéissant aux suggestions de la volonté de puissance et cherchant à tout asservir. Admirablement servis par les circonstances qui ont fait que jamais, ou presque jamais, deux peuples à la fois n’ont été en guerre contre eux, ils ont créé un empire très considérable ; ils ont même cru avoir soumis le monde entier, illusion dont ils durent revenir plus tard ; et l’idée impérialiste est née en eux. L’idée impérialiste est celle-ci. Il y a un peuple qui, parce qu’il a plus de cohésion, de sévère police et de forte discipline qu’un autre et que tous les autres, a droit de commander à tous les autres. C’est sa mission et sa vocation.

Tu regere imperio populos, Romane, memento.
Hœ tibi erunt artes.

Cette vocation lui donne tous les droits sur les autres peuples, droits dont, du reste, et précisément pour commander plus sûrement et mieux, il doit user avec intelligence ; et par exemple associer les peuples vaincus aux peuples vainqueurs au lieu de les pressurer bêtement est de bonne politique et de bonne économie administrative.

Cette vocation lui impose des devoirs aussi, et non seulement celui de traiter doucement les peuples vaincus, et l’on doit tenir les Verrès pour des ennemis publics ; mais encore celui de modifier sa constitution selon les indications de l’histoire ; et par exemple les Romains aiment la république, mélange assez heureux d’aristocratie et de démocratie ; mais l’immensité de leur empire exigeant une concentration du pouvoir, ce sera leur devoir de passer de la république à une sorte de monarchie, et ils devront accepter ce changement dans un esprit patriotique.

Telles sont les grandes lignes de l’idée impérialiste chez les Romains.

Enfin, à partir d’un certain moment les Romains, comme il arrive toujours aux hommes de se demander après avoir fait quelque chose pourquoi ils l’ont fait, se sont demandé la raison et comme la cause finale de tant d’efforts. Ils se sont dit alors que la conquête du monde avait été faite, que l’empire romain avait été fait pour établir sur la terre le règne de la paix ; que leur œuvre c’était la Pax romana ; et ils se sont admirés, non sans quelque raison, dans ce grand ouvrage. Ni les Metellus ni les Scipions n’avaient songé à cela ; mais, après coup, les Romains découvraient en eux-mêmes des conquérants pacificateurs, imposant à l’univers la paix par la guerre et poursuivant pendant des siècles, par les armes, la pacification universelle. Ils se justifiaient ainsi et justifiaient la force et montraient le droit éminent de la force. Vérité ou sophisme, tous les impérialistes et tous les militarismes qui devaient venir plus tard se sont inspirés de cette maxime ou s’en sont couverts.

Les Romains doivent être en vénération auprès des pacifistes superficiels et en exécration chez les pacifistes réfléchis. Ils ont créé la paix et ils l’ont aimée et vénérée, s’aimant et se vénérant en elle, ce qui est gage de vraie vénération et de vrai amour, et voilà pour les pacifistes superficiels. — Mais ils ont été persuadés que la paix ne pouvait être obtenue que par la guerre et par la conquête, puisque c’était la seule façon dont ils l’eussent faite ; et en cela ils seront toujours en horreur aux pacifistes réfléchis qui verront bien que la « Paix romaine » est d’un très mauvais exemple et qu’elle sera toujours, ou le rêve sincère des conquérants, ou le prétexte qu’ils invoqueront pour conquérir, et dans les deux cas la paix romaine est féconde en guerres éternelles.

Tous les « impérialismes » dérivent directement de l’Empire romain et n’en sont qu’une imitation. Ils s’appuient de ce grand exemple pour se justifier à la fois et pour s’exciter ; pour dire qu’ils doivent être honorés comme un bienfait ou comme le commencement d’un grand bienfait et pour s’entretenir eux-mêmes dans cette pensée que plus ils sont vastes dans leurs projets, plus ils sont dans l’idéal de leur principe, et que plus ils sont excessifs, plus ils sont dans le vrai.

Donc les Romains ont pénétré le monde d’esprit guerrier d’autant plus qu’ils l'ont pénétré d’esprit de paix. Ils ont donné à la guerre le mérite, la noblesse et la grandeur de la paix elle-même. Les guerres de pillage des nations barbares et des Grecs eux-mêmes, remarquez-le (comme l’a très bien remarqué Proudhon), ne peuvent pas séduire les esprits ; la guerre romaine en tant que considérée comme œuvre de paix, peut séduire tous les individus et aussi tous les peuples. Elle ôte à la volonté de puissance le scrupule qu’elle pourrait avoir ; elle la satisfait et elle l’excuse et elle la justifie. Elle lui dit, non seulement : « tu es et l’on ne peut pas te méconnaître », mais : « tu es droite et ton œuvre est bonne », d’où il suit qu’elle lui dit, non seulement : « tu as le droit d’être », mais : « tu as le devoir de t’exercer. » Si la seule paix que le monde ait connue est sortie de la guerre, la guerre se justifie par sa fille, et à l’inverse de telle autre noblesse, ses titres de noblesse sont dans ce qui vient d’elle et non dans ce dont elle vient. Les Romains sont peut-être les créateurs du droit ; mais ils le sont tout particulièrement du droit de la force. Toute auréole dont la guerre voudra se parer lui vient directement des sept collines.

Le moyen âge n’a connu le Pacifisme que par le Saint-Siège. Gouvernement romain encore et se sentant romain, se considérant à certains égards comme successeur de l’Empire, César spirituel, la Papauté a eu, elle aussi, du moins en intention, sa Paix romaine. Sous deux formes elle a tenté de l’établir. Par la trêve de Dieu elle cherchait à atténuer les « guerres privées », qui étaient un fléau plus redoutable encore que les guerres générales et qui décimaient continuellement toutes les populations de l’Europe. Par ses prétentions à être comme un tribunal des rois, elle essayait une sorte d’impérialisme spirituel qui n’est pas autre chose que la plus grande pensée et le plus grand dessein qui ait traversé le monde. Si l’impérialisme temporel peut se défendre par la beauté de son but, l’impérialisme spirituel peut se défendre par la sainteté du sien. S’il serait très acceptable qu’une grande force matérielle, qu’une force matérielle incomparable imposât la tranquillité au genre humain, fût-ce à son profit à elle, mais évidemment aussi à son profit à lui ; il serait bien plus beau encore et plus sûr et plus salutaire qu’une grande force, toute morale, imposât cette tranquillité par le seul moyen du respect dont elle serait l’objet de la part de tous.

Non seulement je trouverais bonne la « Paix romaine » imposée par le respect, mais en vérité je n’aurais rien à redire à une sorte de « terreur romaine ». L’Église interdisant l’Enfer ici-bas et l’empêchant d’être par la peur qu’elle ferait aux hommes de l’Enfer diabolique ; et persuadant à l’humanité que créer l’Enfer sur la terre n’est pas le moyen de l’éviter ailleurs, mais le sûr moyen de le retrouver autre part ; ce serait une chose que je ne trouverais aucune raison de juger mauvaise.

Ç’a été l’intention de l’Église, mais la religion, quoi qu’on en pense, a toujours été si faible chez les hommes qu’elle a été impuissante à les empêcher de s’entre-tuer, toute leur nature les y poussant invinciblement et tant ils y trouvaient de plaisir ; et non seulement ils n’ont pas puisé dans leur religion un motif de respecter la vie humaine, mais ils y ont puisé un prétexte de s’entre-tuer plus encore.

Les guerres de religion, quelque mêlées de politique qu’elles aient toujours été et à tel point que pour l’historien il n’est pas sûr qu’aucune guerre de religion ait été une guerre de religion, sont, à les considérer comme guerres religieuses au moins de par le prétexte invoqué, un des objets de méditations que je recommande le plus aux pacifistes et aux bellicistes. Une guerre de religion est une guerre qui est faite pour tel ou tel motif, mais qui est toujours faite par des hommes qui ont de la religion. Or ces hommes religieux, poursuivant leur but très pratique, qui est le pouvoir, la puissance, la domination, non seulement ne sont pas entravés dans leur élan par une religion qui recommande la paix et qui en fait un devoir ; mais trouvent dans leur religion même une excitation belliqueuse qui s’ajoute à toutes les autres ! Il semble donc que toute idée et tout sentiment — sauf la peur — qui traverse l’esprit de l’homme tend naturellement ou est amené naturellement à tendre à l’agression. Le cœur humain serait comme un vase, où, à cause d’une première goutte d’acide qu’il contiendrait, tout ce qu’on verserait tournerait en vinaigre.

Je crois en entrevoir la raison, qui n’est pas horriblement pessimiste. L’homme n’est pas précisément « combatif », foncièrement, primitivement. Il est inquiet. Comment ne le serait-il pas, puisqu’il n’a pu sortir de l’état affreux où évidemment sa faiblesse constitutionnelle l’a maintenu longtemps, que par une défiance perpétuelle à l’égard de tout danger, de tout ennemi, et Dieu sait s’il était entouré d’ennemis et de dangers ! Cette défiance, cette inquiétude, survivent en lui ; et de même que, parce qu’il n’a pu sortir de l’état primitif qu’à force d’inventions habiles, il continue d’inventer alors que toutes ses inventions nouvelles sont parfaitement inutiles pour son bonheur ; de même, parce qu’il a vécu, des centaines de siècles, peut-être, dans une angoisse perpétuelle, il vit encore en cette angoisse et se persuade qu’il n’est jamais assez fort ni assez garanti.

De là sa manie de voir des ennemis partout et partout des ennemis si redoutables qu’on ne saurait prendre trop de précautions à leur endroit :

« Cet homme ne pense pas comme moi.

— Qu’est-ce que cela vous fait ? dit la sagesse.

— Mais s’il ne pense pas comme moi, il peut être un ennemi, comme s’il parlait une autre langue, comme s’il était d’un autre pays.

— Pourquoi ?

— Parce que différence engendre haine, et à me voir penser d’une autre façon que lui, il va me haïr et m’attaquer.

— Pourquoi vous haïrait-il ?

— Parce qu’à le voir penser d’une autre façon que moi, moi je le hais. »

Cercle vicieux qui naît de la défiance toujours en éveil, laquelle est née de l’inquiétude primitive, laquelle est née de dangers trop réels. Les dangers primitifs ont créé l’inquiétude éternelle qui voit des périls quand il n’y en a plus et qui à les voir les crée, ce qui fait qu’il y en a en effet, de quoi l’inquiétude redouble. Une guerre de religion, abstraction faite des motifs politiques qui y étaient toujours mêlés, est une guerre où chaque homme voit dans l’homme d’en face un être différent de lui, ce qui n’est pas sûr, ce qui est toujours inquiétant, toujours redoutable. L’amour du semblable pour le semblable est certainement à mon avis un sentiment primitif, naturel, fondamental, irréductible ; seulement le semblable n’est jamais assez semblable et la moindre différence éveille l’inquiétude. Être semblables comme enfants de Dieu devrait suffire, être semblables comme disciples du Christ devrait suffire ; mais non, celui-ci est enfant de Dieu et je le suis ; mais il ne l’est pas de la même manière ; celui-ci est disciple du Christ, ce que je suis aussi ; mais il ne l’interprète pas de la même façon. De quelles différences profondes de complexion et de tempérament cette différence d’interprétation doit-elle être le signe ! Et s’il est si différent de moi, que n’en ai-je pas à craindre !

Chacun faisant le même raisonnement de son côté…

Les guerres de religion sont un exemple de ce que peut ajouter à la bellicosité humaine ce qui serait le plus propre à l’adoucir, simplement parce que, si la religion est principe d’apaisement, les différences de religion sont un élément nouveau d’inquiétude.

Il est à remarquer que les sages de la Renaissance, s’ils ont tous maudit les guerres religieuses, ce qui est assez naturel et ce que je ne songe probablement pas à leur reprocher, ne se sont guère prononcés formellement contre la guerre elle-même. Peut-être sont-ils trop disciples de cette antiquité où il est incontestable que la guerre était surtout en honneur. Rabelais et Montaigne, que M. Lagorgette appelle à son secours, rendent peu. On ne peut pas considérer comme condamnation philosophique de la guerre le chapitre où est raillée la monomanie conquérante de Picrochole, ni le chapitre où Rabelais recommande, non point de ne pas conquérir, mais de conquérir avec douceur, bienveillance et charité à l’égard des vaincus (Pantagruel, iii, 1). M. Lagorgette a une tendance à voir du pacifisme partout où il n’y a point de férocité ; c’est un peu forcer les textes.

De même Montaigne, qui a tout dit et dans tous les sens, a pu écrire et il a écrit : « Quant à la guerre qui est la plus grande et pompeuse des actions humaines, je ne saurais volontiers si nous nous en voulons servir pour argument de quelque prérogative, ou, au rebours, pour témoignage de notre imbécillité et imperfection, comme de vrai la science de nous entre-défaire et entre-tuer et ruiner et perdre notre propre espèce, il semble qu’elle n’a pas beaucoup de quoi se faire désirer aux bêtes qui ne l’ont pas » ; mais il ajoute immédiatement : « ... elles n’en sont pas universellement exemptes pourtant, témoin les furieuses rencontres des mouches à miel... » — Et l’on sait assez que le plus bel éloge de la vie des camps et des vertus qu’elle entretient dans l’homme a été écrit par Montaigne : « Il n’est occupation plaisante comme la militaire : occupation et noble en exécution (car la plus forte, généreuse et superbe de toutes les vertus est la vaillance) et noble en sa cause : il n’est point d’utilité ni plus juste ni plus universelle que la protection du repos et grandeur de son pays. La compagnie de tant d’hommes vous plaît, nobles, jeunes, actifs ; la vue ordinaire de tant de spectacles tragiques, la liberté de cette conversation sans art et une façon de vie mâle et sans cérémonie ; la variété de mille actions diverses ; cette courageuse harmonie de la musique guerrière qui vous entretient et échauffe les oreilles et l’âme ; l’honneur de cet exercice, son âpreté même et sa difficulté... Qui serait fort à porter vaillamment les accidents de la vie commune n’aurait pas à grossir son courage pour se rendre homme d’armes. Vivere, mi Lucili, militare est. »

Grotius, un peu plus tard, a été un pacifiste très décidé. Son but est surtout, je le sais, de rendre la guerre humaine, et de la rendre en quelque sorte régulière et juridique en en traçant une sorte de code qui la restreint et la réprime dans certaines limites ; jusqu’où l’on peut aller dans la guerre et jusqu’où l’on ne doit pas aller, et des justes motifs de déclaration de guerre et des injustes motifs d’agression, c’est de quoi surtout il se préoccupe et nous entretient ; et opposer toujours énergiquement le Droit à la Force et dénier tout droit à la Force et condamner expressément ce qu’on appellera plus tard « le Droit de la Force », c’est surtout à quoi il vise. — Mais il est bien certain qu’il déteste tellement la guerre qu’il en vient, au moins quelquefois, à la condamner même quand elle est l’expression du droit, même quand elle est incontestablement juste. Il dira qu’il ne faut faire la guerre que quand, non seulement elle est juste et opportune, mais encore présente de grandes, de très grandes chances de succès. Il condamne la résistance insensée des Sagontins contre les Carthaginois et celle de Caton contre César ; il ne craint pas de dire : « La vie étant le plus grand des biens et valant mieux que la liberté, il n’est pas sage de l’exposer pour la liberté et autres choses semblables. Il faut préférer l’esclavage. » — Voilà du vrai pacifisme.

Grotius ne songe point qu’à parler ainsi il ruine sa théorie et proclame en vérité le droit de la force. Nous verrons bien en dernière analyse que le droit de la force c’est l’infériorité du faible acceptée et déclarée par lui. Je suis votre maître si vous ne me résistez jamais, tant, par ne me résister jamais, vous me proclamez votre supérieur et vous vous reconnaissez d’une nature inférieure à la mienne. Si vous préférez toujours la vie à la liberté, vous proclamez que moi qui en vous attaquant, quoique plus fort que vous, risque toujours quelque chose, je suis d’une espèce supérieure à la vôtre. »

La non-résistance c’est une sainteté, peut-être ; mais c’est surtout, selon toutes les apparences, une servilité. Elle proclame le droit de l’assaillant en montrant l’assailli indéfiniment prêt à ne point se réclamer du droit. Quel droit ai-je sur un animal ? Un droit fondé sur ceci que je puis lui commander et qu’il ne songe qu’à m’obéir.

Ce droit de la supériorité de l’espèce est assez incontestable. Un peuple qui ne résiste pas signe une déclaration d’infériorité d’espèce à l’égard du peuple qui l’attaque et reconnaît ainsi le droit de la force. Il me semble que Grotius la reconnaît aussi quand il recommande au faible de ne pas résister au fort. Nous aurons assez l’occasion de revenir sur ces questions.

En dehors de Grotius (et de ses commentateurs, dont le plus notable est Barbeyrac), vraiment personne au xviie siècle ne s’est occupé du droit de guerre et de paix. Bourdaloue, Bossuet, Fénelon, ont proféré quelques banalités sur ce sujet, qui ne sont que de vagues souhaits de paix parmi les hommes, ou condamnations de l’esprit de conquête. Trois mots énergiques de Pascal sur le droit de tuer selon l’endroit où la frontière est placée ne nous donnent évidemment pas le fond de sa pensée sur cette question qu’il ne semble pas du reste avoir beaucoup étudiée.

Le Pacifisme, peu approfondi encore, mais réel, mais déjà un peu consistant, apparaît au xviiie siècle, très nettement, surtout en France. Montesquieu est pour M. Lagorgette un pacifiste, parce que M. Lagorgette lit toujours tout le texte mais n’en reçoit guère que ce qui lui est favorable. Donc Montesquieu est un pacifiste ; mais c’est un pacifiste très relatif. Je reconnais qu’il repousse toute guerre fondée sur les principes arbitraires de gloire, de bienséance et d’utilité. C’est condamner, ce que je ne lui reproche pas, neuf guerres sur dix. Il réduit le droit de faire la guerre au cas de nécessité de conservation. Je ne dis pas au droit de légitime défense ; car il est trop intelligent pour ne pas savoir que souvent l’attaque n’est qu’une forme de la défense : « Entre les sociétés le droit de défense naturelle entraîne quelquefois la nécessité d’attaquer lorsqu’un peuple voit qu’une plus longue paix en mettrait un autre en état de le détruire et que l’attaque est en ce moment le seul moyen d’empêcher cette destruction. » (Voltaire a blâmé cette déclaration.) Montesquieu admet donc que l’on se défende d’avance et accepte ce que j’appellerai les guerres offensives de défense.

Il est amené par là à admettre la conquête, en tant que la conquête est un moyen, en s’annexant un peuple, de se créer un rempart contre un autre peuple redoutable et menaçant ; et, admettant la conquête, il est conduit à en tracer les justes lois, les lois rationnelles et procédant de l’idée d’ordre. Un peuple conquérant ne doit pas exterminer le peuple conquis ; il ne doit pas en disperser les citoyens ; il doit : ou lui donner un gouvernement particulier et ne conserver qu’un droit de suzeraineté, ou le gouverner lui-même politiquement, mais en lui laissant ses lois civiles particulières. Du reste, le droit de destruction et le droit de dispersion étant sévèrement écartés, Montesquieu, qui n’a jamais pu renoncer à être romain, trace un tableau infiniment séduisant et où il se complaît, de la conquête salutaire, bienfaisante, régénératrice du peuple vaincu et que tout peuple faible devrait souhaiter de toute son âme. « Au lieu de tirer du droit de conquête des conséquences si fatales, les politiques auraient mieux fait de parler des avantages que ce droit peut apporter quelquefois aux peuples vaincus. Les États que l’on conquiert ne sont pas ordinairement dans la force de leur institution : la corruption s’y est introduite ; les lois y ont cessé d’être exécutées ; le gouvernement est devenu oppresseur. Qui peut douter qu’un État pareil ne gagnât et ne tirât quelque avantage de la conquête même, si elle n’était pas destructive ? Un gouvernement parvenu au point où il ne peut plus se réformer lui-même, que perdrait-il à être refondu ? Un conquérant qui entre chez un peuple où, par mille ruses et par mille artifices, le riche s’est insensiblement pratiqué une infinité de moyens d’usurper ; où le malheureux qui gémit, voyant ce qu’il croyait des abus devenu des lois est dans l’oppression et croit avoir tort de la sentir, un conquérant, dis-je, peut dérouter tout (?), et la tyrannie sourde est la première chose qui souffre la violence (?). On a vu, par exemple, des États opprimés par des traitants, être soulagés par le conquérant qui n’avait ni les engagements ni les besoins qu’avait le prince légitime. Les abus se trouvaient corrigés sans même que le conquérant les corrigeât. Quelquefois la frugalité de la nation conquérante l’a mise en état de laisser aux vaincus le nécessaire qui leur était ôté sous le prince légitime. Une conquête peut détruire les préjugés nuisibles et mettre, si j’ose ainsi parler, une nation sous un meilleur génie... C’est à un conquérant à réparer une partie des maux qu’il a faits. Je définis ainsi le droit de conquête : un droit nécessaire, légitime et malheureux, qui laisse toujours à payer une dette immense pour s’acquitter envers la nature humaine. »

Ceci est tout simplement une proclamation complète du droit de la force saine et du droit de la guerre civilisatrice. Je dis complète et qui va singulièrement loin. Relisez. Tout peuple qui n’est plus ou qui n’est pas encore dans la force de son institution, c’est-à-dire tout peuple faible ; tout peuple qui a un mauvais gouvernement ; tout peuple corrompu ; tout peuple opprimé ; tout peuple en anarchie ; tout peuple où il y a de mauvais riches ; tout peuple où l’impôt est mal établi ; tout peuple où les gouvernants sont dévorants, ou seulement ne sont pas frugaux ; tout peuple où règnent des préjugés jugés funestes ; — peut être conquis, pour son plus grand bien, en vertu d’un droit nécessaire et légitime, et cela est « malheureux », mais c’est « légitime et nécessaire ». Nous avons ici la pure théorie de l’impérialisme romain, de l’impérialisme anglais, de l’impérialisme allemand, de l’impérialisme américain, et de tous les impérialismes. Il n’est pas un peuple faible qui ne tombe sous un des articles ci-dessus énumérés ou sous plusieurs et dont, par conséquent, la conquête par un autre ne soit justifiée par avance. Et donc, en dernière analyse, la force pouvant toujours trouver, prouver et montrer son droit, il n’y a que la force.

Concluons que Montesquieu est un pacifiste, puisqu’il n’admet que les guerres de défense ; mais concluons que par sa théorie de la conquête il est pacifiste et belliciste, pacifiste chez les peuples faibles, puisqu’il leur conseille, à tout prendre, de se laisser conquérir avec résignation et espérance ; belliciste chez les peuples forts, puisqu’il leur conseille, dans l’intérêt de l’humanité et dans l’intérêt même des peuples faibles, de conquérir les peuples faibles pour peu qu’il y ait prétexte à cela et en leur montrant que les prétextes ne manquent jamais. Après cela je ne me charge pas de dire dans quel parti il faut ranger le Président.

Les autres philosophes du xviiie siècle sont plus nettement pacifistes, mais ils n’entrent pas assez dans le détail de leurs raisons. Voltaire, le marquis d’Argenson, Frédéric II lui-même, se piquent de pacifisme et déplorent la folie de la guerre. Diderot, en son article Paix du Dictionnaire encyclopédique, n’a guère écrit qu’un lieu commun sur les bienfaits de la paix et les horreurs de la guerre sans aucune idée considérable ; c’est du Malherbe délayé en prose assez plate. Il est du moins plus intéressant dans sa Promenade du sceptique, où il démontre que toutes les guerres viennent des prêtres : « Parcourez l’histoire ecclésiastique et vous serez convaincu que si la religion chrétienne eût conservé son ancienne simplicité ; que si l’on n’eût exigé des hommes que la connaissance de Dieu et l’amour du prochain ; que si l’on n’eût point embarrassé le christianisme d’une infinité de superstitions qui l’ont rendu dans les siècles à venir (?) indigne d’un Dieu aux yeux des gens sensés, en un mot que si l’on n’eût prêché aux hommes qu’un culte dont ils eussent trouvé les premiers fondements dans leur âme ; ils ne l’auraient jamais rejeté et ne se seraient point querellés après l’avoir admis. L’intérêt a engendré les prêtres, les prêtres ont engendré les préjugés, les préjugés ont engendré les guerres et les guerres dureront tant qu’il y aura des préjugés, les préjugés tant qu’il y aura des prêtres et les prêtres tant qu’il y aura de l’intérêt à l’être. » — Cette conception est certainement originale ; mais elle manque peut-être un peu de profondeur.

L’abbé de Saint-Pierre, que je place ici pour le rapprocher de son commentateur Jean-Jacques Rousseau, avait, comme on le sait assez, conçu et dressé un projet de « Paix perpétuelle ». Je le rapporte ici sommairement, parce que, si chimérique qu’on le puisse trouver, il sort des banalités théoriques et au moins cherche à être pratique ; parce que les projets modernes qu’on trouvera à la fin de cet écrit ne diffèrent pas essentiellement de celui de l’abbé, et enfin parce que les œuvres de l’abbé de Saint-Pierre ne sont pas dans toutes les bibliothèques.

« Il y aura désormais entre les souverains d’Europe qui auront signé les articles suivants une alliance générale et perpétuelle : premièrement pour former le corps de l’arbitrage européen ; secondement pour avoir sûreté parfaite et perpétuelle contre toutes les guerres civiles et étrangères ; troisièmement pour avoir sûreté parfaite et perpétuelle de leur conservation personnelle et de la conservation de leur postérité sur le trône ; quatrièmement, pour avoir sûreté parfaite et perpétuelle de la conservation de leurs États et de leurs droits en l’état qu’ils les possèdent actuellement et suivant les derniers traités ; cinquièmement pour avoir une grande diminution de leur dépense militaire afin de s’employer plus utilement à augmenter les richesses et le bonheur de leurs sujets ; sixièmement pour avoir toujours la plus grande liberté qu’il soit possible dans leur commerce ; septièmement pour avoir toujours sûreté parfaite de l’exécution entière et perpétuelle de leurs promesses réciproques tant passées que futures ; huitièmement pour avoir sûreté entière que leurs différends présents et futurs seront toujours terminés sans aucune guerre. — Les membres du corps européen, pour terminer entre eux leurs différends présents et à venir, ont renoncé et renoncent pour eux et leurs successeurs à la voie funeste et ruineuse des armes et sont convenus de prendre toujours la voie de la conciliation ou de la diète européenne par la médiation de quelques plénipotentiaires des membres du corps européen ; et, en cas que cette médiation ne suffise pas, ils sont convenus de s’en rapporter au jugement des autres membres représentés à la diète européenne par leurs plénipotentiaires, à la pluralité des voix pour la provision et aux trois quarts des voix pour le jugement définitif qui ne s’y fera que cinq ans après le jugement provisoire... Les dix-neuf plus puissants souverains de l’Europe... [suit l’énumération de ceux-ci]... auront tous chacun une voix et contribueront chacun selon leurs revenus et leurs charges aux dépenses communes pour les subsistances des troupes de l’Alliance générale sur les frontières, et cette contribution sera réglée au congrès à la pluralité des voix des alliés... Si quelqu’un des associés ou autres souverains refusait l’arbitrage de la diète et d’exécuter le jugement de la grande alliance, s’il faisait des préparatifs de guerre, s’il tentait de faire des négociations pour diviser les alliés, la grande alliance le regardera comme perturbateur du repos de l’Europe et agira contre lui ofïensivement jusqu’à ce qu’il ait accepté l’arbitrage, exécuté le jugement et donné sûreté de réparer le tort qu’il aura causé et de rembourser les frais de guerre des alliés. »

En un mot l’abbé de Saint-Pierre, comme certains logiciens prouvent la chose à prouver par la chose à prouver elle-même, établissait la concorde de l’Europe sur la concorde de l’Europe. Il mettait la paix européenne à faire entre les mains d’un corps européen qui la supposait faite et voulue par tous.

Je ne dis pas cela pour le railler ni le blâmer ; car je suis persuadé que c’est précisément ainsi que se font les choses. La justice s’établit dans un peuple quand déjà elle y existe et qu’elle n’a plus qu’à s’organiser ; un gouvernement despotique s’établit dans un peuple quand déjà les mœurs y sont despotistes ; l’anarchie est spontanée avant d’être normale, et, comme a dit très bien Chateaubriand, la Révolution était faite lorsqu’elle éclata. Donc l’abbé de Saint-Pierre ne pouvait organiser les États-Unis d’Europe qu’en les supposant désirés ou acceptés déjà, c’est-à-dire existants. Mais c’est précisément cette supposition philanthropique qui était fausse.

Jean-Jacques Rousseau examina ce projet, déjà bien oublié quand il y jeta les yeux, avec le ferme bon sens et le sang-froid dont il n’était pas dépourvu quand il lui plaisait de se résignera les avoir. Rousseau fait remarquer qu’il n’est pas très probable que tous les souverains d’Europe ni même quelques-uns abdiquent, car c’est le mot qu’il n’a pas employé, mais qu’il aurait pu écrire, en se soumettant à une diète où chacun n’aurait qu’une voix sur dix-neuf : « Les souverains se soumettront-ils dans leurs querelles à des voies juridiques, que toute la rigueur des lois n’a jamais pu forcer les particuliers à admettre dans les leurs ? Un simple gentilhomme offensé dédaigne de porter ses plaintes au tribunal des maréchaux de France, et vous voulez qu’un roi porte les siennes à la diète européenne ? Encore y a-t-il cette différence que l’un pèche contre les lois et expose doublement sa vie, au lieu que l’autre n’expose guère que celle de ses sujets. » — Rousseau se demande aussi si les grands avantages qui doivent résulter d’une paix perpétuelle pour le commerce seront bien sentis des intéressés et sa remarque sur ce point est au moins ingénieuse : « Les grands avantages qui doivent résulter pour le commerce d’une paix générale et perpétuelle sont bien, en eux-mêmes, certains et incontestables ; mais étant connus à tous ils ne seront réels pour personne, attendu que de tels avantages ne se sentent que par leurs différences et que pour augmenter sa puissance relative, on ne doit chercher que des biens exclusifs. »

Il faut encore tenir compte des intérêts des ministres qui ont encore plus de raison que les princes de pouvoir faire la guerre, à leur gré, à un moment donné et à un moment choisi par eux : « Les ministres ont besoin de la guerre pour se rendre nécessaires, pour jeter le prince dans des embarras dont il ne se puisse tirer sans eux et pour perdre l’État, s’il le faut, plutôt que leur place ; ils en ont besoin pour vexer le peuple sous prétexte des nécessités publiques ; ils en ont besoin pour placer leurs créatures, gagner sur les marchés et foires, en secret, mille odieux monopoles ; ils en ont besoin pour satisfaire leurs passions et s’expulser mutuellement ; ils en ont besoin pour s’emparer du prince en le tirant de la cour quand il s’y forme contre eux des intrigues dangereuses ; ils perdraient toutes ces ressources par la paix perpétuelle. »

Notez encore, et il y faut bien venir, qu’à supposer de la bonne volonté et des intentions droites et des sentiments philanthropiques de la part des princes et des ministres, le moment ne viendra jamais où toutes ces bonnes volontés se retrouveront en même temps d’accord. Il y a là un concours d’esprit de solidarité triomphant de l’intérêt particulier qui est bien invraisemblable, qu’il est téméraire de supposer se produisant tout à coup, plus téméraire encore de supposer se prolongeant. Pour aider un peu ce concours à se produire, il faudrait toujours persuader un peu violemment quelques récalcitrants, tantôt ceux-ci, tantôt d’autres, et nous voilà ramenés à la force : « Même avec la bonne volonté que les princes ni leurs ministres n’auront jamais, il ne faut pas croire qu’il fût aisé de trouver un moment favorable à l’exécution de ce système ; car il faudrait pour cela que la somme des intérêts particuliers ne l’emportât pas sur l’intérêt commun, et que chacun crût voir dans le bien de tous le plus grand bien qu’il peut espérer pour lui-même. Or ceci demande un concours de sagesse dans tant de têtes et un concours de rapports dans tant d’intérêts, qu’on ne doit guère espérer du hasard l’accord fortuit de toutes les circonstances nécessaires. Cependant si cet accord n’a pas lieu, il n’y a que la force qui puisse y suppléer ; et alors il n’est plus question de persuader mais de contraindre, et il ne faut plus écrire des livres, mais lever des troupes. »

Pour toutes ces raisons, Rousseau concluait que le projet de l’abbé de Saint-Pierre n’avait formellement contre lui que l’impossibilité d’un commencement d’exécution : « Quoique ce projet fût très sage, les moyens de l’exécuter se sentaient de la simplicité de l’auteur. Il s’imaginait bonnement qu’il ne fallait qu’assembler un congrès et proposer ses articles : qu’on allait les signer et que tout serait fait. Convenons que dans tous les projets de cet honnête homme, il voyait assez bien l’effet des choses quand elles seraient établies ; mais il jugeait comme un enfant des moyens de les établir. »

Rousseau ne s’est pas contenté de réfuter l’abbé de Saint-Pierre, il a, quoique beaucoup trop brièvement, donné son avis sur le fond de la question. Rien n’est plus désirable, selon lui, que les États-Unis d’Europe (excusez l’anachronisme), mais rien n’est plus certain que ceci qu’ils ne peuvent être établis que par la force, et par conséquent on ne sait point en dernière analyse s’il faut les désirer pour eux-mêmes ou les craindre en considération des moyens qui seraient nécessaires pour les fonder : « Qu’on ne dise point que si son système n’a pas été adopté, c’est qu’il n’était pas bon ; qu’on dise au contraire qu’il était trop bon pour être adopté ; car le mal et les abus, dont tant de gens profitent, s’introduisent d’eux-mêmes ; mais ce qui est utile au public ne s’introduit guère que par la force, attendu que les intérêts particuliers y sont toujours opposés. Sans doute la paix perpétuelle est à présent un projet bien absurde ; mais qu’on nous rende un Henri IV ou un Sully, la paix perpétuelle deviendra un projet raisonnable. Ou plutôt admirons un si beau plan ; mais consolons-nous de ne pas le voir exécuter ; car cela ne peut se faire que par des moyens violents et redoutables à l’humanité. On ne voit point de ligues fédératives s’établir autrement que par des révolutions, et, sur ce principe, qui de nous oserait dire si cette ligue européenne est à désirer ou à craindre ? Elle ferait peut être plus de mal tout d’un coup qu’elle n’en préviendrait pour des siècles. »

Ailleurs, saisissant très bien le nœud même de la question, Rousseau insiste sur ceci que le droit civil régit les individus faisant partie d’une nation ; mais que le droit naturel, c’est-à-dire la force, continue de régir les nations : « Le droit civil étant ainsi devenu la règle commune des citoyens, la loi de nature n’a plus lieu qu’entre les diverses sociétés... Les corps politiques restant entre eux dans l’état de nature se ressentirent bientôt des inconvénients qui avaient forcé les particuliers d’en sortir, et cet état devint encore plus funeste entre ces grands corps qu’il ne l’avait été auparavant entre les individus... » (Inégalité.)

Il n’y a pas selon lui de société générale du genre humain, et il semble bien qu’il est persuadé qu’il ne peut pas y en avoir. Cette société n’est qu’une abstraction des philosophes. Si elle existait, même en puissance, il y aurait une sorte de sensorium commune servant à la communication entre toutes les parties de cet ensemble ; il y aurait une langue universelle. Ce qui nous fait rêver d’une société universelle, ce sont nos sociétés particulières ; mais les sociétés particulières ont seules une réalité concrète ; « l’établissement des petites républiques nous fait songer à la grande, et nous ne commençons proprement à devenir hommes qu’après avoir été citoyens. Par où l’on voit ce qu’il faut penser de ces prétendus cosmopolites qui, justifiant leur amour pour la patrie par leur amour pour le genre humain, se vantent d’aimer tout le monde pour avoir le droit de n’aimer personne[1]. »

Donc : « D’homme à homme nous vivons dans I’état civil et soumis aux lois, de peuple à peuple chacun jouit de sa liberté individuelle. » (Ibid.) En l’absence d’un droit international que précisément l’existence des nations empêche d’exister, puisque si ce droit existait il n’y aurait qu’une nation, il ne peut y avoir que guerre ou conventions pacifiques toutes temporaires : « La raison sans guide assuré, se pliant toujours vers l’intérêt personnel, dans les choses douteuses, la guerre serait encore inévitable quand même chacun voudrait être juste. Tout ce qu’on peut faire avec de bonnes intentions c’est de décider ces sortes d’affaires par la voie des armes ou de les assoupir par des traités passagers. » (Gouvernement de Pologne.) « Les alliances, les traités, la foi des hommes, tout cela peut lier le faible au fort et ne lie jamais le fort au faible. » (Œuvres inédites, Ed.Streckeinsen-Moultou, p. 62.) « Quant à ce qu’on appelle droit des gens, il est certain que faute de sanction, ses lois ne sont que des chimères plus faibles encore que la loi de nature. Celle-ci parle au moins au cœur des particuliers, au lieu que le droit des gens, n’ayant d’autre garant que l’utilité de celui qui s’y soumet, ses décisions ne sont respectées qu’autant que l’intérêt les confirme... et tenant à des institutions humaines et qui n’ont point de terme absolu, il varie et doit varier de nation à nation. » (Fragment relatif à l’état de guerre. Ed. Dreyfus-Brisac.)

Non comme assiette d’une paix perpétuelle, mais comme frein pouvant quelquefois arrêter la guerre, Rousseau songea à une ligue des petits États, à une « république confédérative des petits États »[2] Nous retrouverons cette idée dans le cours du présent livre.

Voltaire, comme sur toutes les questions, a eu plusieurs avis différents sur la guerre. Plusieurs fois il la maudit, en philosophe humanitaire qu’il était et qu’il était très sincèrement. Quelquefois il la reconnaît comme une nécessité et une loi de l’espèce. Ailleurs sa verve s’excite contre les songe-creux qui rêvent de paix perpétuelle. Il faut lire surtout de lui sur ce sujet l’article Guerre dans le Dictionnaire philosophique et le Dialogue entre A. B. C. En voici, rapidement, les passages les plus caractéristiques : « Philosophes moralistes, brûlez tous vos livres. Tant que le caprice de quelques hommes fera loyalement égorger des milliers de nos frères, la partie du genre humain consacrée à l’héroïsme sera ce qu’il y a de plus affreux dans la nature entière... Ce qu’il y a de pis c’est que la guerre est un fléau inévitable. Si l’on y prend garde, tous les hommes ont adoré le dieu Mars. Le célèbre Montesquieu, qui passait pour humain, a pourtant dit qu’il est juste de porter le fer et la flamme chez ses voisins dans la crainte qu’ils ne fassent trop bien leurs affaires. Si c’est là l’esprit des lois, c’est celui des droits de Borgia et de Machiavel. Si malheureusement il a dit vrai, il faut écrire contre cette vérité quoiqu’elle soit prouvée par les faits... » — « Voilà de tristes alternatives. Quoi ! point de loi de la guerre ? point de droit des gens ? — J’en suis fâché ; mais il n’y en a point d’autre que de se tenir continuellement sur ses gardes. Tous les rois, tous les ministres pensent comme nous ; et c’est pourquoi douze cent mille hommes en Europe font aujourd’hui la parade tous les jours en temps de paix. Qu’un prince licencie ses troupes ; qu’il laisse tomber ses fortifications en ruine et qu’il passe son temps à lire Grotius, vous verrez si, dans un an ou deux, il n’aura pas perdu son royaume. — Ce sera une grande injustice. — D’accord. — Et point de remède à cela ? — Aucun, sinon de se mettre en état d’être aussi injuste que ses voisins. Alors l’ambition est contenue par l’ambition ; alors les chiens d’égale force montrent les dents et ne se déchirent que lorsqu’ils ont à disputer une proie... — Quelle funeste condition que celle des hommes ! — Celle des perdrix est pire ; les renards, les oiseaux de proie les dévorent, les chasseurs les tuent, les cuisiniers les rôtissent, et cependant il y en a toujours. La nature conserve les espèces et se soucie très peu des individus. — Vous êtes dur et la morale ne s’accommode pas de ces maximes. — Ce n’est pas moi qui suis dur ; c’est la destinée. »

Vauvenargues, qui est rarement de l’avis de ses contemporains, pense peu de bien de la paix. Tout en s’affligeant de ce que les armées de son temps ne soient animées ni par l’intérêt de la guerre qu’ils soutiennent, ni par l’amour de la gloire, ou de la patrie, mais simplement menées et ramenées par le tambour, ce qui, du reste, ne signifie pas grand’chose ; il méprise la paix « qui borne les talents et amollit le peuple » et il exalte la vertu militaire : « Il n’y a pas de gloire achevée sans celle des armes. »

Quoique cette étude soit surtout consacrée au Pacifisme en France, on s’étonnerait avec quelque raison que le nom de Kant ne s’y trouvât point. Kant, jeune encore à la vérité, et tout à fait, ce semble, sous l’influence de Rousseau, constate que chaque société repose sur un contrat et qu’il n’y a aucun contrat entre les sociétés, qu’en conséquence le droit des gens n’existe pas et que le mot lui-même de droit des gens est un vocable pédantesque qui devrait être banni de la langue politique. Le droit des gens n’existe pas ; mais il devrait exister, et les sociétés sont précisément les unes en face des autres aujourd’hui comme étaient les hommes les uns en face des autres avant que la société existât ; et il faut conclure le contrat intersocial comme on a conclu le contrat social, sans quoi l’on n’a que déplacé la barbarie. « Comme les particuliers ont renoncé à la liberté anarchique des sauvages, de même les États doivent renoncer à la liberté anarchique des sauvages pour se soumettre à des lois coercitives et former ainsi un « état de nations » qui tende à embrasser insensiblement tous les peuples de la terre[3] ». — C’est cet état de nations que Kant réclame comme solution de la question, et il est parfaitement certain qu’il n’y en a pas d’autre, en ce sens que la guerre existera tant que tous les peuples ne seront pas confédérés ou conquis, tant qu’ils ne seront pas arrivés par l’entente ou obligés par la force à n’en former qu’un. — Ailleurs, du reste, Kant range la guerre dans la catégorie des maux nécessaires et indéfiniment nécessaires, en ce sens du moins que leur nécessité diminuera toujours et ne cessera absolument jamais. En conquérant la liberté l’homme a introduit le mal dans les conditions de son existence (idée de la « chute », transposée en théorie philosophique ; Rousseau déjà, inconsciemment peut-être, était pénétré de cette idée). Ce mal c’est la civilisation : labeur, effort, concurrence, rivalité, lutte, guerre. Mais ce mal lui-même est condition et facteur d’un bien, d’un bien relatif, le seul dont l’humanité soit capable depuis la chute, mais d’un bien relatif et qui doit toujours aller s’augmentant et se rapprochant du bien absolu, sans jamais l’atteindre.

Une des formes de ce mal condition d’un bien, c’est la guerre. La guerre est un des moyens par lesquels l’humanité, avec aveu de la Providence, se tire d’un état de stagnation et de corruption : « Il faut avouer que les plus grands maux qui pèsent sur les peuples civilisés nous sont attirés par la guerre et non pas tant par la guerre passée ou présente que par les préparatifs ininterrompus et même sans cesse multipliés de la guerre future. Mais... y aurait-il cette culture, cette étroite union des classes de l’État et l’accroissement de la population et même ce degré de liberté qui, quoique très resserré par des lois, existe encore, si cette guerre toujours redoutée n’imposait pas même aux chefs de l’État le respect de l’humanité? Qu’on en juge par la Chine, qui, par sa situation, peut redouter sans doute quelque incursion imprévue ; mais non un ennemi puissant, et où, en conséquence, toute trace de liberté est anéantie [et, pourrait-il ajouter, tout souci de progrès dans la culture absent]. Au degré, donc, de culture où l’espèce humaine se trouve encore, la guerre est un moyen indispensable de conduire cette culture plus avant encore ; et ce n’est qu’après une culture achevée — qui le sera Dieu sait quand — que la paix perpétuelle nous serait salutaire, et ce n’est d’ailleurs que par cette culture achevée que cette paix perpétuelle serait possible »[4].

Comment Kant conciliait-il ces idées en apparence assez contradictoires ? Je n’en sais rien. Peut-être ainsi : la guerre est un mal condition nécessaire d’un bien, comme, du reste, tous les biens de l’humanité, en son état d’imperfection, sont sous la condition de certains maux. La guerre existera toujours, et il ne faut pas souhaiter qu’elle disparaisse complètement. Mais le progrès de l’humanité consiste à diminuer indéfiniment la nécessité des maux comme condition des biens, la nécessité du mal comme condition du bien. De même que le travail, l’effort, sont depuis la chute une condition de la vie saine, mais peuvent être progressivement réduits jusqu’à un minimum nécessaire mais suffisant ; de même la guerre à la fois est nécessaire et peut être réduite à un minimum suffisant. Remarquez que ce minimum pourrait être, non pas même la guerre, mais seulement la crainte de la guerre, l’idée de la guerre considérée comme pouvant venir. Ce minimum suffirait vraisemblablement pour que le genre humain ne retombât point dans l’incurie et la stagnation. Donc il n’est pas inconciliable d’affirmer la guerre comme saine, salutaire et même nécessaire et de pousser tous les peuples à n’en former qu’un. Quand ils n’en formeront qu’un, ils seront encore tenus en éveil par la crainte que cette unité ne se brise et par la pensée que cette unité est une réussite peut-être éphémère. La guerre alors existerait encore, à l’état virtuel, pour ainsi parler ; c’est là son minimum, vers lequel il faut tendre ; mais ce minimum suffirait encore à remplir l’office que la guerre réelle remplit aujourd’hui. De même que l’instinct social, ardent quand il s’agit de constituer une société, ne périt pas quand cette société est faite ; mais subsiste, encore très puissant, à cause du sentiment que l’on a que la société peut se dissoudre, si bien qu’au fond c’est l’individualisme, sa présence et le sentiment qu’on a de sa présence qui soutient la société ; de même « l’état de nations » subsisterait et le contrat international serait fort par le seul sentiment que l’on aurait que cet état pourrait se dissoudre et ce contrat se relâcher ; si bien que ce serait encore, sinon la guerre, du moins l’idée de la guerre qui, après avoir suggéré la paix, la maintiendrait.

Il est possible que Kant ait concilié ainsi.


Pendant la Révolution française l’esprit public en France fut généralement belliqueux ; cependant il y eut des pacifistes. En mai 1790, quand se posa la fameuse question du droit de paix et de guerre, c’est-à-dire de savoir qui dans une nation libre a le droit de déclarer la guerre, la question plus générale de la guerre elle-même se posa incidemment et les pacifistes manifestèrent leur sentiment. Le duc de Lévis, s’efforçant de réfuter Montesquieu, déclara que la guerre défensive était seule légitime ; le curé Jallet affirma, peut-être sans tenir assez compte de l’histoire, qu’il n’y aura plus de guerre lorsque toutes les nations seront libres ; les frères Lameth, Robespierre, indiquèrent quel grand danger c’était pour la liberté qu’une diversion par le moyen d’une guerre, et le duc d’Aiguillon trouvant la formule des démocraties jalouses (comme des aristocraties jalouses), s’écria, comme Hannon dut faire à Carthage : « Un roi victorieux est un grand danger pour la liberté. »

L’Assemblée, sans être cosmopolite, n’était pas d’un patriotisme très intransigeant ; car, lorsque Cazalès, attaquant sans ménagement « les adages de la philosophie moderne », proclama que la guerre offensive peut être juste et exalta l’amour de la patrie s’écriant : « Le sang d’un seul de mes concitoyens m’est plus précieux que celui de tous les peuples du monde », l’Assemblée protesta par des clameurs qui couvrirent sa voix, et il dut faire des excuses. Mirabeau, comme presque toujours, dit le mot de la situation, et d’une situation qui devait être la même bien longtemps après lui : « Je me demande si, parce que nous changeons tout à coup notre système politique, nous forçons les autres nations à changer le leur. Jusque-là, cependant, la paix perpétuelle demeure un rêve, et un rêve dangereux s’il entraîne la France à désarmer devant une Europe en armes. »

Pendant la suite de la Révolution française je n’ai pas besoin de dire que l’esprit public en France fut généralement très belliqueux ; mais il le fut de plusieurs manières qu’il faut savoir distinguer et dont il faut essayer de mesurer l’importance relative.

Pour les uns la France se défendait, n’avait qu’à se défendre et ne devait songer qu’à se défendre, elle, son territoire et ses institutions.

Pour les autres elle faisait une guerre ou une suite de guerres qui, défensives en leur commencement, devenaient et devaient devenir conquérantes. Ce point de vue a été admirablement mis en lumière par Albert Sorel. Les chefs de la Révolution, suivant lui, ne sont pas autre chose que les continuateurs de la monarchie française, et le rêve de frontières élargies, de France dominant par tout pays de langue française et suzeraine de l’Italie, ils le reprennent et le réalisent en profitant des forces nouvelles que la secousse révolutionnaire leur a mises en main. Et il n’y a rien de plus juste que cette analyse.

Pour d’autres enfin, qu’il ne faut pas confondre avec les précédents, quoiqu’il soit bien clair que ces deux conceptions ont pu se mêler et s’entrelacer dans quelques esprits, pour d’autres, la pensée de l’ancienne monarchie est dépassée et une idée « impérialiste » est née, une idée essentiellement et éminemment impérialiste. Cette idée est celle-ci : les Français, par la Révolution qu’ils viennent de faire, se sont révélés le premier peuple du monde. Ils vont conquérir l’Europe par droit de souveraineté intellectuelle et morale, « le peuple souverain s’avance » ; ils vont conquérir l’Europe, mais pour lui donner la paix et la liberté, pour renverser tous les tyrans et pour faire une Europe républicaine, démocratique, égalitaire, sous des lois inspirées par la Déclaration des droits de l’homme et sous l’hégémonie protectrice de la France.

Cette dernière conception où se mêlent, tout comme chez les Romains d’un certain temps, le patriotisme, l’esprit de conquête, l’impérialisme, la volonté de puissance, la bonne volonté humanitaire, l’amour de la guerre et l’amour de la paix, a été, à mon avis, la pensée la plus répandue à l’époque révolutionnaire, et personne, à mon sentiment, n’a exprimé plus juste l’âme de la France à cette époque que M.-J. Chénier :

Et partout dans la nuit profonde
Plongeant l’infâme royauté.
Les Français donneront au monde
Et la paix et la liberté.

Cet état d’âme impérialiste n’a rien du reste que de très noble et fait honneur aux Français de 1793. Chaque peuple, quand il est arrivé à l’apogée de sa force, fait son rêve d’impérialisme à sa manière et selon son tempérament. L’Anglais voudrait que le monde lui appartînt pour qu’il fût anglais et pour qu’il fût protestant ; l’Allemand voudrait que le monde lui appartînt pour qu’il fût allemand et pour qu’il fût moral ; l’Américain voudrait que le monde lui appartînt pour qu’il fût américain et pour qu’il fût énergique, entreprenant et exploiteur intensif de la planète ; le Français de 1793 voulait qne le monde lui appartînt pour qu’il fût français et pour qu’il fût républicain et égalitaire. L’impérialisme est toujours un composé d’orgueil national et d’apostolat. Les Romains, les Arabes et les modernes sont à cet égard dans des états d’esprit, sinon identiques, du moins très peu différents.

C’est ce qui fait bien comprendre et l’engouement des Français pour le Premier Empire et certaines illusions longtemps persistantes à l’endroit du Premier Empire. Le Premier Empire a été pour beaucoup de Français, avant et après 1815, la continuation de la Révolution française. Aucune opinion n’est plus fausse, mais il y a en elle beaucoup d’apparences. Le Premier Empire a été pour le paysan français la continuation de la Révolution française parce qu’il lui garantissait la propriété des biens nationaux ; le Premier Empire a été la continuation de la Révolution française pour les hommes qui, en 1793, voyaient dans la Révolution française la conquête des limites naturelles du peuple français ; le Premier Empire a été la continuation de la Révolution française même pour ceux qui avaient eu dans l’esprit « l’impérialisme de 1793 ». Au fond de cet impérialisme-là il y avait surtout l’idée de l’hégémonie française, et c’était cette hégémonie que Napoléon Ier fondait ; il y avait aussi l’idée de l’Europe réparée et refondue à l’imitation de la Déclaration des droits de l’homme, et c’est à quoi l’œuvre du Premier Empire répondait peu ; mais encore l’Empire remplaçâmes vieilles monarchies par des monarchies nouvelles avec monarques sans aïeux, et cela avait quelque chose de démocratique, et, s’il n’imposait aux Européens rien qui ressemblât à la Déclaration des droits de l’homme, il leur imposait le code civil, lequel contenait quelques principes de quasi-égalité ou de pseudo-égalité. C’était assez, le prestige de la gloire aidant, pour que le Premier Empire fit figure de continuateur de la Révolution dans des esprits qui ne se piquaient pas d’une très grande rigueur.

L’impérialisme français réduit à ces termes : hégémonie de la France, Europe modernisée à l’imitation de la France et pacifiée par la prépondérance de la France, a échauffé les têtes françaises de 1793 environ jusqu’en 1815 et y a laissé des traces profondes depuis 1815 jusqu’en 1848.

Cependant, dès le lendemain même de la chute du Premier Empire, des traces de pacifisme et de propagande pacifique se laissent voir en France. Des sociétés des amis de la paix se forment dès 1816. Saint-Simon s’écrie en 1820 : « Plus d’honneurs pour les Alexandres ! Vivent les Archimèdes ! Plus d’honneurs pour les conquérants, pour les dévastateurs de l’espèce humaine ! Vivent ses bienfaiteurs, les savants et les travailleurs ! » — Auguste Comte rapporte ce propos qu’il a souvent entendu de la bouche de Saint-Simon : « Grâce au progrès des lumières et de la civilisation, ce qui passait autrefois pour rêve peut commencer à se réaliser. La guerre, le luxe, la misère, le pillage légal et organisé peuvent disparaître peu à peu ; on peut, par des moyens doux et faciles, établir la paix et l’aisance du plus grand nombre… » Après Saint-Simon la plupart de ses élèves, mais particulièrement Enfantin et Arles Dufour, poursuivirent la solution pacifique avec la plus grande persévérance[5]. Le 3 juin 1840, Arles Dufour écrivait au duc d’Orléans : « Monseigneur, vous m’avez accueilli avec tant de bienveillance, vous avez paru si bien sentir que je ne suis pas un solliciteur ordinaire, que j’ose venir troubler les premiers moments d’un repos si bien mérité pour rappeler à votre pensée le sujet des entretiens dont vous m’avez honoré. Prince, c’est beau la guerre et ses dangers ! C’est beau et noble le soldat et la guerre ! Mais ce sera bien beau, le travail, quand on l’aura régularisé et glorifié comme la guerre. Il sera bien beau, bien grand et bien noble l’ouvrier lorsqu’une organisation aussi parfaite que celle des armées aura remplacé ses haillons physiques, intellectuels et moraux par de brillants uniformes. Et quelle gloire pour la France, ce cœur du monde, d’entrer la première dans cette immense et noble carrière ! Et pour le prince qui donnera l’impulsion à la France et au monde, que de bénédictions ! Que sont les lauriers sanglants de Napoléon comparés aux trophées vivifiants du travail pacifique ? Une dynastie nouvelle doit imprimer une direction nouvelle et, pour vivre et vieillir, ne peut faire du mort et du vieux. Votre auguste père l’a bien compris ; maïs il a dû temporiser, gêné par les débris des vieilles époques, des vieilles idées, des vieux besoins, débris qui tombent en poussière et que le temps aura emportés quand vous arriverez au pouvoir suprême. Alors les temps seront venus, parce que les hommes seront prêts. Tout ce que vous avez trouvé en naissant à la vie politique, tout le passé de vos aïeux, tout le passé du pays et même du monde a dû attirer vos études, vos méditations, vos illusions vers la guerre ; mais vous l’avez dit ici, vous êtes de votre époque par l’esprit et par le cœur aussi bien que par l’âge, et vous entrevoyez, à travers l’atmosphère militaire qui environne encore le prince, un autre entourage pour les rois ; c’est ce qui vous a fait nous accueillir avec âme, c’est ce qui nous a tant émus en vous écoutant... Prince, au milieu du prestige de gloire militaire qui vous entoure et des fanfares qui vont résonner sur votre passage, n’oubliez pas le travail et les travailleurs, et je vous en supplie, ne traitez pas d’utopie la possibilité de leur organisation... » — À cette lettre et à d’autres le duc d’Orléans répondait, par la plume de son secrétaire Boismilon : « 8 juillet 1840. — Lorsque vous viendrez à Paris, le prince royal vous entretiendra avec d’autant plus d’intérêt des questions d’humanité qui sont le sujet de vos lettres et pour lesquelles vous savez toute sa sympathie. La mission même, toute militaire d’abord, qu’il vient d’accomplir en Algérie, n’est à ses yeux que le prélude nécessaire d’une œuvre de travail, de culture et d’industrie, en un mot de civilisation que cette nouvelle France attend et qui ne lui manquera pas. » « 28 octobre 1840. — Le prince royal attache un grand prix aux communications que vous me chargez de lui transmettre... Quand on songe avec quelle peine et quels efforts cette pauvre humanité, dans les circonstances les plus heureuses, peut lutter contre les rigueurs de la vie et les difficultés opposées par la nature même des choses, on se demande comment il peut se faire ; qu’il y ait tant d’esprits pour qui patriotisme et amour de la guerre sont synonymes. Il a fallu toute une génération pacifique pour amener quelques rudiments d’amélioration dans le sort des classes laborieuses et deux ou trois ans de guerre déferaient et au delà l’œuvre de ces vingt-cinq années. »

Après la grande tristesse que la mort du duc d’Orléans donna à Arles Dufour et à ses amis, la Révolution de 1848 les réconforta quelque peu. Si Dufour au retour d’une revue, en 1848, écrit à Enfantin : « ... J’ai vu défiler quelques régiments et je vous assure que j’ai eu le cœur gros en pensant à ce beau pays, à ce bon peuple de France que l’on croit ne pouvoir gouverner qu’avec des armées qui sucent le plus pur de son travail » ; Enfantin, le 22 août 1849, salue avec enthousiasme, dans son journal le Crédit, l’ouverture du congrès des Amis de la paix : « Bien des gens ne se doutent pas que ces réunions sont infiniment plus importantes que toutes nos séances d’assemblée législative constituante (sic). Les Amis de la paix ont raison de croire à l’influence de cette agitation naissante sur l’opinion publique et sur les gouvernements de l’Europe. Ils ont raison de penser que l’expression si modérée, si régulière des sentiments qui les animent, proclamés hautement par une réunion d’hommes éclairés et pleins de foi dans leur croyance fera réfléchir les hommes politiques sur l’avenir prochainement réservé à ces doctrines pacifiques. »

Sous le Second Empire l’idée « impérialiste » n’a pas disparu, mais elle n’a presque plus aucune force, et le pacifisme gagne décidément du terrain. Il est remarquable que pour faire accepter l’Empire, qu’il préparait du reste avec le consentement et l’encouragement tacite de la nation, le prince Louis-Napoléon se crut obligé de dire très haut : « l’Empire c’est la paix. »

L’idée impérialiste ne fut nullement ranimée, ce me semble, par la guerre de Grimée, guerre politique, menée avec le concours de l’Angleterre, ce qui étonnait le sentiment national, et à laquelle on peut bien dire que le gros de la nation française ne comprit absolument rien.

L’idée impérialiste fut plutôt un peu réveillée par la guerre d’Italie, guerre populaire qui flatta à la fois l’anticléricalisme français et la vieille haine nationale contre l’Autriche. Le peuple français ou plutôt le peuple en France vit dans la guerre d’Italie une guerre révolutionnaire, dirigée contre l’empire d’Autriche despotique, nous créant un allié anticlérical et anti-ancien-régime de l’autre côté des Alpes, nous replaçant au premier rang des puissances « modernes » et « avancées » et nous remettant dans notre ancien rôle de libérateurs des peuples.

Mais cet état d’esprit dura peu. Le gouvernement impérial ne l’entretint pas, étant devenu bientôt hostile plutôt que favorable au mouvement italien, et d’autre part l’opposition démocratique ou soi-disant telle ayant commencé à cette époque à être résolument pacifique.

L’opposition démocratique, sous le Second Empire, était dans l’état d’esprit que voici. Elle n’avait pas d’autre sentiment un peu net que la haine à l’égard de Napoléon III qui avait étranglé la république de 1848 ; elle était persuadée, non sans raison, que les souvenirs de la gloire du Premier Empire avaient été pour beaucoup dans le succès du prince Louis ; elle détestait donc la gloire militaire passée, comme fondatrice du Second Empire, et craignait toute gloire militaire à venir comme confirmatrice de ce gouvernement. Tout militarisme lui était donc odieux et excitait sa défiance.

Aussi demanda-t-elle avec obstination le désarmement, malgré Adolphe Thiers qui donnait de salutaires avertissements et malgré l’agrandissement foudroyant de la Prusse qui en était un autre et retentissant.

Elle n’obtint pas le désarmement, mais elle obtint que l’armée ne fût pas réorganisée et augmentée ; tout au moins, — car il serait injuste de faire porter cette responsabilité à une opposition qui comptait au plus quarante voix contre trois cents et qu’il était facile de ne pas écouter, — tout au moins elle contribua à ce résultat que le gouvernement d’alors mit peu de hâte à réaliser la réorganisation des forces militaires qu’il avait conçue.

Après 1870 la France, passant au rang de puissance de second ordre, ne pouvait plus guère nourrir de rêve impérialiste ; mais elle pouvait s’attacher énergiquement à une pensée de réparation et de relèvement. C’est ce qu’elle fit et avec une ardeur admirable pendant environ quinze ans.

Deux idées populaires régnèrent alors, sans rencontrer, en vérité, aucune contradiction : avoir une armée aussi forte, aussi entraînée et aussi bien outillée que les ressources du pays, non ménagées, pourraient le permettre ; avoir, parce que « c’était l’instituteur allemand qui avait vaincu à Sedan », une armée d’instituteurs favorisés, soutenus, encouragés, traités comme les enfants chéris du pays, pour enseigner et inspirer le patriotisme aux générations nouvelles. Tel fut l’esprit public pendant environ quinze ans, peut-être un peu davantage.

Depuis dix-huit ou vingt ans les choses ont changé par suite de différentes causes. Une partie de la nation est restée patriote et par conséquent militariste ; une partie, plus grande, plus petite, il serait assez difficile de le déterminer, est devenue plus ou moins indifférente à l’idée de patrie et plus pu moins défiante à regard de l’armée ; j’entends par l’armée le corps des officiers, puisque le reste de l’armée est la nation elle-même passant sous les armes.

Les causes de ce changement me paraissent être celles-ci. C’est d’abord le temps qui passe. Sur une nation entêtée, comme l’Allemagne, et sur une nation frivole comme la France les effets d’une défaite sont exactement les mêmes, seulement ils ne sont pas les mêmes pour la même longueur de temps. L’Allemagne voudra toujours nous punir de la bataille d’Iéna et même de l’incendie du Palatinat ; en Allemagne on n’oublie point. En France, quinze ans est une longue période de vie humaine, et au bout de quinze ou vingt ans Sedan était, sinon oublié, du moins très lointain dans les souvenirs.

Ajoutez, ce dont il faut toujours tenir compte en France, l’esprit d’impatience et un peu l’esprit de mépris chez la génération qui arrive à l’égard de la génération qui précède. Il suffisait presque que de 1871 à 1889 environ on eût trop parlé de réparation et de relèvement, pour que ces mots fussent fastidieux et ces pensées presque insupportables aux jeunes gens, à beaucoup de jeunes gens, du moins, de 1890.

Ajoutez le prestige des idées simples qui est si grand chez nous : le patriotisme aussi est une idée simple ; mais le cosmopolitisme ou plutôt cette idée que tous les hommes peuvent bien vivre en paix sans être sensibles à la volonté de puissance, est une idée plus simple encore, puisqu’elle supprime l’histoire, ne s’en inquiète pas, en fait abstraction et laisse l’esprit s’exercer in vacuo, ce qu’il aime infiniment quand il est paresseux. Rousseau tout à l’heure soulignait la simplicité de l’excellent abbé de Saint-Pierre.

Ajoutez, quoique plus obscure, l’influence de l’anticléricalisme. On peut être anticlérical et militariste. Cependant, dans beaucoup d’esprits, anticléricalisme et antimilitarisme vont assez naturellement ensemble. L’Église est corps constitué et hiérarchie ; l’armée est corps constitué et hiérarchie. La haine de l’une mène assez facilement à la haine de l’autre. Il n’est pas nécessaire pour cela que l’on ait l’esprit anarchique. Un simple, d’esprit droit, quoique limité, peut être bon citoyen passif, pour ainsi parler, respectueux de la loi et des ministres de la loi, s’engrener assez bien, suffisamment, dans l’état social, et ne point aimer ce qui l’engrène et l’enchaîne plus étroitement, une hiérarchie très apparente et très sensible, où il est très nettement à un rang très déterminé, lequel n’est pas très élevé, une hiérarchie où il est simple fidèle ou simple soldat et qui prétend le forcer soit à penser, soit à agir d’une manière très précise, très arrêtée et très uniforme. Ces similitudes ou ces analogies entre l’Église et l’armée font très souvent d’un anticlérical un antimilitariste qui ne croit pas être un antipatriote et qui peu à peu le devient. C’est au type que je viens d’indiquer que se rattachent la plupart de ceux des instituteurs français qui glissent à l’antipatriotisme ou qui y sont arrivés.

Songez encore aux socialistes logiques et intrépides qui comprennent très bien, pour les raisons que j’ai données ailleurs, que le principal obstacle à l’établissement du régime collectiviste est dans la répartition de l’humanité en diverses patries et qui en arrivent à dire : « périsse donc l’obstacle ! » sans savoir se dire que cet obstacle ne disparaîtra jamais, et que s’il était un jour abattu il se reformerait le lendemain.

Enfin et pour abréger, il y a en France comme dans toutes les démocraties, mais il y a particulièrement en France depuis les souvenirs du 18 brumaire, une terreur du général vainqueur qui, amenant à considérer toute guerre comme un immense péril pour la démocratie, pour la République, fait souhaiter au bon républicain et au bon démocrate qu’il n’y ait jamais aucune guerre ; et de là et de terreurs en terreurs et de faiblesse en faiblesse jusqu’à désarmer partiellement ou totalement, au moins jusqu’à favoriser la diffusion dans le peuple des théories pacifistes au risque qu’elles conduisent au désarmement, il y a comme une pente assez rapide où tout démocrate et tout républicain jalousement épris de l’objet de son culte est plus ou moins engagé.

Voilà quelques-unes des raisons pourquoi les théories pacifistes se sont assez généralement, assez profondément répandues en France, et ce qui donne quelque intérêt aux études que l’on fait sur ce sujet.

  1. Contrat social, rédaction primitive, édition Dreyfus-Brisac. Cf. Jean-Jacques Rousseau et le droit des gens, par M. Lassudrie-Duchêne.
  2. Voir M. Lassudrie-Duchêne, ouvrage cité.
  3. Voir Victor Delbos : les Idées de Kant sur la paix perpétuelle, Nouvelle Revue, 7 août 1899.
  4. Cf. Victor Delbos, la Philosophie pratique de Kant.
  5. Voir une étude de E. Sakellaridès (documents inédits) dans le Siècle du 20 juin 1907.