Le Paradis perdu/Livre VI

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Traduction par François-René de Chateaubriand.
Renault et Cie (p. 123-146).

Livre sixième

Argument.


Raphaël continue à raconter comment Michel et Gabriel furent envoyés pour combattre contre Satan et ses anges. La première bataille décrite. Satan, avec ses Puissances, se retire pendant la nuit : il convoque un conseil, invente des machines diaboliques qui, au second jour de la bataille, mirent en désordre Michel et ses anges. Mais à la fin, arrachant les montagnes, ils ensevelirent les forces et les machines de Satan. Cependant le tumulte ne cessant pas, Dieu, le troisième jour, envoya son fils le Messie, auquel il avait réservé la gloire de cette victoire. Le Fils, dont la puissance de son Père, venant au lieu du combat, ordonnant à toutes ses légions de rester tranquilles des deux côtés, se précipitant avec son char et son tonnerre au milieu des ennemis, les poursuit, incapables qu’ils étaient de résister, vers la muraille du ciel. Le ciel s’ouvrant, ils tombent en bas avec horreur et confusion, au lieu du châtiment préparé pour eux dans l’abîme : le Messie retourne triomphant à son Père.

« Toute la nuit, l’ange intrépide, non poursuivi, continua sa route à travers la vaste plaine du ciel, jusqu’à ce que le Matin, éveillé par les Heures qui marchent en cercle, ouvrit avec sa main de rose les portes de la lumière. Il est sous le mont de Dieu et tout près de son trône, une grotte qu’habitent et déshabitent tour à tour la lumière et les ténèbres, en perpétuelle succession, ce qui produit dans le ciel une agréable vicissitude pareille au jour et à la nuit. La lumière sort, et par l’autre porte entrent les ténèbres obéissantes, attendant l’heure de voiler les cieux, bien que là les ténèbres ressemblent au crépuscule ici.

« Maintenant l’aurore se levait telle qu’elle est dans le plus haut ciel, vêtue de l’or de l’empyrée ; devant elle s’évanouissait la nuit percée des rayons de l’Orient : soudain toute la campagne, couverte d’épais et brillants escadrons rangés en bataille, de chariots, d’armes flamboyantes, de chevaux de feu, réfléchissant éclair sur éclair, frappe la vue d’Abdiel ; il aperçut la guerre, la guerre dans son appareil, et il trouva déjà connue la nouvelle qu’il croyait apporter. Il se mêla plein de joie, à ces puissances amies, qui le reçurent avec allégresse et avec d’immenses acclamations, le seul qui, de tant de myriades perdues, le seul qui revenait sauvé. Elles le conduisent hautement applaudi à la montagne sacrée, et le présentent au trône suprême. Une voix, du milieu d’un nuage d’or, fut doucement entendue :

« — Serviteur de Dieu, tu as bien fait ; tu as bien combattu dans le meilleur combat, toi, qui seul as soutenu contre des multitudes révoltées la cause de la vérité, plus puissant en paroles qu’elles ne le sont en armes. Et pour rendre témoignage à la vérité, tu as bravé le reproche universel, pire à supporter que la violence ; car ton unique soin était de demeurer approuvé du regard de Dieu, quoique des mondes te jugeassent pervers. Un triomphe plus facile maintenant te reste, aidé d’une armée d’amis : c’est de retourner chez tes ennemis plus glorieux que tu n’en fus méprisé quand tu les quittas, de soumettre par la force ceux qui refusent la raison pour leur loi, la droite raison pour leur loi, et pour leur roi le Messie, régnant par droit de mérite.

« Va, Michel, prince des armées célestes, et toi immédiatement après lui en achèvements militaires, Gabriel : conduisez au combat ceux-ci, mes invincibles enfants ; conduisez mes saints armés, rangés par milliers et millions pour la bataille, égaux en nombre à cette foule rebelle et sans dieu. Assaillez-les sans crainte avec le feu et les armes hostiles ; en les poursuivant jusqu’au bord du ciel, chassez-les de Dieu et du bonheur vers le lieu de leur châtiment, le gouffre du Tartare, qui déjà ouvre large son brûlant chaos pour recevoir leur chute. » —

« Ainsi parla la voix souveraine, et les nuages commencèrent à obscurcir toute la montagne, et la fumée à rouler en noirs torses, en flammes retenues, signal du réveil de la colère. Avec non moins de terreur, l’éclatante trompette éthérée commence à souffler d’en haut ; à ce commandement les puissances militantes qui tenaient pour le ciel (formées en puissant carré dans une union irrésistible) avancèrent en silence leurs brillantes légions, au son de l’instrumentale harmonie qui inspire l’héroïque ardeur des actions aventureuses, sous des chefs immortels, pour la cause de Dieu et de son Messie. Elles avancent fermes et sans se rompre : ni haute colline, ni vallée rétrécie, ni bois, ni ruisseau, ne divisent leurs rangs parfaits, car elles marchent élevées au-dessus du sol, et l’air obéissant soutient leur pas agile : comme l’espèce entière des oiseaux rangés en ordre sur leur aile, furent appelés dans Éden pour recevoir leurs noms de toi, ô Adam, ainsi les légions parcoururent maints espaces dans le ciel, maintes provinces dix fois grandes comme la longueur de la terre.

« Enfin, loin à l’horizon du nord se montra, d’une extrémité à l’autre, une région de feu, étendue sous la forme d’une armée. Bientôt en approchant apparurent les puissances liguées de Satan, hérissées des rayons innombrables des lances droites et inflexibles ; partout casques pressés, boucliers variés peints d’insolents emblèmes : ces troupes se hâtaient avec une précipitation furieuse, car elles se flattaient d’emporter ce jour-là même, par combat ou surprise, le mont de Dieu, et d’asseoir sur son trône le superbe aspirant, envieux de son empire ; mais, au milieu du chemin leurs pensées furent reconnues folles et vaines. Il nous sembla d’abord extraordinaire que l’ange fît la guerre à l’ange, qu’ils se rencontrassent dans une furieuse hostilité ceux-là accoutumés à se rencontrer si souvent unis aux fêtes de la joie et de l’amour comme fils d’un seul maître, et chantant l’éternel Père ; mais le cri de la bataille s’éleva, et le bruit rugissant de la charge mit fin à toute pensée plus douce.

« Au milieu des siens, l’apostat, élevé comme un dieu, était assis sur son char de soleil, idole d’une majesté divine, entouré de chérubins flamboyants et de boucliers d’or. Bientôt il descendit de ce trône pompeux, car il ne restait déjà plus entre les deux armées qu’un espace étroit (intervalle effrayant !) et front contre front elles présentaient arrêtées une terrible ligne d’une affreuse longueur. À la sombre avant-garde, sur le rude bord des bataillons, avant qu’ils se joignissent, Satan à pas immenses et superbes, couvert d’une armure d’or et de diamant, s’avançait comme une tour, Abdiel ne put supporter cette vue ; il se tenait parmi les plus braves, et se préparait aux plus grands exploits ; il sonde ainsi son cœur résolu :

« — Ô Ciel ! une telle ressemblance avec le Très-Haut peut-elle rester où la foi et la réalité ne restent plus ? Pourquoi la puissance ne défaut-elle pas là où la vertu a failli, ou pourquoi le plus présomptueux n’est-il pas le plus faible ? Quoique à le voir Satan semble invincible, me confiant au secours du Tout-puissant, je prétends éprouver la force de celui dont j’ai déjà éprouvé la raison fausse et corrompue : n’est-il pas juste que celui qui l’a emporté dans la lutte de la vérité l’emporte dans les armes, vainqueur pareillement dans les deux combats ? Si le combat est brutal et honteux quand la raison se mesure avec la force, encore il est d’autant plus juste que la raison triomphe. » —

« Ainsi réfléchissant il sort à l’opposite du milieu de ses pairs armés ; il rencontre à mi-voie son audacieux ennemi, qui, se voyant prévenu en devient plus furieux ; il le défie ainsi avec assurance :

« — Superbe, vient-on au devant de toi ? Ton espérance était d’atteindre inopposé la hauteur où tu aspires, d’atteindre le trône de Dieu non gardé et son côté abandonné par la terreur de ton pouvoir ou de ta langue puissante. Insensé ! tu ne songeais pas combien il est vain de se lever en armes contre le Tout-Puissant, contre celui qui des plus petites choses aurait pu lever sans fin d’incessantes armées pour écraser ta folie ; ou, de sa main solitaire atteignant au delà de toute limite, il pourrait d’un seul coup, sans assistance, te finir, et ensevelir tes légions sous les ténèbres. Mais t’en aperçois-tu ? tous ne sont pas à ta suite ; il en est qui préfèrent la foi et la piété envers Dieu, bien qu’ils te fussent invisibles alors qu’à ton monde je semblais être dans l’erreur, en différant seul de l’avis de tous. Tu la vois ma secte maintenant : apprends trop tard que quelques-uns peuvent savoir, quand des milliers se trompent. » —

« Le grand ennemi le regardant de travers d’un œil de dédain :

« À la male heure pour toi, mais à l’heure désirée de ma vengeance, toi que je cherchais le premier, tu reviens de ta fuite, ange séditieux, pour recevoir ta récompense méritée, pour faire le premier essai de ma droite provoquée, puisque ta langue inspirée de la contradiction osa la première s’opposer à la troisième partie des dieux réunis en synode pour assurer leurs divinités. Ceux qui sentent en eux une vigueur divine, ne peuvent accorder l’omnipotence à personne. Mais tu te portes en avant de tes compagnons, ambitieux que tu es de m’enlever quelques plumes, pour que ton succès puisse annoncer la destruction du reste : je m’arrête un moment, de peur que tu ne te vantes qu’on n’ait pu te répondre ; je veux t’apprendre ceci : je crus d’abord que liberté et ciel ne faisaient qu’un pour les âmes célestes ; mais je vois à présent que plusieurs, par bassesse, préfèrent servir ; esprits domestiques traînés dans les fêtes et les chansons ! Tels sont ceux que tu as armés, les ménétriers du ciel, l’esclavage pour combattre la liberté : ce que sont leurs actions comparées, ce jour le prouvera. » —

« Le sévère Abdiel répond brièvement :

« — Apostat, tu te trompes encore : éloigné de la voie de la vérité, tu ne cesseras plus d’errer. Injustement tu flétris du nom de servitude l’obéissance que Dieu ou la nature ordonne. Dieu et la nature commandent la même chose, lorsque celui qui gouverne est le plus digne, et qu’il excelle sur ceux qu’il gouverne. La servitude est de servir l’insensé ou celui qui s’est révolté contre un plus digne que lui, comme les tiens te servent à présent, toi non libre, mais esclave de toi-même. Et tu oses effrontément insulter à notre devoir ! Règne dans l’enfer, ton royaume ; laisse-moi servir dans le ciel Dieu à jamais béni, obéir à son divin commandement qui mérite le plus d’être obéi ; toutefois attends dans l’enfer, non des royaumes, mais des chaînes. Cependant revenu de ma fuite, comme tu le disais tout à l’heure, reçois ce salut sur ta crête impie. » —

« À ces mots, il lève un noble coup qui ne resta pas suspendu, mais tomba comme la tempête sur la crête orgueilleuse de Satan : ni la vue, ni le mouvement de la rapide pensée, moins encore le bouclier, ne purent prévenir la ruine. Dix pas énormes il recule ; au dixième, sur son genou fléchi il est soutenu par sa lance massive, comme si, sur la terre, des vents sous le sol ou des eaux forçant leur passage eussent poussé obliquement hors de sa place une montagne, à moitié abîmée avec tous ses pins. L’étonnement saisit les Trônes rebelles, mais une rage plus grande encore, quand ils virent ainsi abattu le plus puissant d’entre eux. Les nôtres, remplis de joie et de l’ardent désir de combattre, poussèrent un cri, présage de la victoire. Michel ordonne de sonner l’archangélique trompette ; elle retentit dans le vaste du ciel, et les anges fidèles chantent Hosanna au Très-Haut. De leur côté, les légions adverses ne restèrent pas à nous contempler ; non moins terribles, elles se joignirent dans l’horrible choc.

« Alors s’élevèrent une orageuse furie et des clameurs telles qu’on n’en avait jamais jusqu’alors entendu dans le ciel. Les armes heurtant l’armure crient en horrible désaccord ; les roues furieuses des chariots d’airain rugissent avec rage : terrible est le bruit de la bataille ! Sur nos têtes les sifflements aigus des dards embrasés volent en flamboyantes volées, et en volant voûtent de feu les deux osts. Sous cette coupole ardente se précipitaient au combat les corps d’armée dans un assaut funeste et une fureur inextinguible ; tout le ciel retentissait : si la terre eût été alors, toute la terre eut tremblé jusqu’à son centre.

« Faut-il s’en étonner quand de l’un et de l’autre côté, fiers adversaires, combattaient des millions d’anges dont le plus faible pourrait manier les éléments et s’armer de la force de toutes leurs régions ? Combien donc deux armées combattant l’une contre l’autre avaient-elles plus de pouvoir pour allumer l’épouvantable combustion de la guerre, pour bouleverser, sinon pour détruire leur fortuné séjour natal, si le Roi tout-puissant et éternel, tenant le ciel d’une main ferme, n’eût dominé et limité leur force ! En nombre, chaque légion ressemblait à une nombreuse armée ; en force, chaque main armée valait une légion. Conduit au combat, chaque soldat paraissait un chef, chaque chef, un soldat ; ils savaient quand avancer ou s’arrêter, quand détourner le fort de la bataille, quand ouvrir et quand fermer les rangs de la hideuse guerre. Ni pensée de fuite, ni pensée de retraite, ni action malséante qui marquât la peur : chacun comptait sur soi, comme si de son bras seul dépendait le moment de la victoire.

« Des faits d’une éternelle renommée furent accomplis, mais sans nombre ; car immense et variée se déployait cette guerre ; tantôt combat maintenu sur un terrain solide ; tantôt prenant l’essor sur une aile puissante, et tourmentant tout l’air : alors tout l’air semblait un feu militant. La bataille en balance égale fut longtemps suspendue, jusqu’à ce que Satan, qui ce jour-là avait montré une force prodigieuse et ne rencontrait point d’égal dans les armes ; jusqu’à ce que Satan, courant de rang en rang à travers l’affreuse mêlée des séraphins en désordre, vit enfin le lieu où l’épée de Michel fauchait et abattait des escadrons entiers.

« Michel tenait à deux mains, avec une force énorme cette épée qu’il brandissait en l’air : l’horrible tranchant tombait, dévastant au large. Pour arrêter une telle destruction, Satan se hâte et oppose au fer de Michel l’orbe impénétrable de dix feuilles de diamant, son ample bouclier, vaste circonférence. À son approche, le grand archange sursit à son travail guerrier ; ravi, dans l’espoir de terminer ici la guerre intestine du ciel (le grand ennemi étant vaincu ou traîné captif dans les chaînes), il fronce un sourcil redoutable, et le visage enflammé, il parle ainsi le premier :

« Auteur du mal, inconnu et sans nom dans le ciel jusqu’à ta révolte, aujourd’hui abondant comme tu le vois, à ces actes d’une lutte odieuse, odieuse à tous, quoique par une juste mesure elle pèse le plus sur toi et sur tes adhérents. Comment as-tu troublé l’heureuse paix du ciel et apporté dans la nature la misère, incréée avant le crime de ta rébellion ! combien as-tu empoisonné de ta malice des milliers d’anges, jadis droits et fidèles, maintenant devenus traîtres ! Mais ne crois pas bannir d’ici le saint repos ; le ciel te rejette de toutes ses limites ; le ciel, séjour de la félicité, n’endure point les œuvres de la violence et de la guerre. Hors d’ici donc ! Que le mal, ton fils, aille avec toi au séjour du mal, l’enfer, avec toi et ta bande perverse ! Là fomente des troubles ; mais n’attends pas que cette épée vengeresse commence ta sentence, ou que quelque vengeance plus soudaine à qui Dieu donnera des ailes, ne te précipite avec des douleurs redoublées. » —

« Ainsi parle le prince des anges. Son adversaire répliqua :

« Ne pense pas, par le vent de tes menaces, imposer à celui à qui tu ne peux imposer par tes actions. Du moindre de ceux-ci as-tu causé la fuite ? ou si tu les forças à la chute, ne se sont-ils pas relevés invaincus ? Espérerais-tu réussir plus aisément avec moi, arrogant, et avec tes menaces me chasser et ici ? Ne t’y trompe pas : il ne finira pas ainsi le combat que tu appelles mal, mais que nous appelons combat de gloire. Nous prétendons le gagner, ou transformer ce ciel dans l’enfer, dont tu dis des fables. Ici du moins nous habiterons libres, si nous ne régnons. Toutefois, je ne fuirais pas ta plus grande force, quand celui qu’on nomme le Tout-Puissant viendrait à ton aide : de près comme de loin je t’ai cherché. » —

« Ils cessèrent de parler, et tous deux se préparèrent à un combat inexprimable : qui pourrait le raconter, même avec la langue des anges ? à quelles choses pourrait-on le comparer sur la terre, qui fussent assez remarquables pour élever l’imagination humaine à la hauteur d’un pouvoir semblable à celui d’un Dieu ? Car ces deux chefs, soit qu’ils marchassent, ou demeurassent immobiles, ressemblaient à des dieux par la taille, le mouvement, les armes, faits qu’ils étaient pour décider de l’empire du grand ciel. Maintenant leurs flamboyantes épées ondoient et décrivent dans l’air des cercles affreux ; leurs boucliers, deux larges soleils, resplendissent opposés, tandis que l’attente reste dans l’horreur. De chaque côté la foule des anges se retira précipitamment du lieu où la mêlée était auparavant la plus épaisse, et laissa un vaste champ où il n’y avait pas sûreté dans le vent d’une pareille commotion.

« Telles, pour faire comprendre les grandes choses par les petites, si la concorde de la nature se rompait, si parmi les constellations la guerre était déclarée, telles deux planètes, précipitées sous l’influence maligne de l’opposition la plus violente, combattraient au milieu du firmament, et confondraient leurs sphères ennemies.

« Les deux chefs lèvent ensemble leurs menaçants bras, qui approchent en pouvoir de celui du Tout-puissant ; ils ajustent un coup capable de tout terminer, et qui, n’ayant pas besoin d’être répété, ne laisse pas le pouvoir indécis. En vigueur ou en agilité, ils ne paraissent pas inégaux ; mais l’épée de Michel, tirée de l’arsenal de Dieu, lui avait été donnée trempée de sorte que nulle autre, par la pointe ou la lame, ne pouvait résister à ce tranchant. Elle rencontre l’épée de Satan ; et, descendant pour frapper avec une force précipitée, la coupe net par la moitié : elle ne s’arrête pas ; mais d’un rapide revers, entrant profondément, elle fend tout le côté droit de l’archange.

« Alors pour la première fois Satan connut la douleur, et se tordit çà et là convulsé ; tant la tranchante épée, dans une blessure continue, passa cruelle à travers lui ! Mais la substance éthérée, non longtemps divisible, se réunit : un ruisseau de nectar sortit de la blessure, se répandit couleur de sang (de ce sang tel que les esprits célestes peuvent en répandre), et souilla son armure, jusqu’alors si brillante. Aussitôt à son aide accoururent de tous côtés un grand nombre d’anges vigoureux qui interposèrent leur défense ; tandis que d’autres l’emportent sur leurs boucliers à son char, où il demeura retiré loin des rangs de la guerre. Là, ils le déposèrent grinçant les dents de douleur, de dépit et de honte, de trouver qu’il n’était pas sans égal : son orgueil était humilié d’un pareil échec, si fort au-dessous de sa prétention d’égaler Dieu en pouvoir.

« Toutefois il guérit vite ; car les esprits qui vivent en totalité, vivant entiers dans chaque partie (non, comme l’homme frêle, dans les entrailles, le cœur ou la tête, le foie ou les reins), ne sauraient mourir que par l’anéantissement : ils ne peuvent recevoir de blessure mortelle dans leur tissu liquide, pas plus que n’en peut recevoir l’air fluide ; ils vivent tout cœur, tout tête, tout œil, tout oreille, tout intellect, tout sens ; ils se donnent à leur gré des membres, et ils prennent la couleur, la forme et la grosseur qu’ils aiment le mieux, dense ou rare.

« Cependant des faits semblables, et qui méritaient d’être remémorés, se passaient ailleurs, là où la puissance de Gabriel combattait : avec de fières enseignes, il perçait les bataillons profonds de Moloch, roi furieux qui le défiait, et qui menaçait de le traîner attaché aux roues de son char ; la langue blasphématrice de cet ange n’épargnait pas même l’unité sacrée du ciel. Mais tout à l’heure, fendu jusqu’à la ceinture, ses armes brisées, et dans une affreuse douleur, il fuit en mugissant.

« À chaque aile, Uriel et Raphaël vainquirent d’insolents ennemis, Adramaleck et Asmodée, quoique énormes et armés de rochers de diamant, deux puissants Trônes, qui dédaignaient d’être moins que des dieux ; leur fuite leur enseigna des pensées plus humbles, broyés qu’ils furent par des blessures effroyables, malgré la cuirasse et la cotte de mailles. Abdiel n’oublia pas de fatiguer la troupe athée ; à coups redoublés il renversa Ariel, Arioc, et la violence de Ramiel, écorché et brûlé.

« Je pourrais parler de mille autres et éterniser leurs noms ici sur la terre ; mais ces anges élus, contents de leur renommée dans le ciel, ne cherchent pas l’approbation des hommes. Quant aux autres, bien qu’étonnants en puissance, en actions de guerre, et avides de renommée, comme ils sont par arrêt effacés du ciel et de la mémoire sacrée, laissons-les habiter sans nom le noir oubli. La force séparée de la vérité et de la justice, indigne de louange, ne mérite que reproche et ignominie : toutefois, vaine et arrogante, elle aspire à la gloire, et cherche à devenir fameuse par l’infamie : que l’éternel silence soit son partage !

« Et maintenant, leurs plus puissants chefs abattus, l’armée plia, par plusieurs charges enfoncée : la déroute informe et le honteux désordre y entrèrent ; le champ de bataille était semé d’armes brisées ; les chars et leurs conducteurs, les coursiers de flammes écumants, étaient renversés en monceaux. Ce qui reste debout recule et accablé de fatigue dans l’ost satanique exténué qui se défend à peine ; surpris par la pâle frayeur et par le sentiment de la douleur, ces anges fuient ignominieusement, amenés à ce mal par le péché de la désobéissance : jusqu’à cette heure, ils n’avaient été assujettis ni à la crainte, ni à la fuite, ni à la douleur.

« Il en était tout autrement des inviolables saints ; d’un pas assuré en phalange carrée, ils avançaient entiers, invulnérables, impénétrablement armés ; tel était l’immense avantage que leur donnait leur innocence sur leurs ennemis ; pour n’avoir pas péché, pour n’avoir pas désobéi, au combat ils demeuraient sans fatigue, inexposés à souffrir des blessures, bien que de leur rang par la violence écartés.

« La nuit à présent commençait sa course ; répandant dans le ciel l’obscurité, elle imposa le silence, et une agréable trêve à l’odieux fracas de la guerre ; sous son abri nébuleux se retirèrent le vainqueur et le vaincu. Michel et ses anges, restés les maîtres, campent sur le champ de bataille, posent leurs sentinelles alentour, chérubins agitant des flammes. De l’autre part, Satan avec ses rebelles disparut, au loin retiré dans l’ombre. Privé de repos, il appelle de nuit ses potentats au conseil ; au milieu d’eux et non découragé, il leur parle ainsi : « Ô vous, à présent par le danger éprouvés, à présent connus dans les armes pour ne pouvoir être dominés, chers compagnons, trouvés dignes non-seulement de la liberté (trop mince prétention), mais, ce qui nous touche davantage, dignes d’honneur, d’empire, de gloire et de renommée ! Vous avez soutenu pendant un jour dans un combat douteux (et si pendant un jour, pourquoi pas pendant des jours éternels ?), vous avez soutenu l’attaque de ce que le Seigneur du ciel, d’autour de son trône, avait envoyé de plus puissant contre nous, ce qu’il avait jugé suffisant pour nous soumettre à sa volonté : il n’en est pas ainsi arrivé !… Donc, ce me semble, nous pouvons le regarder comme faillible lorsqu’il s’agit de l’avenir, bien que jusque ici on avait cru à son omniscience. Il est vrai, moins fortement armés, nous avons eu quelques désavantages, nous avons enduré quelques souffrances jusque alors inconnues ; mais aussitôt qu’elles ont été connues, elles ont été méprisées, puisque nous savons maintenant que notre forme empyrée, ne pouvant recevoir d’atteinte mortelle, est impérissable ; quoique percée de blessures, elle se referme bientôt, guérie par sa vigueur native. À un mal si léger regardez donc le remède comme facile. Peut-être des armes plus valides, des armes plus impétueuses, serviront dans la prochaine rencontre à améliorer notre position, à rendre pire celle de nos ennemis, ou à égaliser ce qui fait entre nous l’imparité, qui n’existe pas dans la nature. Si quelque autre cause cachée les a laissés supérieurs, tant que nous conservons notre esprit entier et notre entendement sain, une délibération et une active recherche découvriront cette cause. » —

« Il s’assit, et dans l’assemblée se leva Nisroc, le chef des principautés ; il se leva comme un guerrier échappé d’un combat cruel : travaillé de blessures, ses armes fendues et hachées jusqu’à destruction ; d’un air sombre il parla en répondant ainsi :

« — Libérateur, toi qui nous délivras des nouveaux maîtres, guide à la libre jouissance de nos droits comme dieux, il est dur cependant pour des dieux, nous la trouvons trop inégale la tâche de combattre dans la douleur contre des armes inégales, contre des ennemis exempts de douleur et impassibles. De ce mal, notre ruine doit nécessairement advenir ; car que sert la valeur ou la force, quoique sans pareilles, lorsqu’on est dompté par la douleur qui subjugue tout et fait lâcher les mains aux plus puissants ? Peut-être pourrions-nous retrancher de la vie le sentiment du plaisir et ne pas nous plaindre, mais vivre contents, ce qui est la vie la plus calme ; mais la douleur est la parfaite misère, le pire des maux, et si elle est excessive, elle surmonte toute patience. Celui qui pourra donc inventer quelque chose de plus efficace pour porter des blessures à nos ennemis encore invulnérables, ou qui saura nous armer d’une défense pareille à la leur, ne méritera pas moins de moi que celui auquel nous devons notre délivrance. » —

« Satan, avec un visage composé, répliqua :

« — Ce secours, non encore inventé, que tu crois justement si essentiel à nos succès, je te l’apporte. Qui de nous contemple la brillante surface de ce terrain céleste sur lequel nous vivons, ce spacieux continent du ciel orné de plante, de fruit, de fleur, d’ambroisie, de perles et d’or ; qui de nous regarde assez superficiellement ces choses pour ne comprendre d’où elles germent profondément sous la terre, matériaux noirs et crus d’une écume spiritueuse et ignée, jusqu’à ce que, touchées et pénétrées d’un rayon des cieux, elles poussent si belles et s’épanouissent à la lumière ambiante ?

« Ces semences dans leur noire nativité, l’abîme nous les cédera, fécondées d’une flamme infernale. Foulées dans des machines creuses, longues et rondes, à l’autre ouverture dilatées et embrasées par le toucher du feu, avec le bruit du tonnerre, elles enverront de loin à notre ennemi de tels instruments de désastre, qu’ils abîmeront, mettront en pièces tout ce qui s’élèvera à l’opposé ; nos adversaires craindront que nous n’ayons désarmé le Dieu Tonnant de son seul trait redoutable. Notre travail ne sera pas long ; avant le lever du jour l’effet remplira notre attente. Cependant revivons ! quittons la frayeur : à la force et à l’habileté réunies songeons que rien n’est difficile, encore moins désespéré. » —

« Il dit : ses paroles firent briller leur visage abattu et ravivèrent leur languissante espérance. Tous admirent l’invention ; chacun s’étonne de n’avoir pas été l’inventeur ; tant paraît aisée une fois trouvée, la chose qui non trouvée aurait été crue impossible ! Par hasard, dans les jours futurs (si la malice doit abonder), quelqu’un de ta race, ô Adam, appliqué à la perversité, ou inspiré par une machination diabolique, pourrait inventer un pareil instrument pour désoler les fils des hommes entraînés par le péché à la guerre et au meurtre.

« Les démons sans délai, volent du conseil à l’ouvrage ; nul ne demeura discourant ; d’innombrables mains sont prêtes ; en un moment ils retournent largement le sol céleste, et ils aperçoivent dessous les rudiments de la nature dans leur conception brute ; ils rencontrent les écumes sulfureuses et nitreuses, les marient, et par un art subtil les réduisent, adustes et cuites, en grains noirs, et les mettent en réserve.

« Les uns fouillent les veines cachées des métaux et des pierres (cette terre a des entrailles assez semblables) pour y trouver leurs machines et leurs balles, messagères de ruine ; les autres se pourvoient de roseaux allumés, pernicieux par le seul toucher du feu. Ainsi avant le point du jour ils finirent tout en secret, la nuit le sachant, et se rangèrent en ordre avec une silencieuse circonspection, sans être aperçus.

« Dès que le bel et matinal orient apparut dans le ciel, les anges victorieux se levèrent, et la trompette du matin chanta : Aux armes ! Ils prirent leurs rangs en panoplie d’or ; troupe resplendissante, bientôt réunie. Quelques-uns du haut des collines de l’aurore, regardent alentour ; et des éclaireurs légèrement armés rôdent de tous côtés dans chaque quartier, pour découvrir le distant ennemi, pour savoir dans quel lieu il a campé ou fui, si pour combattre il est en mouvement, ou fait halte. Bientôt ils le rencontrèrent bannières déployées, s’approchant en bataillon lent, mais serré. En arrière, d’une vitesse extrême, Zophiel, des chérubins l’aile la plus rapide, vient volant et crie du milieu des airs :

« — Aux armes, guerriers ! aux armes pour le combat ! l’ennemi est près ; ceux que nous croyions en fuite nous épargneront, ce jour une longue poursuite : ne craignez pas qu’ils fuient ; ils viennent aussi épais qu’une nuée, et je vois fixée sur leur visage la morne résolution et la confiance. Que chacun endosse bien sa cuirasse de diamant, que chacun enfonce bien son casque, que chacun embrasse fortement son large bouclier, baissé ou levé ; car ce jour, si j’en crois mes conjectures, ne répandra pas une bruine, mais un orage retentissant de flèches barbelées de feu. » —

« Ainsi Zophiel avertissait ceux qui d’eux-mêmes étaient sur leurs gardes. En ordre, libres de toutes entraves, s’empressant sans trouble, ils vont au cri d’alarme, et s’avancent en bataille. Quand voici venir à peu de distance, à pas pesants, l’ennemi s’approchant épais et vaste, traînant dans un carré creux ses machines diaboliques enfermées de tous côtés par des escadrons profonds qui voilaient la fraude. Les deux armées s’apercevant, s’arrêtent quelque temps ; mais soudain Satan parut à la tête de la sienne, et fut entendu commandant ainsi à haute voix :

« — Avant-garde ! à droite et à gauche, déployez votre front, afin que tous ceux qui nous haïssent puissent voir combien nous cherchons la paix et la conciliation, combien nous sommes prêts à les recevoir à cœur ouvert, s’ils accueillent nos ouvertures, et s’ils ne nous tournent pas le dos méchamment ; mais je le crains. Cependant témoin le ciel !… ô ciel, sois témoin à cette heure, que nous déchargeons franchement notre cœur ! Vous qui, désignés, vous tenez debout, acquittez-vous de votre charge ; touchez brièvement ce que nous proposons, et haut, que tous puissent entendre. » —

« Ainsi se raillant en termes ambigus, à peine a-t-il fini de parler, qu’à droite et à gauche le front se divise, et sur l’un et l’autre flanc se retire : à nos yeux se découvre, chose nouvelle et étrange ! un triple rang de colonnes de bronze, de fer, de pierre, posées sur des roues, car elles auraient ressemblé beaucoup à des colonnes ou à des corps creux faits de chêne ou de sapin émondé dans le bois, ou abattu sur la montagne, si le hideux orifice de leur bouche n’eût bâillé largement devant nous, pronostiquant une fausse trêve. Derrière chaque pièce se tenait un séraphin ; dans sa main se balançait un roseau allumé, tandis que nous demeurions en suspens, réunis et préoccupés dans nos pensées.

« Ce ne fut pas long : car soudain tous à la fois les séraphins étendent leurs roseaux, et les appliquent à une ouverture étroite qu’ils touchent légèrement. À l’instant tout le ciel apparut en flammes, mais aussitôt obscurci par la fumée, flammes vomies de ces machines à la gorge profonde, dont le rugissement effondrait l’air avec un bruit furieux, et déchirait toutes ses entrailles, dégorgeant leur surabondance infernale, des tonnerres ramés, des grêles de globes de fer. Dirigés contre l’ost victorieux, ils frappent avec une furie tellement impétueuse, que ceux qu’ils touchent ne peuvent rester debout, bien qu’autrement ils seraient restés fermes comme des rochers. Ils tombent par milliers, l’ange roulé sur l’archange, et plus vite encore à cause de leurs armes : désarmés ils auraient pu aisément, comme esprits, s’échapper rapides par une prompte contraction ou par un déplacement ; mais alors il s’ensuivit une honteuse dispersion, et une déroute forcée. Il ne leur servit de rien de relâcher leurs files serrées : que pouvaient-ils faire ? Se précipiteraient-ils en avant ? Une répulsion nouvelle, une indécente chute répétée les feraient mépriser davantage et les rendraient la risée de leurs ennemis ; car on apercevait rangée une autre ligne de séraphins, en posture de faire éclater leur second tir de foudre : reculer battus, c’est ce qu’abhorraient le plus les anges fidèles. Satan vit leur détresse, et s’adressant en dérision à ses compagnons :

« — Amis, pourquoi ces superbes vainqueurs ne marchent-ils pas en avant ? Tout à l’heure ils s’avançaient fiers, et quand, pour les bien recevoir avec un front et un cœur ouverts (que pouvons-nous faire de plus ?), nous leur proposons des termes d’accommodement, soudain ils changent d’idées, ils fuient, et tombent dans d’étranges folies, comme s’ils voulaient danser ! Toutefois pour une danse ils semblent un peu extravagants et sauvages ; peut-être est-ce de joie de la paix offerte. Mais je suppose que si une fois de plus nos propositions étaient entendues, nous les pourrions contraindre à une prompte résolution. » —

« Bélial, sur le même ton de plaisanterie :

« — Général, les termes d’accommodement que nous leur avons envoyés sont des termes de poids, d’un contenu solide, et pleins d’une force qui porte coup. Ils sont tels, comme nous pouvons le voir, que tous en ont été amusés et plusieurs étourdis ; celui qui les reçoit en face est dans la nécessité, de la tête aux pieds, de les bien comprendre ; s’ils ne sont pas compris, ils ont du moins l’avantage de nous faire connaître quand nos ennemis ne marchent pas droit » —

« Ainsi, dans une veine de gaieté, ils bouffonnaient entre eux, élevés dans leurs pensées au-dessus de toute incertitude de victoire : ils présumaient si facile d’égaler par leurs inventions l’éternel Pouvoir, qu’ils méprisaient son tonnerre, et qu’ils riaient de son armée tandis qu’elle resta dans le trouble. Elle n’y resta pas longtemps : la rage inspira enfin les légions fidèles, et leur trouva des armes à opposer à cet infernal malheur.

« Aussitôt (admire l’excellence et la force que Dieu a mises dans ses anges puissants !) ils jettent au loin leurs armes ; légers comme le sillon de l’éclair, ils courent, ils volent aux collines (car la terre tient du ciel cette variété agréable de colline et de vallée) ; ils les ébranlent en les secouant çà et dans leurs fondements, arrachent les montagnes avec tout leur poids, rochers, fleuves, forêts, et les enlevant par leurs têtes chevelues, les portent dans leurs mains. L’étonnement et, sois-en sûr, la terreur, saisirent les rebelles quand venant si redoutables vers eux, ils virent le fond des montagnes tourné en haut, jusqu’à ce que lancées sur le triple rang des machines maudites, ces machines et toute la confiance des ennemis furent profondément ensevelies sous le faix de ces monts. Les ennemis eux-mêmes furent envahis après ; au-dessus de leurs têtes volaient de grands promontoires qui venaient dans l’air répandant l’ombre, et accablaient des légions entières armées. Leurs armures accroissaient leur souffrance : leur substance, enfermée dedans, était écrasée et broyée, ce qui les travaillait d’implacables tourments et leur arrachait des gémissements douloureux. Longtemps ils luttèrent sous cette masse avant de pouvoir s’évaporer d’une telle prison, quoique esprits de la plus pure lumière ; la plus pure naguère, maintenant devenue grossière par le péché.

« Le reste de leurs compagnons, nous imitant, saisit de pareilles armes, et arracha les coteaux voisins : ainsi les monts rencontrent dans l’air les monts lancés de part et d’autre avec une projection funeste, de sorte que sous la terre on combat dans une ombre effrayante ; bruit infernal ! La guerre ressemble à des jeux publics, auprès de cette rumeur. Une horrible confusion entassée sur la confusion s’éleva, et alors tout le ciel serait allé en débris et se serait couvert de ruines, si le Père tout-puissant, qui siège enfermé dans son inviolable sanctuaire des cieux, pesant l’ensemble des choses, n’avait prévu ce tumulte et n’avait tout permis pour accomplir son grand dessein : honorer son Fils consacré, vengé de ses ennemis, et déclarer que tout pouvoir lui était transféré. À ce Fils, assesseur de son trône, il adresse ainsi la parole :

« — Splendeur de ma gloire, Fils bien aimé, Fils sur le visage duquel est vu visiblement ce que je suis invisible dans ma divinité, toi dont la main exécute ce que je fais par décret, seconde omnipotence ! deux jours sont déjà passés (deux jours tels que nous comptons les jours du ciel) depuis que Michel est parti avec ses puissances pour dompter ces désobéissants. Le combat a été violent, comme il était très-probable qu’il le serait, quand deux pareils ennemis se rencontrent en armes : car je les ai laissés à eux-mêmes, et tu sais qu’à leur création je les fis égaux, et que le péché seul les a dépareillés, lequel encore a opéré insensiblement, car je suspends leur arrêt : dans un perpétuel combat il leur faudrait donc nécessairement demeurer sans fin, et aucune solution ne serait trouvée. « La guerre lassée a accompli ce que la guerre peut faire, et elle a lâché les rênes à une fureur désordonnée, se servant de montagnes pour armes ; œuvre étrange dans le ciel et dangereuse à toute la nature. Deux jours se sont donc écoulés ; le troisième est tien : à toi je l’ai destiné, et j’ai pris patience jusque ici afin que la gloire de terminer cette grande guerre t’appartienne, puisque nul autre que toi ne la peut finir. En toi j’ai transfusé une vertu, une grâce si immense, que tous, au ciel et dans l’enfer, puissent connaître ta force incomparable : cette commotion perverse ainsi apaisée, manifestera que tu es le plus digne d’être héritier de toutes choses, d’être héritier et d’être roi par l’onction sainte, ton droit mérité. Va donc, toi, le plus puissant dans la puissance de ton Père ; monte sur mon chariot, guide les roues rapides qui ébranlent les bases du ciel ; emporte toute ma guerre, mon arc et mon tonnerre ; revêts mes toutes-puissantes armes, suspends mon épée à ta forte cuisse. Poursuis ces fils des ténèbres, chasse-les de toutes les limites du ciel dans l’abîme extérieur. Là, qu’ils apprennent, puisque cela leur plaît, à mépriser Dieu, et le Messie son roi consacré. » —

« Il dit, et sur son Fils ses rayons directs brillent en plein ; lui reçut ineffablement sur son visage tout son Père pleinement exprimé, et la Divinité filiale répondit ainsi :

« Ô Père, ô Souverain des Trônes célestes ! le Premier, le Très-Haut, le Très-Saint, le Meilleur ! tu as toujours cherché à glorifier ton Fils ; moi, toujours à te glorifier, comme il est très-juste. Ceci est ma gloire, mon élévation, et toute ma félicité, que, te complaisant en moi, tu déclares ta volonté accomplie : l’accomplir est tout mon bonheur. Le sceptre et le pouvoir, ton présent, je les accepte, et avec plus de joie je te les rendrai, lorsqu’à la fin des temps tu seras tout en tout, et moi en toi pour toujours, et en moi tous ceux que tu aimes.

« Mais celui que tu hais, je le hais, et je puis me revêtir de tes terreurs, comme je me revêts de tes miséricordes, image de toi en toutes choses. Armé de ta puissance, j’affranchirai bientôt le ciel de ces rebelles, précipités dans leur mauvaise demeure préparée ; ils seront livrés à des chaînes de ténèbres et au ver qui ne meurt point, ces méchants qui ont pu se révolter contre l’obéissance qui t’est due, toi à qui obéir est la félicité suprême ! Alors ces saints, sans mélange, et séparés loin des impurs, entoureront ta montagne sacrée, te chanteront des alleluia sincères, des hymnes de haute louange, et avec eux, moi leur chef. » —

« Il dit : s’inclinant sur son sceptre, il se leva de la droite de gloire où il siège : et le troisième matin sacré perçant à travers le ciel, commençait à briller. Soudain s’élance, avec le bruit d’un tourbillon, le chariot de la Divinité paternelle, jetant d’épaisses flammes, roues dans les roues, char non tiré moins animé d’un esprit, et escorté de quatre formes de chérubins. Ces figures ont chacune quatre faces surprenantes ; tout leur corps et leurs ailes sont semés d’yeux semblables à des étoiles ; les roues de béril ont aussi des yeux, et dans leur course le feu en sort de tous côtés. Sur leurs têtes est un firmament de cristal où s’élève un trône de saphir marqueté d’ambre pur et des couleurs de l’arc pluvieux.

« Tout armé de la panoplie céleste du radieux Urim, ouvrage divinement travaillé, le Fils monte sur ce char. À sa main droite est assise la Victoire aux ailes d’aigle ; à son côté pendent son arc et son carquois rempli de trois carreaux de foudre ; et autour de lui roulent des flots furieux de fumée, de flammes belliqueuses et d’étincelles terribles.

« Accompagné de dix mille saints il s’avance : sa venue brille au loin, et vingt mille chariots de Dieu (j’en ai ouï compter le nombre) sont vus à l’un et à l’autre de ses côtés. Lui, sur les ailes des chérubins, est porté sublime dans le ciel de cristal, sur un trône de saphir éclatant au loin. Mais les siens l’aperçurent les premiers ; une joie inattendue les surprit quand flamboya, porté par des anges, le grand étendard du Messie, son signe dans le ciel. Sous cet étendard Michel réunit aussitôt ses bataillons, répandus sur les deux ailes, et sous leur chef ils ne forment plus qu’un seul corps.

« Devant le Fils la puissance divine préparait son chemin : à son ordre les montagnes déracinées se retirèrent chacune à leur place, elles entendirent sa voix, s’en allèrent obéissantes ; le ciel renouvelé reprit sa face accoutumée, et avec de fraîches fleurs la colline et le vallon sourirent.

« Ils virent cela les malheureux ennemis ; mais ils demeurèrent endurcis, et pour un combat rebelle rallièrent leurs puissances : insensés ! concevant l’espérance du désespoir ! Tant de perversité peut-elle habiter dans des esprits célestes ! Mais pour convaincre l’orgueilleux à quoi servent les prodiges, ou quelles merveilles peuvent porter l’opiniâtre à céder ? Ils s’obstineront davantage par ce qui devait le plus les ramener ; désolés de la gloire du Fils, à cette vue l’envie les saisit ; aspirant à sa hauteur, ils se remirent fièrement en bataille, résolus par force ou par fraude de réussir et de prévaloir à la fin contre Dieu et son Messie, ou de tomber dans une dernière et universelle ruine : maintenant ils se préparent au combat décisif, dédaignant la fuite ou une lâche retraite, quand le grand Fils de Dieu à toute son armée, rangée à sa droite et à sa gauche parla ainsi :

« — Restez toujours tranquilles dans cet ordre brillant, vous, saints ; restez ici, vous, anges armés ; ce jour reposez-vous de la bataille. Fidèle a été votre vie guerrière, et elle est acceptée de Dieu ; sans crainte dans sa cause juste, ce que vous avez reçu vous avez employé invinciblement. Mais le châtiment de cette bande maudite appartient à un autre bras : la vengeance est à lui, ou à celui qu’il en a seul chargé. Ni le nombre ni la multitude ne sont appelés à l’œuvre de ce jour ; demeurez seulement et contemplez l’indignation de Dieu, versée par moi sur ces impies. Ce n’est pas vous, c’est moi, qu’ils ont méprisé, moi qu’ils ont envié ; contre moi est toute leur rage, parce que le Père, à qui, dans le royaume suprême du ciel, la puissance et la gloire appartiennent, m’a honoré selon sa volonté. C’est donc pour cela qu’il m’a chargé de leur jugement, afin qu’ils aient ce qu’ils souhaitent, l’occasion d’essayer avec moi, dans le combat qui est le plus fort, d’eux contre moi, ou de moi seul contre eux. Puisqu’ils mesurent tout par la force, qu’ils ne sont jaloux d’aucune autre supériorité, que peu leur importe qui les surpasse autrement, je consens à n’avoir pas avec eux d’autre dispute. » —

« Ainsi parla le Fils, et en terreur changea sa contenance, trop sévère pour être regardée ; rempli de colère, il marche à ses ennemis. Les quatre figures déploient à la fois leurs ailes étoilées avec une ombre formidable et continue ; et les orbes de son char de feu roulèrent avec le fracas du torrent des grandes eaux, ou d’une nombreuse armée. Lui sur ses impies adversaires fond droit en avant, sombre comme la nuit. Sous ses roues brûlantes, l’immobile Empyrée trembla dans tout son entier ; tout excepté le trône même de Dieu. Bientôt il arrive au milieu d’eux ; dans sa main droite tenant dix mille tonnerres, il les envoie devant lui tels qu’ils percent de plaies les âmes des rebelles. Étonnés, ils cessent toute résistance, ils perdent tout courage : leurs armes inutiles tombent. Sur les boucliers et les casques, et les têtes des Trônes et des puissants séraphins prosternés, le Messie passe ; ils souhaitent alors que les montagnes soient encore jetées sur eux comme un abri contre sa colère ! Non moins tempestueuses, des deux côtés ses flèches partent des quatre figures à quatre visages semés d’yeux, et sont jetées par les roues vivantes également semées d’une multitude d’yeux. Un esprit gouvernait ses roues ; chaque œil lançait des éclairs, et dardait parmi les maudits une pernicieuse flamme qui flétrissait toute leur force, desséchait leur vigueur accoutumée, et les laissait épuisés, découragés, désolés, tombés. Encore le Fils de Dieu n’employa-t-il pas la moitié de sa force, mais retint à moitié son tonnerre ; car son dessein n’était pas de les détruire, mais de les déraciner du ciel. Il releva ceux qui étaient abattus, et comme une horde de boucs, ou un troupeau timide pressé ensemble, il les chasse devant lui foudroyé par les Terreurs et les Furies, jusqu’aux limites et à la muraille de cristal du ciel. Le ciel s’ouvre, se roule en dedans, et laisse à découvert par une brèche spacieuse l’abîme dévasté. Cette vue monstrueuse les frappe d’horreur ; ils reculent, mais une horreur bien plus grande les repousse : tête baissée, ils se jettent eux-mêmes en bas du bord du ciel : la colère éternelle brûle après eux dans le gouffre sans fond.

« L’Enfer entendit le bruit épouvantable ; l’enfer vit le ciel croulant du ciel : il aurait fui effrayé ; mais l’inflexible destin avait jeté trop profondément ses bases ténébreuses, et l’avait trop fortement lié.

« Neuf jours ils tombèrent ; le chaos confondu rugit, et sentit une décuple confusion dans leur chute à travers sa féroce anarchie ; tant cette énorme déroute l’encombra de ruines ! L’enfer béant les reçut tous enfin, et se referma sur eux ; l’enfer, leur convenable demeure, l’enfer pénétré d’un feu inextinguible ; maison de malheur et de tourment. Le ciel soulagé se réjouit ; il répara bientôt la brèche de sa muraille, en retournant au lieu d’où il s’était replié.

« Seul vainqueur par l’expulsion de ses ennemis, le Messie ramena son char de triomphe. Tous ses saints, qui silencieux furent témoins oculaires de ses actes tout-puissants, pleins d’allégresse au-devant de lui s’avancèrent ; et dans leur marche, ombragés de palmes, chaque brillante hiérarchie chantait le triomphe, le chantait, lui, Roi victorieux, Fils, Héritier et Seigneur. À lui tout pouvoir est donné ; de régner il est le plus digne !

« Célébré, il passe triomphant au milieu du ciel, dans les parvis et dans le temple de son Père tout-puissant élevé sur un trône ; son Père le reçut dans la gloire où maintenant il est assis à la droite de la béatitude.

« C’est ainsi que (mesurant les choses du ciel aux choses de la terre), à ta demande, ô Adam, et pour que tu sois en garde par ce qui s’est passé, je t’ai révélé ce qui autrement aurait pu demeurer caché à la race humaine : la discorde survenue et la guerre dans le ciel entre les puissances angéliques, et la chute profonde de ceux qui, aspirant trop haut, se révoltèrent avec Satan : il est maintenant jaloux de ton état, et complote pour te détourner aussi de l’obéissance, afin qu’avec lui privé de félicité, tu partages son châtiment, l’éternelle misère. Ce serait toute sa consolation et sa vengeance s’il pouvait, comme une peine faite au Très-Haut, t’obtenir une fois pour compagnon de son malheur. Mais ne prête pas l’oreille à ses tentations ; avertis ta plus faible ; profite d’avoir appris d’un exemple terrible la récompense de la désobéissance : ils auraient pu demeurer fermes, cependant ils tombèrent : qu’il t’en souvienne, et crains de transgresser. »