Le Pain dur/Acte I, Scène III

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La Nouvelle Revue Française (p. 35-55).

Scène III


Turelure, lui envoyant un baiser.

Adieu, chère amie ! — Adieu, charogne, puisses-tu crever !

Me voici à vous, Mademoiselle, et prêt à vous écouter.


Lumîr

Je crains de tomber mal en ce jour de fête et parmi tant d’occupations.


Turelure

Je suis toujours occupé. Et d’ailleurs, l’inauguration est finie.

Là-bas un train orné de feuillages et de drapeaux ramène vers Paris mes invités digérants. Ah, c’est une grande époque !

Quelle levée de pioches sur toute la France ! Quel fourmillement de brouettes !

Quatre autres voies comme celle-ci partant de la capitale vers tous les coins du pays

Permettent en quelques heures à tous les citoyens de s’unir sur le même forum.


Lumîr

La ligne du Midi atteint Lyon déjà et permettra à votre fils d’être ici en quelques heures.


Turelure

Quoi ! C’est-i qu’il vient ?


Lumîr

Je ne sais, je n’ai de lui aucune nouvelle.


Turelure

Je lui avais recommandé de rester là-bas ! Je vous avais prié de lui écrire. Nous n’avons pas besoin de lui !


Lumîr

J’ai écrit.


Turelure

Je n’ai rien à lui dire ! Je ne veux pas le voir.


Lumîr

J’en tire bon augure pour le succès de ma requête.


Turelure, sec.

Toujours ces dix mille francs ?


Lumîr

Vingt mille, s’il vous plaît.


Turelure

Vingt mille, mon petit monsieur ? Comme vous êtes gentille dans votre grande redingote !


Lumîr

Il a une grosse échéance. S’il ne peut l’honorer, on saisit tout.


Turelure

Est-il si mal en point ? Ces usuriers sont de vrais arabes.


Lumîr

On dit que vous êtes d’accord avec eux. C’est ainsi que vous lui avez repris les biens de sa mère.


Turelure

C’est faux, je veux dire c’est vrai. Mais, où est le mal ?

Coûfontaine n’est pas à lui, ni à moi.

C’est le bien de la famille. Où est le mal que j’aie voulu l’abriter des fantaisies d’un prodigue ?


Lumîr

Ne le poussez pas au désespoir.


Turelure

Il lui reste l’armée. Il y retrouvera son grade.

Je suis un père, que diable ! Je l’aime. Dites-lui bien que je l’aime. Dites-lui que je m’intéresse à son avancement.


Lumîr

C’est de l’argent qu’il veut.


Turelure, avec dégoût.

L’argent, ah !


Lumîr

Il est prêt à vous donner huit pour cent.


Turelure

Non ! C’est un mauvais service à lui rendre que de l’encourager dans cette entreprise absurde. Il n’y a rien à faire en Algérie. Pas d’argent !


Lumîr, baissant les yeux.

Je voudrais le mien aussi.


Turelure

Ce n’est pas moi qui l’ai pris.


Lumîr, levant les yeux sur lui.

Faites cela pour moi, Monsieur le Comte !


Turlure

Bon. J’aime mieux ce ton-là.


Lumîr

Je ne vous croyais pas si méchant.


Turlure

Cent fois non ! Je suis un bien bon homme. Doux, doux, flasque. Mou comme de la purée de citrouille.


Lumîr

Vous pouvez plaisanter, c’est plus vrai que vous ne vous en doutez.


Turlure

Quoi ? Je ne vous fais pas peur ? On m’a toujours dit que j’avais l’air d’un loup.


Lumîr

Je vous trouve l’air d’un mouton. Un vrai Champenois. Et le bas de la figure est si drôle !

Vos deux lèvres sont comme des marionnettes qui se poursuivent et qui disent tout ce que vous pensez quand vous n’y pensez pas.


Turlure

Merci. Vous oubliez à qui vous parlez.


Lumîr

Monsieur le Comte, je sais ce que je vous dois.


Turelure

Et donc que je ne vous dois rien.


Lumîr

Je ne vous demande pas de me devoir quelque chose.


Turelure

Mademoiselle ma fille, mon petit bonhomme, il vaut mieux que je vous ôte aussitôt quelques idées de la tête.

Je ne vous rendrai pas ces dix mille francs.


Lumîr

Vous m’avez fait espérer autre chose.


Turelure

La politique de Sa Majesté a changé.


Lumîr

Quoi ! C’est une question de politique ?


Turelure

L’autre jour, nous n’étions pas au mieux avec votre souverain légitime,

C’est le Czar que je veux dire.

Une bonne petite conspiration à Varsovie… Eh, mon Dieu, il n’aurait pas été si mauvais de lui faire sentir la pointe.


Lumîr

Et au besoin, on gagnait la reconnaissance de mon souverain légitime

En lui donnant quelques indications bienveillantes.


Turelure

Comme vous dites. Eh bien ! notre politique a changé. La Pologne ne nous intéresse pas. Ces gens-là ne sont que des émeutiers.


Lumîr

Comme les héros des Trois Glorieuses !


Turelure

Honneur à ces défenseurs de la Constitution !


Lumîr

Vous respectez les lois ?


Turelure

Chacun son rôle. Le mien est de les faire.


Lumîr

C’est bien. Il ne me reste donc plus qu’à partir.


Turelure

Où cela ?


Lumîr

Là-bas. Il faut que je rende mes comptes, pour mon frère et pour moi.


Turelure

Vous laissez ainsi votre fiancé ?


Lumîr

Il n’est pas mon fiancé tant que ça. Je me dois d’abord à d’autres.


Turelure

C’est vous qui allez délivrer la Pologne, n’est-ce pas ?


Lumîr

Oui.


Turelure

Le Czar n’a plus qu’à retenir une petite villa sur les bords du lac de Genève, quelque pension « mit frübstuck ». Voilà Mademoiselle qui se met en marche comme une armée.


Lumîr

Le jour est venu.


Turelure

C’est elle qui va venir à bout de trois Empires avec ses grands yeux bleus et ses petites mains dans son manchon en imitation de lapin.

(Elle le regarde).

Pourquoi me regardez-vous ainsi avec ces yeux qui n’expriment rien et qui sont parfaitement incapables de comprendre quoi que ce soit ? On ne sait jamais ce que vous pensez.


Lumîr

Rendez-moi cet argent.


Turelure

Non !


Lumîr

Croyez-vous que je n’aie pas assez d’ennemis sans vous ?


Turelure

Je ne suis pas votre ennemi.


Lumîr

Non, je ne crois pas.

Monsieur le Comte, est-ce qu’il y a beaucoup de gens dans votre vie qui vous aient dit : Turelure, j’ai confiance en vous ?


Turelure

Ah, petite rusée ! Comme tu sais trouver la place faible d’un vieux bonhomme !


Lumîr

Dois-je vraiment partir ?


Turelure

Non !


Lumîr

Comte, vous êtes riche et je n’ai rien, et le peu que j’avais n’était pas même à moi.


Turelure

Ce Louis est un grand coquin !


Lumîr

L’argent des femmes — ce sont des femmes qui l’ont ramassé, — l’avarice des mères et des veuves, la dot des jeunes filles, le pain des orphelins, les larmes et le sang des proscrits et des martyrs ! Pas un sou qui ne soit poissé de sang.


Turelure

Tout cela sert à défricher les jujubiers de la Mitidja.


Lumîr

Il est lâche de me voler ainsi, abusant de ma faiblesse !


Turelure

Je ne vous ai pas volée !


Lumîr

… Comme un homme qui vole une petite fille, lui prenant sa tartine dans son petit sac !


Turelure

Je ne vous ai rien volé, sacré bout de bois ! J’ai aidé le capitaine tant que j’ai pu. À moi aussi, il me doit de l’argent.


Lumîr

Rendez-moi mon argent à moi, Monsieur le mouton, et je vous tiens quitte du reste.


Turelure

Mais il est ruiné dans ce cas et vous ne pouvez l’épouser.


Lumîr, baissant les yeux.

Naturellement, je ne puis l’épouser sans argent.


Turelure

Vous ne l’aimez donc pas ?


Lumîr

Ma vie est trop courte pour que je m’attache tellement à aucun homme.


Turelure

Vous avez raison. Il ne vous aime pas. Il a trop d’idées dans l’esprit.


Lumîr

Je suis si jeune, j’étais fière qu’il eût besoin de moi.


Turelure

D’autres peuvent avoir besoin de vous !


Lumîr

Alors, laissez-moi le moyen de les aider.


Turelure

Un autre qui n’est pas loin.


Lumîr

Qui ?


Turelure

Pourquoi parler de vicomte ; et toutes ces images héroïques et funèbres,

Qui font tant de plaisir aux petits enfants ? Que diable ! C’est bon, la vie !


Lumîr

Je ne puis rester que si mon argent part à ma place.


Turelure, sévère.

Lumîr, répondez-moi. Aimez-vous réellement votre pays ?


Lumîr

Je ne sais. C’est une question que je ne me suis jamais posée.


Turelure

Eh bien, tout de même, vous valez plus pour votre pays que dix mille francs ! Il y a autre chose à faire dans la vie que d’être honnête !

Il y a autre chose à faire de la vie quand on est jeune que de mourir bêtement comme dans les versions latines, ou autrement de se laisser mettre les fers aux pieds.

Quand vous vous serez laissé enterrer toute vive à Boufarik, au milieu d’un grand champ de poireaux,

Croyez-vous qu’on n’avait pas autre chose à faire de vous ?


Lumîr

On ne me demande pas davantage.


Turelure

Louis n’est pas de notre race. Ce n’est pas un Coûfontaine ! Il n’a jamais su ce que c’était qu’un Coûfontaine ! Il ne pense qu’à ses échéances.

Moi, je vous comprends, Mademoiselle. Mon vieux sang s’échauffe quand je vous entends. Que diable ! C’est nous qui avons fait la révolution !


Lumîr

C’est la Révolution qui vous a faits.


Turelure

Je ne dis pas non. Mais la chose ne m’amuse plus autant. Et pourtant, faut le dire, parole d’honneur, il y a de bons moments.

Quand Sa Majesté sort des Tuileries, au roulement du tambour, entouré de toute sa cour et des représentants de la Propriété Française, ah, c’est un beau spectacle !

On voit se coudoyer des régicides, des nobles renégats, des raffineurs, des magistrats jansénistes, une douzaine de vieux cornards de l’Empire échappés à tous les champs de bataille, Victor Cousin,

Et au milieu, Monsieur le Roi des Français lui-même qui nous préside avec la dignité d’un chef d’institution et le sourire d’un banquier qui n’est pas absolument sûr de ses chiffres.

C’est un demi-siècle d’histoire qui s’avance ! Sa Majesté elle-même y est pour quelques anecdotes.

Ça vaut les Revues Consulaires de l’an X, sur la Place du Carrousel !


Lumîr

C’est vous qui êtes la France ?


Turelure

C’est vrai, pour le moment, c’est moi qui suis la France, pourquoi pas ?


Lumîr

Et moi, je suis la Pologne, sans aucun ami.


Turelure

Ne dites pas çà, Mademoiselle ! morbleu, vous me faites de la peine.


Lumîr

Le seul ami que j’avais m’est retiré.


Turelure

Il ne tient qu’à vous d’en retrouver un autre à la place, mon petit soldat !


Lumîr

Je ne vous entends pas.


Turelure, larmoyant.

Écoutez-moi, Mademoiselle. Je suis vieux. J’ai besoin d’un sentiment. Pardonnez à mon émotion.


Lumîr

Que vous êtes drôle ! (Elle sourit)


Turelure

Je suis comme la France. Personne ne me comprend !


Lumîr

Mais pourquoi voulez-vous que je vous comprenne ?


Turelure

Est-ce ma faute si je suis Pair de France, et Comte, et Maréchal, et Grand Officier de je ne sais quoi, et Président de ça, et Ministre de ceci, et le diable sait quoi !

Croyez-vous que je n’aimerais pas mieux autre chose ?

Ce n’est pas moi qui suis fort et méchant, c’est les autres qui sont si bêtes et si tristes, et qui vous donnent tout avant qu’on leur demande !

C’est une comédie où l’on n’a qu’à jouer son rôle avec aplomb et l’on peut tout se permettre quand on connaît les planches.

Mais il y a autre chose à faire que de jouer la comédie ! croyez-vous que je n’aimerais pas mieux autre chose ?

C’est comme la France quand elle se jetait sur Versailles ou sur le Louvre.

Ce n’est pas du pain qu’elle demandait, un peuple ne vit pas que de pain !

C’est de la mitraille et du plomb et de grands coups de pied dans les côtes !

Un cheval comme la France, c’est jeune, c’est amoureux, ça aime à rire, ça aime à sentir son maître !

Il faut avoir du genou quand on a l’honneur de tenir une pareille bête entre les jambes, c’est pas un veau.

Mais ce gros Louis qu’elle avait sur le dos,

À peine avait-elle commencé à danser un petit peu qu’il tombait par terre sans aucun mouvement ou bruit, comme un gros boulot de coton.

Qu’est-ce qu’il restait d’autre à faire que de lui couper la tête ? Je vous en fais juge.


Lumîr

Mais que voulez-vous que je vous dise ?


Turelure

Il faut dire : c’est bien.


Lumîr

C’est bien, Monsieur le Comte, c’est tout à fait bien.


Turelure

Bon. Où en étais-je ? Ah oui, ma femme.

Ma première femme, la seule, car Sichel, c’est pas vrai. Ah, c’était une sainte, Dieu ait son âme !


Lumîr

Sygne de Coûfontaine.


Turelure

Répétez un peu, comment avez-vous dit cela ?


Lumîr

Sygne de Coûfontaine.


Turelure

Sygne de Coûfontaine. Cela a une drôle de sonorité dans cette pièce.

Ah, nous fûmes des époux bien accordés pendant tout le temps de notre mariage.

Trop court, hélas ! Onze mois en tout, dont neuf séparés. Jamais un mot entre nous. Quelle douceur toujours dans ses manières,

Et quel mépris dans ses yeux quand elle consentait à me voir !


Lumîr

On m’a raconté certaines choses.


Turelure

Elle était meilleure que moi, ce n’est pas une raison pour me mépriser.

Ces gens qui ne savent que mépriser, à quoi cela sert-il ? Le mépris est le masque des faibles.

Un homme fort ne méprise rien. II a usage de tout.


Lumîr

Eh bien, c’est qu’elle était la plus faible, vous le lui avez bien fait voir.


Turelure

Il ne faut pas être le plus faible avec moi. C’est mauvais.


Lumîr

Je vais le dire à Sichel.


Turelure

Ah, elle voudrait bien être la plus forte, mais elle ne peut pas, dont elle rage !

Dès que je la regarde d’un certain œil, elle se trouble et se dérobe.


Lumîr

Moi, je n’ai pas peur de vous !


Turelure

Je le sais, c’est délicieux. Il n’y a place que pour un sentiment dans votre petit cœur fervent et dur, dans votre petite âme loyale.

Ce que vous ont dit les gens de votre race, le père, le frère.

Cela seul existe pour vous, et ceux qui ne sont pas de la Race Sacrée,

Ils ne comptent pas l’un plus que l’autre. C’est vrai ?


Lumîr

Les pauvres restent entre eux.


Turelure

Eh bien, les gens de la Race Sacrée, ils s’entendaient si tellement bien entre eux autrefois

Que pour leur imposer la paix il leur fallait aller chercher au dehors quelqu’un qui fût absolument incapable de les comprendre. Jamais un Polonais n’a pu venir à bout de la Pologne.


Lumîr

Que signifie cet apologue ?


Turelure

Donnez-moi votre main, et je vous offre mon bras.


Lumîr

C’est encore une plaisanterie.


Turelure

Oui, c’est une plaisanterie, mais une plaisanterie sérieuse.

Vous voyez à vos pieds l’homme d’affaires de la nation Française.

Le Maréchal Comte de Coûfontaine, Président du Conseil des Ministres.

Faites-en usage.


Lumîr

Quel honneur pour moi, Monsieur le Comte !


Turelure

Savez-vous ce qui me plaît en vous ? c’est la tranquillité que je lis dans vos yeux bleus,

La chasteté d’une foi si pure qu’aucune contradiction n’y touche, la stupidité délicieuse de la jeunesse !

Grâces à Dieu, je ne suis pas encore mort !

Il est encore temps de faire une grande bêtise avant de mourir et d’engager mes cheveux blancs au service de mon capitaine !


Lumîr

C’est sérieux, ce que vous dites ?


Turelure

Qu’en pensez-vous ?


Lumîr

Oui, je crois que c’est sérieux.


Turelure

Quel meilleur adieu à faire à mon temps et à cette Sainte-Alliance des Saintes Monarchies

Que de leur lancer avant de mourir ce gentil petit brûlot !

Une femme, n’importe laquelle, quand elle vous a une idée dans la tête,

Celui qui sait s’en servir, il peut bouter le feu aux quatre coins du monde avec !


Lumîr

Dites-moi, je ne suis pas pour vous n’importe laquelle ?


Turelure

Non, Lumîr. Ah, regardez-moi ainsi ! Dieu, que vous êtes jeune ! Jeune et dangereuse en même temps, mais c’est ce danger que j’aime.

Faites-moi oublier la mort ! Faites-moi oublier le temps ! Faites-moi trouver intérêt à quelque chose hors de moi !

Utilisez en moi ce qui était fait pour servir et à quoi personne n’a jamais cru.

Faisons une étroite alliance entre nous !


Lumîr

Et vous me rendrez mes dix mille francs ?


Turelure

Le lendemain de notre mariage !

Avec tous les intérêts mon petit ange, (chantant) : Les intérêts composés, mon petit morceau de beurre en or !


Lumîr

Et que dira Sichel ?


Turelure

Je n’ai pas peur de Sichel !

(Il lui prend la main)
(Entre SICHEL)

Lumîr, regardant SICHEL et gardant la main de TURELURE, qui voudrait l’ôter, avec un aimable sourire, à demi-voix.

Que vous êtes vieux ! Que vous êtes vilain !

Ah, j’aimerais mieux mille fois mourir que d’être à vous !

Ne pensez pas me faire peur.