Le Parc de Mansfield/XLIII

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Traduction par Henri Villemain.
J. G. Dentu (Tome III et IVp. 70-81).

CHAPITRE XLIII.

On présuma le lendemain que M. Crawford était reparti pour Londres ; aucune nouvelle de lui ne parvint chez M. Price, et deux jours après la chose fut certifiée par une lettre que Fanny reçut de miss Crawford, et qu’elle ouvrit et lut avec un sentiment d’anxiété pour une autre cause. Elle était ainsi conçue :

« Je vous écris, ma chère Fanny, que Henri a été à Portsmouth pour vous voir, qu’il a fait une agréable promenade avec vous samedi, et une plus délicieuse encore le lendemain, sur les remparts, où l’air parfumé, la mer brillante et vos doux regards, ainsi que votre conversation, étaient dans la plus douce harmonie, et excitaient des sensations dont le souvenir même fait éprouver une sorte d’extase. Voilà ce que je suis chargée de vous dire, à ce que je crois. Henri me fait écrire ; mais je crois n’avoir à vous rappeler que cette visite à Portsmouth, ses deux promenades, et sa présentation à votre famille, et sur-tout à une de vos sœurs, une jolie personne de quinze ans, qui, dans la promenade du rempart, recevait probablement sa première leçon d’amour. Je n’ai point le temps de vous écrire ; ceci n’est qu’une lettre d’affaires tracée pour vous transmettre ce dont je viens de vous parler. Je me serais exposée à la colère d’Henri, si j’avais tardé à le faire. Ô ma chère Fanny ! que n’êtes-vous ici ! j’aurais mille choses à vous dire : vous m’écouteriez, et vous me donneriez vos avis. Mais je ne puis mettre sur le papier la centième partie de ce que je voudrais vous dire. Je m’abstiens donc de toute confidence, et vous laisse deviner ce que vous voudrez. Je n’ai point de nouvelles à vous donner. Il serait fastidieux de vous parler des gens et des parties de plaisir qui m’enlèvent mon temps. J’aurais dû vous parler de la première soirée que votre cousine a donnée, mais j’étais fatiguée alors, et aujourd’hui il y a trop long-temps que cela a eu lieu. Je me bornerai à vous dire que la toilette et la figure de votre cousine ont obtenu les plus grands applaudissemens. Madame Fraser, mon amie, est enchantée de sa maison, et je m’en accommoderais aussi. Je vais après Pâques chez lady Stornaway : elle paraît fort gaie et très-heureuse. J’imagine que lord Stornaway est de bonne humeur dans sa famille. Que vous dirai-je de votre cousin Edmond ? Si je l’avais passé entièrement sous silence, cela l’aurait rendu suspect. Je vous dirai donc que nous l’avons vu deux ou trois fois, et que mes amis sont frappés de ses manières distinguées. Madame Fraser, qui est un bon juge, déclare qu’elle ne connaît dans Londres que trois hommes qui aient aussi bon air ; et je dois avouer que l’autre jour, lorsqu’il dîna ici, il n’y avait personne qui pût lui être comparé, quoique la réunion fût assez nombreuse. Heureusement, je n’ai aucune mode nouvelle à vous annoncer.

Votre affectionnée. »

« J’oubliais (c’est la faute d’Edmond, qui occupe trop ma tête pour ma tranquillité), j’oubliais une chose très-importante que j’ai à vous dire de la part d’Henri et de la mienne, c’est que nous irons vous prendre pour vous ramener dans le comté de Northampton. Ma chère petite, ne restez point à Portsmouth à perdre vos doux regards. Les vents de mer sont la ruine de la beauté et de la santé. Je suis à vos ordres ainsi que Henri, une heure après les avoir reçus. J’aimerais assez que nous fissions un petit circuit, et vous montrer Everingham, chemin faisant. Peut-être ne seriez-vous pas fâchée de passer par Londres ; mais éloignez seulement votre cousin Edmond à ce moment : je n’aimerais pas être tentée. Quelle longue lettre !… Encore un mot. Henri a quelque idée d’aller à Norfolk pour certaines affaires que vous approuvez ; mais on ne peut lui permettre de s’absenter avant le milieu de la semaine prochaine, car, le 14, nous avons une soirée. Vous n’avez pas une idée du prix d’un homme tel que Henri dans une pareille circonstance, il est inestimable. Il verra les Rushworth, ce dont j’avoue n’être pas fâchée… ayant un peu de curiosité… ; et je crois qu’il en a aussi, quoiqu’il ne veuille pas en convenir. »

Cette lettre, qui fut ouverte par Fanny avec empressement, fut lue et relue, lui fit faire beaucoup de réflexions, et la laissa dans la même perplexité qu’auparavant. La seule certitude qu’elle y trouva, fut que rien de décisif n’avait encore eu lieu. Edmond n’avait pas encore parlé. Quant aux sentimens réels de miss Crawford, et à ses projets, c’était sur quoi Fanny pouvait réfléchir sans arriver à aucune conclusion. L’idée qui lui paraissait la plus vraisemblable, était que miss Crawford, après avoir perdu un peu de la vivacité de son attachement pour Edmond, par l’effet de son séjour à Londres, se trouvait cependant l’aimer encore trop pour y renoncer. Elle essaierait de paraître plus ambitieuse que son cœur ne l’était réellement ; elle hésiterait, elle ferait des conditions, demanderait beaucoup, et finirait par accepter. Telle était l’attente de Fanny. La perspective qu’elle apercevait pour son cousin, dans cette union, devenait toujours moins riante. La femme qui, en parlant de lui, ne parlait que de son extérieur, et qui, après l’avoir fréquenté pendant six mois, avait besoin du commentaire de madame Fraser, lui paraissait indigne de son attachement. Ce que miss Crawford disait dans sa lettre, de M. Crawford et d’elle-même, la touchait fort peu. Que M. Crawford allât à Norfolk avant ou après le 14, cela lui était fort indifférent ; quoique tout considéré, elle eût mieux aimé qu’il y fût allé tout de suite. La réunion que miss Crawford voulait opérer entre lui et madame Rushworth, paraissait à Fanny blesser toute délicatesse. Mais elle espérait qu’il ne partagerait pas une aussi coupable curiosité. Il se refusait à avouer de pareils sentimens, et sa sœur aurait dû ne pas les lui prêter.

Après avoir reçu cette lettre, Fanny en attendit une autre avec encore plus d’impatience, et pendant quelques jours, elle fut si troublée par l’idée de ce qui était arrivé et de ce qui pouvait arriver, que ses lectures ordinaires et ses entretiens avec Susanne furent très-négligés. Elle ne pouvait être maîtresse de son imagination comme elle l’aurait voulu. Si M. Crawford avait fait sa commission à son cousin, il était vraisemblable qu’Edmond lui écrirait. Cela était d’accord avec sa bonté ordinaire. Elle ne pouvait se délivrer de cette idée, et ce ne fut qu’après plusieurs jours passés dans une attente inutile, qu’elle put reprendre un peu de tranquillité. Le temps fit de l’effet sur son esprit, ses propres efforts en firent de même, et elle reprit ses attentions pour Susanne, et ses occupations avec elle.

Susanne ressentait pour elle un vif attachement, et, sans avoir un goût prématuré pour les livres, pour la vie sédentaire ou pour l’instruction, à cause de l’instruction elle-même, comme l’avait été celui de Fanny, elle avait un désir si vif de ne pas paraître ignorante, que cela la rendait une écolière très attentive et très-reconnaissante. Fanny était son oracle. Les explications, les commentaires qu’elle lui faisait, étaient une addition importante à tout essai ou tout autre chapitre d’histoire. Ce que Fanny lui disait de ses jeunes années, se gravait dans son esprit plus facilement que les pages de Goldsmith. Aucun sujet de conversation ne revenait plus souvent que le parc de Mansfield, la description des personnes qui l’habitaient, les amusemens, les usages, les habitudes qui y avaient lieu. Susanne, qui avait un goût inné pour l’aisance et une situation agréable, écoutait avidement, et Fanny ne se lassait point de parler d’objets qui l’intéressaient vivement. Elle croyait bien agir, quoiqu’au bout de quelque temps, l’admiration que Susanne témoignait pour tout ce qui se disait ou se faisait dans la maison de son oncle dans le comté de Northampton, parût presque être une censure de ce que Fanny excitait en elle, des sentimens qu’elle ne pouvait satisfaire.

La pauvre Susanne était aussi peu disposée à se plaire à Portsmouth que sa sœur aînée. Fanny commença à sentir qu’en laissant Susanne derrière elle, pour perdre toutes les dispositions qu’elle avait à devenir une personne distinguée, elle-même perdrait une partie de son bonheur. Si elle avait eu la possibilité de l’inviter à venir demeurer avec elle, quel agrément ! Et si elle avait pu répondre à l’attachement de monsieur Crawford, une des plus grandes consolations de Fanny eût été de le voir approuver une pareille mesure. Elle le croyait véritablement obligeant, et elle ne pouvait que présumer qu’il approuverait très-volontiers un pareil plan.