Le Paravent de soie et d’or/La Tunique merveilleuse

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Bambou-Noir.


LA TUNIQUE MERVEILLEUSE

HISTOIRE CHINOISE


I

Un matin du plus froid hiver dont se souviennent les habitants de Nankin, une bande de jeunes gens descendaient de la ville noble vers le faubourg de Tsié-Tan, avec un grand bruit de voix et d’éclats de rire. Il faisait à peine jour, aucune boutique ne s’ouvrait encore ; les rues étaient désertes, et un tel froid retenait au lit les dormeurs que, pour être levé à une pareille heure, il fallait ne pas s’être couché.

C’était le cas de ces jeunes hommes, qui faisaient claquer leurs semelles sur les dalles des rues et conversaient bruyamment sans respect pour le sommeil d’autrui ; ils venaient de boire et de se divertir toute la nuit, à l’occasion du mariage d’un de leurs amis. Échauffés par le vin de riz, ils ne sentaient pas le froid, contre lequel les protégeaient d’ailleurs les plus belles et les plus chaudes fourrures. Les uns avaient leur manteau de soie doublé de renard noir, d’astrakan blanc, de rat de Chine ; les autres, de peau de lynx, de cerf ou de pélican ; un seul portait, comme s’il eût été prince, du dragon de mer, cette merveilleuse fourrure qui n’a pas sa pareille. Tous avaient des bottes de satin noir fourrées et des capuchons de velours, plus ou moins brodés, par-dessus leur calotte.

Ces jeunes gens étaient arrivés au faubourg Tsié-Tan, tout en continuant à rire et à causer.

— Chut ! mes amis, nous approchons, dit, un doigt sur ses lèvres, celui qui marchait en avant.
Ce jeune homme était le moins somptueusement vêtu de la joyeuse bande, mais c’était le plus charmant de visage et de tournure.

— Bambou-Noir, a raison, dit un autre ; adoptons l’allure silencieuse des poissons qui glissent dans le fleuve blanc.

Tous se turent et se mirent à marcher, avec des précautions exagérées, le long de la muraille. — Voici la maison de Rouille-des-Bois, reprit Bambou-Noir, cent pas plus loin.

Bambou-Noir appela d’un geste un domestique qui suivait à quelque distance les jeunes seigneurs. Le domestique s’avança ; il portait un rouleau de papier de diverses couleurs et un pot à colle.

On déroula les papiers, et, avec des rires étouffés, les jeunes fous s’approchèrent de la maison désignée par Bambou-Noir.

Elle était d’assez belle apparence, mais délabrée et mal entretenue. L’émail vert de la petite toiture, retroussée aux angles, qui formait auvent au-dessus de la porte, était écaillé et manquait par places, les murs se fendillaient, et l’on ne distinguait plus de quelle couleur ils avaient été peints, sous les mille éclaboussures qui la couvraient. La rouille dévorait la tortue de fer qui servait de marteau ; on voyait enfin que le propriétaire refusait à sa demeure les réparations qu’elle réclamait impérieusement Une affiche, d’un beau rouge pourpre éclatant, apparut bientôt sur le ton sale de la porte. De gros caractères, élégamment tracés, s’alignaient en colonnes.

« Chaque être, chaque chose, disaient-ils, porte le nom qui lui convient ; jamais on n’a vu une souris se faire appeler cheval, ni un monceau de fumier prendre le nom d’une fleur parfumée. Alors, pourquoi Rouille-des-Bois, le vénérable propriétaire de cette maison, n’est-il pas nommé : l’Avare, le Ladre, l’Esclave-de-Ses-Sacs, ou de quelque autre titre analogue ? »

Une affiche bleue s’était étendue au-dessous de l’affiche rouge.

« Écoutez une jolie histoire, disait celle-ci. Un vénérable avare du faubourg de Tsié-Tan fut prié à dîner par un seigneur de la haute ville : l’avare accepta l’invitation, et, le jour venu, mangea avec grand appétit et but au point qu’il fallut le rapporter chez lui. Les convives qui assistaient au dîner se hâtèrent, l’un après l’autre, de rendre au noble seigneur sa politesse ; chaque fois l’avare fut invité, et il dîna successivement chez tous les convives du noble seigneur. Depuis lors, bien des lunes se sont écoulées, et, chaque matin, le noble seigneur interroge ses domestiques :

« — N’est-il pas venu une invitation de la part du vénérable avare ?

« — Non, maître.

« Et le seigneur fronce le sourcil. Quelquefois il fait battre ses domestiques, mais ceux-ci jurent, sur les mânes de leurs ancêtres, qu’ils n’ont point égaré l’invitation, car elle n’est jamais venue.

« A-t-on jamais entendu parler, dans l’Empire du Milieu, d’un pareil oubli des convenances ? »

Le jeune homme dont les épaules étaient élargies par la douce épaisseur de la peau du dragon de mer, s’appuyait sur Bambou-Noir, et relisait la seconde affiche.

— Ami ! ami ! dit-il à demi-voix, faut-il que nous t’aimions pour nous exposer ainsi à nous voir forcés de goûter a la cuisine de ton oncle vénérable !

— Certes, dit Bambou-Noir, l’ordinaire des mendiants et des vagabonds, qui sortent le matin de la maison des Plumes-de-Poules[1] est préférable à celui où l’avarice a réduit ce malheureux homme ; le fricot que se préparent les prisonniers, de leur main un instant désenchaînée, vaut mieux encore que celui fricassé par le pauvre Cerf-Volant, son domestique, qui a bien de la vertu de ne pas dévorer, avant de la servir, la maigre pitance, dont il n’a que les restes.

— Aïe ! aïe ! Tu nous épouvantes, dit l’un des jeunes gens, mais nous serons courageux. Que ne ferait-on pas pour obliger un ami ?

— Je ne veux pas votre mort, dit Bambou-Noir, en riant ; n’allez pas oublier de dîner copieusement avant de vous rendre à l’invitation de cet avare.

— Bon ! bon ! Nous dînerons d’avance, dirent les jeunes seigneurs, en étouffant leurs rires.

— Éloignons-nous, dit l’un deux ; voici que l’on commence à ouvrir les boutiques et le soleil fait étinceler le givre au bord des toits.

Bambou-Noir poussa un soupir et leva les yeux vers les treillis d’une fenêtre.

— Tu vas réveiller Perle-Fine, avec tes soupirs, dit le jeune homme aux belles fourrures.

— Ah ! si je pouvais voir seulement le bout de son ongle, ou l’ombre de sa petite main, sur le papier de la fenêtre.

— Allons, patience ! Si notre complot réussit, Perle-Fine sera bientôt ta femme.

Tous les jeunes gens s’éloignèrent et, avant de disaraître à l’angle d’une rue, ils jetèrent un dernier coup d’œil à la maison de Rouille-des-Bois.

Quelques passants s’étaient arrêtés devant les affiches et les lisaient, en se tenant les côtes de rire. L’un deux souleva le marteau de la porte et le laissa retomber bruyamment, puis tous s’enfuirent, dans toutes les directions.

II

Une vieille tête pointue et maigre, qui semblait taillée dans un ivoire centenaire, se glissa par l’entrebâillement d’une fenêtre et regarda en dehors. Au même moment un serviteur ouvrit la porte et promena ses regards surpris sur la solitude de la rue.

Ce serviteur était un jeune garçon, mince comme une tige de bambou, long, effaré, silencieux. Dès la première lune d’hiver, gelé jusque dans la moelle de ses os, il tremblait toujours comme un chien mouillé, mais ne s’imaginait même pas qu’on pût songer à se chauffer. Rouille-des-Bois l’avait élevé. À l’appel de son maître il se précipitait désespérément, les bras étendus, comme si un malheur était arrivé, et recevait l’ordre sans rien dire. Il remuait seulement ses grands yeux épouvantés et repartait subitement avec le même geste de désespoir. Pour lui, la vie était quelque chose d’incompréhensible et de terrible.

À la vue de ces affiches bariolant la porte, il sortit de son mutisme : les bras au ciel, il poussa une longue exclamation.

— Qu’est-ce donc, Cerf-Volant ? dit le vieillard qui regardait d’en haut.

— Venez, s’écria Cerf-Volant, qui ne savait plus par quel geste exprimer son effroi.

Rouille-des-Bois retira sa tête, ferma la fenêtre et descendit. On entendait des grincements de clefs et de verrous tirés.

— Quoi donc ? quoi donc ? dit l’avare en apparaissant dans le cadre de la porte. Nous a-t-on volé la tortue de fer, ou quelque autre ornement extérieur ?

Cerf-Volant attira son maître dehors et referma à demi la porte, pour bien la mettre en lumière ; puis il appuya ses mains sur ses tempes, comme s’il eût voulu empêcher sa tête d’éclater en face d’un pareil malheur.

— Oh ! oh ! s’exclama l’avare, prend-on ma maison pour le pilier public, ou bien, quelque poète sans renommée a-t-il choisi ma porte pour éditeur ? En ce cas, il me payera une redevance.

Et Rouille-des-Bois, tirant de la manche de sa houppelande, en peau de mouton, râpée jusqu’au cuir, une énorme paire de lunettes, se la campa sur le nez.

À mesure que le sens des caractères arrivait à son esprit, le visage de l’avare s’allongeait démesurément, comme s’il eût été reflété par une de ces boules en cuivre poli qui ornent les balustrades.

— Hein ! on m’insulte, murmura-t-il ; on me couvre de honte, on me déshonore, moi, un homme vénérable, qui ai passé soixante ans et qui mérite le respect ! Avare ! ladre ! et cela parce que je suis pauvre et économe !

Les passants, de plus en plus nombreux, s’arrêtaient curieux.

Rouille-des-Bois arracha les affiches et fut sur le point de les jeter dans le ruisseau ; mais il se ravisa en songeant que l’on pourrait en faire du feu. Il rentra chez lui en fermant la porte avec colère.

— Que se passe-t-il donc, mon oncle ? Pourquoi sembles-tu irrité ? dit une jeune fille toute pâle de froid, qui entra d’un autre côté dans le salon d’honneur, au moment où Rouille-des-Bois y pénétrait.

— Faites donc le bien, s’écria le vieillard, très animé, recueillez des orphelins, comme j’ai recueilli Perle-Fine, soyez poli avec tout le monde, charitable comme Miaou-Chen[2], — n’ai-je pas, l’an dernier, distribué un bol de riz entre toute une armée de mendiants ? — pour être traité comme l’on me traite, pour recevoir cette récompense !

Et il jeta au milieu du salon les deux affiches dont il avait fait une boule.

Perle-Fine les ramassa et les déplia. Tandis qu’elle les lisait, en tachant de reconstruire le sens à travers les déchirures, Cerf-Volant jeta quelques charbons ardents dans un grand réchaud de cuivre, à moitié empli de cendres. Mais ce maigre feu, par un froid pareil, était une amère ironie ; il semblait geler lui-même dans cette grande pièce glaciale, que cinquante réchauds eussent à peine chauffée.

Cette salle avait été décorée, jadis, par les parents de Rouille-des-Bois, et gardait encore un air d’élégance. Une frise de bois rouge, toute découpée, courait autour des murs, près du plafond, où des poutrelles, autrefois peintes et dorées, s’entre-croisaient. La tenture était une vieille étoffe toute déteinte, mais on apercevait encore des traces de broderies. Seuls les meubles en bois de fer sculptés s’étaient embellis en vieillissant, mais quelques-uns boitaient. Dans un enfoncement, élevé d’une marche, apparaissait le banc d’honneur, sur lequel on fait asseoir les visiteurs ; il était recouvert d’un petit matelas, plat comme une galette, que cachait une natte en fibre de bambou, toute effiloquée. C’était dans ce coin, un peu abrité des vents coulis, que Perle-Fine se tenait le plus souvent ; elle transportait là le réchaud et déployait devant l’ouverture de l’enfoncement un vieux paravent dont la laque s’écaillait. Des poutrelles du plafond pendaient çà et là quelques grosses lanternes poussiéreuses.

— Eh bien ! mon oncle, dit Perle-Fine, en levant vers Rouille-des-Bois ses grands yeux obliques, frangés de cils superbes, il est bien facile de faire cesser cet affreux scandale ; il faut rendre à vos amis la politesse qu’ils vous ont faite.

— C’est cela que tu as trouvé ? dit le vieillard, en haussant les épaules.

— Songez à votre dignité. Oseriez-vous paraître dans la rue, avec la crainte d’être insulté par les passants ?

— Puisque j’ai arraché les affiches, on ne les lira pas. — Peut-être les a-t-on lues déjà, dit la jeune fille.

Rouille-des-Bois baissa la tête un instant, mais il n’était pas encore bien convaincu.

— Cerf-Volant ! s’écria-t-il, va donc rôder sur le marché, et tâche de savoir si l’on est au courant de mon malheur.

Cerf-Volant leva les bras au ciel et s’enfuit. L’avare se mit à marcher à grands pas par la chambre autant pour se réchauffer que pour calmer son agitation. Mais le jeune serviteur ne demeura pas longtemps absent ; il rentra précipitamment, tout effaré, les vêtements souillés de neige à demi fondue.

— Savoir, dit-il, Méchants !… Battu !…

Le pauvre garçon, lui, était avare de paroles ; il ne prononçait jamais qu’un mot à la fois.

— Comment ! on t’a battu, mon pauvre Cerf-Volant ? dit Perle-Fine.

Cerf-Volant fit signe que oui et montra les projectiles de neige qui s’étaient écrasés sur lui.

— Il faut se soumettre, dit Rouille-des-Bois, en soupirant ; ils seraient capables de me traiter de même. Tous ces gens-là veulent ma ruine et ma mort.

— Voyons, mon oncle, vous ne mourrez pas pour avoir donné un dîner, une fois dans votre vie.

— Ah ! toi, si on t’écoutait, s’écria l’avare, nous serions bientôt réduits à la mendicité. On dirait vraiment que tu me crois riche.

La jeune fille eut un sourire, mais, sans répondre, elle alla prendre du papier rouge dans un tiroir.

— Allons, faites vos invitations, dit-elle.

— Voilà bien longtemps que je n’ai tenu un pinceau, dit Rouille-des-Bois, la main me tremble, écris toi-même.

Perle-Fine s’assit et saisit le pinceau entre ses petits doigts aux ongles longs.

L’opération fut laborieuse : à mesure que Cerf-Volant délayait le bâton d’encre, l’encre gelait. La jeune fille disait tout haut les noms qu’elle traçait sur le papier rouge. Chaque nom arrachait un soupir à Rouille-des-Bois.

— Celui-là, c’est un avale-tout, disait-il, il mange jusqu’à ce qu’il étouffe ; cet autre est altéré comme le sable des steppes de Tartarie ; quant à celui-ci, il jette à poignées les liangs d’or comme si c’étaient des cailloux : le jour où j’ai dîné chez lui, on n’a pas servi moins de quatre-vingt-douze plats ; te souviens-tu, Cerf-Volant ?

— Oui !… fît Cerf-Volant, les yeux au ciel.

Il avait partagé avec les autres serviteurs les reliefs du festin, et s’était donné ce jour-là une délicieuse indigestion, la seule qu’il eût eue de sa vie.

— N’oublions pas d’inviter le seigneur Bambou-Noir, dit la jeune fille. Il a la langue bien pendue, et, tandis qu’il parle, on oublie de manger.

Cette raison sembla décider Rouille-des-Bois, qui avait fait d’abord un geste de dénégation.

— A-Mi-To-Fo ! s’écria-t-il, lorsque les invitations furent prêtes, que voilà une belle aventure ! N’était-ce pas assez d’avoir à nous nourrir nous-mêmes ? Faut-il donc encore donner la becquée à ces jeunes fous qui, non contents de leur faim de lion, prennent des drogues pour s’aiguiser l’appétit ?

Cerf-Volant, tout frissonnant de froid, prit les papiers rouges, soigneusement pliés, et s’en alla pour les porter à leur adresse.

III

Quelques jours plus tard, Perle-Fine emmitouflée dans plusieurs robes, et soufflant dans ses doigts, était assise auprès d’une petite table sur laquelle était posé un livre ouvert qu’elle lisait à demi-voix.

« Les qualités qui rendent une jeune fille aimable sont au nombre de quatre : la vertu, la simplicité, « la modestie et la beauté. »

Elle quitta le livre pour aller se regarder dans un vieux miroir, un peu trouble, et elle trouva qu’elle n’était pas trop laide à voir.

— La beauté, se disait-elle, c’est la seule qualité qu’il serait impossible d’acquérir. Si ce miroir ne ment pas trop, et s’il est vrai que j’aie un peu de celle-là, je suis sûre d’avoir les autres, tant je me suis appliquée à les posséder. Alors ! je suis une jeune fille aimable !… Eh bien ! à quoi cela me sert-il ? continua-t-elle tristement ; à mourir d’ennui et de froid, chez mon vieil oncle que torture l’avarice, et qui jamais ne consentira à me marier, à cause des frais de la noce.

Le froid augmentait de plus en plus. Perle-Fine se leva, fit quelques pas rapides pour se réchauffer, et ensuite continua son triste monologue.

— Pourquoi m’avoir nommée Perle-Fine, puisque cette perle restera, sans doute, enfermée dans un vilain écrin que personne n’ouvrira jamais. Elle regardait le soleil rougir la neige.

— Un jour, dit-elle, la neige poudrera ma tête sans que j’aie connu ni le printemps ni l’été. À ce moment, le son d’une flûte se fit entendre. La jeune fille, étonnée que quelqu’un eût les doigts assez dégourdis pour jouer de la flûte, dehors, par un froid pareil, crut d’abord que c’était là quelque mendiant.

— Oh non, pensa-t-elle bientôt, il joue trop bien… C’est l’air du Cormoran fidèle… Et machinalement, elle chantonnait :

Sur un seul pied, près de la rive,
Le Cormoran t’adorera
Aussi longtemps que coulera
Belle rivière, ton eau vive…

À ce moment, Bambou-Noir entra brusquement par la fenêtre, et la referma.

Perle-Fine, plus morte que vive, se mit à crier :

— Au secours ! au voleur !

Elle chercha à gagner la porte d’entrée, mais Bambou-Noir, d’un geste suppliant, l’arrêta en disant :

— Ne criez pas, je vous en conjure ; je ne suis pas un voleur.

— Allez-vous en ! Allez-vous en ! répéta la jeune fille.

— Perle-Fine, écoutez-moi, j’ai risqué ma vie pour vous parler.

— Comment savez-vous mon nom ? dit Perle-Fine, qui êtes-vous ? Votre présence ici m’outrage.

— Écoutez-moi : j’ai connu votre père et votre mère. C’est pour leur obéir que je suis ici.

— Pour leur obéir ? dit Perle-Fine, un peu rassurée.

— Vous étiez toute jeune encore, trop jeune pour vous en souvenir, lorsqu’ils vous ont fiancé à moi. Quand ils sont morts, à peu d’intervalle l’un de l’autre, ils m’ont fait jurer encore de ne pas oublier cet engagement.

Perle-Fine se souvenait confusément que ses parents lui avaient parlé aussi de fiançailles, mais elle était si désolée de leur perte, qu’elle avait écouté à peine. Plus tard, elle crut avoir rêvé cela.

— Votre nom n’est-il pas ! Bambou-Noir ?… demanda-t-elle.

— Oui, oui, dit le jeune homme, c’est mon nom !… Vous voyez bien, il ne faut pas me chasser.

— Pourquoi donc agissez-vous d’une façon aussi contraire aux rites ?

— Parce que depuis que vous êtes orpheline, votre oncle s’est emparé de votre fortune et ne songe guère à tenir les promesses faites aux morts ; parce que, si on ne le force pas par quelque ruse, il ne consentira jamais à faire les dépenses qu’entraîne un mariage, avare comme il l’est.

— Je le sais, hélas ! dit Perle-Fine, et je suis résignée à vieillir fille.

— Non ! s’écria Bambou-Noir, si le complot que je médite réussit ; mais d’abord, je devais vous voir : il fallait votre approbation ; dites : M’acceptez-vous pour époux ?

— Puis-je désobéir à mes parents ? dit la jeune fille, les yeux baissés.

— Merci ! merci ! s’écria Bambou-Noir, et maintenant, écoutez bien : Ce soir même, Rouille-des-Bois, forcé par l’opinion publique et, sans doute, à regret, me reçoit à dîner avec plusieurs de mes amis ; pendant le repas, secondé par les invités, qui tous sont complices, j’espère amener votre oncle à m’offrir votre main, et une somme de trois cents liangs.

— Trois cents liangs ! s’écria Perle-Fine, effrayée.

— Je suis pauvre, malheureusement, reprit Bambou-Noir, et j’ai besoin de cette somme pour m’établir et vous faire vivre heureuse.

Perle-Fine secoua la tête, et dit tristement :

— Je resterai fille. Mon oncle, hélas ! ne donnera jamais trois cents liangs !…

— Si ! si ! il les donnera, car s’il est avare, il est aussi très âpre au gain. J’ai confiance, mon stratagème est admirable. Pouvez-vous être présente pendant le repas, sans être vue ?

— Oui, derrière ce paravent.

— Bien ! À un signe que je vous ferai, vous irez me chercher une poignée de neige.

— De la neige ! s’écria Perle-Fine, pourquoi faire ?

— Vous verrez… adroitement je prendrai cette neige… Vous verrez.

— L’époux, c’est le maître, répliqua Perle-Fine en s’inclinant. Il faut obéir, même sans comprendre. Que faut-il faire ensuite ?

— C’est tout.

— Eh bien ! partez vite ; mon oncle peut rentrer d’un moment a l’autre, et tout serait perdu. Partez ! partez !

Le jeune homme reprit le chemin par lequel il était venu et disparut.

Restée seule, Perle-Fine s’approcha de la fenêtre pour regarder s’éloigner son futur époux.

— Comme il est agile ! pensa-t-elle ; s’il tombait, pourtant !… le voilà dans la cour, il marche à reculons et efface la trace de ses pas. Voici qu’il escalade un arbre… il atteint la crête du mur… Ah ! il a sauté dans la rue. Je le vois qui s’éloigne rapidement.

Mais elle referma vivement la fenêtre en entendant venir son oncle.

Quand il parut, elle s’agenouilla à demi devant lui.

— Votre enfant soumise vous souhaite bonheur et santé, dit-elle.

— Bonheur et santé ! Voilà des choses dont j’ai grand besoin, riposta Rouille-des-Bois, en maugréant ; mais je crois plutôt que je vais tomber malade. Un pauvre vieillard comme moi ne peut supporter tant de revers.

Et il se laissa tomber sur une chaise.

— Vous est-il arrivé quelque chose de fâcheux, mon oncle ? dit la jeune fille affectueusement.

— Comme si je n’avais pas assez des ennuis que me cause le dîner de ce soir ! Fallait-il encore me mettre en colère dans la même journée ?

— Qui donc, mon cher oncle, vous a mis en colère ?

— Qui ? grogna Rouille-des-Bois, qui ? moins qu’un homme, un chien.

À ces paroles, Perle-Fine se précipita anxieusement vers son oncle et lui dit :

— Il vous a mordu ?

— Non. Écoute : J’étais loin de la maison, ce matin, occupé d’affaires malgré mon âge — il faut bien gagner notre misérable existence ! — L’heure du repas était passée et, comme je n’avais rien pris, par économie, à cause de ce dîner, j’étais bien faible. En traversant le marché, j’avise un rôtisseur qui venait de poser sur un plat un beau canard, tout fumant, bien doré, dont l’odeur seule vous réconfortait. Je m’approche, et, sous prétexte de le marchander, j’empoigne le canard dans ma main droite, et j’y enfonce mes cinq doigts jusqu’à ce qu’ils soient copieusement imbibés de jus ; puis je m’éloigne, sans acheter le canard, naturellement ; j’entre dans une boutique voisine et, m’asseyant sur un escabeau, je me fais servir un bol de riz. Tu vois d’ici quel repas succulent ! À chaque cuillerée, je suçais un de mes doigts, mais après la quatrième cuillerée, fatigué par la marche, étourdi, peut-être par la bonne chère, je m’endormis profondément. Voilà-t-il pas que pendant mon sommeil un misérable chien vint lécher mon cinquième doigt, le pouce ! le meilleur ! Quand je m’aperçus de ce vol, la colère me prit à la gorge… Ah ! je ne veux plus y penser.

Perle-Fine s’efforça de ne pas rire et dit à son oncle qu’il fallait se résigner aux volontés du ciel.

Rouille-des-Bois continuait ses lamentations :

— Et ce dîner ! ce dîner ! Quelle ruine ! Cerf-Volant ne rentre pas, il achète tout le marché ! Cette affaire-là va m’achever. Ah ! si l’on n’avait pas collé des affiches où on se moquait de moi, si je n’avais pas dîné souvent, très souvent chez ces jeunes fous, sans leur rendre leur politesse !…

— Maintenant, dit Perle-Fine, ils vous inviteront de nouveau et vous rattraperez ainsi ce que vous aurez dépensé.

Rouille-des-Bois, en se frottant les mains, s’écria :

— Ah ! quand on dîne chez ces prodigues-là, on est rassasié pour trois jours, sans compter qu’on peut, adroitement, fourrer toutes sortes de bonnes choses dans ses manches, pour les rapporter à la maison.

— Quels sont vos invités ? demanda Perle-Fine.

— D’abord Dragon-de-Neige, un jeune mandarin qui a le grade de la huitième classe, riche, paresseux, dissipé ; puis le Prunier, un commerçant qui fait d’excellentes affaires ; puis le Tigre, secrétaire au tribunal des rites ; et enfin Bambou-Noir, qui n’est rien du tout, mais bavarde agréablement. À ce moment, Cerf-Volant entra et posa à terre le panier qu’il portait.

— Rends la monnaie ! s’écria Rouille-des-Bois.

— Rien ! répondit Cerf-Volant.

— Comment, rien ? Tu as dépensé une once d’argent ?

— Oui.

— Toi ! toi, si économe ! C’est impossible !

— Renchéri, dit Cerf-Volant avec un accent tragique.

— Comment, justement aujourd’hui tout a renchéri ?

— Gelée.

— Pensez donc, mon oncle, dit Perle-Fine, les rivières sont prises, la neige couvre les chemins : bien peu de marchands ont pu arriver jusqu’à la ville.

— Le ciel est déchaîné contre moi, gémit Rouille-des-Bois.

— Voyons ce que tu apportes, dit Perle-Fine à Cerf-Volant.

Alors, celui-ci s’agenouilla à terre et tira différentes choses de son panier : des navets, du riz, un chien tapé.

— Vite, dit Perle-Fine, fais-le dessaler dans l’eau chaude.

Enfin, Cerf-Volant montra triomphalement à son maître un poulet.

Rouille-des-Bois, en apercevant le poulet, devint blême.

— Comment ! tu as acheté un poulet ?

— Malade !

— Comment ! il est mort de maladie ? dit Perle-Fine, épouvantée.

— De faim.

— Allons, dit la jeune fille, après un geste désolé, va vite préparer ces choses de ton mieux.

Cerf-Volant s’apprêtait à sortir quand Rouille-des-Bois le rappela.

— As-tu tendu les pièges à rat ? lui dit-il.

— Oui.

— Combien en as-tu pris ?

— Trois.

— Des rats, s’écria Perle-Fine, pourquoi faire ?

— Bouillon, dit Cerf-Volant.

— C’est excellent, ajouta Rouille-des-Bois ; ensuite on fait un hachis qu’on mêle à de la farine de haricots.

— Hélas ! soupira Perle-Fine.

— Une once d’argent ! la dépense de toute une semaine, ronchonnait Rouille-des-Bois.

— Voyons, mon oncle, calmez-vous. Vous tomberez malade à vous tourmenter ainsi.

— Je suis capable d’en mourir.

— Comment espérer qu’il donne jamais trois cents liangs, pensa la pauvre Perle-Fine.

— Mourir, continua l’avare, ce serait là encore une belle affaire et une belle dépense ! Dis-moi, si je mourais, dans quelle espèce de cercueil me mettrais-tu ?

— Mon oncle, dit Perle-Fine, si j’avais le malheur de vous perdre, j’achèterais pour vous un beau cercueil de cèdre.

— Là, j’en étais sûr… Quand on est mort on ne distingue pas le bois de saule du bois de cèdre ; d’ailleurs, il n’y aura pas besoin de cercueil : il y a dans la cour une vieille auge d’écurie qui sera excellente pour m’en faire un.

— Y songez-vous, mon oncle ? Elle est beaucoup trop courte ; jamais votre corps n’y pourra entrer.

— Rien de plus facile que de raccourcir mon corps : lu me feras couper en deux et l’on mettra les deux moitiés l’une sur l’autre ; mais qu’on ne prenne pas notre bonne hache pour me couper en deux ; tu emprunteras celle du voisin.

— Pourquoi emprunter celle du voisin, quand nous en avons une chez nous ? dit Perle-Fine.

— Tu ne sais donc pas que j’ai les os très durs : on ébrécherait le tranchant de la hache et il faudrait dépenser des tsins pour la faire réparer.

— Ah ! mon oncle ! cessez de parler de choses aussi lugubres. Allez-vous reposer plutôt jusqu’au dîner, pour montrer à vos hôtes un visage aimable.

— Mes hôtes ! Je voudrais les savoir tous de l’autre côté du pont des Enfers.

— Allons, allons ! dit Perle-Fine, calmez-vous ; le repos vous fera du bien. Moi je m’occuperai à dresser la table.

Rouille-des-Bois sortit de la pièce en grommelant :

— Une once d’argent ! une once d’argent !

Restée seule, Perle-Fine s’adonna à une douce rêverie.

— Ce beau jeune homme, mon fiancé ! Est-ce possible ? Il pensait à moi tandis que j’étais là si triste et si découragée. Ah ! si je l’avais su, mon ennui eût été moins dur à porter, et s’il réussit… Mariée ! Je serai mariée demain !… Et s’il ne réussit pas ?… Eh bien, ma vie sera changée tout de même ; ce ne sera plus cette solitude morne, j’aurai un rêve, un espoir. Il faut m’aimer par pitié filiale, m’a-t-il dit. Ah ! je suis une fille bien obéissante…

La venue de Cerf-Volant mit fin à sa rêverie.

— Eh bien, Cerf-Volant, t’a-t-on payé la broderie que je t’avais donné à porter ?

Cerf-Volant fit signe que non et dit :

— Sorti.

— Comment ! la personne était sortie ? Quel malheur ! Alors les pauvres invités de mon oncle n’auront pas de feu ?

— Crédit ! répliqua Cerf-Volant, en tirant de dessous sa robe un paquet de charbon, noué dans un morceau d’étoffe.

— Ah ! Cerf-Volant, tu as de l’esprit, bien que tu sois avare de paroles, toi qui n’as rien autre chose à économiser. Allons ! aide-moi à dresser la table. Mettons-la ici ; de cette façon, cachée derrière le paravent, pensa-t-elle, je pourrai voir le signe que doit me faire Bambou-Noir : Une poignée de neige, comme c’est singulier !…

Cependant Cerf-Volant était occupé à allumer le brasier ; il soufflait le feu en agitant un écran. Se chauffant les mains il dit :

— Bon !

— Où en est-il, ce malheureux dîner ? demanda Perle-Fine.

— Mijote, dit Cerf-Volant d’un air satisfait.

— Tu fais de ton mieux, mais que faire avec rien ?

— Beaucoup !

— Oui, en comparaison de notre ordinaire, ce serait un festin magnifique ; mais quand je me souviens de tous les plats recherchés que citait mon oncle, en revenant de dîner chez ces seigneurs, je comprends que leurs chiens ne voudraient pas de ce que nous allons leur servir.

— Nuit, s’écria Cerf-Volant.

— Vite ! allume toutes les lanternes, les invités vont arriver.

— Toutes ?

— Oui, oui, cela dégèlera un peu la salle. Ah ! mes ancêtres vénérés, prenez Bambou-Noir sous votre protection, faites réussir son projet si vous ne voulez pas que votre race finisse à moi.

Ainsi pria Perle-Fine, tandis que Cerf-Volant allumait les lanternes.

Il fut interrompu dans cette besogne par Rouille-des-Bois qui, furieux, s’élança sur lui.

— Pourquoi toutes ces lumières ? cria-t-il, sommes-nous aveugles ?

Mais à peine le vieillard avait-il parlé que le marteau de la porte retentit.

Cerf-Volant, les bras au ciel, se précipita au dehors.

— N’oubliez pas, mon oncle, dit Perle-Fine, que les rites ordonnent la plus grande politesse envers des hôtes.

— Les rites, les rites !…

— Ils exigent, hélas ! que je me retire. Bon repas, mon oncle.

Mais, au lieu de sortir, elle se glissa derrière le paravent, prit une épingle de sa coiffure et fit un petit trou dans le papier. De cette façon elle assista à toutes les scènes suivantes, comme à un spectacle.

Un des invités, nommé le Tigre, entra ; Rouille-des-Bois se précipita à sa rencontre et tous deux firent assaut de politesse :


LE TIGRE

Vénérable Seigneur ! je suis à vos pieds.


ROUILLE-DES-BOIS

C’est moi, jeune phénix, qui me traîne dans la poussière.


LE TIGRE

Mes petits yeux de fouine sont aveuglés par l’éclat de votre image.


ROUILLE-DES-BOIS

Mon humble taudis tremble du haut en bas de l’honneur de vous recevoir.


LE TIGRE

J’entre dans le temple de la sagesse.


ROUILLE-DES-BOIS

J’aurais dû vous attendre à la porte du faubourg.


LE TIGRE

J’en serai mort de regret, et vous auriez péri de froid. Et tous deux se mirent à rire, par politesse.


ROUILLE-DES-BOIS

Donnez à ce siège le bonheur de vous porter.


LE TIGRE

La jeunesse doit rester debout. De nouveau le marteau retentit, et peu d’instants après entra Dragon-de-Neige, enveloppé de belles fourrures. Rouille-des-Bois courut à sa rencontre, et fit mine de s’agenouiller :


ROUILLE-DES-BOIS

Je frappe la terre de mon front.


DRAGON-DE-NEIGE

Je suis un tapis sous vos pieds !


ROUILLE-DES-BOIS

Vous attendre était déjà un bonheur !


DRAGON-DE-NEIGE

Vous voir est une récompense !


ROUILLE-DES-BOIS

La terre est fière de vous porter !


DRAGON-DE-NEIGE

Le soleil est jaloux de votre gloire !


ROUILLE-DES-BOIS

J’étais monté sur le toit de ma maison pour vous voir venir de plus loin.


DRAGON-DE-NEIGE

Les génies auraient pu vous prendre pour l’un d’eux et vous emporter.


ROUILLE-DES-BOIS

Ah ! ah ! vous vous moquez ! (Lui montrant le Tigre.) Voyez, un jeune phénix embellit déjà ma cabane.

(Les deux invités se saluent. Le marteau retentit encore.)


DRAGON-DE-NEIGE, au Tigre.

Nous voici dans la place. Notre complot va-t-il réussir ?


LE TIGRE

Le plus difficile est fait : puisque nous avons décidé ce terrible avare à nous offrir un repas.

(Pendant qu’ils causent, Bambou-Noir et le Prunier sont entrés et échangent des politesses avec Rouille-des-Bois.)

(Rouille-des-Bois reste au fond, donnant des ordres à Cerf-Volant.)


BAMBOU-NOIR, au Tigre et à Dragon-de-Neige.

Merci, mes amis, de votre dévouement, le repas qu’on va vous servir sera, je le crois, une rude pénitence.


DRAGON-DE-NEIGE

Rassure-toi sur mon compte, comme tu me l'as recommandé, j’ai très copieusement dîné, avant de venir.


LE TIGRE

J’ai pris la même précaution.


LE PRUNIER, s’appuyant sur l’épaule de Bambou-Noir.

Et nous venons d’en faire autant tous les deux, mais il fait ici un froid terrible.


BAMBOU-NOIR

Gardez vos fourrures.


DRAGON-DE-NEIGE

Mais toi, pour jouer ton rôle ?


BAMBOU-NOIR

L’espoir de réussir, voilà de quoi me réchauffer.


ROUILLE-DES-BOIS, sans être vu, ouvre la porte d’une lanterne et la souffle, puis il s’avance.

Nobles seigneurs, daignez prendre place, voici le premier service.

(Cerf-Volant entre avec un plateau. — À ce moment Bambou-Noir s’approche du paravent et dit à voix basse :)

— Perle-Fine, êtes-vous là ?

— Oui, répond la jeune fille.

— Bien, dit-il.

(On s’asseoit. Tous sont à table et font diverses grimaces en goûtant les plats.)


CERF-VOLANT, à part, en admirant les fourrures des convives.

Beau !


ROUILLE-DES-BOIS

Comment trouvez-vous cette poule au lait d’amandes ?


DRAGON-DE-NEIGE

Je n’en ai jamais mangé de pareille.


CERF-VOLANT, à part, même jeu.

Chaud.


ROUILLE-DES-BOIS

Que dites-vous de ce hachis de grives ?


LE TIGRE

Je le trouve… extraordinaire.


CERF-VOLANT

Cher !


LE PRUNIER, à part.

Oh ! ce thé ! On le dirait fait avec le chaume d’un vieux toit.


BAMBOU-NOIR

Quelle infernale cuisine !

— Ce dîner leur soulève le cœur, se disait Perle-Fine toute honteuse.

(Rouille-des-Bois manque de s’étrangler et tire de sa bouche une queue de rat.)

CERF-VOLANT, l’attrapant vivement.

Queue.


ROUILLE-DES-BOIS, souriant.

Ce n’est rien, un petit os d’oiseau. (À cerf-volant.)

Allons ! sers-nous : ce mouton arrosé de vin de riz, ces têtes de grenouilles au gras vert de tortue, ces nageoires de requin, confites dans le miel, ces bécasses garnies de crêtes de paon, ces nids d’hirondelles au sucre candi, ce filet de porc-épic, ces pieds de cerfs en purée, et n’oublie pas les noisettes grillées, les chenilles de la canne à sucre, le gingembre vert, les mille sortes de gâteaux…


DRAGON-DE-NEIGE, l’interrompant.

Là ! là ! vous nous comblez !

(Cerf-Volant apporte le deuxième service.)

BAMBOU-NOIR, à part.

Quel aplomb !

— Mon pauvre oncle se couvre de ridicule, soupira Perle-Fine.


LE PRUNIER, à part.

Son mouton au vin de riz a aboyé dans le sel.

(Bambou-Noir s’évente.)

DRAGON-DE-NEIGE, remontant le col de son manteau.

Comment ! tu as trop chaud, toi ?


LE TIGRE

Par Bouddha ! tu oublies son talisman, c’est toujours l’été pour lui.


DRAGON-DE-NEIGE

C’est vrai, je n’y songeais plus.


LE PRUNIER

Il se dit pauvre et il est plus riche que nous tous, en possédant un pareil trésor.


ROUILLE-DES-BOIS

Riche !… Un trésor ?…


LE TIGRE

Comment ! Vous ne connaissez pas les vertus merveilleuses de sa tunique ?


ROUILLE-DES-BOIS

Cette tunique ?


BAMBOU-NOIR

Oh ! elle n’a l’air de rien, pas de broderies, pas de riches fourrures, et pourtant, je ne l’échangerais pas contre la robe d’or du Fils du Ciel.


ROUILLE-DES-BOIS.

Vous voulez rire, la robe de l’Empereur vaudrait bien plus d’argent.


BAMBOU-NOIR

C’est moi pourtant qui ferais un mauvais marché.


DRAGON-DE-NEIGE

Vous ignorez donc que cette tunique le préserve de la faim et du froid. Avec elle, il n’a jamais besoin de rien.


ROUILLE-DES-BOIS

Quoi ! Il ne mange jamais ?


BAMBOU-NOIR

Oh ! si, quelquefois, par gourmandise, comme ce soir ; mais, depuis que je possède ce trésor, je n’ai pas dépensé un tsin pour ma nourriture.

Un Bonze d’Europe.

ROUILLE-DES-BOIS

Pas un tsin !… Vous vous moquez d’un naïf vieillard.


LE TIGRE

Non, Seigneur, il dit vrai, toute la ville lui envie sa tunique magique.


LE PRUNIER

Non seulement elle nourrit son homme, mais elle lui tient chaud l’hiver et frais l’été.

— Quelles fables étranges racontent-ils là ? se demandait Perle-Fine.


DRAGON-DE-NEIGE

C’est une chose certaine. Un jour, je voyageais avec Bambou-Noir. Il n’y avait pas d’auberge et la chaleur me dévorait : il me mit, pendant quelques instants, sa tunique sur les épaules. Aussitôt la fatigue disparut et je ne sentis plus ni la chaleur ni la faim.


ROUILLE-DES-BOIS

Vous me dites des choses incroyables. D’où donc, jeune Seigneur, vous est venu cet habit extraordinaire ?


BAMBOU-NOIR

On me l’a donné en récompense d’une bonne action.


LE PRUNIER

Si toutes les bonnes actions étaient ainsi payées, il n’y aurait plus que des hommes vertueux.


ROUILLE-DES-BOIS

Ayez de la complaisance pour la curiosité d’un pauvre vieux.


DRAGON-DE-NEIGE

Allons, raconte l’histoire de la tunique.


BAMBOU-NOIR, saluant Rouille-des-Bois.

Ma gloire est de vous faire plaisir. C’était vers la fin de l’automne, il y a un an de cela, j’étudiais à Pékin, pour prendre mes grades littéraires. Un soir, je marchais par la ville, en sortant d’un examen, quand, tout à coup, je vois la rue interceptée par une foule furieuse qui poursuivait un vieillard en lui jetant des pierres. C’était un bonze européen, vous savez, un de ces prêtres qui viennent des mystérieux pays de l’Ouest, pour enseigner dans l’empire du Milieu une religion nouvelle. Ces hommes sont, en général, inoffensifs. Que leur religion soit bonne ou mauvaise, en ce moment, je n’y songeai pas. Je me souvins seulement des préceptes de notre divin Confucius. N’a-t-il pas dit : « La première des vertus, c’est la charité envers tous les hommes, quels qu’ils soient » ?


LE PRUNIER

Il l’a dit ! il l’a dit !

(Tous hochent la tête d’un air approbatif.)

BAMBOU-NOIR

Je ne vis dans ce prêtre qui courait vers moi, tout couvert de sang, qu’un vieillard faible et persécuté. J’allai à lui et je le retins dans mes bras, au moment où il tombait, à bout de forces. On voulut me l’arracher, mais j’en imposai à cette populace, et j’emmenai le prêtre dans ma chambre d’étudiant ; il était horriblement blessé, et le médecin déclara ses blessures mortelles ; il put seulement adoucir le mal. Quand le prêtre approcha de ses derniers moments, il me dit d’une voix faible : « Mon fils, vous n’avez pas secouru un ingrat. Vous êtes pauvre, je vous lègue mieux que la fortune, car la fortune peut être dissipée. Prenez cette tunique et gardez-vous bien de la juger sur les apparences ; en la revêtant, vous serez délivré de toutes les servitudes auxquelles les hommes sont soumis ; vous n’aurez ni faim, ni soif, ni froid. Elle a appartenu à un grand saint de mon pays qui lui a donné cette vertu. » Il mourut là-dessus, et moi qui croyais qu’il avait parlé dans le délire de la fièvre, je m’aperçus bientôt qu’il m’avait légué un véritable trésor.


ROUILLE-DES-BOIS

Je suis tout ébahi !

— Où veut-il en venir ! se disait Perle-Fine.

(Bambou-Noir tousse légèrement.)

— Ah ! il me fait signe.

(Et elle entr’ouvre la fenêtre pour prendre sur le rebord une poignée de neige.)

DRAGON-DE-NEIGE

Il y a de quoi s’ébahir. Cependant vous savez, comme nous, que rien ne semble impossible à ces hommes d’Occident qui possèdent tous les secrets de la Magie.

(Pendant le dialogue suivant, Bambou-Noir reçoit de Perle-Fine la poignée de neige et la met dans sa calotte qu’il replace sur sa tête.)

LE TIGRE

Ne voyagent-ils pas avec une rapidité effrayante, dans des voitures traînées par un monstre de fer et de feu ?


LE PRUNIER

Ne s’écrivent-ils pas, d’un bout du monde à l’autre, au moyen du tonnerre qu’ils emprisonnent dans un fil ?


DRAGON-DE-NEIGE

Ils font mieux encore. À l’aide d’un appareil fabriqué avec des yeux d’enfant, ils forcent le soleil à dessiner, en une seconde, l’image des hommes, des monuments, des pays ! N’est-ce pas merveilleux !


ROUILLE-DES-BOIS

Ce sont de vrais démons.


LE PRUNIER, montrant Bambou-Noir.

Tenez, voyez si l’on peut nier la vertu de cette tunique. Tandis que, malgré nos fourrures, nous sommes tous gelés, lui, si légèrement vêtu, transpire.


ROUILLE-DES-BOIS, regardant l’eau qui coule sur le visage de Bambou-Noir.

Il transpire ! C’est positif !


BAMBOU-NOIR, à part, s’essuyant.

Aïe ! qu’elle est froide, cette sueur de neige !


ROUILLE-DES-BOIS, qui tremble de froid.

Je voudrais bien avoir un pareil manteau.


LE TIGRE, à part.

Allons donc ! il y vient enfin, le vieux gueux.


DRAGON-DE-NEIGE, bas à Rouille-des-Bois.

Peut-être consentirait-il à vous le vendre ?


ROUILLE-DES-BOIS

Me le vendre ! et de l’argent ? il devrait avoir pitié plutôt d’un pauvre vieillard qui n’a que peu de temps à vivre et lui prêter cette tunique merveilleuse. Oui, Seigneur, faites cela. À ma mort, la tunique vous reviendrait.


BAMBOU-NOIR

Y songez-vous ? Elle est toute ma fortune. Que deviendrais-je, si je m’en dépouillais ? Tandis que vous, vous ne manquez de rien !

— Ah ! voilà ! se dit Perle-Fine, il veut lui vendre cette tunique.


LE TIGRE

J’ai offert à mon ami six cents liangs contre son talisman ; en un mois, j’eusse regagné cette somme, il m’a refusé.


ROUILLE-DES-BOIS

Six cents liangs ! Je n’en donnerais, moi, que la moitié… si je voulais l’acheter, si j’en avais le moyen.


BAMBOU-NOIR

Je ne veux pas la vendre, Seigneur.

(Ils quittent la table.)

DRAGON-DE-NEIGE

Tu as tort… une somme entre tes mains te permettrait de tenter la fortune, d’entreprendre un commerce fructueux : tu es trop jeune pour t’en tenir aux avantages matériels que te donne ta tunique.


BAMBOU-NOIR

Mais les risques à courir ! Je peux tout perdre.

(Ils continuent à causer entre eux.)

ROUILLE-DES-BOIS, au premier plan, à part.

Trois cents liangs ! Malgré une sage économie, je ne puis dépenser moins, en une année, pour notre nourriture ; donc, la première année, je ne perdrai rien ; la seconde, je gagnerai trois cents liangs, la troisième, avec les intérêts…

(Il prend un instrument à calculer et compte tout bas avec une grande rapidité.)

— Mon oncle fait des calculs, il est pris, murmura la jeune fille en souriant.


ROUILLE-DES-BOIS, regardant la doublure toute pelée de son habit, à part.

Cette peau de mouton ne vaut pas grand’chose, elle n’ira pas loin. Voilà tantôt dix ans que je songe à la remplacer. Cela deviendrait inutile.


LE PRUNIER, bas, à Rouille-des-Bois.

Profitez d’un moment d’hésitation pour engager sa parole. Nous l’avons presque décidé, car il a envie d’acheter un fonds de commerce ; pensez à tout l’argent que vous épargneriez.


ROUILLE-DES-BOIS

C’est vrai, c’est vrai, mais il faut en donner d’abord.


LE PRUNIER

Comme toujours, pour en gagner.


ROUILLE-DES-BOIS, à Bambou-Noir.

Seigneur, j’offre trois cents liangs de votre tunique.


BAMBOU-NOIR

Ai-je dit qu’elle fût à vendre ? Si je consentais jamais à m’en séparer, ce ne serait que pour un temps, avec la condition que l’acheteur me la restituerait par testament.


ROUILLE-DES-BOIS

J’accepte cette clause.


LE TIGRE

Comment, Bambou-Noir, tu oublies que tu as refusé de me la vendre, à moi, pour une somme double ?


ROUILLE-DES-BOIS

Mais, Seigneur, vous êtes du même âge que ce jeune phénix, il n’aurait nul espoir de rentrer en possession de son trésor, tandis que moi qui suis vieux, je ne l’en priverai pas longtemps.


LE TIGRE

Par égard pour votre âge, je retire mon offre.


BAMBOU-NOIR

C’est à cause du respect que je vous dois, que je cède à votre désir.


DRAGON-DE-NEIGE

Alors c’est marché conclu !


ROUILLE-DES-BOIS

Un instant ! vous m’assurez que la tunique peut nourrir plusieurs personnes ?


BAMBOU-NOIR

Certes.


DRAGON-DE-NEIGE

Je vous l’ai dit, je l’ai moi-même expérimentée.


ROUILLE-DES-BOIS

A-t-elle la même vertu sur les femmes ?


BAMBOU-NOIR

Non, aux femmes s’arrête son pouvoir. Vous savez que le mariage est défendu à ces prêtres d’Europe ; le saint homme n’a pas permis aux femmes de participer aux bienfaits de cette relique.


ROUILLE-DES-BOIS

Eh bien ! qu’en ferais-je ? N’ai-je pas une nièce ?


LE PRUNIER

Il ne lui est pas défendu à elle de se marier, elle vous quittera bientôt.


ROUILLE-DES-BOIS

Se marier ! Et les présents de noces, et le trousseau, et les cérémonies ?


LE TIGRE

Votre nièce n’est pas encore mariée ? J’avais entendu dire, pourtant, qu’elle était fiancée, lorsqu’elle devint orpheline.


ROUILLE-DES-BOIS

C’est possible.


BAMBOU-NOIR

C’est certain, car le fiancé c’est moi ; mes parents ont échangé avec ceux de cette jeune fille des promesses solennelles.


DRAGON-DE-NEIGE

Comment ! tu es assez impie pour ne pas obéir aux volontés de tes parents ?


BAMBOU-NOIR

Que veux-tu que je fasse d’une femme, pauvre comme je le suis ?


LE PRUNIER

Avec trois cents liangs, tu peux te mettre en ménage.


ROUILLE-DES-BOIS

Il faudrait prendre alors la fiancée sans trousseau et l’emmener, sans cérémonie, sans musique, sans toutes ces folies ruineuses.


LE TIGRE

Tu dois tout endurer et te résigner à tout par piété filiale.


BAMBOU-NOIR

Même à prendre une femme peut-être laide et ignorante ?

— Oh ! le méchant ! chuchota Perle-Fine.


ROUILLE-DES-BOIS

Ma nièce ! mais elle est parfaite ! Un front de jade des yeux d’hirondelle, des dents comme des grains de riz encore rangés dans l’épi, une chevelure pareille à un torrent nocturne, un pied qui peut avoir pour soulier une fleur de nénuphar, et des talents ! Elle chante comme une immortelle, brode comme une fée, compose des vers aussi bien que Li-taï-pé lui-même. Perle-Fine, c’est bien son nom.

— Hélas ! comme il me vante pour se débarrasser de moi, soupira tout bas la jeune fille.


BAMBOU-NOIR

Si le portrait est exact, je suis prêt à épouser Perle-Fine et à céder ma tunique au vénérable seigneur, pour la somme misérable de trois cents liangs.


DRAGON-DE-NEIGE

Nous serons les témoins du mariage. Demain matin, nous reviendrons avec le fiancé. Vous lui présenterez sa femme, et un sac d’argent, et il vous remettra le talisman.


ROUILLE-DES-BOIS, à part.

Peut-être se moquent-ils de moi. (Haut) Un moment : avant de me dessaisir d’une pareille somme, je veux mettre à l’épreuve la vertu du talisman.


BAMBOU-NOIR, à part.

Aïe !

— Hélas ! tout est perdu ! pensa la jeune fille.


DRAGON-DE-NEIGE

Mettriez-vous en doute notre parole ?


ROUILLE-DES-BOIS

Oh ! Oh ! seigneur ! pouvez-vous croire ? mais la prudence est une grande vertu.


BAMBOU-NOIR

Quelle épreuve exigez-vous ? Je ne crains rien.


LE PRUNIER, bas à Bambou-Noir.

Prends garde.


BAMBOU-NOIR, bas au Prunier.

Le ciel me protège !


ROUILLE-DES-BOIS

Eh bien ! je veux que vous passiez la nuit dans cette salle où nous sommes, sans matelas ni couvertures. Cette salle est très froide ; le matin surtout, il y gèle autant que dehors.


LE TIGRE

Nous en savons quelque chose.


ROUILLE-DES-BOIS

Si demain vous n’êtes pas mort, ou tout au moins perclus, si je vous trouve en bon état et reposé, je croirai alors, tout à fait, à la puissance des bonzes d’Europe.


BAMBOU-NOIR

J’accepte volontiers, car vous avez enflammé mon cœur en traçant le portrait de ma fiancée. Je coucherai même dans le jardin, si vous voulez.


ROUILLE-DES-BOIS

Non, je ne pourrais pas vous surveiller ; d’ailleurs, les portes qui joignent mal, les jours qui se sont formés entre les solives du toit, produisent des courants d’air plus pernicieux que le froid du dehors.


BAMBOU-NOIR

L’épreuve n’en sera que plus convaincante.


DRAGON-DE-NEIGE, bas à Bambou-Noir.

Renonce à cette folie, la place n’est déjà plus tenable.


LE TIGRE, de même.

Le maigre feu est consumé et, dehors, le froid redouble.


LE PRUNIER, de même.

Nous dégageons encore un peu de chaleur ; quand nous ne serons plus là, ce sera mortel.


BAMBOU-NOIR

Si près du but, je ne veux pas renoncer. Revenez demain matin. Si je triomphe, c’est le bonheur ; si je succombe, je vous lègue mes funérailles.

(À ce moment Cerf-Volant paraît et s’écrie :)

— Palanquins !


DRAGON-DE-NEIGE

Ah ! nos palanquins sont arrivés.


LE PRUNIER, qui a regardé à la fenêtre.

Ah ! mes amis, le froid augmente, il y a une tourmente de neige.


LE TIGRE

Hâtons-nous de rentrer, nous pourrions être pris par le tourbillon. À demain, Bambou-Noir !


LE PRUNIER

Courage !


DRAGON-DE-NEIGE

Que Bouddha te protège ! (Ils échangent des salutations avec Rouille-des-Bois et sortent.)


BAMBOU-NOIR, à part.

Me voilà pris à mon propre piège ; mais pas encore vaincu.

(Il s’approche du paravent et dit tout bas à Perle-Fine :)

Si je meurs, pensez quelquefois à moi.

— Je vous suivrai au tombeau, répond la jeune fille.

— Au revoir, ou adieu.

(Perle-Fine quitte sa cachette, pour ne pas être surprise par son oncle, et se retire tristement.)

ROUILLE-DES-BOIS, revenant.

Vous serez admirablement sur le banc d’honneur pour dormir.


BAMBOU-NOIR

J’y serai fort bien.


ROUILLE-DES-BOIS, à part.

Il a l’air parfaitement tranquille. (Il monte sur une chaise pour éteindre la lanterne qu’il ne peut pas atteindre.)


BAMBOU-NOIR

Laissez, laissez, je me charge de tout éteindre. J’aime à dormir dans l’obscurité.


ROUILLE-DES-BOIS

Bien ! bien ! (Il va mettre le verrou à la petite porte et la ferme à clé.) Il fait décidément un froid terrible.


BAMBOU-NOIR, qui s’évente.

Vraiment ! Hâtez-vous de gagner votre lit, vous pourriez prendre mal.


ROUILLE-DES-BOIS, à part.

Il s’évente ! Haut. Bon sommeil, Seigneur.


BAMBOU-NOIR

Ayez de beaux rêves.


ROUILLE-DES-BOIS (Il sort, puis passe sa tête par l’entrebâillement de la porte.)

N’oubliez pas d’éteindre les lanternes.


BAMBOU-NOIR

Soyez tranquille.

— Eh bien ! me voici dans une belle situation ! s’écria Bambou-Noir resté seul. Je suis déjà transi jusqu’aux moelles ! Maudit vieillard ! (Regardant autour de lui.) Pas un tapis dans lequel on puisse s’envelopper ! (Il remue les cendres du réchaud.) Glacées ! brou ! j’ai l’onglée, mes pieds sont comme paralysés. Si je triomphe pourtant, quel bonheur ! Est-ce que cette pensée ne suffira pas à me réchauffer ? (Il frissonne.) Non… Essayons de dormir. En me reployant sur moi-même, je conserverai peut-être le peu de chaleur qui me reste. (Il se couche sur le banc devant la fenêtre.) Hélas ! pourquoi la vertu de ma tunique est-elle illusoire ? (Il se tait et tâche de dormir. — On entend alors, à travers les serrure, sous les portes, de tous côtés, des sifflements, des miaulements, des hurlements extraordinaires, produits par le vent. (Se relevant.) Qu’est-ce que Cela ?… Une légion de diables semblent se combattre. Ils miaulent, ils beuglent. (Il se lève.) Le roi des tempêtes tient ici Sa cour… (Il prend le paravent et essaye de s’abriter.) Non, c’est par là… (Il le change déplace.) Par ici plutôt. (Il change encore.) C’est de tous les côtés. (Il s’enveloppe du paravent.) Voyons de Cette façon ! (En sortant brusquement.) Non, cela forme un tirage capable de m’enlever ! (Il claque des dents.) Aïe ! j’ai failli me casser une dent ! Je n’y tiens plus ! il me semble que mon sang se fige… une somnolence… un engourdissement…

(Il s’assied.) C’est mortel, à ce que l’on dit, de se laisser gagner par le sommeil dans un cas pareil, mais… comment résister ?… Alors je suis mort.

(À ce moment Perle-Fine, descendue de sa chambre, frappe à la porte.)

— Cher Bambou-Noir ! cria-t-elle. Vivez-vous encore ?

— Ah ! Perle-Fine ! Je vis encore un peu ! bien peu !

— Hélas ! l’inquiétude m’a chassée de mon lit, des ruisseaux de larmes gèlent sur mes joues.

— Ma piété filiale est tout ce qui reste de chaud en moi, dit le jeune homme.

— Je suis cause de vos souffrances !

— Non, non, tu m’as sauvé au contraire ; j’allais m’endormir, mais l’énergie me revient. Va, va, rentre chez toi, ne reste pas dans ce couloir glacial. À tout à l’heure ! Tu seras ma femme, je le jure.

— Le ciel vous exauce ! dit-elle en s’éloignant.

(Bambou-Noir se met à parcourir la salle en courant, sautant sur les meubles et faisant toutes sortes de gambades.)

— Les sages nous enseignent que le mouvement se transforme en chaleur ; nous allons voir si cela est vrai.

(Il empoigne un chien de faïence et le met sous son bras, en continuant à courir.)

Ah ! je sens déjà par tout le corps un picotement insupportable, comme si des milliers de fourmis me dévoraient. C’est bon signe, la vie revient.

(En prenant le second chien de faïence sous son bras :)

— Si j’avais dormi, j’étais perdu, j’aurais eu tout au moins plusieurs fragments de moi-même complètement gelés.

(Tenant toujours les chiens de faïence, il se glisse sous la table et l’enlève sur son dos.)

— Mon sang commence à circuler. Ah ! Rouille-des-Bois ! ah ! vieux misérable, tu voulais me faire périr ? Ah ! tu fais souffrir de privations la nièce confiée à tes soins, tu gardes sa fortune et refuses de la marier selon les rites, pour ne pas payer la noce ! Eh bien, tu la paieras tout à l’heure, rusé renard. Victime de ta cupidité, tu es tombé dans mon piège, et quand tu t’apercevras que tu es dupé, nous serons hors de la ville, Perle-Fine et moi.

(Le jour éclaire la fenêtre ; il s’arrête un instant.)

— Je n’ai plus froid du tout, j’ai même chaud. Les sages ont bien parlé. Encore un tour et je serai en nage.

— Ah ! tu croyais me trouver gelé ce matin, sec et dur, comme ton cœur d’avare ! Ah ! tu voulais réduire à néant l’invention merveilleuse de la tunique ! Tu l’endosseras, tu l’endosseras, vieux ladre ! et tu verras comme elle chauffe et nourrit son homme.

(On entend des pas.)

Victoire ! Victoire ! le vaincu approche !

(Bambou-Noir repose la table, replace les chiens, se couche et feint de dormir.)
(Rouille-des-Bois met la clé dans la serrure, entr’ouvre la porte, et passe la tête.)

— Si le jeune seigneur a voulu me tromper, je dois être, à l’heure qu’il est, bien vengé.

(Bambou-Noir fait entendre un ronflement.)

— Il est vivant ! s’écria l’avare en entrant tout à fait. Mais c’est qu’il dort là comme dans le lit le plus douillet… Est-ce possible ! sa main est chaude ! Son front est moite !… Il a dit vrai ! Ah ! ces bonzes d’Europe… quels sorciers ! J’aurai en ma possession un trésor sans pareil ! Plus un tsin à dépenser, plus un ! Je garderai mon or, tout mon or ! Je l’entasserai ; personne ne l’aura ! On ne peut douter, son front est mouillé de sueur ! Voyons encore, je ne me trompe pas.

(Et il promène encore une fois sa main sur le front de Bambou-Noir.)

— Aïe ! Qu’est-ce que c’est ? Suis-je dans une caverne ? Il me passe des serpents sur la figure, cria le jeune homme en feignant de s’éveiller.

— C’était ma main, jeune phénix, je tâtais…

— Une main glacée ! De quel droit la promenez-vous sur ma figure ? (Il étermue.) Vous m’avez donné un rhume de cerveau. Qui êtes-vous d’abord ? (Feignant de revenir à lui.) Ah ! pardon, vénérable seigneur, ce brusque réveil ! J’étais si loin d’ici : je rêvais que je cueillais des mandarines dans un bosquet d’orangers.

— Des mandarines !… Vous n’avez pas oublié notre marché d’hier au soir ?

— Quoi donc ?

— Oh ! Oh ! n’allez pas vous dédire ! La tunique merveilleuse est à moi, contre ce sac d’or. — Ai-je promis cela ?… Ne dois-je pas aussi me charger d’une femme ?…

— Ma charmante nièce, parfaitement ; elle est prévenue et va venir.

(Il va ouvrir la petite porte.)

— Seigneur, je crois que j’étais ivre, hier, quand je vous ai fait toutes ces folles promesses.

— Ivre ! Ivre ! Ah ! ah ! n’essayez pas de m’échapper. J’ai des témoins, j’en ai : tous mes hôtes ont entendu les paroles échangées. (On entend de la musique, puis le marteau retentit.) Tenez, les voici qui viennent chercher les mariés, ils témoigneront. Les prodigues, ajouta-t-il tout bas, ils ont amené un orchestre !

(La petite porte s’ouvre et Perle-Fine paraît la tête couverte d’un voile rouge, tandis que par le fond entrent Cerf-Volant, Le Tigre, Le Prunier, Dragon-de-Neige.)

— Sauvé ! J’ai réussi, dit tout bas Bambou-Noir à Perle-Fine.

— Ce sont des larmes de joie qui maintenant troublent mes yeux.

— Chut ! fit Bambou-Noir.

— Oui, oui, seigneurs, il veut reprendre sa parole, criait l’avare.

— Ho ! ho ! voilà qui est impossible, dit Dragon-de-Neige.

— Vous êtes témoins, n’est-ce pas ?

— La nièce est à lui, la tunique est à vous, affirma le Tigre.

— Contre la somme convenue, ajouta Le Prunier.

— Voici l’argent, dit Rouille-des-Bois, en posant un sac sur la table.

— Et la restitution par testament.

— Voici le testament, dit Rouille-des-Bois, tirant un papier de sa ceinture.

— Allons, je le vois, il faut s’exécuter, soupira Bambou-Noir en déboutonnant lentement la tunique.

— Je t’ai apporté un manteau fourré, dit à voix basse Dragon-de-Neige. Comment es-tu parvenu à le convaincre ?

— Je vous conterai cela, dit Bambou-Noir. La cérémonie de mon mariage commence, ajouta-t-il en entendant la mélodie que jouaient les musiciens.


ROUILLE-DES-BOIS, amenant solennellement Perle-Fine à Bambou-Noir.

Seigneur, voici votre fiancée. (À Perle-Fine.) Ma nièce, ce jeune seigneur désire vous prendre pour femme. Vous devez le suivre, c’était la volonté de vos parents, c’est aussi la mienne.


PERLE-FINE, après avoir salué Rouille-des-Bois.

Mon oncle très vénéré, vos désirs sont des lois pour moi. Je vous remercie de m’avoir élevée en me comblant de soins. Je vous remercie de fixer aujourd’hui mon avenir. Je souhaite que vous viviez des centaines et des milliers d’années. En vous quittant, je ne puis retenir mes larmes.


ROUILLE-DES-BOIS

Allons, cela suffit !


BAMBOU-NOIR

Oncle vénérable, votre neveu très soumis vous souhaite toutes les prospérités.


ROUILLE-DES-BOIS

Allez, et soyez heureux.

(Bambou-Noir ôte sa tunique qu’il pose sur le dos d’un fauteuil ; il met le manteau.)

DRAGON-DE-NEIGE

Hâtez-vous, jeunes époux, les chevaux rongent leur frein ; ils sont impatients de vous emporter vers le séjour du bonheur.


PERLE-FINE, à Cerf-Volant ahuri.

Adieu, Cerf-Volant !


CERF-VOLANT, pleurant.

Hi ! hi !

(Les amis de Rouille-des-Bois forment une haie vers la porte. — Bambou-Noir tenant Perle-Fine par la main passe au milieu d’eux.)

DRAGON-DE-NEIGE, aux fiancés.

Que la fortune soit votre amie !


LE TIGRE

Le bonheur votre compagnon !


LE PRUNIER

Puissiez-vous n’avoir que des fils !

(Les fiancés, après un dernier signe d’adieu, sortent rapidement.)

Peu de temps après cette aventure, Cerf-Volant, plus maigre et plus effaré que jamais, vint trouver Bambou-Noir dans sa maison. Il le regarda longtemps avec terreur avant d’oser lui adresser la parole.

— Eh bien ! tu ne sembles pas très bien portant, mon pauvre Cerf-Volant, dit le jeune homme en riant ; aurais-tu eu quelque indigestion depuis que je ne t’ai vu ?

— Oh ! non, dit Cerf-Volant, les bras au ciel.

— Veux-tu manger quelque chose ?

— Oh ! oui.

— Mais que venais-tu me dire ?

Le maigre garçon prit une figure lamentable et trembla de tous ses membres ; à la fin, il balbutia :

— Mort !

— Qui est mort ?

— Maître !

— Comment est-il mort ?

— De faim !

— Eh ! grands poussahs ! s’écria Bambou-Noir, pouvait-on s’imaginer, vraiment, qu’il s’entêterait à ne pas manger ?

Tout chagrin, il se rendit sur l’heure à la maison de l’oncle de sa femme, et, en sa qualité d’héritier, se fit ouvrir les caves. Comme il le prévoyait, elles étaient encombrées de sacs d’or et d’argent.

Rouille-des-Bois eut des funérailles somptueuses, qui auraient tiré des larmes à ses yeux défunts, s’il lui avait été donné d’en connaître le prix. Bambou-Noir avait tenu à se conduire en parent affectueux et en héritier reconnaissant. Mais ses larmes essuyées, il retourna à son bonheur, maintenant complété par la fortune.

Cerf-Volant entra au service des jeunes époux ; il engraissa tellement qu’au bout d’une année, ses yeux obliques, jadis si grands, n’apparaissaient plus dans son visage que comme deux traits de pinceau.

  1. C’est une sorte d’asile public où dorment les mendiants et les vagabonds. Il se compose d’une seule pièce dont le sol disparaît sous un amas de plumes de poules.
  2. La déesse de la Compassion.