Le Paquebot américain/Chapitre XXXI

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 15p. 383-398).


CHAPITRE XXXI.


Laisse-moi en repos ! — As-tu coutume d’écrire ton nom ? As tu une marque pour ta signature, comme un homme franc et honnête ?
Jack Cade


À une heure plus avancée du jour, le corps du défunt fut descendu dans l’Océan avec les mêmes formes qui avaient été observées la nuit précédente pour les obsèques du marin. Ces deux cérémonies faisaient naître de tristes souvenirs de la scène qui venait de se passer ; et pendant plusieurs jours, la mélancolie qui en était la suite naturelle régna sur tout le bâtiment. Mais comme les deux individus que le sort des armes avait pris pour victimes n’étaient liés par le sang à aucun des survivants, et qu’il est dans la nature que l’affliction ait des bornes, les regrets se calmèrent peu à peu, et au bout de trois semaines, ces événements ne se présentaient plus qu’au souvenir de ceux qui croyaient sage de réfléchir de temps en temps sur de pareils sujets.

Le capitaine Truck avait repris sa bonne humeur habituelle ; car, s’il était mortifié des difficultés qu’il avait éprouvées et des dangers qui avaient menacé son bâtiment, il était fier de la manière dont il s’en était tiré. Quant à son équipage et à ses deux lieutenants, ils avaient déjà repris leurs habitudes ordinaires de travail et de gaieté ; les accidents de la vie ne faisant qu’une impression courte et superficielle sur des hommes accoutumés à des vicissitudes et à des pertes semblables.

Pendant la première semaine qui s’écoula après les événements rapportés dans le chapitre qui précède, M. Dodge parut presque oublié, car il eut assez de bon sens pour se tenir sur l’arrière-plan, dans l’espoir qu’au milieu de agitation et des embarras du moment, on aurait pu ne pas faire attention à sa conduite. Mais au bout de ce temps, il recommença ses intrigues, et chercha à former « une opinion publique » à l’aide de laquelle il espérait se faire une réputation de courage et de résolution. Quel succès paraissait devoir obtenir ce projet ? C’est ce qu’on peut conjecturer d’après une conversation qui eut lieu dans l’office entre Saunders et Toast qui y préparaient du punch pour le dernier samedi soir que le capitaine Truck comptait être encore en mer. C’était pendant que le petit nombre de ceux qui consentirent à prendre part à une orgie qui rappelait particulièrement le souvenir de M. Lundi, se rassemblaient lentement dans la grande chambre, à la sollicitation pressante du capitaine.

— Eh bien ! monsieur Toast, dit Saunders tout en exprimant le jus des citrons, je dois dire que je suis très-charmé que le capitaine Truck ait ressurcité son ancienne nature et qu’il se souvienne des jours de fête et de jeûne, comme cela convient au capitaine d’un paquebot. Parce qu’un bâtiment porte des mâts de rechange, je ne vois pas que ce soit une raison pour que les passagers en perdent le boire et le manger. On dit que M. Lundi a fait une bonne fin, et il a eu un aussi bel obsec que j’en aie jamais vu sur mer ; je ne crois pas que ses propres parents eussent pu l’ensevelir plus efficacement et avec plus de piété, s’il fût mort à terre.

— C’est quelque chose, monsieur Saunders, que de pouvoir réfléchir d’avance sur les funérailles respectables que nos amis nous ont faites. C’est une grande satisfaction de contempler un pareil événement.

— Votre langage se perfectionne, Toast, je dois en convenir ; mais vous faites quelquefois un mauvais emploi des mots. On soupçonne une chose avant qu’elle arrive, et l’on y réfléchit après qu’elle est arrivée. Vous pouviez soupçonner la mort du pauvre M. Lundi quand il a été blessé ; mais vous ne pouviez y réfléchir qu’après qu’il eut été enterré dans l’eau. Du reste, je conviens avec vous qu’il est consolant de savoir que nous aurons après notre mort un obsec décent. Je prendrai cette occasion, monsieur Toast, pour vous exprimer la haute opinion que m’a inspirée votre conduite pendant le conflit. J’avais quelque crainte qu’il ne vous arrivât, sans le vouloir, de blesser le capitaine Truck ; mais, d’après toutes les informations que j’ai prises, je me suis assuré que vous n’avez blessé personne. Il existe des préjugés contre nous autres hommes de couleur, et je me réjouis toujours quand j’en trouve un dont la conduite aide à les dirsiper.

— On dit que M. Dodge n’a fait de mal à personne. Quant à moi, je ne le vis nulle part quand j’ouvris les yeux ; et pourtant jamais je ne les avais ouverts si grands de ma vie.

Saunders appuya le doigt le long de son nez, et secoua la tête d’un air expressif.

— Vous pouvez me parler avec confiance, Toast, car nous sommes amis, de la même couleur, et officiers de la même robe. M. Dodge vous a-t-il insinué quelque chose sur les événements du conflit ?

— Sans doute, sans doute, monsieur Saunders ; mais je ne crois pas que M. Dodge parle avec franchise et vérité.

— N’a-t-il pas insinué qu’il convenait de prédiger une relation exacte du conflit, et de la faire signer et attester par tous les hommes de l’équipage ?

— Quelque chose de semblable, à ce qu’il me semble. Dans tous les cas, il est toujours sur le gaillard d’avant, cherchant à persuader aux matelots que c’est l’équipage qui a repris le bâtiment, et que les passagers ne faisaient que gêner les autres.

— Et les matelots ont-ils assez peu de cervelle pour le croire, Toast ?

— Il est toujours agréable de bien penser de soi-même, monsieur Saunders. Je ne dis pas que personne le croie positivement, monsieur Saunders ; mais, d’après mon pauvre jugement, il y a des gens qui trouveraient agréable de le croire, s’ils le pouvaient.

— Cela est vrai, car cela est naturel. Ce que VOUS venez de dire, Toast, a enluminé mon esprit, où il s’était répandu quelque obscurité sur mes conceptions. Vous connaissez Johnson, et Briggs et Hewson ; ce sont les trois plus grands poltrons de tout l’équipage, et les seuls qui aient prévariqué en ne montrant pas autant d’ardeur que les autres pendant le conflit ; en bien ! ils m’ont soutenu que c’est M. Dodge qui a fait placer la pièce de canon sur la caisse, et qui a repoussé les Arabes sur le radeau. Or, je dis que personne, ayant les yeux ouverts, ne pouvait faire une telle méprise, si ce n’est volontairement. Corroborez-vous leur déposition, Toast, ou la controversez-vous ?

— Je la controverse, Monsieur ; car, suivant le témoignage de mes yeux, c’était M. Blunt.

— Je suis charmé que nous soyons de la même opinion ; mais je ne dirai rien jusqu’à ce que le moment convenable soit arrivé, et alors je ferai l’exhibition de mes sentiments, sans récrimination ni anxiété ; car la vérité est la vérité, monsieur Toast.

— J’ai remarqué avec plaisir que la mélancolie des dames s’est relâchée, et qu’elles paraissent avoir repris leur belle humeur.

Saunders jeta un regard d’envie sur son subordonné ; dont les progrès en élocution alarmaient la haute idée qu’il avait de sa supériorité en toutes choses ; mais il réprima ce mouvement de jalousie, et répondit avec dignité :

— Votre remarque est juste, monsieur Toast, et elle annonce de la pénétration. Je suis toujours charmé, pour l’honneur de notre couleur, quand je vous vois élever vos pensées à des objets supérieurs.

— Saunders ! s’écria le capitaine Truck, assis dans son grand fauteuil au bout de la table.

— Capitaine ?

— Servez le punch !

C’était le signal que la soirée du samedi allait commencer ; et les deux officiers de l’office se hâtèrent de remplir leurs fonctions. En cette occasion, les dames avaient refusé poliment, mais avec fermeté, d’y paraître ; mais les instances pressantes du capitaine l’avaient emporté sur les scrupules des hommes, qui, pour ne pas avoir l’air de contrarier ses désirs, avaient consenti à venir.

— C’est la dernière soirée de samedi, Messieurs, que j’aurai probablement l’honneur de passer en votre bonne compagnie, dit le capitaine Truck en arrangeant devant lui le bol de punch et les verres, de manière à les avoir sous la main ; — et je sens que c’est un plaisir auquel je ne renoncerais pas volontiers. Nous sommes maintenant à l’ouest du golfe, et suivant mes observations et mes calculs, à cent milles de Sandy-Hook, qu’avec cette bonne brise du sud-ouest et notre position au vent, j’espère pouvoir vous montrer demain vers heures du matin. On a certainement fait ce voyage en moins de temps ; mais après tout quarante jours ne sont pas beaucoup trop par la route occidentale, surtout si l’on prend en considération que nous avons rendu visite à l’Afrique et que nous marchons avec des béquilles.

— Nous avons beaucoup d’obligation aux vents alisés, dit M. Effingham. — Ils ont eu autant de bonté pour nous à la fin de notre voyage qu’ils semblaient avoir de répugnance à nous favoriser au commencement. Que d’événements nous avons vus pendant ces quarante jours ! J’espère que notre reconnaissance pour le ciel durera autant que notre vie.

— Personne n’en conservera autant de reconnaissance que moi, Messieurs, reprit le capitaine. — Vous n’aviez contribué en rien à nous mettre dans l’embarras, et vous nous avez puissamment aidés à nous en tirer. Sans les connaissances, la prudence et le courage dont vous avez tous fait preuve, Dieu sait ce que serait devenu le pauvre Montauk, et je vous remercie tous en général, et chacun de vous en particulier, du fond du cœur, tandis que j’ai encore la satisfaction de vous voir autour de moi et de boire à votre santé, à votre bonheur et à votre prospérité.

Les passagers firent à leur tour leurs remerciements à M. Truck, et M. Dodge prononça en cette occasion un discours aussi remarquable qu’élaboré. Mais l’honnête capitaine était trop ému pour faire attention à ce trait d’audace, et il aurait pu en ce moment serrer dans ses bras M. Dodge lui même et le presser contre son cœur.

— Allons, Messieurs, continua-t-il, remplissons nos verres, et faisons honneur à cette nuit. Dieu nous a tous en sa sainte garde, et nous dérivons dans les ouragans de la vie à peu près comme Dieu commande au vent de souffler. — Messieurs, à nos maîtresses et à nos femmes ! et nous n’oublierons pas, monsieur Effingham, votre belle, aimable et charmante fille.

Après ce trait de galanterie navale, le punch commença à circuler. Le capitaine, sir George Templemore, — comme on nommait encore le faux baronnet, et comme tout équipage croyait toujours qu’il s’appelait, — et M. Dodge, ne se ménagèrent pas, quoique le premier fût trop jaloux de la réputation de son bâtiment pour oublier qu’il était près de la côte d’Amérique en novembre. Les autres eurent plus de modération, sans pourtant échapper tout à fait à l’influence de l’exemple ; et pour la première fois depuis qu’on avait quitté les rochers et les sables de l’Afrique, Saunders et Toast entendirent rire dans la grande chambre comme auparavant. Une heure ainsi passée fit renaître quelque chose de l’accord et de la liberté qui règnent parmi les passagers sur un bâtiment quand la glace a été une fois rompue, et l’on commença même à tolérer la présence de M. Dodge. Malgré sa conduite le jour du combat avec les Arabes, il avait réussi à maintenir son terrain près du soi-disant baronnet à force de flatteries et de bassesses, et sa lâcheté honteuse avait inspiré aux autres plus de pitié que d’indignation. Personne ne dit un seul mot de sa désertion au moment critique, et pourtant il ne pardonna jamais à aucun de ceux qui en avaient été témoins. On regardait sa conduite comme le résultat d’une infirmité naturelle et invincible, qui devait attirer sur lui la compassion plutôt que les reproches. Encouragé par le silence qu’on gardait sur ce sujet, il commençait à se flatter qu’au milieu de la confusion du combat on n’avait pas remarqué son absence, et il poussa l’audace jusqu’à vouloir faire croire à M. Sharp qu’il avait été du nombre de ceux qui étaient partis sur la chaloupe du bâtiment danois pour ramener au récif celle du Montauk et le radeau, après que le paquebot avait été repris aux Arabes. Il est vrai que ce qu’il dit à ce sujet fut écouté avec une froideur glaciale ; mais elle était accompagnée de tant d’indulgence et de savoir-vivre, qu’il ne désespéra pas de réussir une autre fois à convaincre M. Sharp de la vérité de ce qu’il lui disait ; et pour mieux y parvenir, il aurait voulu pouvoir y croire lui-même. Mais il avait existé tant de confusion dans toutes ses facultés pendant le combat, qu’il se plaisait à croire que les autres n’avaient pas été plus en état que lui de distinguer les choses bien exactement.

Quand le punch eut circulé quelque temps, le capitaine Truck invita l’éditeur du Furet Actif à régaler la compagnie de quelques nouveaux extraits de son journal. M. Dodge ne se fit pas presser, et il alla chercher dans sa chambre le précieux recueil de ses observations et de ses opinions, convaincu que tout était oublié, et qu’il allait reprendre parmi les passagers la place qui était due à son mérite. Quant aux quatre individus qui avaient vu les lieux que M. Dodge prétendait décrire, ils se préparèrent à l’écouter, comme des hommes du monde écouteraient les commentaires superficiels ou absurdes d’un ignorant, mais avec l’espoir d’y trouver quelque amusement.

— Je propose de changer la scène et de la placer à Londres, dit le capitaine Truck, afin qu’un homme comme moi, qui est tout simplement un marin, puisse juger du mérite de l’écrivain. Je ne doute pas qu’il ne soit très-grand, mais je ne pourrais encore en faire serment en toute sûreté de conscience, comme je le désire.

— Si je savais ce que désire la majorité, dit M. Dogde en déposant son manuscrit sur la table, et en regardant tour à tour ceux qui y étaient assis, comme pour les consulter, je m’y conformerais avec plaisir ; car je pense que la majorité doit toujours faire la loi. Paris, Londres, ou le Rhin, peu m’importe. J’ai vu tous ces pays, et je suis aussi en état de parler de l’un que de l’autre.

— Personne n’en doute, mon cher monsieur ; mais moi je ne suis pas en état de comprendre aussi bien telle de vos descriptions que telle autre. Vous-même, Monsieur, vous pouvez avoir mieux compris et mieux exprimé ce que vous avez entendu dire en anglais qu’en une langue étrangère.

— Quant à cela, je ne crois pas que la valeur de mes observations puisse être diminuée ou augmentée par telle ou telle circonstance. Je me fais toujours une règle d’avoir raison s’il est possible, et je m’imagine que c’est tout ce que les naturels d’un pays peuvent faire eux-mêmes. Vous avez seulement à décider, Messieurs, si ce sera l’Angleterre, ou la France, ou le continent.

— J’avoue que j’ai quelque inclination pour le continent, dit M. Effingham ; car on ne peut vouloir resserrer l’intelligence étendue d’un homme comme M. Dodge dans les limites d’une île, ou même d’un pays comme la France.

— Je vois ce que c’est, s’écria le capitaine ; il faut laisser le voyageur courir toutes ses bordées. M. Dodge aura donc la bonté, dans le récit de sa traversée, de nous faire toucher à différents ports, sans oublier Londres et Paris.

Le journaliste tourna négligemment quelques pages de son journal, et lut ce qui suit :

« Arrivé à Brocksills » — c’est ainsi que M. Dodge prononçait Bruxelles — « à sept heures du soir ; descendu dans le meilleur hôtel de la ville, qui est l’Agneau-d’Argent. Il est voisin de la célèbre maison-de-ville, et par conséquent au centre du beau quartier. Comme nous n’en partîmes que le lendemain après avoir déjeuné, le lecteur peut attendre une description détaillée de cette ville. Elle est située sur un terrain plat et bas… »

— Monsieur Dodge, s’écria le soi-disant sir George, je crois que ce doit être une erreur. J’ai été à Bruxelles, et cette ville m’a frappé comme située en grande partie sur la rampe d’une montagne assez escarpée.

— C’est une méprise, Monsieur, je vous en réponds. Vous avez voyagé trop à la hâte, mon cher sir George, et c’est ce qui arrive à la plupart des voyageurs ; ils ne se donnent pas le temps de voir les choses en détail. Vous autres Anglais surtout, vous êtes portés à un peu trop de précipitation, et j’ose dire que vous étiez dans une chaise de poste attelée de quatre chevaux, manière de voyager qui fait qu’un homme peut fort aisément transporter une montagne, dans son imagination, d’une ville dans une autre. Moi, j’ai presque toujours voyagé en diligence, ce qui donne du loisir pour faire des observations. »

Ici M. Dodge sourit, car il pensa qu’il avait l’avantage dans cette discussion.

— Je crois que vous devez baisser pavillon, sir George Templemore, dit John Effingham en appuyant sur ce nom de manière à faire sourire à leur tour ses amis. Bruxelles est certainement située dans un plat pays ; et quant à la montagne que vous y avez vue, vous l’aviez certainement apportée de Hollande avec vous dans votre précipitation. M. Dodge a eu un grand avantage dans sa manière de voyager ; car, en entrant dans une ville le soir, et en n’en partant que le lendemain après avoir déjeuné, il avait toute la nuit pour faire ses observations.

— C’est précisément ainsi que j’ai toujours agi, monsieur John Effingham Je me suis toujours fait une règle de passer une nuit entière dans chaque grande ville que je traversais.

— Cette circonstance donnera un double poids à vos remarques dans l’esprit de vos concitoyens, monsieur Dodge ; car ils prennent rarement autant de loisir quand une fois ils se mettent en mouvement ; mais j’espère que vous n’avez pas oublié de parler des institutions de la Belgique, Monsieur, et surtout de l’état de la société dans la capitale que vous avez vue si en détail.

— Non, sans doute. Voici mes remarques sur ce sujet : — « La Belgique, ou les Belges, comme on appelle aujourd’hui ce pays, est un de ces royaumes qui sont nés de notre temps comme des champignons ; et d’après des signes auxquels on ne peut se méprendre, il est destiné à être bientôt renversé par les glorieux principes de la liberté. Le peuple y est opprimé, suivant l’usage, par l’aristocratie et la prêtraille. Le monarque, qui est un bigot catholique de la maison de Saxe, étant fils du roi de ce pays, et héritier présomptif du trône de la Grande-Bretagne, du chef de sa femme, n’a l’esprit occupé que de saints et de miracles. Les nobles… » — Pardon, sir George, mais il faut dire la vérité dans notre pays, ou bien l’on ferait mieux de se taire, « les nobles forment une classe à part, se livrent à toutes sortes de vices, et font voir ainsi la tendance monstrueuse de ce système. »

— Mais je vous prie, monsieur Dodge, dit John Effingham, n’avez-vous rien dit de ce que font les habitants de Bruxelles pour se dédommager de l’ennui d’avoir toujours à marcher sur une surface plane ?

— Non, Monsieur, je dois l’avouer ; je donnais toute mon attention aux institutions du pays et à l’état de la société ; mais je puis aisément me figurer combien ils doivent s’ennuyer d’être toujours à marcher sur un terrain plat.

— Eh bien ! Monsieur, ils ont réussi à former une rue depuis le toit de leur cathédrale jusqu’en bas ; et maintenant on les y voit trotter à toute heure du jour.

M. Dodge le regarda avec un air de méfiance ; mais John Effingham conserva toute sa gravité. Après une pause de quelques instants, il continua :

— Les usages de Brocksills sont un mélange de ceux de la haute et de la basse Hollande. Le roi étant Polonais, petit-fils d’Auguste, roi de Pologne, désire introduire à sa cour les usages de la Russie, tandis que sa jeune et aimable épouse, qui est née dans le New-Jersey ou son illustre père tenait l’école de Haddonfield, a été imbue de bonne heure de ces principes de républicanisme qui distinguent si éminemment Sa Grâce l’honorable Louis-Philippe Orléans, roi actuel des Français. »

— Monsieur Dodge, dit M. Sharp, tous les historiens seront prêts à vous couper la gorge d’envie.

— Que puis-je y faire, Monsieur ? J’ai senti qu’il était de mon devoir de ne pas laisser échapper les excellentes occasions qui se sont présentées à moi ; et l’Amérique est un pays dans lequel un éditeur ne peut jamais espérer de tromper ses lecteurs. Nous leur citons des faits, monsieur Sharp ; et, quoiqu’il puisse se faire que ce ne soit pas votre coutume en Angleterre, la vérité est toute-puissante, et elle prévaudra. Mais continuons. « Le royaume des Belges contient un territoire qui est à peu près de la même étendue que la partie du Connecticut située au nord-est ; et la population peut être aussi nombreuse que celle de la tribu indienne des Creeks, qui habitent les parties les plus sauvages de notre état de Géorgie. »

— De pareils détails portent la conviction dans l’esprit, dit Paul, et surtout quand ils ont le mérite d’être donnés par un témoin oculaire.

— À présent, Messieurs, je retournerai avec vous à Paris ; j’y ai passé trois semaines, et la connaissance que j’avais de la langue du pays m’a mis en état de rendre un compte encore plus exact de l’état de la société

— J’espère que vous vous proposez de publier ces observations ? dit le capitaine.

— Je recueillerai probablement mes notes, et j’en ajouterai quelques autres pour former un volume ; mais tout ce que je vous ai lu a déjà été mis sous les yeux du public américain dans les colonnes du Furet Actif. Je puis vous assurer, Messieurs, que mes collègues de la presse ont parlé très-favorablement de mes lettres quand elles ont paru. — Peut-être serez vous charmés d’entendre quelques-unes de leurs opinions ?

Sans attendre une réponse, M. Dodge prit son portefeuille, d’où il tira sept à huit morceaux de papier imprimé, qui avaient été conservés avec soin, quoiqu’il fût évident qu’ils avaient été maniés bien des fois. Il en choisit un, et en fit la lecture.

« Notre ami Dodge, du Furet Actif, instruit ses lecteurs et édifie le genre humain en général par des remarques aussi justes que piquantes sur l’état actuel de l’Europe, partie du monde qu’il explore en ce moment avec le même esprit d’entreprise et la même persévérance que déploya Christophe Colomb quand il voguait sur le vaste océan Atlantique, alors inconnu. Nous donnons notre approbation entière à ses opinions, car elles sont saines, américaines et judicieuses. Nous pensons que ces Européens commenceront à croire que Jonathan se fait une assez juste idée de ce qu’ils sont, les créatures ! » — Ceci est extrait, Messieurs, de l’Avocat du Peuple, journal rédigé avec beaucoup de talent par Peleg Pond, Esquire, républicain prononcé et profond observateur du genre humain.

— Particulièrement dans sa paroisse, dit John Effingham d’un ton de sarcasme ; et dites-moi, Monsieur, avez-vous un grand nombre de ces morceaux d’élite ?

— Une douzaine tout au moins. Tenez, en voici un autre : — « Steadfast Dodge, Esquire, éditeur du Furet Actif, voyage maintenant en Europe, et éclaire l’esprit public en Amérique par des lettres de Johnson pour le style, et de Chesterfield pour le goût et la connaissance du monde, sans parler de l’esprit de nationalité, de républicanisme et de vérité. Nous voyons avec grand plaisir, d’après ces précieuses additions aux trésors de la littérature américaine, que Steadfast Dodge ne trouve aucun motif pour envier aux habitants de l’Ancien-Monde la civilisation dont ils sont si fiers, et qu’au contraire, à chaque mille qu’il fait, il est mieux pénétré de notre supériorité décidée sur tout autre pays. L’Amérique n’a produit que peu d’hommes comme Dodge, et Walter Scott lui-même n’aurait pas rougi d’avouer quelques-unes de ses descriptions. Puisse-t-il continuer longtemps à voyager ! »

En diligence ! ajouta gravement John Effingham. Vous voyez, Messieurs, avec quelle modestie ces journalistes parlent de leur intimité avec le voyageur. « Notre ami Dodge, du Furet Actif, » et « Steadfast Dodge, Esquire, » manières de s’exprimer qui disent des volumes en faveur de leur goût et de leur profonde déférence pour leurs lecteurs.

— C’est ainsi que nous parlons toujours les uns des autres, monsieur John Effingham ; c’est notre esprit du corps.

— Et je croirais que le public devrait montrer un esprit de corps pour y résister, dit Paul.

Cette distinction fut perdue pour M. Dodge, qui se mit à feuilleter ses pages pour y chercher une de ses critiques les plus élaborées, avec toute la satisfaction de soi-même que peuvent donner une ignorance crasse et l’amour-propre d’un provincial. Ayant trouvé un passage qui lui plaisait, ce profond observateur des hommes et des choses, qui avait étudié une nation étrangère dont la langue lui était inconnue, en voyageant cinq jours en diligence, en passant un mois dans les auberges les plus obscures ; et en allant à trois spectacles différents où il n’entendait pas un mot de ce qui se disait, débita à ses auditeurs le résultat de ses observations.

« L’état de la société en France, en ce qui concerne les femmes, est véritablement déplorable ; la révolution, comme on le sait universellement, n’y ayant laissé ni décorum, ni modestie, ni beauté. Je me promène le soir dans les galeries du Palais-Royal ou je me colloque, et j’y trouve les meilleures occasions d’observer ce qui distingue les dames du plus grand ton et les plus à la mode de la métropole de l’Europe ; j’y ai particulièrement remarqué une duchesse dont la grâce et l’embonpoint ont, je l’avoue, attiré mon admiration. Mon laquais de place m’informe qu’on l’appelle souvent la mère du peuple, attendu son caractère populaire et affable. Les jeunes dames de France, d’après les échantillons que j’en ai vus en cet endroit, — et celles que j’y ai vues devaient être de la plus haute classe de la capitale, puisque ce jardin est sous les croisées d’un des palais du roi, ne sont pas remarquables par cette réserve et cette modestie qui font l’ornement de nos jeunes et belles concitoyennes ; mais il faut convenir qu’elles le sont par la manière dont elles se promènent seules, ce qui, suivant moi, ne convient nullement à leur sexe. La femme n’a pas été créée pour vivre seule, et je soutiens qu’elle ne l’a pas été pour se promener seule. J’avouerai pourtant qu’il y a un certain charme dans la manière dont ces jeunes dames placent leurs mains dans les poches de leur tablier, et se balancent le corps en marchant comme des duchesses sous ces galeries. S’il m’est permis de le suggérer humblement, nos belles. Américaines pourraient faire plus mal que d’imiter cette démarche parisienne ; car, comme voyageur, je crois de mon devoir de faire ressortir toutes les qualités supérieures que les autres nations peuvent posséder. Je désire aussi dire un mot de la suavité générale de manières des dames de qualité dans leurs promenades dans cet élégant quartier de Paris, et même dans tous ses environs. »

— Les dames françaises doivent être très-flattées de la manière dont vous parlez d’elles, Monsieur, s’écria le capitaine en remplissant le verre de M. Dodge ; au nom de la vérité et de la pénétration, continuez.

« J’ai été récemment invité à un bal chez une des premières familles de France, demeurant rue Saint-Jacques, qui est le Saint-James’Street de Londres. La compagnie était choisie et composée des personnes les plus distinguées du royaume des Français. Les plus belles manières y régnaient, et la danse était des plus gracieuses ; l’air avec lequel les dames penchaient la tête d’un côté et inclinaient le corps en avançant et en reculant, était dans le premier style de la cour de Terpsichore. Elles étaient toutes des premières familles de France. J’en entendis une s’excuser de se retirer de si bonne heure sur ce que madame la duchesse l’attendait ; et une autre dit qu’elle devait partir le lendemain matin avec madame la vicomtesse. Les hommes, à peu d’exceptions près, étaient en costume de fantaisie, et portaient des habits, les uns bleu de ciel, les autres verts, quelques-uns écarlates, mais tous plus ou moins brodés sur toutes les coutures, à peu près comme était vêtu l’honorable roi le matin où je le vis partir pour Nioully. Au total, ce bal fut le plus beau que j’aie jamais vu, les hommes étant aimables sans le moindre mélange d’orgueil, et les dames toute grâce. »

— Et les dames autant de grâces, aurait quelque chose de plus expressif, si vous me permettez de vous proposer ce léger changement, dit John Effingham tandis que M. Dodge reprenait haleine.

« J’ai remarqué que le peuple, dans la plupart des monarchies, est bas et abject dans sa conduite. Ainsi les hommes ôtent leur chapeau en entrant dans une église, même quand le ministre n’y est pas, et les enfants eux-mêmes ôtent leur chapeau quand ils entrent dans une maison : c’est commencer de bonne heure le métier de la servilité. J’ai même vu des vieillards s’agenouiller de la manière la plus abjecte sur le pavé froid des églises, montrant ainsi le sentiment engendré par des institutions qui sentent l’esclavage. »

— C’est tout simple, dit le capitaine ; ayant commencé si jeunes, ils ne savent plus que s’agenouiller quand ils deviennent vieux.

— Il est a présumer, dit M. Effingham, que M. Dodge a convenablement appuyé sur un pareil fait. Les vieillards dont il parle s’étaient probablement habitués à une servilité abjecte en entrant chapeau bas dans les maisons pendant leur enfance.

— Précisément, Monsieur ; je jette ces petits traits dans mon ouvrage, parce que je crois qu’ils peignent la différence qui existe entre les nations.

— D’où je conclus, dit M. Sharp, que dans la partie de l’Amérique que vous habitez, les enfants n’ôtent pas leur chapeau en entrant dans les maisons, et les hommes ne se mettent pas à genoux dans les églises ?

— Certainement non, Monsieur ; nous prenons de bonne heure des idées plus dignes d’un homme. Pour ce qui est de se mettre à genoux dans les églises, nous avons quelques sectes superstitieuses qui le font ; je ne les nommerai pas ; mais, au total, aucune nation ne peut se conduire dans les maisons de Dieu plus raisonnablement que nous ne le faisons en Amérique.

— C’est ce dont je puis répondre, dit John Effingham ; car la dernière fois que j’ai été dans une église en Amérique, j’ai entendu un artiste dont le mérite nasal était extraordinaire, régaler l’auditoire de ce morceau aussi remarquable par les paroles que par la musique, intitulé : « vingt-quatre violons tout d’un rang. »

— J’en réponds, s’écria M. Dodge, tout gonflé d’orgueil national, et se trouvant alors aussi à l’aise que s’il eût été dans une taverne. Oh ! la superstition est tout à fait renversée en Amérique. — Mais j’ai dans mes notes sur l’Angleterre quelques remarques sur l’église ; peut-être seriez-vous charmés de les entendre ?

— Permettez-moi de vous prier de nous les lire, dit un peu vivement le vrai sir George Templemore.

— Je proteste contre toute illibéralité, dit le faux baronnet en montrant un doigt à M. Dodge.

M. Dodge ne fit attention ni à l’un ni à l’autre ; il cherchait le passage en question, et, l’ayant trouvé, il le lut avec le ton de satisfaction et d’onction qui lui était ordinaire :

« Aujourd’hui, j’ai assisté au service public dans l’église des Minories. La congrégation était composée des personnes les plus distinguées de toute l’Angleterre ; il s’y trouvait notamment sir Salomon Snore, ci-devant grand schérif de Londres, homme de la première considération dans l’empire britannique, et le célèbre M. Shilling, de la maison Pound, Shilling et Ponce. Il y avait certainement dans cette congrégation un air de vie civilisée, mais un peu trop d’idolâtrie. Sir Salomon et M. Shilling furent reçus avec distinction, ce qui était convenable, attendu leur rang élevé ; mais je donnai une désapprobation sans réserve aux génuflexions et au chant. »

— Sir Salomon et l’autre personnage dont vous parlez avaient peut-être un peu trop d’embonpoint, ce qui pouvait nuire à leur grâce quand ils s’agenouillaient, dit M. Sharp.

— Je désapprouve tout agenouillement en principe général, Monsieur. Si nous nous agenouillons pour quelqu’un, nous apprendrons bientôt à le faire pour quelque autre, et Dieu sait ou cela finira. Je n’aime pas davantage la manière exclusive dont la congrégation était assise dans les bancs, dont les côtés étaient si élevés, qu’on pouvait à peine voir son plus proche voisin ; et ces bancs sont souvent entourés de rideaux qui cachent complètement ceux qui s’y trouvent, système d’égoïsme qui ne serait pas toléré longtemps en Amérique.

— Les individus sont-ils propriétaires de leurs bancs en Amérique ? demanda M. Sharp.

— Très-souvent, répondit John Effingham ; toujours même, excepté dans ces parties particulières du pays où il serait regardé comme contraire aux droits du public qu’un homme fût mieux que son voisin, en possédant une chose à laquelle le public n’a pas un meilleur droit que celui qui la possède.

— Et le propriétaire d’un banc dans une église n’a-t-il pas le droit d’y placer des rideaux afin de pouvoir se recueillir plus aisément pendant le service divin ?

— L’Amérique et l’Angleterre sont les antipodes l’une de l’autre pour toutes ces choses, dit M. Dodge ; j’ose dire que vous êtes venu parmi nous avec l’idée que notre liberté est si licencieuse qu’un homme peut lire un journal tout seul ?

— J’en conviendrai certainement, répondit M. Sharp en souriant.

— Nous lui apprendrons à penser différemment avant de le laisser repartir, monsieur Dodge, dit John Effingham. Je m’aperçois, Monsieur, que vous avez des idées très-rétrécies sur la liberté. Chez nous la majorité décide de tout ; nous mangeons quand la majorité mange, nous buvons quand elle boit, nous dormons quand elle dort, et nous prions quand elle prie. Bien loin de nous enterrer dans des bancs comme dans un puits, et de nous y cacher derrière des rideaux, nous avons exhaussé le plancher de nos églises en forme d’amphithéâtre, et nous avons supprimé les côtés des bancs afin que chacun puisse voir tous les autres et s’y placer sans distinction. Nous avons même abaissé les bords de la chaire pour qu’on puisse voir toute la personne du ministre ; et j’ai entendu dire qu’il existe un projet pour placer la congrégation dans la chaire, et le ministre dans une des ailes de l’église, afin de prouver à celui-ci qu’il n’est pas plus que les autres. Ce serait un excellent arrangement, monsieur Dodge, pour « les vingt-quatre violons tout d’un rang. »

L’éditeur du Furet Actif se méfiait un peu de John Effingham, et il ne fut pas fâché de continuer la lecture de ses extraits, sans songer qu’il ne ferait que s’exposer encore davantage au feu de son ennemi.

« Ce matin, reprit M. Dodge, je suis entré dans le café de la Pelle et des Pincettes pour lire le journal ; et m’étant assis près d’un homme qui lisait le Times, je tirai la feuille un peu de mon côté, pour pouvoir lire en même temps que lui ; mais il se tourna vers moi, et me demanda d’un ton arrogant et presque avec insolence, à quoi je pensais. Cette intolérance des Anglais vient du caractère étroit de leurs institutions, qui fait qu’on s’imagine que la liberté appartient aux individus, et non à la majorité. »

— Vous devez vous apercevoir, monsieur Sharp, dit John Effingham, combien un étranger est plus en état qu’un indigène de faire sentir les défauts du caractère national. J’ose dire qu’en jouissant de vos droits individuels, vous vous étiez imaginé jusqu’à présent que vous jouissiez de la liberté ?

— Je crains d’avoir fait quelque méprise semblable ; mais M. Dodge aura la bonté de continuer.

« Rien ne m’a plus surpris, continua l’éditeur, que le penchant des Anglais à choisir des noms ignobles. L’auberge dont je parle, et qu’on aurait nommée en Amérique la taverne de l’Aigle, ou l’hôtel de l’Orient ou de l’Occident, ou le café démocratique Anglo-Saxon, ou a laquelle on aurait donné quelque autre nom également noble et plein de dignité, ils l’appellent la Pelle et les Pincettes. Une taverne qu’on aurait pu nommer très-convenablement le salon de la Paix, porte le nom vulgaire de « maison aux côtelettes de Dolley. »

La lecture de l’éditeur du Furet Actif avait cessé d’amuser la plupart de ses auditeurs, qui étaient dégoûtés de son ignorance et de ses prétentions. Les deux Effingham, M. Sharp et M. Blunt se retirèrent successivement. Le capitaine, M. Leach et le faux baronnet tinrent tête à M. Dodge environ une heure de plus ; et enfin tous regagnèrent leurs chambres.