Le Paradis perdu/Livre V

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Traduction par François-René de Chateaubriand.
Renault et Cie (p. 98-122).

Livre cinquième

Argument.


Le matin approchait ; Ève raconte à Adam son rêve fâcheux. Il n’aime pas ce rêve, cependant il la console. Ils sortent pour leurs travaux du jour : leur hymne du matin à la porte de leur berceau. Dieu, afin de rendre l’homme inexcusable, envoie Raphaël pour l’exhorter à l’obéissance, lui rappeler son état libre, le mettre en garde contre son ennemi qui est proche, lui apprendre quel est cet ennemi, pourquoi il est son ennemi, et tout ce qu’il est utile en outre à Adam de connaître. Raphaël descend au paradis ; sa figure décrite ; sa venue découverte au loin par Adam assis à la porte de son berceau. Adam va à la rencontre de l’ange, l’amène à sa demeure et lui offre les fruits les plus choisis cueillis par Ève ; leurs discours à table. Raphaël accomplit son message, fait souvenir Adam de son état et de son ennemi ; à la demande d’Adam il raconte quel est cet ennemi, comment il l’est devenu : en commençant son récit à la première révolte de Satan dans le ciel, il dit la cause de cette révolte ; comment l’esprit rebelle entraîna ses légions après lui dans les parties du Nord ; comment il les incita à se révolter avec lui, les persuada tous, excepté Abdiel, le séraphin, qui combat ses raisons, s’oppose à lui et l’abandonne.

Déjà le Matin avançant ses pas de rose dans les régions de l’est, semait la terre de perles orientales, lorsque Adam s’éveilla, telle était sa coutume ; car son sommeil léger comme l’air, entretenu par une digestion pure et des vapeurs douces et tempérées, était légèrement dispersé par le seul bruit des ruisseaux fumants, des feuilles agitées (éventail de l’Aurore), et par le chant matinal et animé des oiseaux sur toutes les branches : il est d’autant plus étonné de trouver Ève non éveillée, la chevelure en désordre et les joues rouges comme dans un repos inquiet. Il se soulève à demi, appuyé sur le coude ; penché amoureusement sur elle, il contemple avec des regards d’un cordial amour la beauté qui, éveillée ou endormie, brille de grâces particulières. Alors d’une voix douce, comme quand Zéphire souffle sur Flore, touchant doucement la main d’Ève, il murmure ces mots :

« Éveille-toi, ma très belle, mon épouse, mon dernier bien trouvé, le meilleur et le dernier présent du ciel, mon délice toujours nouveau ! Éveille-toi ! Le matin brille et la fraîche campagne nous appelle ; nous perdons les prémices du jour, le moment de remarquer comment poussent nos plantes soignées, comment fleurit le bocage de citronnier, d’où coule la myrrhe, et ce que distille le balsamique roseau, comment la nature peint ses couleurs, comment l’abeille se pose sur la fleur pour en extraire la douceur liquide. »

Ainsi murmurant, il l’éveille, mais jetant sur Adam un œil effrayé, et l’embrassant, elle parla ainsi :

« Ô toi, le seul en qui mes pensées trouvent tout repos, ma gloire, ma perfection ! que j’ai de joie de voir ton visage et le matin revenu ! Cette nuit (jusqu’à présent je n’ai jamais passé une nuit pareille), je rêvais (si je rêvais), non de toi comme je le fais souvent, non des ouvrages du jour passé, ou du projet du lendemain, mais d’offense et de trouble que mon esprit ne connut jamais avant cette nuit accablante. Il m’a semblé que quelqu’un, attaché à mon oreille, m’appelait avec une voix douce, pour me promener ; je crus que c’était la tienne ; elle disait : Pourquoi dors-tu, Ève ? Voici l’heure charmante, fraîche, silencieuse, sauf où le silence cède à l’oiseau harmonieux de la nuit, qui, maintenant éveillé soupire sa plus douce chanson, enseignée par l’amour. La lune, remplissant tout son orbe, règne, et avec une plus agréable clarté fait ressortir sur l’ombre la face des choses ; c’est en vain si personne ne regarde. Le ciel veille avec tous ses yeux, pour qui contempler, si ce n’est toi, ô désir de la nature ? À ta vue, toutes les choses se réjouissent, attirées par ta beauté pour l’admirer toujours avec ravissement.

« Je me suis levé à ton appel, mais je ne t’ai point trouvé. Pour te chercher, j’ai dirigé alors ma promenade ; il m’a semblé que je passais seule des chemins qui m’ont conduite tout à coup à l’arbre de la science défendue ; il paraissait beau, beaucoup plus beau à mon imagination que pendant le jour. Et comme je le regardais en m’étonnant, une figure se tenait auprès, semblable par la forme et les ailes à l’un de ceux-là du ciel que nous avons vus souvent : ses cheveux humides de rosée exhalaient l’ambroisie ; il contemplait l’arbre aussi ;

« Et il disait : « Ô belle plante, de fruit surchargée, personne ne daigne-t-il te soulager de ton poids et goûter de ta douceur, ni Dieu, ni homme ? La science est-elle si méprisée ? L’envie, ou quelque réserve, défend-elle de goûter ? Le défende qui voudra, nul ne me privera plus longtemps de ton bien offert : pourquoi autrement est-il ici ? »

« Il dit et ne s’arrêta pas, mais d’une main téméraire il arrache, il goûte. Moi je fus glacée d’une froide horreur à des paroles si hardies, confirmées par une si hardie action. Mais lui, transporté de joie :

« Ô fruit divin, doux par toi-même, mais beaucoup plus doux ainsi cueilli ; défendu ici ce semble, comme ne convenant qu’à des dieux ; et cependant capable de faire dieux des hommes ! Et pourquoi pas, puisque plus le bien est communiqué, plus il croît abondant, puisque l’auteur de ce bien n’est pas offensé, mais honoré davantage ? Ici, créature heureuse ! Ève, bel ange, partage avec moi : quoique tu sois heureuse, tu peux être plus heureuse encore, bien que tu ne puisses être plus digne du bonheur. Goûte ceci et sois désormais parmi les dieux, toi-même déesse, non plus à la terre confinée, mais comme nous tantôt tu seras dans l’air, tantôt tu monteras au ciel par ton propre mérite, et tu verras de quelle vie vivent là les dieux, et tu vivras d’une pareille vie. »

« Parlant ainsi il approche, et me porte jusqu’à la bouche la partie de ce même fruit qu’il tenait, et qu’il avait arraché : l’odeur agréable et savoureuse éveilla si fort l’appétit, qu’il me parut impossible de ne pas goûter. Aussitôt je m’envole avec l’esprit du haut des nues, et au-dessous de moi je vois la terre se déployer immense, perspective étendue et variée. Dans cette extrême élévation, m’étonnant de mon vol et de mon changement, mon guide disparaît tout à coup ; et moi, ce me semble, je suis précipitée en bas, et je tombe endormie. Mais, oh ! que je fus heureuse, lorsque je me réveillai, de trouver que cela n’était qu’un songe ! »

Ainsi Ève raconta sa nuit, et ainsi Adam lui répondit, attristé :

« Image la plus parfaite de moi-même, et ma plus chère moitié, le trouble de tes pensées cette nuit, dans le sommeil m’affecte comme toi ; je ne puis aimer ce songe décousu provenu du mal ; je le crains : cependant le mal, d’où viendrait-il ? Aucun mal ne peut habiter en toi, créature si pure. Mais sache que dans l’âme il existe plusieurs facultés inférieures qui servent la raison comme leur souveraine. Entre celles-ci, l’imagination exerce le principal office : de toutes les choses extérieures que représentent les cinq sens éveillés, elle se crée des fantaisies, des formes aériennes, que la raison assemble ou sépare, et dont elle compose tout ce que nous affirmons, ou ce que nous nions, et ce que nous appelons notre science ou notre opinion. La raison se retire dans sa cellule secrète, quand la nature repose : souvent pendant son absence l’imagination, qui se plaît à contrefaire, veille pour l’imiter ; mais joignant confusément les formes, elle produit souvent un ouvrage bizarre, surtout dans les songes, assortissant mal des paroles et des actions récentes, ou depuis longtemps passées.

« Je trouve ainsi, à ce qu’il me paraît, quelques traces de notre dernière conversation du soir dans ton rêve, mais avec une addition étrange. Cependant ne sois pas triste ; le mal peut aller et venir dans l’esprit de Dieu ou de l’homme sans leur aveu, et n’y laisser ni tache ni blâme ; ce qui me donne l’espoir que ce que tu abhorrais de rêver dans le sommeil, éveillée tu ne consentirais jamais à le faire. N’aie donc pas le cœur abattu ; ne couvre pas de nuages ces regards qui ont coutume d’être plus radieux et plus sereins que ne l’est à la terre le sourire d’un beau matin. Levons-nous pour nos fraîches occupations parmi les bocages, les fontaines et les fleurs, qui entr’ouvrent à présent leur sein rempli des parfums les plus choisis, réservés de la nuit, et gardés pour toi. »

Il ranimait ainsi sa belle épouse, et elle était ranimée ; mais silencieusement ses yeux laissèrent tomber un doux pleur ; elle les essuya avec ses cheveux ; deux autres précieuses larmes se montraient déjà à leur source de cristal ; Adam les cueillit dans un baiser avant leur chute, comme les signes gracieux d’un tendre remords et d’une timidité pieuse qui craignait d’avoir offensé.

Ainsi tout fut éclairci, et ils se hâtèrent vers la campagne. Mais au moment où ils sortirent de dessous la voûte de leur berceau d’arbres, ils se trouvèrent d’abord en pleine vue du jour naissant et du soleil, à peine levé, qui effleurait encore des roues de son char l’extrémité de l’océan, lançait parallèles à la terre ses rayons remplis de rosée, découvrant dans un paysage immense tout l’orient du paradis et les plaines heureuses d’Éden : ils s’inclinèrent profondément, adorèrent, et commencèrent leurs prières, chaque matin dûment offertes en différent style ; car ni le style varié, ni le saint enthousiasme, ne leur manquaient pour louer leur Créateur en justes accords prononcés ou chantés sans préparation aucune. Une éloquence rapide coulait de leurs lèvres, en prose ou en vers nombreux, si remplis d’harmonie, qu’ils n’avaient besoin ni du luth ni de la harpe pour ajouter à leur douceur.

« Ce sont là tes glorieux ouvrages, Père du bien, ô Tout-Puissant. Elle est tienne, cette structure de l’univers, si merveilleusement belle ! Quelle merveille es-tu donc toi-même, Être inénarrable, toi qui, assis au-dessus des cieux, es pour nous ou invisible, ou obscurément entrevu dans tes ouvrages les plus inférieurs, lesquels pourtant font éclater au-delà de toute pensée ta bonté et ton pouvoir divin !

« Parlez, vous qui pouvez mieux dire, vous, fils de la lumière, anges ! car vous le contemplez, et avec des cantiques et des chœurs de symphonies, dans un jour sans nuit, pleins de joie, vous entourez son trône, vous dans le ciel !

« Sur la terre que toutes les créatures le glorifient, lui le premier, lui le dernier, lui le milieu, lui sans fin !

« Ô la plus belle des étoiles, la dernière du cortège de la nuit, si plutôt tu n’appartiens pas à l’aurore, gage assuré du jour, toi dont le cercle brillant couronne le riant matin, célèbre le Seigneur dans ta sphère, quand l’aube se lève, à cette charmante première heure !

« Toi, soleil, à la fois l’œil et l’âme de ce grand univers, reconnais-le plus grand que toi, fais retentir sa louange dans ta course éternelle, et quand tu gravis le ciel, et quand tu atteins la hauteur du midi, et lorsque tu tombes !

« Lune, qui tantôt rencontres le soleil dans l’orient, qui tantôt fuis avec les étoiles fixes, fixées dans leur orbe, qui fuit ; et vous, autres feux errants, qui tous cinq figurez une danse mystérieuse, non sans harmonie, chantez la louange de celui qui des ténèbres appela la lumière !

« Air, et vous éléments, les premiers-nés des entrailles de la nature, vous qui dans un quaternaire parcourez un cercle perpétuel, vous qui, multiformes, mélangez et nourrissez toutes choses, que vos changements sans fin varient de notre grand Créateur la nouvelle louange !

« Vous, brouillards et exhalaisons qui en ce moment, gris ou ternes, vous élevez de la colline ou du lac fumeux, jusqu’à ce que le soleil peigne d’or vos franges laineuses, levez-vous en honneur du grand Créateur du monde ! et soit que vous tendiez de nuages le ciel décoloré, soit que vous abreuviez le sol altéré avec des pluies tombantes, en montant ou en descendant, répandez toujours sa louange !

« Sa louange, vous, ô vents qui soufflez des quatre parties de la terre, soupirez-la avec douceur ou force ! Inclinez vos têtes, vous pins. Vous, plantes de chaque espèce, en signe d’adoration, balancez-vous !

« Fontaines, et vous qui gazouillez tandis que vous coulez, mélodieux murmures, en gazouillant dites sa louange !

« Unissez vos voix, vous toutes âmes vivantes : oiseaux qui montez en chantant à la porte du ciel, sur vos ailes et dans vos hymnes, élevez sa louange !

« Vous qui glissez dans les eaux, et vous qui vous promenez sur la terre, qui la foulez avec majesté, ou qui rampez humblement, soyez témoins que je ne garde le silence ni le matin, ni le soir ; je prête ma voix à la colline ou à la vallée, à la fontaine ou au frais ombrage, et mon chant les instruit de sa louange.

« Salut, universel Seigneur ! sois toujours libéral pour ne nous donner que le bien. Et si la nuit a recueilli ou caché quelque chose de mal, disperse-le, comme la lumière chasse maintenant les ténèbres. »

Innocents ils prièrent, et leurs pensées recouvrèrent promptement une paix ferme et le calme accoutumé. Ils s’empressèrent à leur ouvrage champêtre du matin, parmi la rosée et les fleurs, là où quelques rangs d’arbres fruitiers, surchargés de bois, étalaient trop leurs branches touffues, et avaient besoin qu’une main réprimât leurs embrassements inféconds ; ils amènent la vigne pour la marier à son ormeau ; elle, épousée, entrelace autour de lui ses bras nubiles, et lui apporte en dot ses grappes adoptées, afin d’orner son feuillage stérile. Le puissant Roi du ciel vit avec pitié nos premiers parents occupés de la sorte ; il appelle à lui Raphaël, esprit sociable qui daigna voyager avec Tobie et assura son mariage avec la vierge sept fois mariée.

« Raphaël, dit-il, tu sais quel désordre sur la terre Satan, échappé de l’enfer à travers le gouffre ténébreux, a élevé dans le paradis ; tu sais comment il a troublé cette nuit le couple humain, et comment il projette de perdre en lui du même coup la race humaine. Va donc, cause la moitié de ce jour avec Adam comme un ami avec un ami ; tu le trouveras dans quelque berceau ou sous quelque ombrage, retiré à l’abri de la chaleur du midi pour se débarrasser un moment de son travail quotidien, par la nourriture ou par le repos. Tiens-lui des discours tels qu’ils lui rappellent son heureux état, le bonheur qu’il possède laissé libre à volonté, laissé à sa propre volonté libre, à sa volonté qui, quoique libre, est changeante ; avertis-le de prendre garde de s’égarer par trop de sécurité. Dis-lui surtout son danger et de qui il vient ; dis-lui quel ennemi, lui-même récemment tombé du ciel, complote à présent de faire tomber les autres d’un pareil état de félicité : par la violence ? non, car elle serait repoussée ; mais par la fraude et les mensonges. Fais-lui connaître tout cela, de peur qu’ayant volontairement transgressé, il n’allègue la surprise, n’ayant été ni averti ni prévenu. »

Ainsi parla l’éternel Père, et il accomplit toute justice. Le saint ailé ne diffère pas après avoir reçu sa mission ; mais du milieu de mille célestes ardeurs où il se tenait voilé de ses magnifiques ailes, il s’élève léger et vole à travers le ciel. Les chœurs angéliques, s’écartant des deux côtés, livrent un passage à sa rapidité à travers toutes les routes de l’empyrée, jusqu’à ce qu’arrivé aux portes du ciel elles s’ouvrent largement d’elles-mêmes, tournant sur leurs gonds d’or : ouvrages divins du souverain Architecte. Aucun nuage, aucune étoile interposés n’obscurcissant sa vue, il aperçoit la terre, toute petite qu’elle est, et ressemblant assez aux autres globes lumineux : il découvre le jardin de Dieu couronné de cèdres au-dessus de toutes les collines : ainsi, mais moins sûrement, pendant la nuit, le verre de Galilée observe dans la Lune des terres et des régions imaginaires ; ainsi le pilote, parmi les Cyclades voyant d’abord apparaître Délos ou Samos, les prend pour une tache de nuage. Là en bas Raphaël hâte son vol précipité, et, à travers le vaste firmament éthéré, vogue entre des mondes et des mondes. Tantôt, l’aile immobile, il est porté sur les vents polaires ; tantôt son aile, éventail vivant, frappe l’air élastique, jusqu’à ce que, parvenu à la hauteur de l’essor des aigles, il semble à tous les volatiles un phénix, regardé par tous avec admiration comme cet oiseau unique, alors que pour enchâsser ses reliques dans le temple brillant du Soleil, il vole vers la Thèbes d’Égypte.

Tout à coup, sur le sommet oriental du paradis, l’ange s’abat et reprend sa première forme, séraphin ailé. Pour ombrager ses membres divins il porte six ailes ; la paire qui revêt chacune de ses larges épaules revient, ornement royal, comme un manteau sur sa poitrine ; la paire du milieu entoure sa taille ainsi qu’une zone étoilée, borde ses reins et ses cuisses d’un duvet d’or, et de couleurs trempées dans le ciel ; la dernière ombrage ses pieds, et s’attache à ses talons en plume maillée, couleur du firmament : semblable au fils de Maïa, il se tient debout et secoue ses plumes qui remplissent d’un parfum céleste la vaste enceinte d’alentour.

Incontinent toutes les troupes d’anges de garde le reconnurent et se levèrent en honneur de son rang et de son message suprême, car elles pressentirent qu’il était chargé de quelque haut message. Il passe leurs tentes brillantes et il entre dans le champ fortuné au travers des bocages de myrrhe, des odeurs florissantes de la cassie, du nard et du baume, désert de parfums. Ici la nature folâtrait dans son enfance et se jouait à volonté dans ses fantaisies virginales, versant abondamment sa douceur, beauté sauvage au-dessus de la règle et de l’art ; ô énormité de bonheur !

Raphaël s’avançait dans la forêt aromatique ; Adam l’aperçut ; il était assis à la porte de son frais berceau, tandis que le soleil à son midi dardait à plomb ses rayons brûlants pour échauffer la terre dans ses plus profondes entrailles (chaleur plus forte qu’Adam n’avait besoin) ; Ève dans l’intérieur du berceau, attentive à son heure, préparait pour le dîner des fruits savoureux, d’un goût à plaire au véritable appétit et à ne pas ôter, par intervalles, la soif d’un breuvage de nectar que fournissent le lait, la baie ou la grappe. Adam appelle Ève.

« Accours ici, Ève ; contemple chose digne de ta vue : à l’orient, entre ces arbres, quelle forme glorieuse s’avance par ce chemin ! elle semble une autre aurore levée à midi. Ce messager nous apporte peut-être quelque grand commandement du ciel et daignera ce jour être notre hôte. Mais va vite, et ce que contiennent tes réserves, apporte-le ; prodigue l’abondance convenable pour honorer et recevoir notre divin étranger. Nous pouvons bien offrir leurs propres dons à ceux qui nous les donnent, et répandre largement ce qui nous est largement accordé, ici où la nature multiplie sa fertile production et en s’en débarrassant devient plus féconde ; ce qui nous enseigne à ne point épargner. »

Ève lui répond :

« Adam, moule sanctifié d’une terre inspirée de Dieu, peu de provisions sont nécessaires, là où ces provisions en toutes les saisons mûrissent pour l’usage suspendues à la branche, excepté des fruits qui dans une réserve frugale, acquièrent de la consistance pour nourrir et perdent une humidité superflue. Mais je me hâterai, et de chaque rameau et de chaque tige, de chaque plante et de chaque courge succulente, j’arracherai un tel choix pour traiter notre hôte angélique, qu’en le voyant il avouera qu’ici sur la terre Dieu a répandu ses bontés comme dans le ciel. »

Elle dit et part à la hâte avec des regards empressés, préoccupée de pensées hospitalières. Comment choisir ce qu’il y a de plus délicat ? quel ordre suivre pour ne pas mêler les goûts, pour ne pas les assortir inélégants, mais pour qu’une saveur succède à une saveur relevée par le changement le plus agréable ? Ève court, et de chaque tendre tige elle cueille ce que la terre, cette mère qui porte tout, donne à l’Inde orientale ou occidentale, aux rivages du milieu, dans le Pont, sur la côte punique, ou sur les bords qui virent régner Alcinoüs ; fruits de toutes espèces, d’une écorce raboteuse ou d’une peau unie, renfermés dans une bogue ou dans une coquille ; large tribut qu’Ève recueille et qu’elle amoncelle sur la table d’une main prodigue. Pour boisson elle exprime de la grappe un vin doux et inoffensif ; elle écrase différentes baies, et des douces amandes pressées, elle mélange une crême onctueuse ; elle ne manque point de vases convenables et purs pour contenir ces breuvages. Puis elle sème la terre de roses, et des parfums de l’arbrisseau qui n’ont point été exhalés par le feu.

Cependant notre premier père pour aller à la rencontre de son hôte céleste s’avance hors du berceau, sans autre suite que celle de ses propres perfections : en lui était toute sa cour ; cour plus solennelle que l’ennuyeuse pompe que traînent les princes, alors que leur riche et long cortège de pages chamarrés d’or, de chevaux conduits en main, éblouit les spectateurs et les laisse la bouche béante. Dès qu’il fut en présence de l’archange, Adam, quoique non intimidé, toutefois avec un abord soumis et une douceur respectueuse, s’inclinant profondément comme devant une nature supérieure, lui dit :

« Natif du ciel (car aucun autre lieu que le ciel ne peut renfermer une si glorieuse forme), puisque en descendant des trônes d’en haut tu as consenti à te priver un moment de ces demeures fortunées, et à honorer celles-ci, daigne avec nous, qui ne sommes ici que deux, et qui cependant, par un don souverain, possédons cette terre spacieuse, daigne te reposer sous l’ombrage de ce berceau : viens t’asseoir pour goûter ce que ce jardin offre de plus choisi, jusqu’à ce que la chaleur du midi soit passée, et que le soleil plus refroidi décline. »

L’angélique vertu lui répondit avec douceur :

« Adam, c’est pour cela même que je viens ici : tu es créé tel, ou tu as ici un tel séjour pour demeure, que cela peut souvent inviter les esprits mêmes du ciel à te visiter. Conduis-moi donc où ton berceau surombrage ; car de ces heures du milieu du jour jusqu’à ce que le soir se lève, je puis disposer. »

Ils arrivèrent à la demeure sylvaine qui, semblable à la retraite de Pomone, souriait parée de fleurs et de senteurs charmantes. Mais Ève, non parée, excepté d’elle-même (plus aimablement belle qu’une nymphe des bois, ou que la plus belle des trois déesses fabuleuses qui luttèrent nues sur le mont Ida), Ève se tenait debout pour servir son hôte du ciel : couverte de sa vertu, elle n’avait pas besoin de voile ; aucune pensée infirme n’altérait sa joue. L’ange lui donna le salut, la sainte salutation employée longtemps après pour bénir Marie, seconde Ève.

« Salut, mère des hommes, dont les entrailles fécondes rempliront le monde de tes fils, plus nombreux que ces fruits variés dont les arbres de Dieu ont chargé cette table ! »

Leur table était un gazon élevé et touffu, entouré de sièges de mousse. Sur son ample surface carrée, d’un bout à l’autre, tout l’automne était entassé, quoique alors le printemps et l’automne dansassent ici main en main. Adam et l’ange discoururent quelque temps (ils ne craignaient pas que les mets refroidissent). Notre père commença de la sorte :

« Céleste étranger, qu’il te plaise goûter ces bontés que notre nourricier, de qui tout bien parfait descend sans mesure, a ordonné à la terre de nous céder pour aliment et pour délice ; nourriture peut-être insipide pour des natures spirituelles. Je sais seulement ceci : un Père céleste donne à tous. »

L’ange répondit :

« Ainsi ce qu’il donne (sa louange soit à jamais chantée) à l’homme en partie spirituel, peut n’être pas trouvé une ingrate nourriture par les purs esprits. Les substances intellectuelles demandent la nourriture comme vos substances rationnelles ; les unes et les autres ont en elles la faculté inférieure des sens au moyen desquels elles écoutent, voient, sentent, touchent et goûtent : le goût raffine, digère, assimile, et transforme le corporel en incorporel.

« Sache que tout ce qui a été créé a besoin d’être soutenu et nourri : parmi les éléments, le plus grossier alimente le plus pur : la terre et la mer nourrissent l’air, l’air nourrit ces feux éthérés, et d’abord la lune, comme le plus abaissé : de là sur sa face ronde ces taches, vapeurs non purifiées qui ne sont point encore converties en sa substance. La lune de son continent humide, exhale aussi l’aliment aux orbes supérieurs. Le Soleil, qui dispense la lumière à tous, reçoit de tous en humides exhalaisons ses récompenses alimentaires, et le soir il fait son repas avec l’Océan. Quoique dans le ciel les arbres de vie portent un fruitage d’ambroisie et que les vignes donnent le nectar ; quoique chaque matin nous enlevions sur les rameaux des rosées de miel, que nous trouvions le sol couvert d’un grain perlé ; cependant ici Dieu a varié sa bonté avec tant de nouvelles délices, qu’on peut comparer ce jardin au ciel ; et pour ne pas goûter à ces dons, ne pense pas que je sois assez difficile. »

Ainsi l’ange et Adam s’assirent et tombèrent sur leurs mets. L’ange mangea non pas en apparence, en fumée, le dire commun des théologiens, mais avec la vive hâte d’une faim réelle et la chaleur digestive pour transubstancier : ce qui surabonde transpire facilement à travers les esprits. Il ne faut pas s’en étonner, si, par le feu du noir charbon, l’empirique alchimiste peut transmuer, ou croit qu’il est possible de transmuer les métaux les plus grossiers en or aussi parfait que celui de la mine.

Cependant, à table Ève servait nue, et couronnait d’agréable liqueur leurs coupes à mesure qu’elles se vidaient. Oh ! innocence digne du paradis ! si jamais les fils de Dieu eussent pu avoir une excuse pour aimer, c’eût été alors, c’eût été à cette vue ! Mais dans ces cœurs, l’amour pudique régnait, et ils ignoraient la jalousie, l’enfer de l’amant outragé.

Quand ils furent rassasiés de mets et de breuvages, sans surcharger la nature, soudain il vint à la pensée d’Adam de ne pas laisser passer l’occasion que lui donnait ce grand entretien, de s’instruire des choses au-dessus de sa sphère, de s’enquérir des êtres qui habitent dans le ciel, dont il voyait l’excellence l’emporter de si loin sur la sienne, et dont les formes radieuses (splendeur divine), dont la haute puissance, surpassaient de si loin les formes et la puissance humaines. Il adresse ainsi ce discours circonspect au ministre de l’Empyrée :

« Toi qui habites avec Dieu, je connais bien à présent ta bonté dans cet honneur fait à l’homme, sous l’humble toit duquel tu as daigné entrer et goûter ces fruits de la terre, qui, n’étant pas nourriture d’ange, sont néanmoins acceptés par toi, de sorte que tu sembles ne pas avoir été nourri aux grands festins du ciel : cependant quelle comparaison ! »

Le hiérarque ailé répliqua :

« Ô Adam, il est un seul Tout-Puissant, de qui toutes choses procèdent et à qui elles retournent, si leur bonté n’a pas été dépravée : toutes ont été créées semblables en perfection ; toutes formées d’une seule matière première, douées de diverses formes, de différents degrés de substance et de vie dans les choses qui vivent. Mais ces substances sont plus raffinées, plus spiritualisées et plus pures, à mesure qu’elles sont plus rapprochées de Dieu ou qu’elles tendent à s’en rapprocher plus, chacune dans leurs diverses sphères actives assignées, jusqu’à ce que le corps s’élève à l’esprit dans les bornes proportionnées à chaque espèce.

« Ainsi de la racine s’élance plus légère la verte tige ; de celle-ci sortent les feuilles plus aériennes, enfin la fleur parfaite exhale ses esprits odorants. Les fleurs et leur fruit, nourriture de l’homme, volatilisés dans une échelle graduelle, aspirent aux esprits vitaux, animaux, intellectuels ; ils donnent à la fois la vie et le sentiment, l’imagination et l’entendement, d’où l’âme reçoit la raison.

« La raison discursive ou intuitive est l’essence de l’âme : la raison discursive vous appartient le plus souvent, l’intuitive appartient surtout à nous ; ne différant qu’en degrés, en espèces elles sont les mêmes.

« Ne vous étonnez donc pas que ce que Dieu a vu bon pour vous, je ne le refuse pas, mais que je le convertisse, comme vous, en ma propre substance. Un temps peut venir où les hommes participeront à la nature des anges, où ils ne trouveront ni diète incommode ni nourriture trop légère. Peut-être nourris de ces aliments corporels, vos corps pourront à la longue devenir tout esprit, perfectionnés par le laps du temps, et sur des ailes s’envoler comme nous dans l’éther ; ou bien ils pourront habiter, à leur choix, ici ou dans le paradis céleste, si vous êtes trouvés obéissants, si vous gardez inaltérable un amour entier et constant à celui dont vous êtes la progéniture. En attendant, jouissez de toute la félicité que cet heureux état comporte, incapable qu’il est d’une plus grande. »

Le patriarche du genre humain répliqua :

« Ô esprit favorable, hôte propice, tu nous as bien enseigné le chemin qui peut diriger notre savoir, et l’échelle de nature qui va du centre à la circonférence ; de là en contemplation des choses créées nous pouvons monter par degrés jusqu’à Dieu. Mais dis-moi ce que signifie cet avertissement ajouté : Si vous êtes trouvés obéissants ? Pouvons-nous donc lui manquer d’obéissance, ou nous serait-il possible de déserter l’amour de celui qui nous forma de la poussière, et nous plaça ici, comblés au-delà de toute mesure d’un bonheur au-delà de celui que les désirs humains peuvent chercher ou concevoir ? »

L’Ange :

« Fils du ciel et de la terre, écoute ! Que tu sois heureux, tu le dois à Dieu ; que tu continues de l’être, tu le devras à toi-même, c’est-à-dire à ton obéissance : reste dans cette obéissance. C’est là l’avertissement que je t’ai donné : retiens-le. Dieu t’a fait parfait, non immuable ; il t’a fait bon, mais il t’a laissé maître de persévérer ; il a ordonné que ta volonté fût libre par nature, qu’elle ne fût pas réglée par le destin inévitable, ou par l’inflexible nécessité. Il demande notre service volontaire, non pas notre service forcé : un tel service n’est et ne peut être accepté par lui : car comment s’assurer que des cœurs non libres agissent volontairement ou non, eux qui ne veulent que ce que la destinée les force de vouloir, et qui ne peuvent faire un autre choix ? Moi-même et toute l’armée des anges qui restons debout en présence du trône de Dieu, notre heureux état ne dure, comme vous le vôtre, qu’autant que dure notre obéissance : nous n’avons point d’autre sûreté. Librement nous servons parce que nous aimons librement, selon qu’il est dans notre volonté d’aimer ou de ne pas aimer ; par ceci nous nous maintenons ou nous tombons. Quelques-uns sont tombés parce qu’ils sont tombés dans la désobéissance ; et ainsi du haut du ciel ils ont été précipités dans le plus profond Enfer : ô chute ! de quel haut état de béatitude dans quel malheur ? »

Notre grand ancêtre :

« Attentif à tes paroles, divin instructeur, je les ai écoutées d’une oreille plus ravie que du chant des chérubins, quand la nuit, des coteaux voisins, ils envoient une musique aérienne. Je n’ignorais pas avoir été créé libre de volonté et d’action ; nous n’oublierons jamais d’aimer notre Créateur, d’obéir à celui dont l’unique commandement est toutefois si juste : mes constantes pensées m’en ont toujours assuré, et m’en assureront toujours. Cependant ce que tu dis de ce qui s’est passé dans le ciel fait naître en moi quelque doute, mais un plus vif désir encore, si tu y consens, d’en entendre le récit entier ; il doit être étrange et digne d’être écouté dans un religieux silence. Nous avons encore beaucoup de temps, car à peine le soleil achève la moitié de sa course, et commence à peine l’autre moitié dans la grande zone du ciel. »

Telle fut la demande d’Adam : Raphaël consentant après une courte pause, parla de la sorte :

« Quel grand sujet tu m’imposes, ô premier des hommes ! tâche difficile et triste ! car comment retracerai-je aux sens humains les invisibles exploits d’esprits combattants ? comment, sans en être affligé, raconter la ruine d’un si grand nombre d’anges autrefois glorieux et parfaits, tant qu’ils restèrent fidèles ? Comment enfin dévoiler les secrets d’un autre monde, qu’il n’est peut-être pas permis de révéler ? Cependant pour ton bien toute dispense est accordée. Ce qui est au-dessus de la portée du sens humain, je le décrirai de manière à l’exprimer le mieux possible, en comparant les formes spirituelles aux formes corporelles : si la terre est l’ombre du ciel, les choses, dans l’une et l’autre, ne peuvent-elles se ressembler plus qu’on ne le croit sur la terre ?

« Alors que ce monde n’était pas encore, le chaos informe régnait où roulent à présent les cieux, où la terre demeure à présent en équilibre sur son centre : un jour (car le temps, quoique dans l’éternité, appliqué au mouvement, mesure toutes les choses qui ont une durée par le présent, le passé et l’avenir), un de ces jours qu’amène la grande année du ciel, les armées célestes des anges, appelées de toutes les extrémités du ciel par une convocation souveraine, s’assemblèrent innombrables devant le trône du Tout-Puissant, sous leurs hiérarques en ordres brillants. Dix mille bannières levées s’avancèrent, étendards et gonfalons entre l’arrière et l’avant-garde, flottaient en l’air et servaient à distinguer les hiérarchies, les rangs et les degrés, ou dans leurs tissus étincelants portaient blasonnés de saints mémoriaux, des actes éminents de zèle et d’amour, recordés. Lorsque dans des cercles d’une circonférence indicible, les légions se tinrent immobiles, orbes dans orbes, le Père infini, près duquel était assis le Fils dans le sein de la béatitude, parla, comme du haut d’un mont flamboyant dont l’éclat avait rendu le sommet invisible :

« — Écoutez tous, vous anges, race de la lumière, Trônes, Dominations, Principautés, Vertus, Puissances, écoutez mon décret qui demeurera irrévocable : ce jour j’ai engendré celui que je déclare mon Fils unique, et sur cette sainte montagne j’ai sacré celui que vous voyez maintenant à ma droite. Je l’ai établi votre chef, et j’ai juré par moi-même que tous les genoux dans les cieux fléchiraient devant lui et le confesseraient Seigneur. Sous le règne de ce grand vice-gérant demeurez unis, comme une seule âme indivisible, à jamais heureux. Qui lui désobéit me désobéit, rompt l’union : ce jour-là, rejeté de Dieu et de la vision béatifique, il tombe profondément abîmé dans les ténèbres extérieures, sa place ordonnée sans rédemption, sans fin. » —

« Ainsi dit le Tout-Puissant. Tous parurent satisfaits de ses paroles ; tous le parurent, mais tous ne l’étaient pas.

« Ce jour, comme les autres jours solennels, ils l’employèrent en chants et en danses autour de la colline sacrée (danses mystiques, que la sphère étoilée des planètes et des étoiles fixes, dans toutes ses révolutions, imite de plus près par ses labyrinthes tortueux, excentriques, entrelacés, jamais plus réguliers que quand ils paraissent le plus irréguliers) ; dans leurs mouvements l’harmonie divine adoucit si bien ses tons enchanteurs, que l’oreille de Dieu même écoute charmée.

« Le soir approchait (car nous avons aussi notre soir et notre matin, non par nécessité, mais pour variété délectable) : après les danses, les esprits furent désireux d’un doux repas. Comme ils se tenaient tous en cercle, des tables s’élevèrent et furent soudain chargées de la nourriture des anges. Le nectar couleur de rubis, fruit des vignes délicieuses qui croissent dans le ciel, coule dans des coupes de perles, de diamants et d’or massif. Couchés sur les fleurs et couronnés de fraîches guirlandes, ils mangent, ils se désaltèrent, et dans une aimable communion, boivent à longs traits l’immortalité et la joie. Aucune surabondance n’est à craindre là où une pleine mesure est la seule limite à l’excès, en présence du Dieu de toute bonté, qui leur versait d’une main prodigue, se réjouissant de leur plaisir.

« Cependant la nuit d’ambroisie, exhalée avec les nuages de cette haute montagne de Dieu, d’où sortent la lumière et l’ombre, avait changé la face brillante du ciel en un gracieux crépuscule (car la nuit ne vient point là sous un plus sombre voile), et une rosée parfumée de rose disposa tout au repos, hors les yeux de Dieu qui ne dorment jamais. Dans une vaste plaine, beaucoup plus vaste que ne le serait le globe de la terre déployé en plaine (tels sont les parvis de Dieu), l’armée angélique, dispersée par bandes et par files, étendit son camp le long des ruisseaux vivants, parmi les arbres de vie ; pavillons sans nombre soudain dressés ; célestes tabernacles où les anges sommeillent caressés de fraîches brises, excepté ceux qui dans leur course, alternent toute la nuit, autour du trône suprême, des hymnes mélodieux.

« Mais il ne veillait pas de la sorte, Satan (ainsi l’appelle-t-on maintenant, son premier nom n’est plus prononcé dans le ciel). Lui parmi les premiers, sinon le premier des archanges, grand en pouvoir, en faveur, en prééminence, lui cependant saisi d’envie contre le Fils de Dieu, honoré ce jour-là de son Père, et proclamé Messie Roi consacré, ne put par orgueil supporter cette vue, et il se crut dégradé. De là concevant un dépit et une malice profonde, aussitôt que minuit eut amené l’heure obscure la plus amie du sommeil et du silence, il résolut de se retirer avec toutes ses légions, et, contempteur du trône suprême, à le laisser désobéi et inadoré. Il éveilla son premier subordonné, et lui parla ainsi à voix basse :

« — Dors-tu, compagnon cher ? quel sommeil peut clore tes paupières ? ne te souvient-il plus du décret d’hier, échappé si tard aux lèvres du Souverain du ciel ? Tu es accoutumé à me communiquer tes pensées ; je suis habitué à te faire part des miennes : éveillés nous ne faisons qu’un ; comment donc ton sommeil pourrait-il à présent nous rendre dissidents ? De nouvelles lois, tu le vois, nous sont imposées : de nouvelles lois de celui qui règne peuvent faire naître, en nous, qui servons, de nouveaux sentiments et de nouveaux conseils pour débattre les chances qui peuvent suivre : dans ce lieu il ne serait pas sûr d’en dire davantage. Assemble les chefs de toutes ces myriades que nous conduisons ; disons-leur que par ordre, avant que la nuit obscure ait retiré son ombreux nuage, je dois me hâter, avec tous ceux qui sous moi font flotter leurs bannières, de revoler promptement vers le lieu où nous possédons les quartiers du nord, pour faire les préparatifs convenables à la réception de notre Roi, le grand Messie, et de ses nouveaux commandements ; son intention est de passer promptement en triomphe au milieu de toutes les hiérarchies et de leur dicter des lois. —

« Ainsi parla le perfide archange, et il versa une maligne influence dans le sein inconsidéré de son compagnon ; celui-ci appelle ensemble, ou l’un après l’autre, les chefs qui commandent, sous lui-même commandant. Il leur dit, comme il en était chargé, que par ordre du Très-Haut, avant que la nuit, avant que la sombre nuit ait abandonné le ciel, le grand étendard hiérarchique doit marcher en avant ; il leur en dit la cause suggérée, et jette parmi eux des mots ambigus et jaloux, afin de sonder ou de corrompre leur intégrité. Tous obéirent au signal accoutumé et à la voix supérieure de leur grand potentat ; car grand en vérité était son nom, et haut son rang dans le ciel : son air, pareil à celui de l’étoile du matin qui guide le troupeau étoilé, les séduisit, et ses impostures entraînèrent à sa suite la troisième partie de l’ost du ciel.

« Cependant l’œil éternel dont le regard découvre les plus secrètes pensées, du haut de sa montagne sainte et du milieu des lampes d’or qui brûlent nuitamment devant lui, vit, sans leur lumière, la rébellion naissante ; il vit en qui elle se formait, comment elle se répandait parmi les fils du matin, quelles multitudes se liguaient pour s’opposer à son auguste décret. Et souriant, il dit à son Fils unique :

« — Fils, en qui je vois ma gloire dans toute sa splendeur, héritier de tout mon pouvoir ! une chose maintenant nous touche de près ; il s’agit de notre omnipotence, des armes que nous prétendons employer pour maintenir ce que de toute ancienneté nous prétendons de divinité et d’empire. Un ennemi s’élève avec l’intention d’ériger son trône égal aux nôtres, dans tout le vaste septentrion. Non content de cela, il a en pensée d’éprouver dans une bataille ce qu’est notre force ou notre droit. Songeons-y donc, et dans ce danger, rassemblons promptement les forces qui nous restent ; servons-nous-en dans notre défense, de crainte de perdre par mégarde notre haute place, notre sanctuaire, notre montagne. »

« Le Fils lui répondit d’un air calme et pur, ineffable, serein et brillant de divinité :

« — Père tout-puissant, tu as justement tes ennemis en dérision ; dans ta sécurité tu ris de leurs vains projets, de leurs vains tumultes, sujet de gloire pour moi, qu’illustre leur haine, quand ils verront toute la puissance royale à moi donnée pour dompter leur orgueil, et pour leur apprendre par l’événement si je suis habile à réprimer les rebelles, ou si je dois être regardé comme le dernier dans le ciel. » —

« Ainsi parla le Fils.

« Mais Satan avec ses forces était déjà avancé dans sa course ailée : armée innombrable comme les astres de la nuit, ou comme ces gouttes de rosée, étoiles du matin, que le soleil convertit en perles sur chaque feuille et sur chaque fleur. Ils passèrent des régions, puissantes régences de séraphins, de potentats et de Trônes, dans leurs triples degrés, régions auxquelles ton empire, Adam, n’est pas plus que ce jardin n’est à toute la terre et à toute la mer, au globe entier étendu en longueur.

« Ces régions passées, ils arrivèrent enfin aux limites du nord, et Satan à son royal séjour, placé haut sur une colline, étincelant au loin comme une montagne élevée sur une montagne avec des pyramides et des tours taillées dans des carrières de diamants et dans des rochers d’or ; palais du grand Lucifer (ainsi cette structure est appelée dans la langue des hommes), que peu de temps après affectant l’égalité avec Dieu, en imitation de la montagne où le Messie fut proclamé à la vue du ciel, Satan nomma la montagne d’Alliance ; car ce fut là qu’il assembla toute sa suite, prétendant qu’il en avait reçu l’ordre, pour délibérer sur la grande réception à faire à leur Roi, prêt à venir. Avec cet art calomnieux qui contrefait la vérité, il captiva ainsi leurs oreilles :

« — Trônes, Dominations, Principautés, Vertus, Puissances, si ces titres magnifiques restent encore, et ne sont pas purement de vains noms, depuis que par décret un autre s’est enflé de tout pouvoir, et nous a éclipsés par son titre de Roi consacré ! pour lui nous avons fait en toute hâte cette marche de minuit, nous nous sommes assemblés ici en désordre, uniquement pour délibérer avec quels nouveaux honneurs nous pouvons le mieux recevoir celui qui vient recevoir de nous le tribut du genou, non encore payé, vile prosternation ! À un seul, c’était déjà trop ; mais le payer double, comment l’endurer ? le payer au premier et à son image maintenant proclamée ! Mais qu’importe si de meilleurs conseils élèvent nos esprits, et nous apprennent à rejeter ce joug ?

« Voulez-vous tendre le cou ? Préférez-vous fléchir un genou assoupli ? Vous ne le voudrez pas, si je me flatte de vous bien connaître, ou si vous vous connaissez vous-mêmes pour natifs et fils du ciel que personne ne posséda avant nous. Si nous ne sommes pas tous égaux, nous sommes tous libres, également libres : car les rangs et les degrés ne jurent pas avec la liberté, mais s’accordent avec elle. Qui donc, en droit ou en raison, peut s’arroger la monarchie parmi ceux qui, de droit, vivent ses égaux, sinon en pouvoir et en éclat, du moins en liberté ?

« Qui peut introduire des lois et des édits parmi nous, nous qui, même sans lois, n’errons jamais ? Beaucoup moins celui-ci peut-il être notre maître, et prétendre à notre adoration au détriment de ces titres impériaux qui attestent que notre être est fait pour gouverner, non pour servir ? » —

« Jusque-là ce hardi discours avait été écouté sans contrôle, lorsque parmi les séraphins, Abdiel (personne avec plus de ferveur n’adorait Dieu et n’obéissait aux divins commandements), se leva et dans le feu d’un zèle sévère s’opposa ainsi au torrent de la furie de Satan :

« — Ô argument blasphématoire, faux et orgueilleux ! paroles qu’aucune oreille ne pouvait s’attendre à écouter dans le ciel, moins encore de toi que de tous les autres, ingrat, élevé si haut toi-même au-dessus de tes pairs ?

« Peux-tu, avec une obliquité impie, condamner ce juste décret de Dieu, prononcé et juré : que devant son Fils unique, investi par droit du sceptre royal, toute âme dans le ciel ploiera le genou, et par cet honneur dû le confessera Roi légitime ? Il est injuste, dis-tu, tout net injuste de lier par des lois celui qui est libre, et de laisser l’égal régner sur des égaux, un sur tous avec un pouvoir auquel nul autre ne succédera.

« Donneras-tu des lois à Dieu ? Prétends-tu discuter des points de liberté avec celui qui t’a fait ce que tu es, qui a formé les puissances du ciel comme il lui a plu, et qui a circonscrit leur être ? Cependant, enseignés par l’expérience, nous savons combien il est bon, combien il est attentif à notre bien et à notre dignité, combien il est loin de sa pensée de nous amoindrir, incliné qu’il est plutôt à exalter notre heureux état, en nous unissant plus étroitement sous un chef. Mais, quand on t’accorderait qu’il est injuste que l’égal règne monarque sur des égaux, toi-même, quoique grand et glorieux, penses-tu que toi ou toutes les natures angéliques réunies en une seule, égalent son Fils engendré ? Par lui comme par sa parole, le Père tout-puissant a fait toutes choses, même toi et tous les esprits du ciel, créés par lui dans leurs ordres brillants ; il les a couronnés de gloire, et à leur gloire les a nommés Trônes, Dominations, Principautés, Vertus, Puissances ; essentielles Puissances ! non par son règne obscurcies, mais rendues plus illustres, puisque lui, notre chef, ainsi réduit, devient un de nous. Ses lois sont nos lois ; tous les honneurs qu’on lui rend nous reviennent.

« Cesse donc cette rage impie et ne tente pas ceux-ci ; hâte-toi d’apaiser le Père irrité et le Fils irrité, tandis que le pardon, imploré à temps, peut être obtenu. »

« Ainsi parla l’ange fervent, mais son zèle non secondé fut jugé hors de saison ou singulier et téméraire. L’apostat s’en réjouit et lui répliqua avec plus de hauteur :

« Nous avons donc été formés, dis-tu, et œuvre de seconde main, transférés par tâche du Père à son Fils ? Assertion étrange et nouvelle ! Nous voudrions bien savoir où tu as appris cette doctrine : qui a vu cette création lorsqu’elle eut lieu ? Te souviens-tu d’avoir été fait, et quand le Créateur te donna l’être ? Nous ne connaissons point de temps où nous n’étions pas comme à présent ; nous ne connaissons personne avant nous : engendrés de nous-mêmes, sortis de nous-mêmes par notre propre force vive, lorsque le cours de la fatalité eut décrit son plein orbite, et que notre naissance fut mûre, nous naquîmes de notre ciel natal, fils éthérés. Notre puissance est de nous ; notre droite nous enseignera les faits les plus éclatants, pour éprouver celui qui est notre égal. Tu verras alors si nous prétendons nous adresser à lui par supplications et environner le trône suprême en le suppliant ou en l’assiégeant. Ce rapport, ces nouvelles, porte-les à l’Oint du Seigneur, et fuis avant que quelque malheur n’interrompe ta fuite. »

« Il dit : et comme le bruit des eaux profondes un murmure rauque répondit à ces paroles applaudies de l’ost innombrable. Le flamboyant séraphin n’en fut pas moins sans crainte, quoique seul et entouré d’ennemis ; intrépide, il réplique :

« — Ô abandonné de Dieu, ô esprit maudit, dépouillé de tout bien ! je vois ta chute certaine : et ta bande malheureuse, enveloppée dans cette perfidie, est atteinte de la contagion de ton crime et de ton châtiment.

« Désormais ne t’agite plus pour savoir comment tu secoueras le joug du Messie de Dieu ; ces indulgentes lois ne seront plus désormais invoquées : d’autres décrets sont déjà lancés contre toi sans appel. Ce sceptre d’or, que tu repousses, est maintenant une verge de fer pour meurtrir et briser ta désobéissance. Tu m’as bien conseillé : je fuis, non toutefois par ton conseil et devant tes menaces ; je fuis ces tentes criminelles et réprouvées, dans la crainte que l’imminente colère éclatant dans une flamme soudaine, ne fasse aucune distinction. Attends-toi à sentir bientôt sur ta tête son tonnerre, feu qui dévore. Alors tu appendras, en gémissant, à connaître celui qui t’a créé quand tu connaîtras celui qui peut t’anéantir. » —

« Ainsi parla le séraphin Abdiel, trouvé fidèle parmi les infidèles, fidèle seul. Chez d’innombrables imposteurs, immuable, inébranlé, non séduit, non terrifié, il garda sa loyauté, son amour et son zèle. Ni le nombre ni l’exemple ne purent le contraindre à s’écarter de la vérité, ou à altérer, quoique seul, la constance de son esprit. Il se retira du milieu de cette armée ; pendant un long chemin, il passa à travers les dédains ennemis ; il les soutint, supérieur à l’injure, ne craignant rien de la violence ; avec un mépris rendu, il tourna le dos à ces orgueilleuses tours vouées à une prompte destruction. »