Le Paravent de soie et d’or/Yu-pé-Ya jetant sa lyre

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Avant la fin du jour, il arriva au confluent de deux rivières…


YU-PÉ-YA JETANT SA LYRE


Le noble Yu-Pé-Ya, le cœur désaccordé, par la mort de son ami, jette sa lyre[1].


« On cite toujours l’amicale générosité de Pao-So.

« Mais qui connaît la Lyre de Pé-Ya ?

« Aujourd’hui, sous les dehors de l’amitié, se cachent des sentiments de démons.

« Je cherche en vain par le monde une tendresse sincère, et, cependant, mon cœur recèle le sentiment qu’elle existe. »

Il y a beaucoup de nuances entre les amis et plusieurs sortes d’amitiés : on nomme Tsé-ki, celle qui est inspirée par la charité et la vertu : protection d’une part, gratitude de l’autre. La sympathie et le dévouement réciproque, c’est l’intimité des cœurs : Tse-Sin. Deux esprits qui s’apprécient, se pénètrent et s’accordent, sous une émotion commune, provoquée par la musique ; c’est l’amitié née de l’harmonie des sons : Tse-Yu.


Maintenant, auditeurs qui voulez m’entendre, prêtez l’oreille à cette histoire — que les autres fassent comme ils voudront. — Je conte ces aventures d’amis illustres seulement à qui m’est ami. À qui ne l’est pas, je ne dis rien :


Au temps des guerres, entre les royaumes qui formaient alors la Chine, vivait un grand dignitaire dont le nom de famille était Yu, le prénom Tseu (bonheur), et le surnom Pé-Ya.

Son corps était du royaume de Tsou, car il avait vu le jour à Yen-Fou, la capitale — ce pays fait partie aujourd’hui de la province de Hou-Fé, préfecture de Kar-Tsen — mais son étoile l’avait conduit dans le royaume de Tsin, où il était premier ministre.

Il atteignit encore un grade plus élevé en recevant un ordre royal, celui d’aller dans le pays de Tsou faire visite au souverain et lui porter des présents. Cette mission fut avantageuse à Pé-Ya qui, par ses talents, fit honneur à son roi, dont il exécuta tous les ordres à merveille. De plus, cette ambassade fournissait à l’envoyé l’occasion de revoir sa patrie : d’une seule flèche, il pouvait atteindre deux buts.

Il avait voyagé par terre pour se rendre à la capitale de Tsou. Il vit le roi et lui présenta son ordre de créance.

Pé-Ya fut reçu avec beaucoup d’égards, on lui offrit un festin et on donna des fêtes en son honneur. Mais se trouvant dans son pays natal, il était impatient de visiter les tombeaux de ses ancêtres, de saluer ses parents, ses amis, et de revoir aussi toute la contrée. Les devoirs de sa charge ne lui permettant pas de trop s’attarder, aussitôt les affaires publiques terminées, il demanda au roi son congé.

Pé-Ya reçut en présents des barres d’or, des satins, de toutes couleurs, finement brodés, une haute voiture et quatre chevaux.

Depuis vingt ans, il n’était pas venu dans son pays et se trouvait tout heureux ; mais une impatience le tenait, quand il songeait aux paysages, aux montagnes, aux superbes fleuves de sa patrie. Il était bien décidé à tout revoir, et il aurait voulu échanger sa voiture contre un navire, afin de regagner par eau, en faisant un grand détour, le royaume de Tsin.

Il dit alors au roi de Tsou :

— Je suis bien malheureux de ressentir une grande lassitude, comme les chevaux qui ont trop travaillé. Je redoute les secousses de la voiture. C’est pourquoi j’ose vous prier de vouloir bien me prêter des bateaux et des rameurs, pour m’en retourner, cette façon de voyager conviendra mieux à ma santé.

— Je vous accorde votre demande, répondit le roi.

Et il ordonna au ministère des eaux de choisir deux grands navires ; le plus somptueux pour l’ambassadeur, l’autre pour sa suite et ses bagages.

Ces navires étaient entièrement peints et dorés, avec de hautes voiles, l’habitacle était garni de tentures et de portières brodées, de tapis et de meubles superbes.

Le jour du départ, tous les ministres conduisirent Yu-Pé-Ya jusqu’à l’embarcadère, et après, des souhaits de bonheur, le quittèrent.

Sans s’inquiéter des distances, Pé-Ya voulut visiter les plus beaux sites. La splendeur de la nature est ce qui s’accorde le mieux avec les sentiments de son âme poétique et élégante. On déploya les voiles, la proue du navire fendit les flots bleus ; les collines vertes s’étagèrent, l’eau pure s’étendit à perte de vue ; sollicité de toute part par tant de beauté, Pé-Ya ne savait de quel côté arrêter ses regards.

Avant la fin du jour il arriva au confluent du Yan-Tsé-Kiang et du Heu-Yan. C’était le soir du quinzième jour du huitième mois, au milieu de l’automne.

Mais voici qu’une tempête se lève ; l’eau s’agite, le pluie tombe à torrent, le bateau ne peut plus avancer, il s’arrête et jette l’ancre au pied d’une haute montagne.

Pourtant le vent cesse bientôt, les flots se calment, la pluie s’arrête ; les nuages s’écartent et le disque très pur de la lune se présente.

Après la pluie, sa lumière semble rafraîchie et d’une clarté incomparable. Tout seul sur son navire, Pé-Ya est néanmoins un peu triste ; il appelle un serviteur :

— Brûlez des parfums dans les cassolettes, dit-il : je veux jouer un morceau sur le kin (lyre), pour alléger mon cœur.

Le serviteur alluma les parfums, apporta le kin dans son étui de soie, et le posa, sur son support, devant Pé-Ya.

Celui-ci ouvrit l’étui, en tira le kin et l’accorda. Il commença de jouer, et bientôt, sous ses doigts, l’instrument rendit des sons troubles ; et avant que le morceau fut terminé, avec un bruit sec, une corde se cassa.

Pé-Ya, très surpris, s’arrêta.

— Demandez donc au pilote dans quel lieu nous sommes, cria-t-il.

— Le vent et la pluie nous ont contraints de nous arrêter au pied d’une montagne, lui répondit-on. Il n’y a aux alentours que des plantes et des arbres, on ne voit aucune habitation.

— C’est donc un pays encore désert, dit Pé-Ya ; mais s’il existe aux environs une ville ou un village, sans doute un de ses habitants a entendu mon kin par surprise, car le son a changé tout à coup et une corde s’est rompue. Si la montagne est vraiment déserte, d’où peut venir cet être qui m’a écouté ?… Ah ! je devine : un de mes ennemis a posté là quelque assassin pour me tuer ; ou bien, un voleur guette, au fond de la nuit, et veut attaquer mon bateau, paré de tant de richesses.

Et il crie à ses serviteurs :

— Explorez la contrée, dans toutes les directions ; montez sur la montagne et cherchez partout : s’il n’y a personne sous l’ombre des saules, certainement dans les roseaux quelqu’un se cache.

Les serviteurs exécutèrent l’ordre ; en grand tumulte, ils se préparèrent à gravir la montagne, mais, tout à coup, un homme parut sur le quai qui dit à haute voix :

— Seigneur de ce navire, ne redoutez rien : moi, très humble, je ne suis ni voleur, ni assassin, mais simplement bûcheron. J’ai ramassé des bûches et je rentrais, un peu en retard, quand l’orage m’a surpris. Mes habits de pluie étaient impuissants à me protéger et j’ai caché mon corps dans un coin de la montagne. L’orage passé, j’ai repris ma route, mais en entendant résonner les cordes de votre instrument, je me suis arrêté pour écouter le kin.

— Oh ! comment un bûcheron de la montagne ose-t-il écouter le kin ? dit Pé-Ya, en riant. Je mets en doute sa parole et je la compte pour rien. Et il ajouta :

— Renvoyez-le.

Mais le bûcheron ne s’en alla pas.

— Votre Grandeur a prononcé des paroles insensées, dit-il. N’avez-vous pas entendu dire que dans un village de dix maisons il peut se rencontrer un homme sincère et juste, mais que là où habite un sage, bientôt un autre sage se présente au seuil de la porte attiré par la renommée ? Pourquoi votre orgueil vous fait-il supposer que cette montagne sauvage ne peut pas abriter un être digne d’écouter le kin ? Alors, en ce cas, au fond de la nuit, on ne devrait pas se permettre d’en jouer.

Pé-Ya comprend, à ces expressions peu vulgaires, qu’il s’agit vraiment d’une personne digne d’attention ; il arrête les clameurs des serviteurs et s’avance sur la porte de l’habitacle.

— Hé ! vous ! habitant de la haute montagne, dit-il, vous êtes demeuré longtemps debout pour écouter le kin : savez-vous quel morceau j’ai joué tout à l’heure ?

L’homme répondit :

— Moi très humble, si je ne l’avais pas su, je ne me serais pas arrêté pour l’écouter. Le morceau que Votre Grandeur a joué tout à l’heure, c’est Khon-Tsé (Confucius) qui l’a composé, en pensant à son disciple préféré Hy-Houëi.


« Quelle pitié ! ô triste sort d’Hy-Houëi mort si jeune !

« Depuis qu’on le pleure les cheveux ont eu le temps de se couvrir de gelée blanche.

« Il était si heureux, lui, de sa petite maison, de sa corbeille de riz et de son gobelet à boire ! »


Vous avez joué jusque-là, vous n’avez pas dit le quatrième vers, mais je m’en souviens :


« Dans le monde il a laissé à jamais le nom d’un sage. »


Pé-Ya fut très heureux en entendant cette réponse, et il s’écria :

— Maître, il est certain que vous n’êtes pas un homme ordinaire ; mais vous êtes bien loin de moi et il ne m’est pas facile de causer.

Il ordonna alors aux marins de poser le pont volant et de tendre la gaffe qui sert de rampe, puis de prier l’inconnu de descendre dans l’habitacle afin de pouvoir tout à son aise approfondir la question. Les serviteurs exécutèrent l’ordre et l’homme monta sur le bateau.

C’était vraiment un bûcheron. Il était coiffé d’un chapeau en feuilles de bambous, et couvert d’un manteau de paille ; il s’appuyait sur une pique, avait sa large hache passée à sa ceinture et il était chaussé de souliers en jonc tressé.

Les domestiques, voyant cette tenue, le regardaient avec dédain et échangeaient entre eux des clins d’yeux.

— Hé ! bûcheron, par ici ! et en face de Monseigneur prosterne-toi. S’il t’interroge, fais bien attention à tes réponses, car c’est un très haut mandarin. Mais ce bûcheron était un homme de sens.

— Il est inutile d’être grossier, dit-il. Attendez que je quitte mes vêtements de pluie, j’entrerai ensuite.

Il ôta son chapeau et rajusta son turban d’étoffe bleue. Il retira son manteau qui recouvrait sa tunique de toile, attaché par une large ceinture qui lui servait de poche et laissait voir le pantalon. Très tranquillement il rangea son grand chapeau en forme de toit, son manteau, posa sa pique et sa hache à la porte de l’habitacle. Il ôta ses sandales en jonc pour secouer l’eau, puis il les remit et, pas à pas, entra dans la salle. C’était comme un pavillon de prince, très éclairé par des lampes et des bougies. Au milieu étaient disposés une table très somptueuse et un fauteuil pareil à un trône.

Le bûcheron salua seulement en soulevant ses poings et dit :

— Je vous salue respectueusement, Seigneur. Le grand mandarin du royaume de Tsin fut bien surpris de se trouver en présence d’un homme si simple en costume vulgaire ; ses yeux ne se souvenaient pas d’en avoir vu de pareil. Il ne savait quelle conduite tenir ; le saluer ? mais comment ?… Le renvoyer était impossible après l’avoir lui-même appelé. Il se décida à esquisser un salut, en soulevant un peu ses poings.

— Mon sage ami, dit-il, laissez les cérémonies. Et il dit aux serviteurs :

— Donnez-lui de quoi s’asseoir.

Les serviteurs apportèrent un humble escabeau et Pé-Ya dit avec une moue dédaigneuse : — Tu peux t’asseoir.

Sans aucun embarras le bûcheron s’assit, tout simplement.

Pé-Ya, un peu surpris et choqué de ce sans-façons, ne lui demanda pas, comme c’est l’usage de le faire, son nom de famille et son prénom ; il ne commanda pas non plus le thé. Ils restèrent ainsi longtemps, sans parler ; à la fin ce fut Pé-Ya qui, gêné par ce silence, le rompit.

— Qui donc tout-à-l’heure du haut de la montagne a écouté le kin ? dit-il. Est-ce toi ?

— J’ose à peine avouer que c’est moi, répondit le bûcheron.

— Je te le demande : Mais puisque c’est bien toi qui écoutais, tu dois savoir l’histoire du kin, de quelle main est sorti celui-ci, et quels sont les bienfaits qu’on peut retirer de ce noble instrument.

Au moment où Pé-Ya faisait ces questions, le patron du bateau vint dire :

— Maintenant le vent est bon, la lune éclaire comme en plein jour : peut-on reprendre la route ?

— Attendez encore, dit Pé-Ya.

— Je suis très honoré que Votre Grandeur ait daigné me recevoir, dit le bûcheron ; mais je regretterais que les bavardages, floconnant comme le duvet du cotonnier, d’un pauvre homme tel que moi, vous fassent manquer la brise favorable qui pousserait votre navire.

Pé-Ya répondit en riant :

— Je regrette surtout que tu ne connaisses pas le kin à fond : si tu pouvais me donner la preuve que tu le connais, quand même je devrais perdre mes hautes fonctions, je n’hésiterais pas à retarder mon voyage.

— Puisqu’il en est ainsi, moi, pauvre homme, j’ose commencer cette explication, au-dessus de mes forces :

« Le kin a été inventé par l’empereur Fo-Shi. Il avait vu l’âme des cinq planètes s’abattre, en volant, sur l’arbre Ou-Tong. Le Phénix, qui est le roi des oiseaux, qui ne mange que les fruits des bambous et ne boit qu’aux sources les plus pures, perche seulement dans cet arbre.

« Fo-Shi jugea que le Ou-Tong, qui semble avoir absorbé l’âme de la nature, est le plus précieux des arbres, et qu’il pouvait servir à former un excellent instrument de musique.

« Il ordonna de couper l’arbre qui était haut de trente tsiens et trois tseus, chiffre correspondant au nombre des trente-trois cieux. Après qu’il fut abattu, il le fit couper en trois morceaux, figurant les trois principes élémentaires : le ciel, la terre et l’homme. Il frappa alors la plus haute de ces trois parties, et trouva le son qu’il rendait trop clair et le bois trop léger ; il repoussa ce fragment ; il frappa la partie inférieure qui rendit un son trouble et sombre parce qu’elle était trop lourde. La partie du milieu donna un son ni trop clair ni trop sombre, le bois n’était ni trop lourd ni trop léger.

« Fo-Shi trempa le fragment dans une eau courante, et le laissa pendant 72 jours, qui répondaient aux 72 divisions de l’année ; puis il le retira et le fit sécher à l’ombre.

« L’astrologue ayant indiqué un jour où les pronostics étaient favorables, Fo-Shi confia le bois à Liou-Tse-Ki, menuisier délicat, afin qu’il taillât dans l’Ou-Tong un instrument de musique qui serait nommé Yao-Kin, parce qu’il servirait d’abord à exécuter la musique nommée Yao-Tchy. Sa longueur était de trois tsiens, six tseus et un pen, nombre correspondant aux degrés du ciel. Il était arrondi à sa partie supérieure pour représenter la voûte céleste ; la partie inférieure était plane comme la terre. Ses cinq cordes correspondaient aux cinq planètes et aux cinq éléments. La Demeure du dragon (le chevalet sur lequel s’appuient les cordes) était à huit pouces de l’extrémité inférieure de l’instrument pour représenter les huit aires du vent, et le Nid du phénix (point où s’attachent les cordes) à quatre pouces de l’extrémité supérieure pour répondre aux quatre saisons.

L’épaisseur du kin est de deux tseus, nombre symbolisant le ciel et la terre. La tête de l’instrument, c’est : le Jeune homme d’or ; la taille, c’est : la Jeune fille de Jade ; le dos, c’est : l’Immortel. Il y a le Lac du Dragon, et l’Étang du Phénix. Les chevilles où s’attachent les cordes sont de Jade, les chevalets qui les soutiennent sont d’or. On compte douze chevalets, qui correspondent aux douze lunes de l’année, et un treizième qui figure la lune intercalaire.

« Autrefois, le kin n’avait que cinq cordes répondant aux cinq éléments : les métaux, le bois, l’eau, le feu et la terre, et aussi aux cinq tons de la gamme : Kong, San, Kio, Tse, Bu.

« Au temps de Yao et de Ghun, on touchait le kin à cinq cordes et l’on chantait les vers intitulés : NanFong (le Vent du Sud), et l’État était florissant.

« Plus tard, Wen-Yang, de la dynastie des Tchéou, qui avant d’être empereur, prisonnier à Kine-ly, était au service de la dynastie des Yuen, pour rendre hommage aux mânes de son fils Pé-hy-Ko, ajouta une corde à la lyre, à l’expression triste, pure, douloureuse, sombre. On l’appelle la corde de Wen-Wang ; son fils Wou, ayant détrôné et tué le dernier empereur des Chang, restaura la musique noble, en réprouvant la danse. Il ajouta encore au kin une corde, au son éclatant, qu’on appelle la corde de Wou. Le kin eut alors sept cordes.

« Il y a six états de choses redoutables au kin : le trop froid, le trop chaud, le grand vent, la grande pluie, l’orage, la neige.

« Il y a sept circonstances dans lesquelles il faut s’abstenir de toucher au kin : à l’annonce d’un deuil ; si l’on joue d’autre musique dans le voisinage ; quand on est trop préoccupé par des affaires ; quand on n’a pas pris le temps de purifier son corps ; quand on n’a pas de vêtements élégants ; quand on n’a pas allumé les parfums ; quand il n’y a pas là un auditeur digne d’entendre.

« Les huit grandes beautés du kin sont : la pureté, la rareté, le mystère, l’élégance, la mélancolie, la force, la réflexion, l’étendue.

« Quand on le joue en perfection, le tigre qui miaule, s’il entend, se tait, et le singe, gémissant dans les branches, cesse d’être triste. Tels sont les bienfaits du kin. »

Devant ce ruissellement de paroles, Pé-Ya pensa que le bûcheron n’avait peut-être seulement qu’une excellente mémoire.

— Mais cela est déjà rare, se dit-il, et je vais l’interroger encore.

Et s’adressant au bûcheron, il ajouta :

— Je vois, maître, que vous connaissez parfaitement les règles de la musique. Vous souvenez-vous d’un fait que l’on rapporte à propos de Khong-Tseu ?… Un jour, il jouait du kin dans son pavillon, quand son disciple favori Hy-Houëi entra dans la salle. Celui-ci s’arrêta, surpris ; les sons de l’instrument étaient rudes et sombres, et il eut le sentiment que Khong-Tseu éprouvait un désir vorace et sanguinaire. il ne put s’empêcher de faire part au Maître de son impression. Alors, celui-ci répondit en souriant :

« Tout à l’heure, pendant que je jouais du kin, je voyais, par la fenêtre, un chat qui poursuivait un rat. Je suivais cette chasse, désirant que le rat fut pris et craignant qu’il ne s’échappât. C’était là ma pensée « vorace et sanguinaire ». Malgré moi, je l’ai communiquée aux cordes de l’instrument… »

— Maintenant, continua Pé-Ya, je crois connaître les règles musicales de la sainte Maison, dans leurs plus fins détails. Si moi, très humble, je jouais le kin, avec quelques sentiments dans le cœur, pourriez-vous, maître, en m’écoutant, les deviner ?

— Il est dit dans le Che-Kine[2] : « Ce que les autres ont dans le cœur, je le devine ». Que Votre Grandeur essaie une fois, et moi, pauvre homme, je tâcherai avec mon cœur de décrire. Si je ne le peux pas, que Votre Grandeur me pardonne.

Alors Pé-Ya rajusta la corde à son kin et médita quelques instants.

Sa pensée se porta sur les hauts pics des montagnes et il joua un morceau.

— Ah ! que c’est beau ! s’écria le bûcheron. Votre pensée plane sur les cimes majestueuses des montagnes !…

Pé-Ya, très ému, ne répondit rien, et médita de nouveau. Il joua un autre morceau en pensant à une eau courante.

— Ah ! quelle beauté ! s’écria bientôt le bûcheron. Je vois le tumulte des eaux !…

Pé-Ya fut saisi de surprise. Il repoussa le kin et se leva, n’hésitant plus à accomplir envers son hôte les cérémonies de réception.

— J’ai manqué de respect ! J’ai manqué de respect ! s’écria-t-il. Le rocher recèle souvent un précieux morceau de jade ! Si on juge les hommes d’après leurs habits, est-ce qu’on ne risque pas de méconnaître le plus savant lettré du monde ? Seigneur, votre élégant prénom et votre noble nom de famille ?

Le bûcheron répondit en s’inclinant :

— Moi, pauvre homme, mon nom de famille est Tson, mon prénom Hoie, et mon surnom est Tse-Tchi.

Pé-Ya salua en soulevant ses poings :

— Ah ! vous êtes le seigneur Tson-Tse-Tchi ?

— Quel est le nom éminent de Votre Grandeur ? dit à son tour le bûcheron. En quel lieu occupez-vous une illustre situation ?

— Moi, humble fonctionnaire, je m’appelle Yu-Pé-Ya. Je suis ministre du roi de Tsin. J’ai été chargé d’une ambassade, et je passe, en m’en retournant, par votre glorieux pays.

— Ah ! je pensais bien que le seigneur Pé-Ya était un très puissant mandarin ! s’écria Tson-Tse-Tchi.

Pé-Ya invita le bûcheron à s’asseoir à la place qu’on offre au visiteur, et s’assit lui-même à la place que doit occuper le maître de la maison, puis il cria au serviteur d’apporter le thé. Et quand ils furent bu le thé, il commanda le repas.

— Profitons de l’occasion qui nous est offerte de causer ensemble, dit Pé-Ya. Cela ne vous déplaira-t-il pas ? et voulez-vous que ce soit sans cérémonie ?

— Je n’oserais pas être, en quoi que ce soit, d’un autre avis.

Le domestique avait emporté le précieux kin, disposé la table et servi le dîner.

Pé-Ya demanda encore :

— Alors, Seigneur, vous parlez le dialecte de Tson ? Je ne sais pas où se trouve votre illustre maison.

— J’habite non loin d’ici, répondit Tse-Tchi. Ce pays s’appelle Ma-Hine-Shan (Montagne du coursier paisible) ; le nom de mon village est Tsi-Tyé (demeure des sages) ; ma hutte se trouve là.

— Bien ! bien ! dit Pé-Ya, en hochant la tête. Quelle est votre élégante profession ?…

— Je ne fais pas autre chose que de couper du bois pour vivre.

Alors, en souriant, Pé-Ya dit :

— Monseigneur Tse-Tchi, l’humble magistrat craint de vous dire toute sa pensée de peur de vous blesser ; mais pourquoi un homme de votre talent ne brigue-t-il pas, dans le palais, une place digne de ses mérites, qui lui permettrait de laisser un nom illustre, qui serait plus tard gravé sur le bambou et le sapin ?… Pourquoi cacher de tels mérites dans les forêts de la montagne ? Vous mêlez les marques de vos pas à celles des bûcherons et des bergers, et vous mêlerez vos restes aux détritus des arbres et des plantes. Je ne trouve pas cela réjouissant.

— Seigneur, je ne vous cacherai pas la vérité, répondit Tse-Tchi. Dans ma maison, au-dessus de moi, j’ai deux vieux parents ; au-dessous de moi, il n’y a pas de bras qui puissent les soutenir. Donc, je coupe du bois pour vivre, et je continuerai tant que mes parents compteront les années. M’offrirait-on une situation égalant celle de trois ducs, je ne consentirais pas à les quitter un seul jour.

— Votre piété filiale est exemplaire, dit Pé-Ya. Un homme vertueux comme vous l’êtes est bien rare dans le monde.

Ils se versèrent réciproquement du vin et burent quelques tasses. L’attitude du bûcheron n’avait pas changé ; il ne s’était pas plus ému des honneurs que du manque d’égards.

— Combien comptez-vous de printemps bleus ? demanda Pé-Ya.

— J’en ai compté, vainement, vingt-sept.

— Le petit mandarin a dix ans de plus que vous. Tse-Tchi, si vous ne me repoussez pas, nous pourrons nous appeler frères, et cela me permettrait de ne pas trahir l’amitié que m’a inspirée celui qui sait si bien apprécier l’harmonie des sons.

— Votre Grandeur s’égare, dit Tse-Tchi, en riant ; vous êtes un des plus grands d’un grand royaume, et moi je suis un vulgaire villageois. Comment oserais-je me hausser jusqu’à vous ? et il y aurait pour vous du déshonneur à vous abaisser jusqu’à moi.

— Je suis connu de tous, dit Pé-Ya, mais très peu d’hommes connaissent mon cœur. J’occupe une petite fonction qui m’oblige à rouler sans cesse dans le vent et la poussière. Si je pouvais conquérir l’amitié d’un grand sage, ce serait comme dix mille joies dans ma vie. Si vous dédaignez la fortune et la noblesse, de quelle sorte suis-je pour vous ?

Il fit signe au serviteur de rallumer le feu dans les cassolettes et d’y jeter des parfums, puis au milieu du salon il se prosternèrent huit fois tous les deux en même temps l’un devant l’autre. Pé-Ya étant l’aîné, il prit le titre de : frère aîné, fidèle jusqu’à la mort ; Tse-Tchi prit le litre de : frère cadet. Cette cérémonie terminée, ils réchauffèrent encore du vin ; et Tse-Tchi invita Pé-Ya à prendre la place d’honneur, et Pé-Ya obéit. Il changea de place les tasses et les bâtonnets, ils s’assirent tous les deux à table, et en causant se donnèrent le titre d’aîné et de cadet.

« Tout ennui se dissipe, quand paraît l’ami avec lequel le cœur s’accorde.

« La parole de celui que l’on a connu dans une émotion commune, en écoutant la musique, on ne se lasse jamais de l’entendre. »

Ils causèrent avec ardeur, et ne s’aperçurent point que la lune pâlissait et que les étoiles devenaient rares, tandis qu’une blancheur commençait à teinter l’Orient.

Déjà les matelots se levaient et disposaient les voiles et les cordages, se préparant à lever l’ancre.

— Il faut nous quitter, dit Tse-Tchi en se levant de son siège.

Pé-Ya prit à deux mains une tasse de vin et la tendit à Tse-Tchi, serra la main de Tse-Tchi et dit en soupirant.

— Mon sage frère cadet, pourquoi vous ai-je connu si tard, pourquoi nous quitter si tôt ? Tse-Tchi, en entendant ces paroles, ne put empêcher les perles de ses yeux de tomber dans sa tasse, et il but d’un seul trait avec ses larmes. Il versa ensuite une tasse pour Pé-Ya et la lui offrit. Tous deux sont très tristes de se séparer.

— Votre frère ignorant n’a pas pu encore vous exprimer tout le respect de ses sentiments. J’ai l’idée d’inviter mon sage cadet à voyager avec moi pendant quelques jours. Mais j’ignore s’il pourra y consentir ?


— Votre petit frère, répondit Tse-Tchi, voudrait bien pouvoir vous suivre, mais mes parents sont vieux. « Tant que le père et la mère existent, il ne faut pas entreprendre de longs voyages ».

— Ces deux nobles personnes sont encore dans votre maison ; vous leur demanderez la permission de venir me voir à Tsin-Yan. « On peut cependant voyager en certaines circonstances. »

— Votre petit frère n’ose pas promettre légèrement et risquer de ne pas être sincère, en ne pouvant tenir son engagement, dans le cas où ses parents ne lui donneraient pas la permission. Mon aimable frère, à quelque mille lieues de moi, pourrait attendre ma venue, sans qu’il me soit possible de l’avertir qu’elle n’aurait pas lieu. Ce serait une grave faute de ma part.

— Sage frère, vous êtes vraiment un homme de grande vertu ; alors ne parlons plus de cette visite, l’an prochain, je reviendrai voir mon sage frère.

— À quelle date de cette prochaine année mon aimable frère reviendra-t-il, pour que je puisse attendre son élégant cortège ?

Pé-Ya compta sur ses doigts.

— Hier soir était la fête de la mi-automne. Ce matin, l’azur de ce jour s’étend sur le huitième mois à son seizième jour. Sage frère, je reviendrai encore au même moment, aux environs de cette fête. Si, passé la seconde dizaine de ce mois, vous m’attendez en vain jusqu’à la fin de l’automne, tenez-moi pour un insensé.

Son tombeau est au pied du mont Ma-Hin.

Il dit à son secrétaire de bien prendre note de la résidence de son sage frère et de la date du rendez-vous.

— Oui, c’est cela, dit Tse-Tchi ; alors votre petit frère, après la fête de la mi-automne, sera debout, respectueusement, à vous attendre au bord du fleuve. Je n’aurai garde d’y manquer. La lumière du jour est déjà claire et votre petit frère vous quitte,

— Restez encore un instant, dit Pé-Ya. Apportez-moi deux barres d’or, dit-il au domestique, sans les envelopper.

Et les offrant à deux mains à Tse-Tchi.

— Sage frère, dit-il, ce mince cadeau est seulement pour acheter quelques sucreries à vos nobles parents. Nous sommes unis comme la chair et les os, vous ne dédaignerez pas un si faible cadeau.

Tse-Tchi n’osa pas refuser et reçut le présent en faisant un double salut d’adieu ; il retint ses larmes et sortit du salon. Il ramassa ses habits de pluie et les suspendit à sa pique qu’il posa sur son épaule. Il franchit le pont volant ; Pé-Ya l’accompagna jusqu’au bord du navire et ils se séparèrent en pleurant.

Le tambour résonna et les matelots levèrent l’ancre.

Pé-Ya en s’en retournant ne prit plus garde aux beaux sites, il n’eut pas un regard d’admiration pour les fleuves ni les montagnes. Son cœur serré n’était empli que du souvenir de l’ami qu’il avait quitté.

Après quelques jours, il abandonna le bateau et continua son chemin par la voie de terre. En tous lieux on le recevait avec de grands égards et on lui préparait tout ce qui était utile au bien-être de son voyage, et il entra bientôt dans la capitale.

La fuite du temps est rapide. L’automne s’acheva : l’hiver vint ; le printemps reparut, puis l’été. Pas un seul jour Pé-Ya n’oublia son ami ; quand la fête de la mi-automne approcha, il demanda congé à son roi pour retourner dans son pays natal et, l’ayant obtenu, il prépara ses bagages et se mit en route.

Il fit encore le grand tour parla route des fleuves. Quand il se jugea assez proche de son but, il donna l’ordre à ses matelots de s’arrêter à chaque baie et de demander le nom très exact du lieu où on se trouvait.

Au huitième mois, le soir du quinzième jour, les matelots annoncèrent que l’on apercevait la montagne de Ma-hine. Pé-Ya reconnut la contrée qu’il avait déjà vue l’automne dernier et s’écria :

— Arrêtons-nous ici !…

On jeta l’ancre et on enfonça un pilotis pour attacher le navire.

Il faisait beau. Le clair de lune traversait le store rouge de l’habitacle, le perçant de fils lumineux. Pé-Ya donna l’ordre de le relever ; puis il s’avança sur le pont et se tint debout à l’avant. Il contempla le Boisseau du Nord (La Grande Ourse), il plongea ses regards dans l’eau, puis les releva vers le ciel : dans l’immensité tout est clair comme en plein jour. Il songe à la belle soirée de l’an dernier, alors qu’il a rencontré son ami.

La nuit d’à présent est toute pareille et c’est à cette place même qu’il lui a promis de l’attendre. Mais au bord du fleuve il n’y a pas une seule ombre et nulle trace de pas… Est-ce que l’ami ne serait pas fidèle ?…

Pé-Ya attendit encore quelques instants.

« Il passe beaucoup de bateaux par ici, pensa-t-il, et celui que je monte n’est pas le même que l’autre fois ; comment mon frère si occupé trouverait-il le temps de chercher quel est le mien ? L’an dernier j’ai joué le kin, et ce fut comme si je l’appelais. J’ai apporté Précieux-Jade, si mon frère l’entend il saura bien me reconnaître. » Ayant ordonné au serviteur d’apporter la table du kin et d’allumer les parfums, il ouvrit l’étui de soie et commença à accorder l’instrument. Dès qu’il effleura les cordes, celle appelée San résonna lugubrement.

Pé-Ya s’arrêta tout ému.

— Pourquoi cette corde rend-elle un son si triste ? s’écria-t-il ; sans doute mon frère est dans le deuil. Il me parlait l’an passé de son père et de sa mère qui sont âgés ; si son père n’est pas mort, c’est sa vieille mère qui l’a quitté. Sa piété filiale juge quelles sont les affaires pressées et celles qui peuvent attendre. Il vaut mille fois mieux manquer à sa parole envers moi que de manquer à ses parents. Demain matin je monterai pour le chercher.

Il fit emporter le kin et descendit pour se coucher. Mais la nuit ne lui apporta aucun repos, le sommeil ne lui ferma pas les yeux un seul instant et il attendit avec impatience la venue du jour. La clarté de la lune tamisée par les stores fit le tour de la cabine, puis disparut ; le soleil monta de l’horizon, derrière les hautes collines.

Pé-Ya se leva, fit rapidement sa toilette, revêtit des habits simples et se coiffa d’un chapeau sans ornement. Il dit au jeune serviteur de se munir de vingt livres d’or et de le suivre en emportant le kin.

— Si mon frère a eu un deuil, pensa-t-il, je lui ferai ce cadeau de condoléance.

Pé-Ya se hâta de débarquer et de gravir le sentier Il marchait les regards fixés sur la Montagne de Ma-Hine.

Après avoir parcouru presque dix lis, il arriva au confluent de plusieurs chemins, et il s’arrêta indécis.

— Pourquoi monseigneur n’avance-t il plus ? demanda le jeune garçon.

— Ici les routes vont dans toutes les directions. Laquelle prendre pour atteindre le village que je cherche ? J’attends qu’il passe quelqu’un qui pourra me renseigner.

Il s’assit sur une grande pierre à l’angle des routes, et le serviteur resta debout près de lui.

Bientôt un vieillard parut, venant du chemin de gauche. Il avait une longue barbe qui faisait penser à des fils de jade et de longs cheveux, qui semblaient des fils d’argent sous son chapeau en feuilles de bambou. Son costume était celui des paysans. De la main gauche il s’appuyait à une pique de jonc et portait de la droite un panier de bambou. Il s’avançait à petits pas.

Pé-Ya se leva, rajusta ses vêtements et alla au-devant du vieillard pour le saluer. Celui-ci posa lentement son panier à terre, et, élevant ses mains jointes, rendit le salut.

— Monseigneur, dit-il, que désirez-vous m’enseigner ?

— Je veux vous demander laquelle de ces deux routes conduit au village de Tsé-Lien ?

— Ces deux chemins-là conduisent aux deux villages de Tsé-Lien. À gauche, c’est le haut Tsé-Lien ; à droite, c’est le bas Tsé-Lien. Ces deux routes ont chacune quinze lis de longueur. Mais je ne sais pas auquel des villages vous désirez aller ? Pé-Ya se tut, ne sachant que répondre. Il se disait :

— Comment mon frère, si intelligent, m’a-t-il renseigné d’une façon aussi vague ?

— Qu’est-ce qui préoccupe monseigneur ? demanda le vieillard ; sans doute qu’on ne lui a pas donné des indications précises ?…

— Oui, c’est cela, dit Pé-Ya.

— Il n’y a pas plus de huit ou dix maisons dans chacun de ces villages. — Quelques philosophes se cachent dans cette retraite paisible — Moi, vieillard, j’habite depuis longtemps la montagne, il n’est personne que je ne connaisse : les habitants, qui ne sont pas mes parents, sont mes amis. Je crois que monseigneur peut me dire chez qui il veut aller et le nom de celui qu’il veut voir ; je saurai certainement vous indiquer la demeure.

— Votre élève désire se rendre à la maison Tson, dit Pé-Ya.

— Quoi, c’est à cette maison que vous voulez aller ? s’écria le vieillard ; et qui donc y cherchez-vous ?

— Je voudrais voir Tsé-Tchi, répondit Pé-Ya. En entendant cela, les yeux troubles du vieillard s’emplirent de larmes, et ces larmes coulèrent, et en sanglotant il répondit :

— Tsé-Tchi-Tson était mon fils !… L’année dernière, le quinzième jour du huitième mois, il revenait, assez tard, de son travail de bûcheron, lorsqu’il rencontra un ministre du royaume de Tsin, le seigneur Yu-Pé-Ya. Ils causèrent ensemble et se trouvèrent d’accord sur toutes choses, si bien qu’avant de le quitter, le seigneur donna à mon fils deux tablettes d’or. Tsé-Tchi acheta des livres pour étudier, et moi, pauvre vieux sans intelligence, je n’eus pas la pensée de l’arrêter : chaque matin il portait de lourdes charges, chaque soir il étudiait assidûment. Par tant d’efforts il usa son cœur ; il devint faible et malade… depuis quelques mois déjà, il est mort !…

Pé-Ya fut comme foudroyé par cette nouvelle ; des larmes jaillirent de ses yeux, il poussa des cris de désespoir et tomba évanoui au pied des monts.

Le vieillard, très effrayé, les yeux gonflés de larmes, le releva.

— Quel est donc ce seigneur ? demanda-t-il au jeune serviteur.

Celui-ci se pencha tout près de son oreille, et lui dit :

— C’est monseigneur Yu-Pé-Ya.

— Oh ! c’est le si cher ami de mon fils !…

Yu-Pé-Ya revint à lui, avec des hoquets et des suffocations de douleur. Il se battait la poitrine et exhalait par des sanglots sa profonde désolation.

— Ô sage frère ! s’écria-t-il, lorsque hier au soir mon bateau jeta l’ancre, je pensais que vous manquiez à votre parole. Je ne me doutais pas que vous étiez déjà une ombre, errant au bord des sources souterraines. Vous aviez de rares talents, mais vous n’avez pas eu longue vie.

Le vieillard secoua ses larmes et essaya de consoler l’ami de son fils.

Pé-Ya se leva et salua le vieux Tson.

— Ô ! mon oncle ! dit-il, le cercueil de votre fils est-il encore dans la maison ou enterré déjà dans la campagne ?

— Je ne peux répondre en un seul mot, dit Tson. À ses derniers moments, tandis que ma femme et moi nous étions près de son lit, mon fils me dit :

« Le ciel seul décide si la vie sera longue ou courte. Il ne me permet pas, à moi, d’accomplir mes devoirs envers mes parents comme il le faudrait. Quand je serai mort, je vous prie de m’enterrer au bord du fleuve au pied du mont Ma-Hine, car j’ai promis à mon ami de revenir à cette place. Je ne veux pas manquer au rendez-vous. »

Je n’ai pas oublié les paroles de mon fils : au bout de cette petite route, par laquelle monseigneur est venu, il y a un monceau de terre fraîchement remuée : c’est là le tombeau de mon fils. Aujourd’hui il y a juste cent jours que Tsé-Tchi est mort. Pour cet anniversaire, j’apportais un paquet de papiers dorés afin de les brûler sur sa tombe. Je ne pensais guère rencontrer votre Seigneurie.

— Je veux vous suivre jusqu’au tombeau, dit Pé-Ya.

Et il ordonna à son domestique de porter le panier du vieillard.

S’appuyant sur son bâton, il marcha devant, et Pé-Ya, avec son serviteur, le suivit. Ils redescendirent vers l’entrée de la vallée, et bientôt aperçurent, à gauche du chemin, une éminence de terre fraîchement amassée. Pé-Ya s’arrêta et fit un salut solennel.

— Sage frère, de votre vivant, vous étiez un homme supérieur, maintenant que vous avez quitté la terre, vous méritez d’être divinisé. Votre frère ignorant vous salue cette fois pour vous dire un adieu éternel…

Mais il n’en put dire davantage ; il éclata en sanglots et poussa des clameurs si douloureuses, que de tous les points de la montagne, les paysans, les passants, les voyageurs, tout émus en les entendant, accoururent vers le tombeau. Quand ils apprirent que c’était un grand personnage qui sacrifiait sur une tombe, ils s’approchèrent à l’envi pour assister à ce spectacle.

Pé-Ya, ne jugeant pas qu’il avait assez honoré son ami, dit à son serviteur d’apporter sa Lyre, de la poser sur une table de marbre qu’il placerait devant le tombeau, et Pé-Ya s’assit les jambes croisées en face de l’instrument. Alors il écarta les deux ruisseaux de ses larmes, et fit résonner les cordes.

À peine eurent-ils entendu les sons vibrants du kin, les vulgaires assistants, très surpris, s’agitèrent, tapèrent dans leurs mains, et bientôt se dispersèrent en riant.

— Mon digne oncle, dit Pé-Ya au vieillard, pourquoi, en entendant le petit ministre jouer du kin pour consoler les mânes de votre fils, mon sage frère, tandis qu’il était plongé dans la plus profonde douleur, tous ces gens se sont-ils pris à rire ?

Le vieux Tson répondit :

— Les paysans ne savent rien de la musique, les sons de votre Lyre leur ont paru devoir exprimer la joie, et c’est pourquoi ils ont ri.

— Ah ! je comprends, dit Pé-Ya. Et vous-même, mon digne oncle, comprenez-vous le sens du morceau que j’ai joué ?

— Quand j’étais jeune, je me suis exercé à la musique, mais vieux comme je le suis, mes sens sont affaiblis, et je ne sais plus rien distinguer.

— Eh bien, voici, dit Pé-Ya. J’ai suivi les impulsions de mon cœur, et j’ai improvisé cette courte élégie pour honorer l’âme de mon ami et le consoler dans sa tombe. Je vais la redire au noble père : qu’il prête l’oreille.

— Je serai bien heureux de l’entendre, dit le vieillard.

Et Pé-Ya récita le chant suivant :


« Je me souviens du dernier automne où je vous rencontrai au bord du fleuve.

« Aujourd’hui, je venais vous rejoindre, mais je n’ai pas aperçu celui dont l’âme est si sensible à l’harmonie du son.

« Je n’ai vu qu’un tertre nouvellement formé.

« Hélas ! cette vue brisa mon cœur ! brisa mon cœur ! brisa mon cœur ! oh ! brisa mon cœur !…

« Je ne peux pas retenir mes larmes, qui roulent en perles.

« En arrivant, combien j’étais joyeux ! Quelle douleur en m’en retournant !

« De sombres nuages courent au dessus du fleuve.

« Tse-Tchi ! Tse-Tchi ! notre amitié valait plus que mille lingots d’or.

« J’aurai beau courir jusqu’aux limites de l’horizon, je ne trouverai personne capable de comprendre l’affection qui nous liait.

« Après ce chant, je ne chanterai plus.

« Ô ! Tse-Tchi ! Mon précieux kin, long de trois pieds, il est mort à cause de vous. »


Alors Pé-Ya arracha un poignard de sa ceinture, coupa les cordes de la Lyre, souleva des deux mains l’instrument sonore au dessus de la table des offrandes, et le jeta avec violence. Les chevilles de jade sautèrent, les douze chevalets d’or s’éparpillèrent, et la caisse fut mise en pièces.

Le vieillard stupéfait demanda en tremblant pourquoi il agissait ainsi. Pé-Ya répondit par ces vers :


« Je brise la lyre, déjà les plumes du phénix sont refroidies.

« Tse-Tchi n’existe plus, pour qui donc jouerais-je ?

« Certes, je peux rencontrer beaucoup de compagnons aimables et caressants comme le vent printanier.

« Mais l’ami qui s’accorde à mon cœur, il serait trop malaisé de le retrouver. »


— Hélas ! c’est trop vrai ! s’écria le vieillard.

Pé-Ya lui demande s’il habitait dans le haut ou dans le bas du village de Tsé-Lien.

— J’habite le haut Tsé-Lien, la huitième maison ; mais pourquoi me demander cela ?

— J’ai trop de tristesse dans le cœur pour pouvoir retourner maintenant avec vous jusqu’à votre demeure. Mais j’ai ici vingt livres d’or : la moitié remplacera le travailleur qui vous procurait quelques friandises ; la seconde moitié servira à acheter quelques champs de sacrifice dont les revenus seront employés, au printemps et à l’automne à l’entretien du tombeau de votre fils. De retour dans mon royaume, je demanderai ma retraite pour me retirer dans la solitude. Alors, je reviendrai dans ce village pour chercher mes vénérables parents, et les emmener dans ma demeure pour finir tranquillement vos jours. Car je suis Tse-Ky, et Tse-Ky c’est moi. J’espère que vous ne me considérerez pas comme le commun des hommes. En achevant ces paroles, Pé-Ya offrit au vieillard les vingt livres d’or. Puis, se prosternant, il versa encore des larmes, et le vieillard lui rendit son salut en pleurant. Puis, après s’être fait de longs adieux, ils se séparèrent.

Telle est l’histoire du noble Yu-Pé-Ya jetant sa Lyre.

Plus tard, on écrivit ces vers à sa louange :


« Celui qui s’attache par intérêt à un ami riche et puissant n’est pas un ami.

« Qui se souvient d’un exemple comparable à celui de l’amitié de Pé-Ya et de Tse-Tchi, dont les cœurs s’accordaient si bien ?

« Pé-Ya ne peut pas renaître, et Tse-Tchi n’existe plus ; et cependant la renommée, de siècle en siècle, nous redit l’histoire de la Lyre brisée. »

  1. Cette page d’histoire chinoise est traduite du Kin-Kou-Ky-Kwan (Faits remarquables anciens et modernes). Nouveau fond chinois, 1671, Bibliothèque nationale.
  2. Le Livre des vers.