Le Paravent de soie et d’or/Le Ramier Blanc

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Le Paravent de soie et d’orE. Fasquelle (p. gr.incl.-137).
Siao-Man et Fan-Sou.


LE RAMIER BLANC

COMÉDIE CHINOISE



PERSONNAGES

PÉ-MIN-TCHON, jeune lettré.

SIAO-MAN, jeune orpheline.

FAN-SOU, sa suivante.


La scène se passe en Chine, dans la capitale de la province de Chen-Si.

Le théâtre représente un paysage au bord d’un lac. À droite au premier plan, l’angle d’une maison. Un perron de quelques marches précède la porte ; il est flanqué à chaque coin d’un monstre de porcelaine. À droite encore, mais un peu plus haut, un banc rustique sous un pêcher en fleurs. À gauche, au fond, la balustrade d’une terrasse et d’un escalier, descendant d’une pagode. Au fond, un lac entre des saules et des roseaux. Arbres printaniers, fleurs, clair de lune.



Scène PREMIÈRE


SIAO-MAN

SIAO-MAN, elle porte une lanterne allumée et sort avec précaution du pavillon de droite.

Hélas ! c’est mal ce que je fais là ! Sortir ainsi, la nuit, au lieu de dormir paisiblement, la joue sur l’oreiller de soie. Pourtant, la nuit est arrivée à mi-chemin dans le ciel, et tous les rêves commencés sont à la moitié de leur cours. Mais la nuit est longue et fiévreuse pour celle qu’une pensée tyrannique tient éveillée.

(Elle pose sa lanterne sur la dernière marche du perron et s’avance.)

Je tremble comme un voleur ! Serais-je coupable vraiment d’être venue respirer la douceur de cette nuit de printemps ?… Non, mais… suis-je bienvenue pour cela seulement ?… Pourquoi donc, au lieu de réveiller ma suivante Fan-Sou pour la prier de m’accompagner dans cette promenade, me suis-je glissée silencieusement le long des rampes, en retenant les perles sonores qui bruissent à ma ceinture ! Pourquoi, depuis plusieurs nuits, le sommeil s’éloigne-t-il de moi ? Et pourquoi, pendant ces longues veilles, ai-je secrètement brodé sur un sachet odorant des sarcelles de soie qui voguent côte à côte sur un lac en fil d’argent ?… Je n’ose m’avouer à moi-même que j’ai brodé ce sachet pour un jeune voyageur qui loge depuis quelque temps dans la pagode voisine et auquel, malgré moi, je pense sans cesse comme à un fiancé. Hélas ! il va sans doute repartir bientôt, pour toujours, et il n’est aucun moyen de le retenir. Qui sait ? S’il trouvait sur le seuil de sa porte ce sachet de soie violette, s’il voyait les oiseaux symboliques, s’il lisait les quatre vers que j’ai brodés sur l’étoffe, il penserait que quelqu’un s’intéresse à lui dans ce pays et, peut-être, il retarderait son départ de quelques jours.

(Elle remonte vers la pagode.)

Sa lampe jette une lueur pâle à travers le papier transparent des fenêtres. Il veille : l’amour de l’étude emplit son esprit et il dédaigne de dormir.


Scène II

SIAO-MAN, FAN-SOU.

FAN-SOU, dans la coulisse.

Maîtresse ! maîtresse ! où es-tu ? Maîtresse ! réponds-moi !

(Elle entre avec une lanterne à la main et cherche tout autour de la scène.)

SIAO-MAN, à part.

Ciel ! Fan-Sou.

(Elle cache le sachet dans sa manche et redescend la scène.)

FAN-SOU, lui mettant la lanterne sous le nez.

A-Mi-To-Fo ! la voilà ! Je n’en puis croire mes yeux ! le feu est-il à la maison ? es-tu prise de folie ? es-tu malade ? (Elle fait le tour de Siao-Man.) Mais non, elle semble se porter à merveille. (Elle lui tâte le pouls.) La main est fraîche, le pouls régulier, la tête ne brûle pas. (Elle dépose la lanterne à terre et croise les bras.) Ah ! c’est donc ainsi qu’on se cache de moi ? C’est ainsi qu’on se glisse hors de sa chambre en faisant si peu crier le plancher, que l’oreille exercée de Fan-Sou croit n’avoir entendu que le vent qui souffle sur les fleurs ! Voilà comment une jeune fille, respectueuse des convenances, sort sournoisement de sa maison.


SIAO-MAN

Écoute-moi, Fan-Sou…


FAN-SOU

Oui, oui, si ta vénérable tante, qui depuis trois ans est partie pour recueillir l’héritage de son époux, revenait subitement et te disait : « Petite scélérate, que fais-tu à une pareille heure sur la place publique ? » Tu lui répondrais : « Écoute-moi, ma tante… »


SIAO-MAN

Mais, Fan-Sou, vois donc la fête que donne le printemps, vois la douce lumière que la lune répand sur l’or neuf des longues feuilles de saules, regarde les mille diamants qui scintillent sur le lac ! Comment dormir par une semblable nuit ? Ne respires-tu pas le tiède vent d’est qui effeuille les fleurs de pêchers et se parfume en frôlant nos vêtements de soie ? Vois donc cette goutte de rosée, suspendue à la pointe d’une herbe : elle a volé un rayon à la lune et se croit une petite étoile. Écoute la voix tendre et sonore du rossignol.

(La fenêtre de la pagode s’est ouverte, on entend le prélude d’une flûte.)

FAN-SOU, ironique.

Le rossignol ?


PÉ-MIN-TCHON (Il chante dans la coulisse.)

J’ai vu les plus beaux pays,
J’ai vu les dieux d’or et d’azur,
Les palais, les champs de riz,
La tour qui luit dans le ciel pur.


FAN-SOU

Ma chère maîtresse, si tu tiens absolument à jouir de cette nuit de printemps, éloignons-nous un peu d’ici ; il n’est pas convenable que des femmes se promènent ainsi sous la fenêtre d’un jeune homme.


SIAO-MAN

Que dis-tu, Fan-Sou ? N’est-ce pas un pieux Lao-tseu qui chante un hymne saint à Fo ?


FAN-SOU

Ha ! ha ! Tu prends cette chanson pour un hymne à Fo ? Mais tu ignores donc qu’un jeune lettré se rendant à Pékin pour les grands concours, habite depuis quelque temps dans ce pavillon ?


SIAO-MAN

Qu’importe ! Laisse-moi écouter encore : rien n’est charmant comme le son d’une flûte dans la nuit.


FAN-SOU

Est-ce la flûte seulement qui te plaît ?


PÉ-MIN-TCHON, dans la coulisse.

J’ai ri, j’ai bu sous la lune,
Bercé par les flots des étangs,
Et j’ai fêté la fortune
Avec des amis de tous rangs.
Mais mon cœur reste solitaire
À quoi bon chercher le bonheur ?
Sans fiancée, il n’en est pas sur terre !


FAN-SOU

Maîtresse, maîtresse ! partons d’ici. Bien que nous ne pensions pas à lui, ce jeune homme, s’il nous voyait, pourrait croire que nous l’avons remarqué.


SIAO-MAN

Comment pourrait-il avoir une pareille pensée ? Mais, puisque tu le veux, retirons-nous.


FAN-SOU

Je passe la première, cache-toi dans l’ombre que je projette en marchant.

(Siao-Man reste un peu en arrière et jette le sachet sur l’escalier de la pagode.)

SIAO-MAN

Ah ! Poussahs ! Faites qu’il le ramasse et que ce soit un talisman qui le retienne ici.

(Elles s’éloignent,)

Scène III

PÉ-MIN-TCHON

PÉ-MIN-TCHON (Il sort du pavillon et s’accoude à la balustrade de la terrasse.)

Il m’a semblé entendre un chuchotement de jeunes voix… Je me suis avancé avec précaution, et, cependant, j’ai fait fuir les farouches promeneuses qui, sans doute, venaient jouir secrètement de la splendeur de cette nuit. Je me suis trompé peut-être, et c’est dans ma rêverie que de jeunes voix gazouillaient (Il aperçoit le sachet.) En ce moment, c’est encore une illusion qui trompe mes yeux, car je crois voir une large fleur éclose sur cette marche de marbre.

(Il s’avance vers l’escalier, puis s’arrête.)

Pourquoi descendre ? À quoi bon me convaincre que c’est seulement l’ombre d’un oranger voisin ? Cependant, elle me semble briller toute pleine de rosée. C’est la lune, sans doute, qui se mire dans les paillettes de marbre.

(Il descend rapidement et ramasse le sachet.)

Ah ! (Il respire.) C’est bien une fleur par le parfum.

(Il s’avance de quelques pas et cherche un rayon de lune.)

Je suis inconnu dans cette ville, nul visiteur ne monte l’escalier de ma chambre, comment ce précieux sachet a-t-il été perdu sur cette marche ?… Ne voudrais-je pas croire que quelqu’un l’a jeté là ?… (Il l’examine.) Un paysage est brodé sur l’étoffe. Voyons : je n’ai pas rêvé que les sarcelles sont l’emblème de l’amour conjugal ? et voici bien deux sarcelles qui voguent côte à côte. Ah ! quatre vers tracés en fil d’or sur la soie. Je puis les lire à la clarté de la lune.

(Il lit.)

De son nid, une tourterelle
Vit un ramier blanc qui volait,
Et rêva de lui nouer l’aile
Avec un ruban violet.

Cette fois, le doute n’est plus permis ; c’est bien à moi que sont adressés ces vers et c’est une femme qui les a composés. Tâchons de les bien comprendre et d’en découvrir le sens caché. Elle se compare à une tourterelle qui voit passer un ramier blanc. Cela veut dire qu’elle n’ignore pas mon nom qui signifie le ramier blanc et qu’elle désire être ma compagne. Elle fait aussi allusion à ma situation dans cette ville où je ne fais que passer. C’est bien cela ; elle voudrait m’empêcher de continuer mon chemin, et pour me retenir elle me donne ce sachet taillé dans un ruban violet.

Ce parfum me semble contenir tout l’arôme du printemps en fleur ! Qu’il faut peu de chose pour troubler le cœur de l’homme ! Me voici tout ému pour un bout de soie odorant.


Scène IV

Le Même, SIAO-MAN

SIAO-MAN

Fan-Sou m’a perdue de vue, et je suis revenue malgré moi de ce côté. S’il en était temps encore, je voudrais reprendre ce gage, jeté si imprudemment sur le seuil d’un inconnu.

(Elle aperçoit Pé-Min-Tchon.)

Ah !

(Elle cache son visage derrière un éventail.)

PÉ-MIN-TCHON, à part.

C’est elle, peut-être. Comment le savoir ? Je tremble de l’offenser.


SIAO-MAN, à part.

La peur et la honte rendent mes pieds lourds comme du plomb ; je n’ai pas la force de m’enfuir.


PÉ-MIN-TCHON (Il s’avance et salue en élevant les poings fermés à la hauteur de son front.)

Noble jeune fille ! c’est en tremblant que je t’adresse la parole. Mais je me trouve dans une situation difficile : Bien que je sois innocent, je pourrais être accusé Comme voleur (Siao-Man se recule avec effroi). J’ai trouvé un objet précieux et je cherche, pour le lui rendre, celui à qui il appartient. N’as-tu rien perdu sur cette place (Siao-Man fait signe que non.) En es-tu bien sûre ? Aucun collier n’a glissé de ton cou ? Nulle perle ne s’est détachée des épingles qui ornent tes cheveux ? (Siao-Man fait signe que non.)


PÉ-MIN-TCHON, plus bas.

Mais ton cœur n’a-t-il pas perdu quelque chose de sa tranquillité ? As-tu toujours la gaîté des jeunes tourterelles qui n’ont pas encore construit leur nid ? (Siao-Man se recule vivement.) Ne me fuis pas, jeune fille, je t’en conjure ; écoute encore un instant. Je puis me comparer à un ramier dont les ailes sont entravées par un réseau de soie. Est-ce toi, dis, qui as tendu le doux piège où s’est prise ma liberté ?

(Siao-Man, toute tremblante, secoue la tête.)

Je dois me taire alors ; j’ai trop parlé déjà ! J’ai peut-être dévoilé le secret de celle qui pense à moi. Je ne sais pourquoi, j’aurais voulu que tu fusses celle-là !

(On entend venir Fan-Sou. — Siao-Man effrayée fait signe à Pé-Min-Tchon de s’éloigner. Il rentre précipitamment dans la pagode ; pas assez vite pour que Fan-Sou ne l’ait pas aperçu.)

Scène V

FAN-SOU, SIAO-MAN

FAN-SOU, regardant la porte de la pagode.

Ah ! (Regardant Siao-Man qui s’embarrasse.) Ah ! (Elle fait un salut.) Très bien ! (Tout à coup elle se met à crier.) Au secours ! au secours ! Qu’on amène un médecin : ma maîtresse est devenue folle ! La voilà qui parle avec un homme ! sur la place publique ! la nuit !


SIAO-MAN, arrêtant Fan-Sou.

Tu te trompes ; je n’ai pas parlé à ce jeune homme, c’est lui qui m’a adressé la parole.


FAN-SOU

Vraiment ! Voici une nuance fort subtile. Il ne te manquerait plus que de lui avoir parlé la première. Et peut-on savoir ce que te disait ce bel étudiant, que tu prenais pour un oiseau ?


SIAO-MAN

Crois-tu que c’était le voyageur qui habite ce pavillon ?


FAN-SOU

Tu le sais probablement mieux que moi.


SIAO-MAN

Il m’a demandé si je n’avais pas perdu quelque chose.

Printemps.

FAN-SOU

Ah ! Et tu lui as répondu que non ?


SIAO-MAN

Je lui ai fait signe que non.


FAN-SOU

Eh bien, tu t’es trompée : tu as perdu quelque chose.


SIAO-MAN

Non, je t’assure.


FAN-SOU, croisant les bras et prenant une mine sévère.

Oui ! tu as perdu plus qu’un trésor, plus que tous les trésors du monde : tu as perdu la pudeur qui est pour les jeunes filles comme le socle d’or du dieu Fo. Comment ! Toi, si soucieuse des rites, que tu refuses de toucher aux mets qui ne sont pas servis selon l’ancien usage, et qui ne consentirais pour rien au monde à t’asseoir sur une natte mal étendue, tu oublies le respect de toi même au point de courir les rues au milieu de la nuit et de prêter l’oreille à la voix d’un jeune homme ! J’en suis pétrifiée de stupeur ! Tu ne te souviens donc plus que celle qui offense les rites prescrits, qui se laisse voir ou entendre de son fiancé avant le soir des noces, ou fait aucune démarche contraire aux convenances, ne peut plus être prise que pour épouse de second rang ? Tu as l’air maintenant d’un oiseau souillé de boue, d’une fleur écrasée par le pied lourd d’un passant, et tu as perdu ton prix comme une étoffe tachée d’huile.

(Siao Man se cache le visage dans ses mains.)

FAN-SOU, adoucie.

Tu pleures ? (Elle s’approche d’elle.) Tu ne vois donc pas que je plaisante ? Je voulais te faire peur, pour te punir de t être ainsi cachée de moi. Pourquoi ne m’as-tu pas dit que tu aimais ce jeune homme ? Si tu l’aimes, il faut l’épouser, voilà tout. S’il n’a pas vu ton visage, puisqu’il ne sait pas qui tu es, rien n’est perdu encore.


SIAO-MAN, recueillant ses larmes du bout de ses longs ongles.

L’épouser ! Mais, ma chère Fan-Sou, comment pourrais-je me marier ? Tu sais bien que je n’ai pas d’autre parent que ma tante, qui, depuis trois ans n’a pas donné de ses nouvelles et qui, peut-être, est morte. Qui donc pourrait faire, selon les rites, des propositions de mariage, à ce jeune homme ? Qui pourra l’empêcher de quitter ce pays pour toujours ?


FAN-SOU

En effet, je ne vois pas trop ce qui pourrait le retenir. La suivante Fan-Sou ne peut guère se présenter chez ce noble voyageur pour lui faire des propositions de mariage. Ah ! l’absence de ta tante nous met dans un cruel embarras.


SIAO-MAN, abattue.

Tu vois bien, je dois renoncer à tout. Il ne me reste plus qu’à me retirer pour toujours dans une pagode.


FAN-SOU

A-Mi-To-Fo ! attends un peu ; ne te résigne pas si promptement, à moins que tu ne veuilles te retirer dans la pagode voisine.


SIAO-MAN

Ne te moques pas, méchante ! Je suis bien malheureuse ? … Ah ! si j’avais seulement un frère ! (Elle demeure rêveuse.)


FAN-SOU, qui a réfléchi de son côté.

Peut-être y a-t-il un moyen de tout arranger.


SIAO-MAN

Ah ! Fan-Sou ! chère compagne, trouve-le, ce moyen.


FAN-SOU

Qui sait ? Je l’ai peut-être trouvé déjà !


SIAO-MAN

Vrai ? oh ! dis-le, dis, vite.


FAN-SOU

Non : mon stratagème doit rester secret jusqu’à la fin.


SIAO-MAN

Mauvaise ! (Regardant vers la pagode.) Tu espères au moins que je l’épouserai.


FAN-SOU

Tu l’épouseras, ou je perdrai mon surnom de Fine-Mouche.


SIAO-MAN

Ma jolie Fan-Sou !…


FAN-SOU

Allons ! allons ! du calme ; ce jeune homme t’a donc à ce point tourné la tête ?


SIAO-MAN

Ah ! oui !… Écoute, Fan-Sou, moi aussi j’ai une idée.


FAN-SOU, lui mettant la main sur la bouche.

Ne la dis pas : mets-la en œuvre de ton côté ; si je la connaissais, elle pourrait contrarier la mienne.


SIAO-MAN

C’est bien, je me tais.


FAN-SOU

Viens ! viens ! rentrons. Nous sommes vraiment folles de nous promener à une pareille heure.


SIAO-MAN

Rentrer ? déjà !

(Elle regarde la pagode.)

FAN-SOU, sur les marches du perron.

Mettez-donc dix sept-ans à enseigner à une jeune fille les règles de bienséance, de modestie, de retenue, prescrites à son sexe, pour que, en une seconde, elle oublie tout !


SIAO-MAN

Ne gronde pas, me voilà, mais tu me jures que je l’épouserai.


FAN-SOU

Fais-moi couper la langue si j’ai menti.

(Elles sortent.)
(Le jour vient. — Un oiseau chante dans les arbres. — La cloche de la pagode commence à tinter.)

Scène VI

PÉ-MIN-TCHON

PÉ-MIN-TCHON, descend lentement du pavillon. — Il lit.

« … Un jour l’empereur Fou-Si se promenait sur les rives du fleuve Jaune ; tout à coup il vit sortir de l’eau un dragon, portant entre ses ailes une tablette de Jade. L’empereur prit la tablette sur laquelle étaient gravés des signes mystérieux ; à l’aide de ces signes il forma les huit Koua, symboles des éléments. Des huit Koua est née l’écriture. » (Il s’assied sur le banc et tire de sa manche le sachet brodé par Siao-Man.) Il me semble que je me souviens mal du troisième vers.

… Et rêva de lui nouer l’aile…

C’est vrai : Je remplaçais le caractère qui signifie : rêver par celui qui signifie : désirer. C’est cela, je ne le regarderai plus. (Il regarde la maison de Siao-Man.) Je Crois que c’est là qu’habite la jeune fille à qui j’ai parlé cette nuit. Je veux m’en assurer ; c’est pourquoi je suis venu m’asseoir sur ce banc. Personne ne peut sortir ou entrer sans être vu de moi. Je vais feindre d’étudier, cela me donnera l’air indifférent. Oh ! chère étude, toi qui étais hier la préférée, tu rends encore une fois service à celui qui te dédaigne aujourd’hui. N’a-t-on pas fait glisser le châssis d’une fenêtre ? Non. (Il regarde son livre.) Étudier ! Il me semble que les feuillets de ce livre sont en soie violette et qu’à chaque ligne est tracé un nom que je ne puis distinguer. Cette fois, la porte a grincé ; quelqu’un sort de la maison.


Scène VII

PÉ-MIN-TCHON, FAN-SOU

PÉ-MIN-TCHON, à part.

C’est une suivante sans doute ; sous quel prétexte l’aborder ? (Il s’avance vers Fan-Sou et la salue cérémonieusement.) Jeune femme, reçois mes saluts.


FAN-SOU, à part.

C’est notre jeune écolier ; pourquoi donc me salue t-il ? (Haut.) Seigneur, je ne suis pas digne de vos hommages.


PÉ-MIN-TCHON

Comment se porte ta noble maîtresse ?


FAN-SOU, à part.

Tiens ! tiens ! il a remarqué la maison… Attends un peu, je vais te dérouter (Haut.) Pas trop mal, pour son âge.


PÉ-MIN-TCHON, à part.

Que dit-elle ? (Haut.) La jeunesse est délicate : peut être est-ce la croissance qui la fatigue.


FAN-SOU

En effet, l’excroissance qu’elle a sur l’œil a beaucoup grossi.


PÉ-MIN-TCHON, à part, effrayé.

Comment !… (Haut.) Et… a-t-elle bien passé la nuit ?


FAN-SOU

Non, assez mal : sa jambe de bois la gênait. Elle m’a priée de la lui ôter ; puis, une heure après, il a fallu la lui remettre.


PÉ-MIN-TCHON

Quelle horreur !


FAN-SOU

Que voulez-vous ! les vieilles gens sont exigeants ! Je rentre lui annoncer votre visite.


PÉ-MIN-TCHON

Non ! non ! jamais !


FAN-SOU

Vous n’êtes donc pas l’ami de ma maîtresse ?


PÉ-MIN-TCHON

Je ne la connais nullement.


FAN-SOU

Pourquoi donc m’avez-vous abordée, alors ?


PÉ-MIN-TCHON, hésitant.

C’était… pour te demander ton avis… sur une question philosophique.


FAN-SOU, éclatant de rire.

Est-il possible ! Le bouton de cristal brillant sur votre calotte m’indique que votre talent est en fleur, et vous venez me demander conseil à moi, qui ne suis qu’une pauvre suivante.


PÉ-MIN-TCHON

Les gens simples ouvrent quelque fois des idées nouvelles.


FAN-SOU, riant.

Eh bien ! Voyons la question.


PÉ MIN-TCHON, à part.

Je ne sais vraiment que lui dire.


FAN-SOU, à part.

Voilà mon futur maître bien embarrassé.


PÉ MIN-TCHON, à part.

Ah ! (Haut.) Voici la question : Pourquoi la tradition, lorsqu’elle parle du Yn et du Yang…


FAN-SOU

Pardon ! qu’est-ce que c’est que le Yn et le Yang ?


PÉ-MIN-TCHON

Comment ! tu ignores ? C’est juste : j’oubliais ta condition. Le Yn et le Yang, ce sont les deux grands principes masculin et féminin de la nature.


FAN-SOU

Ah ! Très bien, merci. Ensuite.


PÉ-MIN-TCHON

Pourquoi la tradition assimile-t-elle toujours le Yang, c’est-à-dire l’homme, à ce qui est beau, noble et salutaire, et le Yn, c’est-à-dire la femme, à tout ce qui est laid, vil et nuisible ?


FAN-SOU

Vous permettez, vraiment, que je réponde ?


PÉ-MIN-TCHON

De plus savants que toi hésiteraient.


FAN-SOU

Eh bien ! comme l’homme n’a de penchants que pour les choses laides, viles et nuisibles, et qu’il aime la femme par-dessus tout, on en a conclu que la femme ne valait rien.

(Elle s’enfuit.)

PÉ-MIN-TCHON

Petite rusée, ta riposte est bonne, mais elle ne répond qu’à la moitié de ma question.

(Il la poursuit.)

Scène VIII

SIAO-MAN

SIAO-MAN, déguisée en homme, sort de la maison.

Que disait-il donc à Fan-Sou ? Ah ! pourvu que son projet réussisse. Je compte bien plus sur elle que sur moi-même. Voyons, un peu de courage. Qui pourrait reconnaître une femme sous ces habits de jeune garçon ? Je vais m’asseoir sur ce banc, comme si j’étais las d’une longue promenade. (Elle s’assied.) Tiens ! il a justement oublié son livre ! Il va revenir, sans doute. Alors je lui dirai : Seigneur, est-ce toi qui a laissé là ce livre ? Il faudra dire cela d’une voix ferme, mâle… je n’oserai jamais. Je tremble déjà comme s’il faisait froid. Ah ! il faut aussi prendre une posture d’homme !… Voyons. (Elle prend une position.) Non, je ne dois pas tenir mon pied dans ma main ; c’est un geste de femme coquette. (Elle change de pose.) Jamais je n’ai vu un homme s’asseoir ; il me semble que sur les peintures, je les ai vus représentés ainsi ; il vient ! Je vais mourir de peur ; mon cœur est comme un oiseau pris au piège.


Scène IX

PÉ-MIN-TCHON

PÉ-MIN-TCHON

Elle a fui vraiment plus vite qu’une hirondelle, et me voilà tout essoufflé, (il aperçoit Siao-Man.) Tiens ! on m’a pris mon banc (Il examine Siao-Man à la dérobée.) C’est sans doute un jeune homme de la ville. Il est ma foi charmant, et son air modeste prévient en sa faveur. Si j’essayais de lier connaissance avec lui, il pourrait peut-être, indirectement, me renseigner sur ce que je désire tant savoir.


SIAO-MAN, à part.

Il faut que je lui adresse la parole.

(Pé-Min-Tchon s’avance et salue. Siao-Man se lève et salue aussi.)

SIAO-MAN

Seigneur, je me suis peut-être assis sur le banc que tu avais choisi.


PÉ-MIN-TCHON

Seigneur, c’est moi, sans doute, qui ai commis une indiscrétion en choisissant, pour étudier, le lieu ordinaire de ton repos.


SIAO-MAN

Non, non, permets que je me retire.


PÉ-MIN-TCHON

Non, non, fais-moi l’honneur de partager ce banc avec moi. (Ils se saluent de nouveau et s’asseoient.) Nous pourrons ainsi nous reposer de compagnie. (À part.) Je ne sais quelle sympathie m’attire vers ce jeune homme. Je me sens tout disposé à l’aimer.


SIAO-MAN, à part.

Je crois que les rites ordonnent que je lui demande, étant le plus jeune, son nom et le lieu de sa naissance (Haut.) Seigneur, ne m’apprendras-tu pas ton noble nom et celui de ta patrie glorieuse ?


PÉ-MIN-TCHON

Mon nom est Pé-Min-Tchon, mon humble pays la province de Kouan-Ton.


SIAO-MAN, toujours embarrassée.

Moi, je me nomme… Lie-Se-Nié. Je suis né dans cette ville et j’habite le passage des Tiges de-Bambou…, près de la rue de Ma-Hine.


PÉ-MIN-TCHON

Pardonne à mon ignorance : je suis étranger, et je ne sais pas où se trouve la rue de Ma-Hine.


SIAO-MAN, à part.

Ni moi non plus (Haut.) C’est près de la place du Tertre-Sec…


PÉ-MIN-TCHON

Ah !…


SIAO-MAN, à part.

Suis-je assez stupide !…


PÉ-MIN-TCHON, à part.

Comme il paraît timide !


SIAO-MAN, faisant un effort sur elle-même.

Puis-je te demander, seigneur, si tu comptes t’arrêter longtemps dans la capitale du Chen-Si ?


PÉ-MIN-TCHON

Je dois être rendu à Pékin pour l’époque des grands examens qui ont lieu tous les trois ans. Le temps est proche, hélas !


SIAO-MAN

Pourquoi dis-tu hélas ? Qu’est-ce donc que tu regretteras dans cette ville inconnue ?


PÉ-MIN-TCHON

Je ne le sais vraiment pas ; mais il est certain que ce pays a pour moi un charme singulier. C’est un vague pressentiment, peut-être, que ma destinée doit s’accomplir ici. En m’éloignant, j’aurai comme un remords, et quelque chose me dira : La part de bonheur qui t’est réservée, c’est dans cette ville qu’elle t’attendait, tu as passé trop vite et tu n’as su la voir.


SIAO-MAN

C’est peut-être un avertissement des dieux.


PÉ-MIN-TCHON, souriant.

Depuis quelques instants, je pense que ce pressentiment m’annonçait que je rencontrerais ici mon premier ami.


SIAO-MAN

Ah ! seigneur, ne te moque pas de moi.


PÉ-MIN-TCHON

C’est très sérieux, je t’assure. N’as-tu jamais vu, par exemple, un chien errant choisir tout à coup un maître parmi les passants, le suivre et lui faire fête ? Son instinct le trompe rarement. Eh bien ! j’ai confiance dans l’instinct qui me pousse vers toi !


SIAO-MAN

Je suis comme un indigent qui s’attend à recevoir une pièce de cuivre, et à qui l’on donne une bourse pleine d’or.


PÉ-MIN-TCHON

Vrai ? Tu ne me prends pas pour un fou ? (Souriant.) Tu ne repousseras pas d’un coup de pied le pauvre chien perdu ?


SIAO-MAN, avec effusion.

Ah ! je vous aime déjà de tout mon cœur !


PÉ-MIN-TCHON

C’est dit ! nous voilà amis, et tu verras, je suis fidèle. Sais-tu que nous avons longtemps à nous aimer ? Moi j’ai vingt ans, et toi ?


SIAO-MAN

Dix-sept.


PÉ-MIN-TCHON

Cher enfant ! et où en es-tu de tes études ?


SIAO-MAN

Je suis prêt pour le premier examen. Après l’avoir passé, j’étudierai la médecine.


PÉ-MIN-TCHON

Comment ! Tu as du goût pour cette science inférieure ? Tu t’intéresses aux innombrables nuances des mouvements des pouls, aux maladies chaudes ou froides, aux drogues amères, aigres ou salées ? Pouah ! Laisse cela aux sorciers des rues.


SIAO-MAN

Ce n’est pas précisément par goût que je veux me faire médecin : Je suis orphelin et pauvre, et je pense que la médecine me permettra de gagner rapidement ma vie.


PÉ-MIN-TCHON

Puisque moi je suis riche, mon frère n’a plus le droit de dire qu’il est pauvre ; et, comme je suis le frère aîné, le frère cadet doit m’obéir et renoncer à son dessein.


SIAO-MAN, à part.

Quel cœur !


PÉ-MIN-TCHON

Écoute ! Partons ensemble ; viens à Pékin, tu étudieras près de moi et tu pourras bientôt prétendre à la gloire des grands examens.


SIAO-MAN

Hélas ! Je ne puis.


PÉ-MIN-TCHON
Pourquoi ? ne m’as-tu pas dit que tu étais orphelin

SIAO-MAN, avec hésitation.

Je suis orphelin, mais… J’ai une sœur.


PÉ-MIN-TCHON

Qu’elle doit être belle si elle te ressemble !


SIAO-MAN

Nous sommes comme les deux yeux d’un même visage ; elle n’a que moi pour protecteur ; comment pourrais-je l’abandonner ?


PÉ-MIN-TCHON

Certes ! Tu dois veiller sur elle…


SIAO-MAN

C’est seulement lorsqu’elle sera… mariée que je serai libre de mes actions. J’hésite depuis longtemps dans le choix d’un époux. Le mariage est une chose grave.


PÉ-MIN-TCHON

Ne te hâte pas. Étudie bien celui que tu accueilleras.


SIAO-MAN

Ah ! jamais je n’ai rencontré un homme qui me fût comme toi sympathique à première vue. La loyauté se lit dans tes regards, la bonté fleurit sur tes lèvres, et, dans le son de ta voix, on devine tout ce que ton cœur cache de trésors.


PÉ-MIN-TCHON, souriant.

Je m’efforcerai d’être digne de cette trop flatteuse opinion.


SIAO-MAN

Mais… J’y songe… cher frère… Pourquoi n’épouserais-tu pas ma sœur… ? Elle serait entre nous un lien, indissoluble ! (Pé-Min-Tchon, baisse la tête.) Elle est vertueuse et douce ; ses doigts font naître le printemps sur le métier à broder ; elle sait lire les poètes et expliquer les philosophes ; elle compose même des vers agréables et les chante d’une voix claire, en s’accompagnant du pi-pa à trois cordes.


PÉ-MIN-TCHON

Arrête, ami ! ne me parle plus de ta sœur, sous peine de l’offenser. Je ne dois pas penser à elle ; je ne puis l’épouser…


SIAO-MAN

Mon Dieu !


PÉ-MIN-TCHON

Je suis engagé.


SIAO-MAN

Ah ! qu’ai-je fait !

(Elle se laisse tomber sur le banc et cache son visage dans ses mains.)

PÉ-MIN-TCHON

Comment ! tu pleures ? En quoi ai-je pu t’affliger si fort ?


SIAO-MAN, à part.

Quelle honte !


PÉ-MIN-TCHON

Tu te méprends sur mes sentiments. Il m’eût été bien doux de devenir vraiment ton frère… Eh bien ! écoute, je vais te dire mon secret. Tu jugeras si je dois me croire engagé : Cette nuit, tandis que je rêvais à celle que je dois aimer sans la connaître encore, quelqu’un jeta sur le seuil de ma porte un gage de tendresse : ce sachet. Puis, je vis une ombre gracieuse glisser entre les arbres. Je m’approchai et je parlai en tremblant à une femme inconnue qui m’écouta d’une oreille furtive, puis s’enfuit effarouchée. J’étais si ému moi-même que le souffle me manquait. Voilà tout. Par ce premier trouble de mon cœur, je me crois lié à cette femme. Dis-moi : qu’en penses-tu ?


SIAO-MAN, très émue.

Oh ! oui, oui ; ton cœur n’est plus à toi. Tu es lié pour jamais.

(Une chaise à porteur s’arrête au fond de la scène. Une vieille femme, très majestueuse, en descend. Elle a sur le nez une vaste paire de lunettes.)

Scène X

Les Mêmes, LA VIEILLE FEMME, au fond.

PÉ-MIN-TCHON, à SIAO-MAN

Cependant, si mon inconnue n’était pas telle que je la rêve ?


LA VIEILLE FEMME, à part.

Puis-je en croire mes yeux ! Ma nièce est changée en un neveu.


SIAO-MAN, à PÉ-MIN-TCHON

Puisqu’elle a su te comprendre et t’aimer, elle doit être digne de toi.


LA VIEILLE FEMME, à part.

Que se disent-ils donc ? Ils sont là vraiment comme un couple de sarcelles.

(Elle se rapproche.)

PÉ-MIN-TCHON

Mais, c’est peut-être une intrigante. J’hésiterais vraiment à l’épouser. Songe donc : une femme que l’on rencontre dehors la nuit !


LA VIEILLE FEMME

Certes, on n’épouse guère une jeune fille que l’on a rencontrée la nuit dans la rue.


PÉ-MIN-TCHON, à SIAO-MAN

Que dis-tu ?


SIAO-MAN

Rien.


PÉ-MIN-TCHON

Et puis, ce sachet jeté ainsi dans la chambre d’un jeune homme, cela ne te semble-t-il pas une action un peu effrontée ?


LA VIEILLE FEMME

On ne peut plus effrontée. C’est elle qui a jeté le sachet, je le vois à son air penaud.


PÉ-MIN-TCHON

Une jeune fille bien née n’eût pas fait cela.


LA VIEILLE FEMME

Attrape.


SIAO-MAN

Mais si, craignant de te voir partir pour toujours, elle n’avait pas eu d’autre moyen de correspondre avec toi ?


PÉ-MIN-TCHON

Elle devait se confier à ses parents.


SIAO-MAN

Si elle n’a pas de parents ?


PÉ-MIN-TCHON

Méchant ami ! Je m’efforce de faire taire mon cœur pour te complaire, et tu t’acharnes contre moi.


SIAO-MAN

Suis l’impulsion de ton cœur, mon frère chéri, et tu me combleras de joie.


PÉ-MIN-TCHON

Cependant, tu paraissais triste toute à l’heure, en apprenant que j’étais engagé.


SIAO-MAN

C’est, que tout à l’heure je ne savais pas et que maintenant…


LA VIEILLE FEMME, outrée.

Elle va lui dire que c’est elle !


PÉ-MIN-TCHON

Maintenant ?


SIAO-MAN

Celle qui a brodé le sachet, c’est…


LA VIEILLE FEMME, les séparant brusquement.

Pardon, de vous interrompre, jeunes seigneurs ! mais n’est-ce pas ici la place du Tertre-Sec ?


PÉ-MIN-TCHON, avec un peu d’impatience.

Je n’en sais rien, honorable femme, je ne suis pas du pays.


SIAO-MAN

Ciel ! ma tante !


LA VIEILLE FEMME, feignant d’étreindre sa nièce.

Petite gueuse, tu allais déshonorer ta famille ! j’arrive à temps pour tout sauver. Continue à jouer ton rôle de garçon.


SIAO-MAN, toute tremblante, à Pé-Min-Tchon

Mon ami, c’est ma tante qui arrive de voyage, et que je croyais morte.

(Pé-Min-Tchon salue.)

LA VIEILLE FEMME

Et qui se porte à merveille, grâce aux poussahs ! Je vois que tu es l’ami de mon neveu.


PÉ-MIN-TCHON

Son plus fidèle ami.


LA VIEILLE FEMME, l’examinant.

Il doit être fier de toi. Mais… Qu’as-tu donc là ?

(Elle lui arrache le sachet.)

PÉ-MIN-TCHON

Mais…


LA VIEILLE FEMME

Où as-tu trouvé cela ?


PÉ-MIN-TCHON

Sur l’escalier de ma chambre… Que t’importe ?

(Il veut le reprendre.)

LA VIEILLE FEMME

Ma suivante Fan-Sou est seule capable d’exécuter ce point de broderie.


PÉ-MIN-TCHON

Quoi ! une suivante ?


LA VIEILLE FEMME

Il est de mon invention et je ne l’ai montré qu’à elle.


PÉ-MIN-TCHON

Une suivante ne compose pas des vers aussi corrects et aussi gracieux.


LA VIEILLE FEMME, minaudant.

Épargne ma modestie !


PÉ-MIN-TCHON

Comment ?


LA VIEILLE FEMME

Ces vers sont tracés de ma main sur une pancarte accrochée dans ma chambre de nuit. Je les composai pour feu mon glorieux époux lorsqu’il partit pour la guerre ! Je chasserai cette voleuse de Fan-Sou.


SIAO-MAN

Ah ! ma tante, pardonne-lui.


LA VIEILLE FEMME

Tais-toi !


PÉ-MIN-TCHON, qui semble avoir pris une résolution, s’avance avec gravité vers la vieille.

Noble femme ! Veux-tu t’asseoir sur ce banc, afin que je puisse te saluer selon les rites et t’adresser une demande.

(La vieille s’assied. Pé-min-Tchon lui fait diverses salutations.)

PÉ-MIN-TCHON

Mon nom est Pé-Min-Tchon, ma fortune s’élève à cent mille liangs d’or. Mon talent est en fleur et j’espère, aux prochains examens, être admis, parmi les dragons et les tigres, dans la forêt des mille pinceaux. Lorsque tu es arrivée, j’allais demander à mon ami qu’il m’accorde sa sœur en mariage, ta nièce charmante qui doit être la gloire de l’appartement intérieur. C’est à toi que je m’adresse maintenant. Me crois-tu digne d’être son époux ? C’est en tremblant que j’attends ta réponse.


LA VIEILLE FEMME

Le dieu Fo a voulu fêter mon retour en me faisant rencontrer, avant même d’être entrée dans mon logis, un jeune homme possédant toutes les qualités ; ma nièce ne pouvait rêver un plus gracieux mari, elle ne pouvait pas l’ambitionner plus savant… Surtout lorsqu’il sera revenu des grands concours de Pékin.


SIAO-MAN

Ah ! mon ami !


PÉ-MIN-TCHON

Mon frère bien-aimé !


LA VIEILLE FEMME

Allons ! allons ! C’est bien : je suis attendrie ; mais à nous voir ainsi dehors, on dirait vraiment que nous n’avons pas de maison. Voici la mienne : entrons, nous ferons mieux connaissance, et, à ton retour de Pékin, nous choisirons un jour heureux, et un cortège magnifique conduira ta jeune épouse jusqu’au seuil de ta demeure.

(À Siao-Man, à part.)

D’ici là, mon neveu aura soin d’être mort et enterré.

(Après mille cérémonies, Pé-Min-Tchon entre dans la maison.)

LA VIEILLE FEMME, se tournant vers Siao-Man et ôtant ses lunettes.

Eh bien, maîtresse, ai-je tenu parole ?


SIAO-MAN

Ah !… Fan-Sou.


FAN-SOU, un doigt sur les lèvres.

Chut !…

(Elles entrent dans la maison.)