Le Paquebot américain/Chapitre V

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 15p. 49-62).

CHAPITRE V.


Quel pays est celui-ci, mes amis ? — L’Illyrie, Madame.
La nuit des rois



Le capitaine Truck jeta un coup d’œil sur ses voiles pour s’assurer qu’elles étaient toutes bien orientées, aussi tranquillement que s’il ne fût arrivé rien d’extraordinaire ; lui et son équipage semblant avoir regardé la tentative d’abordage du cutter comme on regarde les phénomènes naturels des planètes, ou, en d’autres termes, comme si le bâtiment, dont ils n’étaient simplement que des parties, y eût échappé par l’effet de son propre instinct ou de sa volonté. Cette habitude de considérer la machine en elle-même comme le principe gouvernant, est assez générale parmi les marins. Quand ils mollissent un cordage ou qu’ils choquent une bouline, ils paraissent penser qu’ils ne font que permettre à une créature de suivre plus librement sa volonté ; il est vrai que tous savent qu’il n’en est rien, mais aucun ne le dit, aucun ne voudrait même avoir l’air de le croire.

— Avez-vous remarqué comment notre vieux bâtiemnt s’est débarrassé de ces écumeurs de mer qui montaient le cutter ? demanda le capitaine avec un ton de complaisance au groupe qui était encore rassemblé sur le gaillard d’arrière, quand un coup d’œil, jeté en haut, l’eut assuré qu’il n’y avait rien que sa science nautique eût à corriger à l’instinct de son navire. Un cheval fougueux, ou une baleine percée d’un harpon, ou un de vos plus lestes arlequins, n’auraient pas fait une plus jolie fugue que cette pauvre vieille carcasse, qui est certainement un des bâtiments les plus lourds qui aient jamais vogué sur l’océan. Je voudrais pourtant que le roi Guillaume se mit dans la tête d’envoyer un des plus légers de ses croiseurs pour mettre à l’épreuve la légèreté du Montauk, afin de le punir du tour qu’il a joué à son cutter.

Le bruit d’un coup de canon, dont le son arriva amorti par la brise, interrompit le cours des plaisanteries de M. Truck. En regardant sous le vent, il y avait assez de clarté pour voir une corvette qu’ils avaient laissée à l’ancre, et qui était en mer toutes ses voiles déployées, et paraissant en chasse. Il était évident que ce coup de canon avait été tiré comme un signal de rappel pour le cutter, et des feux de conserve qu’on vit paraître à bord de la corvette et de son embarcation prouvèrent qu’elles étaient en communication.

Les passagers se regardèrent gravement les uns les autres, car l’affaire commençait à prendre à leurs yeux un caractère sérieux. Quelques-uns alléguèrent qu’il était possible que l’offense de Davis fût quelque chose de plus grave qu’une dette ; cependant ce qu’avait dit l’officier de justice lui-même prouvait la fausseté de cette conjecture. La plupart pensèrent que la résolution de punir le mépris qu’on avait montré pour les autorités, avait fait envoyer le croiseur à la poursuite, afin de les ramener dans le port. Les passagers anglais se mirent à raisonner en faveur de l’autorité de la couronne, et ceux qui étaient connus pour être Américains soutinrent avec chaleur les droits de leur pavillon. Les deux Effingham montrèrent beaucoup de modération en exprimant leur opinion ; car l’éducation, l’âge et l’expérience, leur avaient appris à juger sainement des choses.

— Quant à ce qui concerne le parti pris par le capitaine Truck de refuser la demande de l’officier commandant le cutter, il est probablement plus en état d’en juger qu’aucun de nous, dit M. Effingham avec le ton de réserve d’un homme bien élevé, car il doit mieux connaître la position précise dans laquelle son bâtiment se trouvait en en ce moment ; mais qu’un bâtiment de guerre étranger n’ait pas le droit de faire rentrer ce paquebot dans le port, dans un temps de paix profonde, quand il est en pleine mer, comme y sera bientôt le Montauk, — en supposant qu’il n’y soit pas encore à présent, c’est, je crois, ce dont on ne peut raisonnablement douter. La querelle, s’il y en a une, est maintenant devenue un sujet de négociation ; la réparation doit être demandée par les agents généraux des deux nations, et ne doit pas être imposée par les officiers inférieurs de l’une des deux parties. Du moment que le Montauk a atteint la grande route de toutes les nations, il est sous la juridiction exclusive du pavillon sous lequel il vogue.

— Vattel, mot pour mot ! dit le capitaine en faisant un signe d’approbation et en secouant de nouveau les cendres de son cigare.

John Effingham était un homme ayant des opinions fortement prononcées, ce qui veut dire souvent des préjugés fortement enracinés ; il avait été élevé, trente ou quarante ans auparavant, sous l’influence des opinions anglaises, qui pesaient alors comme un cauchemar sur les intérêts nationaux de l’Amérique. Il est vrai que M. Effingham était, dans tous les sens, le contemporain, comme il avait été le compagnon d’études de son cousin ; qu’ils s’aimaient comme des frères ; qu’ils avaient dans toutes les choses essentielles la plus grande confiance dans les principes l’un de l’autre ; qu’ils pensaient l’un comme l’autre sur mille sujets ; mais quant à la domination anglaise, il était peut-être impossible de trouver deux hommes qui se ressemblassent moins que le cousin veuf et le cousin célibataire.

Édouard Effingham avait un jugement singulièrement juste. Étant encore fort jeune quand il avait hérité de son domaine, il avait passé plusieurs années dans une retraite qui, en l’éloignant de la lutte du monde, avait laissé à une sagacité cultivée la possibilité d’agir librement sur ses dispositions naturelles. À l’époque où toute la république offrait le honteux spectacle d’une nation déchirée par des factions opposées, qui prenaient leur source dans des intérêts étrangers aux siens, quand la plupart de ses compatriotes étaient Anglais ou Français, il était resté ce que la nature, les lois et la raison voulaient qu’il fût, — Américain. Jouissant de l’otium cum dignitate sur son domaine et dans sa maison héréditaire, Édouard Effingliam, avec peu de prétentions à la grandeur et beaucoup de droits à l’estime due à la vertu, avait suivi la ligne de vérité que tant de « demi-dieux » de la république, sous l’influence de leurs passions, ou stimulés par les intérêts passagers et mobiles du jour, n’apercevaient pas ; ou, s’ils la voyaient, ils n’en faisaient aucun compte. On n’aurait pu trouver un homme moins accessible que lui à l’agitation, ce primum mobile de tout patriotisme et de toute activité en Amérique, s’il faut en croire les théories du temps. L’indépendance de fortune avait produit en lui l’indépendance de pensée. L’étude et la réflexion l’avaient rendu original et juste, simplement en le mettant à l’abri de l’influence des passions ; et si des milliers d’hommes avaient l’esprit plus fin et plus délié pour démasquer les susceptibilités ou imposer à la masse, fort peu étaient aussi équitables, et nul n’était moins égoïste. Il aimait son pays natal, quoiqu’il regrettât les côtés faibles qu’il y découvrait ; il en était l’avocat ferme et constant en pays étrangers, sans en devenir le flatteur bas ou intéressé quand il se trouvait dans son sein ; et dans tous les temps, dans toutes les situations, il prouvait que son cœur était où il devait être.

Sur beaucoup de points essentiels, John Effingham était le contraire de tout cela. À une intelligence plus vive et plus vigoureuse que celle de son cousin il joignait des passions sur lesquelles il avait moins d’empire, une volonté plus opiniâtre, et des préjugés qui l’emportaient souvent sur sa raison. Son père avait hérité de la plus grande partie des biens mobiliers de sa famille ; il s’était plongé dans le tourbillon des spéculations qui suivirent l’adoption de la nouvelle constitution, et, prouvant la vérité du proverbe sacré qui dit : « Où est le trésor, là sera aussi le cœur, » il avait adopté aveuglément tous les principes factieux et inconciliables d’un parti, si l’on peut nommer principes des règles de conduite qui varient suivant l’intérêt du jour, et s’était imbu des erreurs courantes qui accompagnent toujours l’esprit de faction.

L’Amérique jouissait alors depuis trop peu de temps de son indépendance, et elle était trop insignifiante à tous autres yeux que les siens, pour pouvoir raisonner et agir par elle-même, excepté sur des points qui touchaient trop évidemment à ses intérêts immédiats pour qu’elle pût les négliger ; mais les grands principes, où il vaut peut-être mieux dire les grands intérêts sociaux qui divisaient alors l’Europe, produisirent autant de sensation dans ce pays éloigné, que le comportait un état de choses qui eut si peu de relations pratiques avec le résultat de cette lutte. Tous les Effingham s’étaient montrés fédéralistes dans le véritable sens de ce mot ; car leur éducation, leur bon sens naturel et leurs principes, leur donnaient du penchant pour le bon ordre, pour un bon gouvernement, et pour le maintien de la dignité de leur pays. Mais quand le feu des factions prit plus de force, et que les noms et les choses se confondirent et devinrent contradictoires, la branche de cette famille qui possédait une fortune territoriale prit les principes de ce qu’elle regardait comme le fédéralisme américain ; et celle dont la richesse était due au commerce adoptables idées de ceux qu’on pourrait appeler les fédéralistes anglais. Nous ne voulons pas dire que le père de John eût le dessein de manquer de fidélité à son pays natal ; mais en adoptant les dogmes d’un parti, il s’était fait des principes qui, s’ils signifiaient quelque chose, n’étaient nullement d’accord avec ceux qui gouvernaient son pays, en même temps que plusieurs étaient diamétralement opposés aux intérêts et à l’honneur de l’Amérique.

John Effingham avait insensiblement embrassé les sentiments de ce parti, quoique la fortune considérable que lui avait laissée son père lui eût permis de quitter le commerce. Il avait souffert que ses préjugés prissent un tel empire sur lui, qu’il prétendait que l’Angleterre avait à juste titre le droit qu’elle s’arrogeait de s’emparer de marins servant sous le pavillon américain, doctrine que le jugement plus sain de son cousin Édouard n’avait pas adoptée un seul instant. Il était singulièrement ingénieux à découvrir des fautes dans toutes les mesures de la république qui n’étaient pas d’accord avec la politique de la Grande-Bretagne. En un mot, il ne fallait rien moins que son esprit pour soutenir un grand nombre de sophismes, et pour donner un air plausible de raison à ce qui était essentiellement faux. Après la paix de 1815, John Effingham avait quitté l’Amérique une seconde fois, et il s’était rendu en Angleterre avec l’empressement d’une forte affection, qui devait peut-être son existence à un esprit d’opposition plutôt qu’à des idées bien fixes de vérité, ou à des liens naturels. Il en résulta un désappointement, comme cela arrive dix-neuf fois sur vingt, et cela uniquement parce qu’il avait imaginé des théories et rêvé des résultats. Comme le radical anglais qui court en Amérique l’esprit dérangé par des dogmes impraticables, il éprouva une réaction, principalement parce qu’il trouva que les hommes n’étaient pas supérieurs à la nature, et il était avancé dans le voyage de la vie lorsqu’il découvrit ce qu’il aurait pu savoir presque en le commençant, que des causes particulières doivent nécessairement produire des effets particuliers. Depuis ce temps, John Effingham devint plus sage et plus modéré. Mais comme le choc n’avait pas été assez violent pour le rejeter sur la vérité, ou sur les préjugés opposés d’une autre secte, on voyait toujours flotter sur ses opinions les débris de ses anciennes idées, qui couvraient son esprit d’une sorte de crépuscule, comme les teintes du soir et les ombres qui restent encore le matin suivent ou précèdent la lumière du soleil.

Ce fut donc sous l’influence de ces préjugés secrets que John Effingham répondit à son cousin, et la conversation prit bientôt le caractère d’une discussion dans laquelle toutes les parties n’ont pas des idées bien nettes, et ne se proposent pas pour seul but d’arriver à la vérité. Presque tous les passagers y prirent part, et une demi-heure se passa bientôt à discuter le droit des gens et le cas particulier qui les occupait.

La nuit était belle, et pendant ce temps Ève et mademoiselle Viefville se promenaient sur le pont pour prendre de l’exercice, la mer, alors calme, rendant ce moment favorable. Comme nous l’avons déjà dit, l’intérêt commun qu’on avait pris aux deux jeunes mariés avait rompu la glace, et au moment où M. Grab quitta le bâtiment, il existait entre les passagers moins de gêne et de contrainte que cela ne serait arrivé à la fin d’une semaine dans des circonstances ordinaires. Ève Effingham, depuis l’âge de onze ans, avait passé presque tout son temps sur le continent, et y avait vu la société sans être assujettie à la contrainte sévère qui y est imposée aux jeunes personnes, et sans l’extrême licence qui leur est accordée en Angleterre et en Amérique. Elle était d’une famille qui n’était que trop habituée à se permettre les libertés extravagantes qui passent quelquefois pour de l’aisance dans ce dernier pays. Elle n’avait jamais quitté la maison de son père ; mais la compagnie variée qu’elle avait vue sur le continent avait donné à ses manières ordinaires plus de réserve que la simplicité des usages de l’Amérique n’en aurait exigé dans les cercles les plus rigides de ce pays. Avec ce caractère de réserve, elle portait de la franchise et du naturel dans son commerce avec le monde, et elle avait vu tant de nations différentes, qu’elle avait acquis une confiance en elle-même qui ne lui était pas préjudiciable, grâce à l’excellente éducation qu’elle avait reçue, et à une dignité qui lui était naturelle. Cependant, mademoiselle Viefville, quoiqu’elle eût perdu quelques-unes de ses idées particulières à ce sujet, fut un peu surprise en voyant Ève recevoir les avances respectueuses de M. Sharp et de M. Blunt avec moins de réserve qu’elle n’avait coutume d’en montrer à des étrangers. Au lieu de se borner à écouter, Ève avait répondu à plusieurs remarques du premier, et avait même ri avec lui de quelque absurdité du comité des cinq. La prudente gouvernante en fut étonnée ; mais elle pensa que ce n’était que la liberté qui devait régner à bord d’un bâtiment, car, en véritable Française, mademoiselle Viefville avait des idées très-vagues sur les secrets du vaste Océan ; et comptant sur la discrétion éprouvée de sa pupille, elle ne lui fit aucune observation sur ce sujet. Pendant que M. Sharp causait avec Ève en lui donnant le bras, elle était elle-même en conversation animée avec M. Blunt, qui marchait à côté d’elle, et qui parlait le français si purement, qu’elle le prit d’abord pour un de ses compatriotes qui avait pris un nom anglais comme nom de guerre pour voyager. Tandis que cet entretien occupait toute l’attention de mademoiselle Viefville, car Paul Blunt lui parlait de Paris et de toutes ses beautés avec un talent qui lui inspirait le plus vif intérêt : Paris, ce magnifique Paris, ayant presque autant d’influence sur le bonheur de la gouvernante qu’il en avait, dit-on, sur celui de madame de Staël, — le compagnon d’Ève baissa tellement la voix qu’on aurait pu dire qu’il prenait un ton confidentiel, quoique parfaitement respectueux.

— Je me suis flatté, dit-il, peut-être uniquement par amour-propre, que miss Effingham n’a pas assez oublié tous ceux qu’elle a rencontrés dans ses voyages pour me regarder comme lui étant tout à fait étranger.

— Certainement non, répondit Ève avec autant de simplicité que de calme ; autrement une de mes facultés, la mémoire, me serait entièrement inutile. Je vous ai reconnu du premier coup d’œil, et je regarde votre présentation par notre digne capitaine comme un raffinement de savoir-vivre en pure perte.

— J’en suis charmé et fâché en même temps ; — charmé et infiniment flatté de n’avoir point passé devant vos yeux comme une ombre fugitive qui ne laisse aucune trace en se retirant ; — mais fâché de me trouver devant vous dans une situation qui, à ce que je crains, doit vous paraître excessivement ridicule.

— Oh ! on ne doit pas attacher tant d’importance à ce que peut faire une jeune fille dans un siècle aussi original que le nôtre. D’ailleurs, je ne vois d’absurde que la formalité de cette présentation, et il s’est passé depuis ce moment tant de choses qui le sont davantage, qu’elles ont fait oublier la première absurdité.

— Mais ce nom de Sharp ?

— Est sans doute un nom piquant. — Si je ne me trompe, vous vous contentiez, quand nous étions en Italie de le laisser porter à votre domestique. Mais je suppose qu’en vous aventurant au milieu d’un peuple aussi connu par sa sagacité que les Yankees, vous avez supposé qu’il était nécessaire d’y arriver armé de pied en cap.

Tous deux sourirent, comme s’ils eussent également goûté la plaisanterie, et M. Sharp reprit la parole :

— Mais j’espère sincèrement que vous n’attribuez pas mon incognito à des motifs qui seraient peu honorables ?

— Je l’attribue à ce qui fait que tant de jeunes gens courent de Rome à Vienne, et de Vienne à Paris, vendent un vis-à-vis pour acheter une dormeuse, reconnaissent un ami aujourd’hui, et l’oublient demain ; en un mot, font mille choses auxquelles on ne peut attribuer qu’un seul motif.

— Et ce motif ?

— Est simplement le caprice.

— Je voudrais pouvoir vous persuader d’attribuer toute ma conduite à quelque meilleure raison. Ne pouvez-vous rien supposer, dans le cas présent, qui me fasse un peu plus d’honneur ?

— Peut-être le pourrais-je, dit Ève après un moment de réflexion ; mais en vous disculpant de l’imputation de caprice, ajouta-t-elle en souriant de nouveau, je crains de l’attribuer à une raison qui ne ferait pas beaucoup d’honneur à vos connaissances.

— C’est ce que la fin prouvera. Croyez-vous que mademoiselle Viefville m’ait reconnu ?

— Cela est impossible. Ne vous souvenez-vous pas qu’elle a été presque toujours malade pendant les trois mois que nous vous avons vu si souvent ?

— Et votre père, miss Effingham, m’a-t-il réellement oublié ?

— Je suis sûre du contraire. Il n’oublie jamais une physionomie, quoi qu’il puisse arriver au nom qu’elle porte.

— Il m’a accueilli si froidement, si complètement en étranger !

— Il est trop bien élevé pour avoir Pair de reconnaître ùn homme qui veut garder Pincognito, et pour montrer sa surprise par des exclamations ou par des gestes de théâtre. D’ailleurs il a l’esprit plus solide qu’une jeune fille, et peut-être a-t-il moins d’indulgence pour le caprice.

— Je lui suis obligé de sa réserve ; car me faire connaître, ce serait n’exposer au ridicule. Aussi longtemps que vous et lui vous serez les seuls qui me connaîtrez, je me trouverai plus à l’aise sur ce bâtiment ; je suis certain que 111 vous ni lui ne sauriez me trahir. — Vous trahir !

— Trahir, découvrir, anéantir, si vous le voulez. Tout est préférable au ridicule.

— Voilà qui frise le caprice ! Mais ne vous flattez pas de tant de sécurité. Indépendamment de mon père, de moi, et de l’homme à qui vous avez dérobé, je crois, tout ce qu’il avait de piquant en lui prenant son nom, il existe encore ici quelqu’un qui vous connaît.

— Qui donc, pour l’amour du ciel ?

— Mon ancienne bonne, ma femme de chambre actuelle, Nanny Sidley. Nul ogre n’a jamais surveillé sa pupille avec plus d’attention que la fidèle Nanny, et vous ne devez pas supposer qu’elle ait oublié vos traits.

— Mais les ogres dorment quelquefois. Souvenez-vous qu’il en est plus d’un dont on est venu à bout pendant qu’il était endormi.

Ève sourit en secouant la tête. Elle allait assurer M. Sharp qu’il se flattait en vain, quand une exclamation de sa gouvernante attira leur attention ; et avant que l’un ou l’autre eût eu le temps de parler, mademoiselle Viefville se tourna vers Ève, et lui dit en français :

— Je vous assure, ma chère, que j’aurais pris monsieur pour un de mes compatriotes, s’il ne venait de commettre une grosse faute de langage.

— Faites-moi le plaisir de me la faire connaître, dit M. Blunt, afin que je puisse l’éviter à l’avenir.

— Mais, Monsieur, c’est que vous parlez notre langue trop grammaticalement, pour être Français. Vous ne prenez pas avec elle les libertés que prendrait un homme qui croirait en avoir le droit. Votre défaut est d’être trop correct.

— Et cela devient aisément un défaut. Je vous remercie de l’avis, Mademoiselle ; mais comme je vais dans un pays où jentendrai peu de français, il est probable qu’on le perdra de vue au milieu de fautes plus grossières.

Ils reprirent ensuite la conversation que ce badinage avait interrompue. Ève garda le silence quelques instants ; et dès qu’elle s’aperçut que la vivacité de leur entretien absorbait toute leur attention, elle dit à son compagnon :

— Il est encore ici une autre personne de qui vous pouvez être connu.

— Ce n’est pas assurément de lui que vous voulez parler ?

— Pardonnez-moi, c’est précisément de lui. Êtes-vous bien certain, monsieur Sharp, que M. Sharp et M. Blunt ne se soient jamais vus avant d’arriver ici ?

— Je ne crois pas que nous nous fussions vus avant le moment où nous sommes descendus sur la même barque pour nous rendre à bord. C’est un jeune homme bien élevé, et qui paraît même quelque chose de plus ; il est fort supérieur à tous les autres passagers, et on ne l’oublierait pas aisément. N’êtes-vous pas de la même opinion ?

Ève ne répondit rien, probablement parce qu’elle pensa que son compagnon n’était pas assez intimement lié avec elle pour avoir le droit de la questionner sur l’opinion qu’elle avait des autres. M. Sharp avait trop de connaissance du monde pour ne pas s’apercevoir de la petite méprise qu’il avait faite, et après avoir prié de nouveau miss Effingham, sur le ton du badinage, de ne pas le trahir, il changea de sujet avec le tact d’un homme qui voyait que celui qu’il avait choisi ne pouvait continuer sans prendre un air confidentiel qu’Ève ne semblait pas disposée à permettre. Heureusement une pause qu’il y eut dans la conversation entre M. Blunt et mademoiselle Viefville, lui fournit le moyen de la rendre plus générale.

— Je crois que vous êtes Américain, monsieur Blunt, dit-il ; et comme je suis Anglais, nous pouvons nous escrimer à armes égales sur cette importante question du droit des gens, relativement à laquelle j’entends notre digne capitaine nous jeter à la tête des extraits de Vattel tout aussi facilement qu’une bouffée de tabac. J’espère du moins que vous penserez comme moi, que, lorsque cette corvette arrivera, il serait fort absurde à nous de faire quelque objection à ce qu’elle visitât le bâtiment ?

— Je ne vois pas qu’il soit nécessaire que je sois Américain pour émettre une opinion sur ce point, répondit M. Blunt avec politesse, quoique en souriant ; car ce qui est juste est juste, indépendamment de tout esprit de nationalité. Il me paraît donc qu’un bâtiment armé et au service d’un gouvernement, en temps de paix ou de guerre, doit avoir le droit de s’assurer du caractère de tout bâtiment marchand, du moins sur les côtes du pays auquel le croiseur appartient. S’il n’avait pas ce droit, il n’est pas aisé de voir comment il pourrait capturer des contrebandiers et des pirates, et s’acquitter des fonctions pour lesquelles il est mis en mer, quand il n’existe pas d’hostilités déclarées.

— Je suis charmé de vous trouver d’accord avec moi sur la légalité du droit de visite.

Paul Blunt sourit encore ; et comme ils arrivaient à un des bouts de leur courte promenade, Ève, en tournant, entrevit un instant ses beaux traits, et crut remarquer que leur expression annonçait un homme secrètement fier d’avoir pour lui la raison. Il répondit pourtant avec autant de douceur et de calme qu’auparavant.

— J’admets certainement le droit de visite, dit-il, mais seulement dans les cas dont je viens de parler et sans aller plus loin. Si une nation, par exemple, dénonce des actes de piraterie et charge des agents spéciaux de les découvrir et de les arrêter, il y a un motif pour accorder à ces agents tous les droits qui leur sont nécessaires pour s’acquitter de leurs devoirs ; mais en faisant cette concession, je ne leur reconnais d’autre autorité que celle qui se rattache immédiatement au service particulier dont ils sont chargés. Si nous permet tous à un homme d’entrer dans notre maison pour y chercher des voleurs, il ne s’ensuit pas, de ce qu’il y est admis, qu’il ait le droit d’y exercer d’autres fonctions. Je crois que la corvette qui nous donne la chasse doit, comme croiseur du gouvernement, être admise à visiter ce bâtiment ; mais que n’y trouvant rien qui soit contraire au droit des gens, elle n’aura le droit ni de le détenir, ni de le molester de quelque manière que ce soit. Le droit que j’accorde doit même être exercé de bonne foi et sans aucun abus vexatoire.

— Mais sûrement vous devez penser qu’en emmenant un homme qui se soustrait à la justice, nous nous sommes mis dans notre tort, et que nous ne pouvons nous opposer à ce qu’il soit reconduit dans le pays dont il s’est échappé, quelque compassion que nous puissions avoir pour le cas particulier dont il s’agit.

— Je doute fort que le capitaine Truck soit disposé à raisonner d’une manière si vague. D’abord il pourra dire que son bâtiment avait reçu la permission régulière de sortir du port et de mettre à la voile ; qu’en permettant à un officier de visiter son bâtiment tandis qu’il était dans les eaux britanniques, il a fait tout ce qu’on pouvait exiger de lui, la loi ne l’obligeant pas à jouer le rôle de dénonciateur ; que le mandat dont l’officier était porteur l’autorisait à arrêter Davis, mais non à retarder le départ du Montauk ; qu’une fois hors des eaux britanniques il n’était plus soumis qu’aux lois américaines, et que l’officier de justice anglais était, sur son bord, un intrus dont il avait le droit de se débarrasser ; enfin, que le mandat qui donnait à cet officier tous ses droits, devenait nul et de nul effet du moment qu’il se trouvait hors de la juridiction sous laquelle il avait été décerné.

— Je crois que vous trouverez le capitaine de la corvette peu disposé à admettre cette doctrine.

— Cela n’est pas impossible. Les hommes préfèrent souvent recourir à des abus, plutôt que d’être contrariés dans leurs désirs. Mais le capitaine de cette corvette pourrait tout aussi bien aller à bord d’un vaisseau de guerre et prétendre avoir le droit de le commander en vertu de la commission qui lui donne le commandement du sien, que prétendre avoir des raisons légales pour faire ce que vous semblez prédire.

— Je suis bien charmée d’apprendre que ce pauvre homme ne peut à présent être séparé de sa femme ! s’écria Ève.

— Vous paraissez pencher pour la doctrine de M. Blunt, miss Effingham ? dit M. Sharp, d’un ton qui sentait un peu le reproche. Je crains que vous n’en fassiez une question nationale.

— Peut-être ai-je, comme tout le monde ici, à ce qu’il me semble, permis à la compassion de l’emporter sur la raison ; et pourtant il faudrait de fortes preuves pour me persuader que ce procureur à figure repoussante était chargé d’une bonne cause, et que cette femme si douce et ayant un si bon cœur en avait une mauvaise.

M. Blunt et M. Sharp sourirent tous deux et se tournèrent vers Ève comme pour l’engager à continuer ; mais elle garda le silence, en ayant déjà dit, à ce qu’elle pensait, plus qu’il n’était convenable.

— J’avais espéré, monsieur Blunt, trouver en vous un allié pour soutenir le droit de l’Angleterre de saisir ses marins lorsqu’ils se trouvent à bord de bâtiments d’une autre nation, reprit M. Sharp quand quelques instants de silence respectueux eurent prouvé aux deux jeunes gens qu’ils n’avaient rien de plus à attendre de leur belle compagne ; mais je crains d’avoir à vous compter au nombre de ceux qui désirent voir réduire les droits de l’Angleterre, coûte que coûte.

— Je ne désire certainement pas voir son pouvoir maintenu, coûte que coûte, répondit M. Blunt en riant, et je crois qu’en énonçant cette opinion, je puis réclamer ces deux dames pour alliées.

Certainement, s’écria mademoiselle Viefville qui était une preuve vivante que les sentiments créés par des siècles d’animosité ne peuvent s’effacer par quelques traits de plume.

— Quant à moi, monsieur Sharp, ajouta Ève, vous pouvez supposer qu’étant Américaine, je ne puis reconnaître à aucun pays le droit de nous faire une injustice ; et je vous prie de ne pas me compter parmi ceux qui désirent voir le pays de mes ancêtres privé d’aucun des droits qu’il peut légitimement réclamer.

— C’est un appui formidable, et il faut que je rallie toutes mes forces pour me défendre. Sérieusement, monsieur Blunt, me permettrez-vous de vous demander si vous croyez qu’on puisse nier le droit qu’a l’Angleterre au service de ses marins ?

— Sérieusement donc, monsieur Sharp, il faut que je vous demande si vous entendez que ce droit peut s’exercer par la force ou par la raison ?

— Par la raison, certainement.

— Je crois que vous avez pris le côté faible de l’argument des Anglais. La nature du service que le sujet ou le citoyen, comme c’est maintenant la mode de parler à Paris, Mademoiselle…

— Tant pis ! murmura la gouvernante.

— Doit à son gouvernement, continua Paul Blunt en jetant un léger coup d’œil sur Ève à cette interruption, est simplement un point de règlement intérieur. En Angleterre, le service des marins est forcé, sans aucune restriction, ou, ce qui est à peu près la même chose, sans aucune protection suffisante. En France, c’est un service forcé, sur un plan général. En Amérique, c’est encore un service volontaire.

— Pardon. Les institutions de l’Amérique ne permettent-elles la presse dans aucun cas ?

— Je ne crois pas qu’elles la permettent indistinctement. Cependant, je ne vois pas pourquoi l’on ne pourrait pas faire des lois pour pourvoir au recrutement de la marine comme à celui de l’armée, et par les mêmes moyens. Mais c’est une question que résoudraient mieux que moi quelques hommes qui suivent la profession du barreau, s’il s’en trouve à bord.

— Les connaissances que vous avez montrées ce soir, en parlant sur ces divers sujets, m’avaient fait espérer en trouver un en vous ; car un voyageur doit toujours désirer de se préparer au pays dans lequel il se rend ; et un bâtiment peut offrir autant de tentation à enseigner qu’à apprendre.

— Si vous me supposez un homme de loi américain, vous me faites plus d’honneur que je n’en mérite.

Comme il hésitait à continuer, Ève se demanda si, en prononçant avec une légère emphase les mots que nous avons imprimés en italique, il avait appuyé le plus sur celui qui désignait le pays, ou sur ceux qui indiquaient la profession.

— J’ai passé un assez longtemps en Amérique, ajouta-t-il, et j’en ai étudié les institutions avec quelque attention ; mais je serais fâché de vous induire en erreur en vous faisant croire que je suis infaillible sur de pareilles questions.

— Vous aviez commencé à parler de la presse.

— Seulement pour dire que c’est un pouvoir municipal ou national, un pouvoir qui ne dépend nullement de principes généraux, et qui ne peut être convenablement exercé dans les lieux où le pouvoir municipal ou national est prohibé. Je puis concevoir que ce pouvoir peut être exercé à bord des bâtiments américains dans les eaux britanniques, ou du moins que c’est un droit plus plausible dans une telle situation ; mais je ne puis croire qu’il puisse être légalement exercé partout ailleurs. Retournons la médaille ; et en admettant la force actuelle de l’Angleterre, je ne crois pas qu’elle s’y soumît une heure.

— Oui, oui, dit le capitaine Truck qui avait entendu la fin de cette conversation, la sauce qui est bonne pour l’oie l’est aussi pour l’oison, comme dit Vattel. Ce n’est pas qu’il le dise dans les mêmes termes, mais c’est une idée qui est répandue dans tous ses écrits. À cet égard, il y a peu de choses qu’on puisse dire sur aucun sujet, qu’il ne mette devant les yeux de ses lecteurs aussi clairement que Beachy Head se présente au navigateur dans le canal Britannique. Avec Bowditch et Vattel, un homme peut faire le tour du globe sans avoir à craindre de toucher contre un écueil, ou de faire une méprise en principes. Mais l’objet de mon arrivée, Mesdames, est de vous annoncer que le maître d’hôtel vient de me prévenir que le souper attend l’honneur de votre présence.

Avant de quitter le pont, on lui demanda, où en était la chasse, et quelles étaient les intentions probables de la corvette.

— Nous sommes maintenant sur la grande route des nations, répondit M. Truck ; et mon dessein est d’y voyager sans coudoyer personne, et sans me laisser coudoyer. Quant à la corvette, elle vogue à toutes voiles, et nous sommes presque en droite ligne avec elle, aussi sous toutes voiles. Elle est à environ huit à dix milles en arrière de nous ; et un vieux proverbe des marins dit qu’une chasse en arrière est une longue chasse ! Je ne crois pas que nous soyons destinés à faire exception à la règle. Je ne prétends pas dire quelle sera la fin de l’affaire ; mais il n’y a pas de bâtiment dans toute la marine anglaise qui puisse gagner dix milles sur le Montauk quand il est bien arrimé, comme vous le voyez ; et, avec cette brise, dans dix heures, nous serons débarrassés d’elle.

Pendant qu’il prononçait ces derniers mots, Ève mit le pied sur l’escalier pour descendre dans la chambre.