Le Panthéon, peintures murales/V

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Lévy frères (p. 59-72).


V


Les peintures que nous avons décrites par anticipation couvrent du haut jusqu’en bas les parois latérales du Panthéon ; la coupole, de Gros, par son élévation et l’impossibilité d’en discerner les figures du point d’où l’on doit la voir, s’isole en quelque sorte de la composition générale de l’édifice ; par cette raison, Chenavard l’a laissée subsister telle qu’elle est ; il lui en eût coûté d’ailleurs de porter la main sur cet ouvrage, où le talent d’un grand peintre a laissé de brillantes traces, bien que Raphaël n’ait pas fait de difficultés de jeter bas les fresques du Pinturiccio [sic] lorsqu’il fut chargé de peintre les stances et les loges du Vatican. Mais l’immense pavé blanc et nu offrait un vaste champ à l’artiste, qui l’a rempli par cinq grandes mosaïques circulaires disposées en forme de croix. La plus grande, qui occupe le dessous de la coupole et le centre de l’édifice, n’a pas moins de soixante-dix pieds de diamètre : elle sera exécutée en mosaïque de couleurs ; les quatre autres en mosaïque blanche et noire, à la manière de celles de Beccafumi.

La mosaïque centrale est le résumé de la pensée de l’auteur. Les compositions précédentes nous ont montré l’humanité dans son développement historique et théogonique. Celle-ci nous la fait voir sous son côté métaphysique ; c’est, en quelque sorte, la théologie de l’auteur. Jusqu’à présent, il n’a fait que retracer avec le crayon les phases diverses de la vie du grand être collectif. Il raconte, il n’explique pas. Ici, sous des symboles transparents et plastiques, il développe sa théorie philosophique.

Au sommet du cercle, sur un de ces fonds de splendeurs constellés d’étoiles comme Dante en fait rayonner dans les cercles les plus élevés de son paradis, flamboie une figure colossale pleine de douceur, de puissance, de majesté et d’inspiration. On la prendrait d’abord pour le Christ ; mais c’est une puissance supérieure au Christ lui-même qui ne fut qu’un de ses hérauts : le Verbe !

Le Verbe se mouvant dans la lumière, c’est-à-dire, la Raison éclatante, rapide, irrésistible, voilà la divinité que Chenavard place au ciel supérieur ; le Verbe, c’est le Dieu suprême qui domine de sa taille gigantesque les olympes inférieurs et subalternes, car les degrés de la hiérarchie céleste s’établissent d’après les portions plus ou moins grandes que les dieux reflètent de la raison universelle.

La lumière est la forme du Verbe. Le premier mot prononcé sur le néant produisit le jour ! Cette parole : Que la lumière soit ! fit éclater dans le vide des milliards d’étoiles et de soleils.

La puissante formule d’évocation vient d’être prononcée, et les mondes tourbillonnent dans une lueur éblouissante. Les anges nés avec la lumière célèbrent à grand renfort de clairons la promulgation du Verbe, dont la personnification colossale se tient debout, les bras étendus devant un tronc autour duquel se groupent les quatre animaux mystiques. Les vieillards de l’Apocalypse symbolisant les puissances spirituelles et temporelles, tendent au Verbe, en signe d’hommage, leurs encensoirs et leurs couronnes.

A droite, les quatre anges des vertus cardinales, la Force, la Justice, la Tempérance et la Prudence, amènent au pied du Verbe les dieux de l’Orient, qui s’agenouillent dans des attitudes humbles et soumises : le vieux Chronos, Jupiter, plus loin Isis à la tête de vache, et tout au fond, au coin d’un nuage, la figure cachée par un pan de draperie, un être énigmatique qui représente les dieux inconnus. – L’ange de la Force, vêtu d’une armure d’or, est de la plus grande beauté.

A gauche, les trois vertus théologales, la Foi, l’Espérance et la Charité, conduisent les dieux du Nord, Odin ayant sur les épaules les corbeaux Hugin et Munnin, c’est-à-dire l’esprit et la mémoire, qui lui racontent tout ce qui se passe, et tenant en main un rameau du frêne Ygrasil, l’arbre merveilleux, et Thor, le fils d’Odin, qui s’agenouille près de son père dont il est séparé par le loup Freki.

Le peintre, par une idée ingénieuse et singulière, a donné à l’ange de l’Espérance la forme d’un squelette. Selon lui, la mort, c’est le désir d’une autre vie, d’une incarnation différente et supérieure ; au moment de dépouiller son enveloppe, l’âme ne peut qu’espérer l’immortalité. Le squelette est donc l’emblème de l’espérance ardente.

Dans le coin se groupent des divinités vagues et nébuleuses, Teutatès et Irmensul, que semble baigner l’ombre froide des forêts druidiques.

Un banc de nuages étroits forme la ligne de démarcation de cette partie céleste et génésiaque du tableau qui occupe à peu près le tiers du cercle. On pourrait dire relativement qu’elle représente le passé, comme la portion du milieu représente le présent et la portion inférieure l’avenir.

Sous les nuages s’étend une espèce de portique d’une architecture primitive et sévère, dont les colonnes encadrent des scènes d’un choix significatif.

Au milieu, sous une triple arcade, s’élève une idole d’une forme mystérieuse et singulière et d’une composition hybride qui fait penser aux divinités de l’Inde. Cependant ni la pagode pyramidale de Jaggernaut, ni le temple cryptique d’Eléphanta, n’ont vu sur leurs autels cette étrange et nouvelle création.

Au milieu, la vache brahmanique vue de face et les genoux placés sur son fanon rumine quelque pensée de cosmogonie. A droite, le griffon de Perse, la patte allongée, l’aile frémissante, semble garder un trésor, tandis qu’à gauche le Sphinx de Chaldée se distrait de l’éternité par des rêves de granit.

Sur le dos de ces trois bêtes soudées ensemble est posée la nef égyptienne, la Bari mystique qui transporte les âmes ; la nef porte elle-même l’arche d’alliance surmontée à son tour du ciboire avec l’hostie rayonnante.

Ce symbole exécuté en granit rouge se répétera au fond du temple et remplacera l’autel sous une rotonde de douze colonnes qui supporteront une frise à douze compartiments où les Olympiens seront sculptés en bas-relief.

Par ce monument fait avec les symboles de tous les cultes fondus ensemble, Chenavard a voulu marquer que toutes les religions n’étaient que des formes diverses de la même idée, et que, vues d’une certaine hauteur, ces formes devaient être indifférentes : c’est le Verbe, le grand Pan que l’humanité adore sous une multitude de pseudonymes : tous les noms des divinités sont les épithètes de la litanie de ce Dieu unique, général, éternel ; le Verbe nageant dans la lumière, c’est-à-dire l’intelligence suprême et régulatrice dont chaque être animé contient une parcelle et que l’homme seul porte avec conscience dans son cœur et dans sa tête.

Il a donc fait une idole, c’est-à-dire une image plastique que tout le monde peut adorer, car elle contient le culte de chacun avec la généalogie de ce culte : tel devait être le maître-autel d’un temple panthéiste, car le panthéisme a pour mission d’absorber dans son vaste sein toutes les idées et toutes les formes ; il n’exclut aucune religion, il se les assimile toutes.

Sous le portique de droite, on voit Zoroastre et Cyrus, Fo et Confucius, Toth, Hermès et Pythagore, Platon, Solon, Lycurgue, puis Orphée, Homère, Hésiode, Périclès, Phidias, Esope et les Sibylles, tous ceux qui ont transmis le Verbe et prophétisé, c’est-à-dire formulé par anticipation le Verbe de l’avenir.

Sous le portique de gauche sont groupés Adam et Eve, que l’ange chasse de son épée flamboyante ; Melchisédech qui, par l’oblation du pain et du vin, donne la figure symbolique de la cessation des sacrifices sanglant auxquels se substitue la Messe ; Abraham, près d’immoler son fils, image de l’ancienne loi ; Noé ivre et maudissant Cham, Elisée laissant son manteau, Moïse tenant les tables de la loi ; Josué, David avec sa harpe, Samuel, Salomon tenant le modèle du Temple, et les prophètes qui font pendant aux Sibylles et rendent à la religion du Dieu solitaire les mêmes services que celles-ci au polythéisme.

Du pied de l’idole centrale part un perron à deux rampes aboutissant à un palier.

Par la rampe droite descendent Alexandre et Ptolémée remettant à César, placé plus bas, les clés d’Alexandrie.

Ensuite viennent, placés sur le palier dont nous avons parlé tout à l’heure, Auguste, Virgile, Horace, Tacite, regardant en sa qualité d’historien Marius et Sylla qui luttent sur un plan plus reculé et laissent loin derrière eux Annibal et Mithridate, ces deux grands ennemis du nom romain, que des sénateurs assis sur leurs chaises curules semblent dominer par leur impassibilité majestueuse.

Par la rampe gauche, reliant l’Ancien Testament au Nouveau, le verbe du passé au verbe de l’avenir, descendent la Sainte-Vierge portant l’enfant Jésus et saint Jean portant la croix et l’agneau.

Tout près de l’escalier, et pour continuer la filiation, saint Pierre en présence de saint Jacques, reconnaissable à son bâton de voyageur, remet les clefs à saint Lin, le premier pape.

Un peu plus loin, saint Jean, tournant vers le ciel son œil d’aigle, écrit l’Apocalypse sur un long rouleau de parchemin, tandis que près de lui saint Etienne, donnant du pain et des vêtements à des enfants nus, institue la charité, ce sentiment inconnu au monde antique.

Le groupe chrétien est rattaché au groupe païen par le bourreau armé de la hache qu’envoient vers les hommes de la loi nouvelle Néron et Dioclétien, les grands persécuteurs.

Plus à gauche, mais toujours sur le même plan, à l’exception de deux personnages qui ont descendu, comme plus modernes, une des marches du grand escalier sur les degrés duquel s’étage la composition, on remarque saint Paul prêchant sinon de vive voix, du moins par sa doctrine transmise, les docteurs Jérôme, Augustin, Ambroise et saint Grégoire, auteur du chant grégorien dont un oiseau semble lui souffler à l’oreille les mélodies célestes.

Par derrière vient la foule des martyrs sortant d’une arcade basse pratiquée sous ce que nous appellerons, faute d’un meilleur terme, la loge des prophètes : sainte Marguerite avec sa roue, saint Laurent avec son gril, saint Barthélémy portant sa peau sur son bras, etc.

De l’arcade ouverte sous les sibylles sortent confusément les barbares Sarrasins : Mahomet, dont le pigeon révélateur becquette l’oreille, fait le pendant du pape Grégoire et de son oiseau. A côté du prophète, Amrou incendie la bibliothèque d’Alexandrie d’après les ordres du farouche Omar. Le Verbe Chrétien serait en danger de périr si Pélage avec sa lance et Charles Martel avec son marteau n’arrêtaient, dès les premières marches, l’avalanche envahissante.

Mais les Sarrasins brûlent les manuscrits et les livres à droite, consolez-vous, voici à gauche un groupe de moines Bénédictins et autres qui, accroupis sur les marches, transcrivent sur le parchemin les précieux restes de la pensée antique, et assurent ainsi la transmission du Verbe. Tandis que le monde barbare fourmille et s’agite autour d’eux, recueillis dans leurs cellules tranquilles et dans les cloîtres blancs, ils travaillent en silence, exécutent ces merveilles calligraphiques, ces livres historiés d’arabesques fleuries et de miniatures d’un goût naïf et charmant, conservent à la fois l’idée et la forme, la poésie et l’art.

A quelques pas de là, Pierre l’Hermite prêche la croisade. Godefroy de Bouillon, Richard Cœur-de-Lion l’écoutent et semblent crier : Diex le volt !… De l’autre côté, l’empereur Frédéric Barberousse reçoit de Ferdoussi le Schah-Nameh, c’est-à-dire la poésie, et d’un autre personnage une petite mosquée en relief, c’est-à-dire l’architecture. Près de ce groupe se tient le calife Haroun-al-Raschid, qui personnifie la civilisation orientale : bien que ces figures ne soient pas rigoureusement synchroniques, elles représentent la transmission de l’idée et peuvent se trouver ensemble dans un milieu intellectuel.

Secrète providence du Verbe ! L’Europe, en se ruant sur l’Asie à la conquête du grand sépulcre, en rapporte la civilisation ; au lieu d’un tombeau vide, elle conquiert l’idée vivante : les livres d’Aristote traduits par les Arabes, l’algèbre, l’alchimie, l’astrologie, la cabale, la médecine, toutes les sciences à l’état de superstition et de grimoire, rapportées en germe d’Orient, s’implantent sur notre sol ; la musique, la poésie, l’architecture, l’art tout idéal et si compliqué de l’arabesque, que nul peuple ne posséda comme les Sarrasins, s’acclimatent dans ces tristes régions du nord, en proie à la plus effroyable barbarie. L’ogive mahométane met ses courbes gracieuses au service de la cathédrale chrétienne, le trèfle arabe s’inscrit dans nos fenêtres, et Montereau, l’architecte de saint Louis, met des croissants sur les minarets de la mosquée, sur les aiguilles de la chapelle de Vincennes, voulions-nous dire.

Au milieu, comme point central de la composition et du cercle, sont groupées plusieurs figures symbolisant les substitutions du monde moderne au monde ancien : Attila, coiffé d’un casque bizarre et sauvage, où palpitent des ailes ce corbeau, imbriqué d’une armure féroce, renverse sur les degrés Romulus, personnification de l’empire romain, et que sa louve essaie en vain de défendre ; le barbare balance une masse d’armes toute hérissée de pointes, dont il frappe sur la tête de sa victime : ce geste justifie le surnom de fléau de Dieu qu’il se donnait à lui-même. Un peu plus bas Charlemagne est agenouillé dans les plis d’un manteau royal, tenant en main le globe du monde surmonté de la croix. Le pape lui pose la couronne sur la tête. Ils sont là tous les deux, seuls dans leur majesté profonde ; et, pour nous servir des termes du monologue de Charles-Quint.


L’univers ébloui contemple avec terreur


Ces deux moitiés de Dieu, le pape et l’empereur.


En arrière se tient Justinien, l’auteur du Code, dont Charlemagne, l’auteur des capitulaires, semble hériter.

Derrière ces différents personnages se lèvent deux figures mystérieuses que l’histoire ignore, mais que la légende revendique ; l’un est l’enchanteur Merlin, l’autre la fée Mélusine, cette femme rare, « qui n’était serpent qu’à moitié, » comme Henri Heine l’a dit spirituellement quelque part. Le peintre a voulu caractériser ainsi la croyance aux fées et à la sorcellerie, qui joue un si grand rôle dans tout le moyen âge, et désigner les épopées fabuleuses du cycle carlovingien, iliades chevaleresques où les douze pairs font pâlir les exploits d’Achille.

C’en est bien fini avec le vieux monde ; le christianisme s’est substitué au polythéisme, la barbarie du Nord à la civilisation du Midi, l’empire d’Occident à l’empire d’Orient. La légende elle-même s’est renouvelée. Le merveilleux romantique a chassé le merveilleux classique. Les fées, les gnomes, les sylphes, les goules, remplacent les magiciennes de la Thessalie, les génies, les larves et les lémures. L’idéal a pris d’autres formes : ce n’est plus la Toison d’or que cherchent les aventuriers, mais le Saint-Graal, c’est-à-dire la vase où a été recueilli le précieux sang de Jésus-Christ, le jour de la passion.

Il ne reste plus rien de l’antiquité, pas même ce qui survit aux religions détruites, aux empires renversés, une superstition et une fable !

Mélusine et Merlin, dans ce grand résumé des manifestations de l’intelligence humaine, devaient occuper une place importante. Le verbe, lorsqu’il veut parler à des peuples enfants, doit emprunter la forme du conte et se vêtir, pour attirer l’attention paresseuse ou affaiblie, des splendides vêtements de la fiction.

Nous voici maintenant dans l’époque moderne. Le verbe continue à se transmettre en élargissant toujours ses ondulations infinies.

Sur une vaste terrasse, s’étale une composition qui rappelle l’école d’Athènes de Raphaël. Des poëtes, des artistes, des savants, des politiques, des inventeurs, des philosophes, des législateurs, tous ceux enfin qui, au moyen de l’idée formulée en verbe, concourent au développement de l’unité humaine, rêvent, dessinent, travaillent, intriguent, cherchent, spéculent, écrivent, formant des groupes harmonieusement balancés, les uns debout, les autres assis, ceux-ci inclinés vers leur œuvre, ceux-là relevant la tête pour écouter. Schwartz, dans son froc de moine, souffle son fourneau où le salpêtre, en éclatant, va faire découvrir la poudre : Guttemberg [sic], entouré de penseurs qui se penchent vers lui et suivent sérieusement son travail, invente l’imprimerie.

Christophe Colomb et Vasco de Gama reçoivent la boussole, les Médicis causent avec les artistes, Raphaël tient son carton de dessins, Brunelleschi se repose accoudé sur un chapiteau ; Luther, Charles-Quint, Bossuet et Loyola, Louis XIV, Cromwell, Pierre le Grand, agitent ensemble quelque grande question politique ; Voltaire rit et J.-J. Rousseau pleure ; Mozart, Michel-Ange, Dante, Shakespeare rayonnent au milieu de cette foule illustre, et se mêlent familièrement aux Descartes, aux Liebnitz, aux Newton, aux Spinosa, car l’art aime la pensée et gagne au commerce de la philosophie. Tout à fait sur le premier plan, Lavoisier, Washington, Cuvier, Wats [sic] symbolisent l’époque où nous vivons ; Wats et Washington, si modernes qu’ils appartiennent autant à l’avenir qu’au présent, n’ont qu’un pied posé sur le plateau actuel, l’autre pied est appuyé dans l’ombre sur un degré inférieur. Ils montrent ainsi que les conséquences de leurs idées n’ont pas encore acquis tous leurs développements. En effet, la démocratie américaine et la vapeur doivent changer la face du monde, et leur règne ne fait que commencer. Napoléon, que l’on aperçoit debout, la face tournée vers le spectateur, vêtu du manteau impérial, couronné de laurier comme un César romain, est le dernier homme de l’ère antique, comme Washington est le premier homme de l’ère moderne ; l’un enterre le vieux monde, l’autre inaugure le nouveau ; le Corse ferme une civilisation, l’Américain en ouvre une autre.

Coëthe [sic], dans son second Faust, suppose que les choses qui se sont passées autrefois se passent encore dans quelque coin de l’univers. Le fait est, selon lui, le point de départ d’une foule de cercles excentriques qui vont agrandissant leurs orbes dans l’éternité et l’infini : dès qu’une action est tombée dans le temps, comme une pierre dans un lac sans bornes, l’ébranlement causé par elle ne s’éteint jamais, et se propage en ondulations plus ou moins sensibles jusqu’aux limites des espaces. Ainsi, dans son étrange poëme, la guerre de Troie étend ses rayonnements jusqu’à l’époque chevaleresque ; la belle Hélène monte dans le donjon en poivrière du moyen âge. Lincéus, le gardien antique, veille du haut de la tourelle, et les jeunes Troyens se penchent aux créneaux d’une muraille à moucharabys. Euphorion, l’enfant mystérieux de la Tyndaride et de Faust, sautille entre le ciel et la terre, dans la prairie émaillée de pervenches.

Ce qui fait le passé, le présent ne peut-il le produire, lui aussi, et prolonger ses vibrations dans les siècles qui ne sont pas encore ? les choses actuelles sont peut-être douées de la propriété d’émettrent des spectres et de les envoyer vers l’inconnu ; le présent est la matrice ou le passé procrée l’avenir, et il doit exciter dans les régions impalpables, sous l’obscurité des futurations, une ébauche invisible de ce qui sera ; les éléments de l’avenir, les combinaisons du hasard, les accidents de l’histoire, sont déjà en préparation sur un fourneau mystérieux, dans les profondeurs impénétrables de l’Hadès ; la lueur du jour qui nous éclaire jette son reflet sur les temps qui vont se lever.

Peindre l’avenir était, certes, une tâche hardie. Notre artiste n’a pas reculé devant elle. A partir de Washington debout sur la dernière marche du présent, un escalier taillé irrégulièrement dans le roc par assises grossières descend dans les entrailles de la terre entr’ouverte en caverne. Sur les premières marches est accroupi un être de forme humaine encore, mais d’une laideur vulgaire, à la physionomie basse, au nez écrasé sur sa face plate par le poing de la trivialité. Le cachet divin a disparu de son front rétréci, qu’il ne pense guère à lever vers le ciel. Comme ces éternels avares de Quintin Metzys [sic], il manie et compte l’or et les billets de banque, accoudé à un ballot de coton. Autour de lui, comme un vil détritus, gisent brisés les nobles symboles de l’art : la poésie est morte, l’industrie règne seule ; les instincts supérieurs s’éteignent, l’âme s’évapore, la beauté disparaît, les besoins seuls parlent.

Plus bas, des êtres qui n’ont presque plus rien d’humain, se battent et s’étranglent en se disputant une abjecte nourriture : les profils se dégradent, les formes bestiales font dévier les contours, la brute reprend l’homme : les types monstrueux de l’Inde et de l’Egypte reparaissent, moins leur grandeur et leur jeunesse ; ce ne sont plus les exagérations d’une nature débordante de sève, mais les pullulations malsaines d’un monde en décomposition, mais les enflures, la gibbosité, l’atrophie, les bras qui se déjettent, les genoux qui deviennent cagneux, des tortillements de mandragore, des nodosités de vipères ; l’animalité a repris tout à fait le dessus. Au fond des bêtes aussi dégradées que les hommes rongent parmi des ruines et des broussailles des restes des carcasses et des os déjà dépouillés.

Sur le premier plan, à droite, les Mères horriblement vieilles dorment ou expirent adossées à des tombeaux pleins de morts : leur aspect est navrant. Elles ne sont plus que les ombres d’elles-mêmes. Elles sont devenues stériles, leur sein est desséché, et c’est en vain que les nouveau-nés pressent leur mamelle tarie. Le monde va finir. Les Parques, assises dans des attitudes de découragement, laissent tomber leur quenouille sans étoupe et leurs ciseaux inutiles ; plus d’existence à prolonger, plus de fil à couper. Leur rôle est fini, et, comme tous les êtres dont la tâche est accomplie, elles meurent. Qui ramènera de son pouce sur vos yeux creux vos paupières ridées, sempiternelles filandières ? Il n’y a plus personne de vivant, et les petits génies de la terre jettent les cadavres des derniers hommes dans le feu éternel et central.

Le feu qui flamboie au bas de la composition correspond à la lumière qui rayonne à la partie supérieure. La lumière a tout développé, le feu régénèrera tout : la clarté et la chaleur ne sont-elles pas la source de la vie intellectuelle et physique ? La mort n’est-elle pas l’obscurité et le froid ?

De ce feu s’élance, les ailes déployées, le Phénix antique, symbole de la renaissance immortelle. Comme l’oiseau merveilleux, fils de ses propres cendres, l’Humanité, consumée sur le bûcher régénérateur, jaillira plus jeune, plus brillante que jamais de la flamme purificatrice, et reprendra ses évolutions. D’autres dieux, d’autres héros, d’autres poëtes formuleront encore ses pensées et ses rêves, et, dans quelques milliers d’années, des peintres inconnus, plus grands qu’Appelles et Michel-Ange, décoreront pour elle des Panthéons d’une architecture que nul ne peut prévoir.