Le Parc de Mansfield/XXVIII

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Traduction par Henri Villemain.
J. G. Dentu (Tome III et IVp. 1-21).

CHAPITRE XXVIII.

L’oncle et les deux tantes de Fanny étaient dans le salon lorsqu’elle parut. Elle fut un objet intéressant pour le premier, et il vit avec plaisir l’élégance générale qu’il y avait en elle, et combien son air était agréable. Il se borna à louer devant elle la fraîcheur et le bon goût de son ajustement ; mais quand elle eut quitté de nouveau le salon, il donna des louanges entières à sa beauté.

« Oui, dit lady Bertram, elle a très-bonne mine. Je lui ai envoyé Chapman. »

« Bonne mine ! Oh oui ! s’écria madame Norris. Elle a de bonnes dispositions pour cela, élevée dans cette famille comme elle l’a été, avec l’exemple des grâces de ses cousines sous les yeux. Pensez seulement, mon cher sir Thomas, quels avantages vous et moi nous lui avons faits ! La robe même que vous venez de remarquer est un présent que vous lui avez fait, lorsque la chère madame Rushworth s’est mariée. Que serait-elle devenue si nous ne l’avions pas prise par la main ? »

Sir Thomas garda le silence. Mais quand on se mit à table, les yeux d’Edmond et de William l’assurèrent qu’il pourrait parler avec plus de succès du même sujet, lorsque les dames se seraient retirées. Fanny vit qu’on la trouvait bien, et n’en parut que plus jolie. Elle était heureuse par différentes causes : elle le devint encore davantage, lorsqu’en suivant ses tantes qui se retiraient de la salle à manger, Edmond, qui s’était placé près de la porte, lui dit : « Il faut que vous dansiez avec moi, Fanny ; je vous demande deux contredanses, les deux que vous voudrez, à l’exception des deux premières. » Elle n’avait rien de plus à désirer. La gaîté que ses cousines avaient témoignée le jour d’un bal, ne la surprenait plus. Elle sentait que c’était une charmante chose ; et dès qu’elle pouvait échapper à sa tante Norris, elle répétait ses pas de danse dans le salon.

La famille se réunit, et on commença à attendre les voitures. Un esprit de contentement se répandit parmi les habitans de Mansfield ; chacun parlait et riait. Fanny remarquait qu’il y avait un peu d’effort dans la gaîté d’Edmond, mais elle voyait avec plaisir que cet effort disparaissait graduellement.

Lorsque les voitures arrivèrent, lorsque la société commença à se réunir, la gaîté de Fanny se calma un peu. La vue de tant d’étrangers, ainsi que la gravité et les formalités du premier grand cercle où elle assistait, la firent revenir en elle-même. Elle était présentée çà et là par son oncle, elle était forcée d’écouter des civilités qui lui étaient adressées particulièrement, et d’y répondre. C’était une besogne pénible, et toutes les fois qu’elle se trouvait dans ce cas, elle regardait William qui se promenait à l’aise derrière les fauteuils, et enviait d’être avec lui.

L’entrée de la famille Grant et de miss Crawford avec son frère, donna plus de gaîté au cercle. De petits groupes furent formés, et les fronts prirent l’aspect de la gaîté. Fanny fut enchantée de sortir du rôle d’étiquette qu’elle venait de remplir, et elle aurait été encore plus contente si ses yeux avaient pu ne pas errer sur Edmond et sur miss Crawford. Celle-ci était charmante… ! et qu’en résulterait-il ? Fanny fut tirée de ses réflexions en apercevant M. Crawford devant elle, qui lui demanda de lui accorder les deux premières contre-danses. Elle n’était pas fâchée d’avoir un danseur, mais elle remarqua que M. Crawford, en faisant cette demande, y mettait un ton qui ne lui plaisait point, et que ses yeux s’étant portés sur son collier, il avait souri : ce sourire la fit rougir et l’embarrassa. Elle ne put se remettre, que lorsque M. Crawford l’eut quittée pour aller parler à d’autres personnes. Lorsque la société passa dans la salle du bal, Fanny se trouva pour la première fois auprès de miss Crawford, dont les yeux et le sourire imitèrent ceux de son frère ; Fanny se hâta de donner l’explication du second collier. Miss Crawford écouta, et toutes les insinuations quelle voulait faire à Fanny furent oubliées. Elle fut toute entière à une seule chose, et ses yeux déjà si brillans, montrèrent qu’ils le pouvaient devenir davantage. Elle s’écria avec un air de vive satisfaction. : « Il a fait cela ? Edmond ? Cela est bien digne de lui ! Aucun autre homme que lui n’y aurait pensé. Je l’estime au-delà de toute expression. » Et en disant cela, elle regardait autour d’elle, comme désirant le lui dire à lui-même ; mais il était à accompagner des dames dans un autre appartement ; et madame Grant étant venu auprès des deux jeunes personnes, et s’étant mise entre elle deux, elles suivirent le reste de la société dans la salle du bal.

Le cœur de Fanny avait été vivement ému par les paroles de miss Crawford ; mais elle n’avait plus le loisir de réfléchir sur ce sujet. Elle était dans la salle du bal, les instrumens de musique se faisaient entendre, et elle était obligée de faire attention à l’arrangement général.

Au bout de quelques minutes, sir Thomas vint vers elle, et lui demanda si elle était engagée. « Oui, mon oncle, à M. Crawford, répondit-elle : et c’était précisément là ce qu’il désirait entendre. M. Crawford n’était pas éloigné, sir Thomas le conduisit à Fanny, en lui disant quelques mots qui découvrirent à celle-ci qu’elle devait ouvrir le bal. Cette idée ne s’était jamais présentée à son esprit. Elle avait pensé que cela était réservé à Edmond avec miss Crawford, et l’impression fut si forte, qu’elle ne put retenir une exclamation de surprise, et même s’empêcher de supplier qu’on la dispensât d’ouvrir le bal. Il fallait que l’effroi qu’elle éprouvait fût bien grand pour qu’elle osât avancer une opinion différente de celle de sir Thomas. Celui-ci sourit, essaya de l’encourager, et ensuite dit avec un air trop sérieux : « Il faut que cela soit, ma chère, » pour que Fanny osât hasarder une autre parole de plus. Le moment d’après, elle fut conduite par M. Crawford au haut de la salle pour y être jointe par le reste des danseurs, couple par couple, tels qu’ils avaient été formés.

Fanny pouvait à peine croire qu’elle fût ainsi placée au-dessus de tant de jeunes femmes élégantes. Cette distinction lui paraissait être trop grande. Ses pensées se reportaient sur ses cousines ; elle éprouvait un tendre regret de ce qu’elles ne fussent pas présentes pour partager un plaisir qui avait tant de charmes pour elles.

Le bal commença. Pendant la première contre-danse, Fanny y trouva plus d’honneur que de plaisir. Son danseur était dans les dispositions les plus gaies, et il cherchait à les lui communiquer ; mais ce ne fut que lorsqu’elle pensa que l’on ne faisait plus attention à elle, qu’elle put reprendre ses esprits. Cependant jeune, jolie et gracieuse, sa timidité ne lui ôtait aucun de ses charmes, et toutes les personnes du cercle étaient généralement disposées à la louer. Elle était attrayante, elle était modeste, elle était nièce de sir Thomas ; elle passa bientôt pour être admirée par M. Crawford : cela suffisait pour lui attirer la faveur générale. Sir Thomas lui-même examinait avec complaisance la danse de Fanny. Il était fier de sa nièce, et sans attribuer, comme madame Norris, toute sa beauté personnelle à son séjour à Mansfield, il s’applaudissait de lui avoir procuré l’éducation et les formes dont elle lui était redevable.

Miss Crawford regardait sir Thomas et devinait ses pensées ; et comme elle avait le désir de lui être agréable malgré la différence de leurs opinions, elle saisit le moment où elle se trouva auprès de lui pour lui dire quelque chose de flatteur pour Fanny. Sir Thomas reçut cet éloge comme miss Crawford pouvait le désirer, en s’y joignant autant que la discrétion et la politesse le demandaient de lui. Lady Bertram se trouvant à peu de distance assise sur un sofa, miss Crawford se tourna vers elle avant qu’elle commençât à danser, pour lui faire compliment sur la bonne mine de miss Price.

« Oui, elle a très-bon air, répondit tranquillement lady Bertram. Chapman l’a aidée à faire sa toilette ; je lui ai envoyé Chapman. » Ce n’était pas qu’elle fût fâchée de voir Fanny admirée, mais elle était principalement frappée de sa propre bonté, en envoyant madame Chapman à Fanny.

Miss Crawford connaissait trop bien madame Norris, pour essayer de lui plaire en lui vantant Fanny.

« Ah ! madame, lui dit-elle, quel dommage que nous n’ayons pas ici la chère madame Rushworth et Julia ! » Madame Norris lui répondit par tous les mots polis qu’elle put lui adresser, au milieu de ses occupations de faire dresser des tables de jeu, et de faire placer par sir Thomas les personnes titrées dans le haut de la salle.

Miss Crawford fut moins heureuse dans ses intentions d’être agréable à Fanny. Après les deux premières contre-danses, elle joignit celle-ci, et lui dit avec un regard significatif : « Vous pourrez peut-être me dire pourquoi mon frère va à Londres demain. Il dit qu’il y a des affaires, mais sans s’expliquer davantage ; c’est la première fois qu’il m’ôte sa confiance. C’est à quoi nous devons toutes nous attendre. Nous sommes toutes supplantées tôt ou tard. Maintenant il faut que je m’adresse à vous pour savoir quelque chose. Je vous en prie, dites-moi, pourquoi Henri part-il ? »

Fanny protesta qu’elle ne savait pas la moindre chose à ce sujet.

« En ce cas, dit miss Crawford en riant, je dois supposer que c’est pour le plaisir d’accompagner votre frère et de parler de vous pendant la route. »

Fanny fut confuse et mécontente en même temps. Miss Crawford s’étonna de ne la point voir sourire, mais elle ne put croire qu’elle fût insensible aux attentions de Henri. Fanny s’amusa beaucoup pendant la soirée, mais les attentions de Henri l’intéressaient fort peu. Cependant quand il parlait de William, il ne lui était pas désagréable ; il montrait dans ces occasions une chaleur d’ame qui lui était avantageuse. Toutefois la satisfaction de Fanny ne provenait point de ses attentions. Elle était heureuse en voyant combien William s’amusait au bal ; elle était heureuse en remarquant qu’elle était admirée ; elle était heureuse en songeant qu’elle avait deux contre-danses à danser avec Edmond ; sa main était demandée avec tant d’empressement pour danser, que cet engagement, qui n’avait pas été fixé, était dans une perspective continuelle. Elle fut heureuse lorsqu’il s’exécuta, mais non pas à cause de la gaîté d’Edmond ou de quelques autres expressions bienveillantes comme celles du matin : ses esprits étaient abattus, et le plaisir que Fanny goûtait en cet instant, était celui de se trouver l’amie auprès de laquelle il trouvait du repos. « Je suis excédé de civilités, dit-il. J’ai parlé toute la nuit sans avoir rien à dire. Mais avec vous, Fanny, je puis être tranquille ; vous n’avez pas besoin que l’on vous parle. Jouissons du plaisir du silence. » Fanny se conforma à ses désirs, et ils dansèrent leurs deux contre-danses avec une tranquillité qui pouvait faire penser à tout observateur quelconque, que sir Thomas n’avait point élevé dans Fanny une épouse pour son second fils.

La soirée avait présenté peu d’agrément à Edmond. Miss Crawford avait été très-gaie en dansant avec lui ; mais cette gaîté n’était point de nature à lui plaire. Après une contredanse, Edmond s’était placé auprès d’elle, et sa conversation l’avait tout à fait affligé, par la manière dont miss Crawford avait parlé de la profession dans laquelle il était sur le point de s’engager. Ils avaient parlé, ils avaient gardé le silence ; il avait raisonné, elle l’avait tourné en ridicule, et ils avaient fini par se séparer avec un mécontentement mutuel. Fanny, qui n’avait pu s’empêcher de les observer, en avait assez vu pour être satisfaite. Il y avait de la cruauté à être heureuse, tandis qu’Edmond souffrait ; et cependant Fanny ne pouvait s’empêcher d’éprouver de la satisfaction de ce qu’il souffrait.

Lorsqu’elle eut achevé de danser avec lui, son goût et ses forces pour le bal se trouvèrent également épuisés, et sir Thomas ayant remarqué qu’elle marchait plutôt qu’elle ne dansait, l’engagea à s’asseoir et à ne plus danser. M. Crawford, dès ce moment, s’assit aussi.

« Pauvre Fanny ! s’écria William en venant lui rendre visite pendant un moment, et en agitant devant son visage l’éventail de sa danseuse, comme si Fanny eût été en danger de perdre la vie. « Comme elle est vite rendue ! le jeu ne fait que de commencer ; comment pouvez-vous être fatiguée si promptement ? »

« Si promptement ! mon bon ami, dit sir Thomas en tirant sa montre avec précaution : il est trois heures du matin, et votre sœur n’est pas accoutumée à veiller à ces heures-là. »

« Eh bien donc ! Fanny, vous ne serez pas levée demain avant que je parte ? Dormez aussi long-temps que vous le pourrez, et ne pensez pas à moi. »

« Oh ! William ! »

« Quoi ! dit sir Thomas, est-ce qu’elle veut être debout avant que vous partiez ? »

« Oh ! oui, mon oncle, s’écria Fanny en se levant promptement de sa chaise. Il faut que je déjeûne avec lui : ce sera la dernière fois, le dernier matin ; vous le savez ! »

« Il vaudrait mieux ne pas vous réveiller, Fanny ! Vous savez qu’il doit partir à huit heures et demie ! »

Mais Fanny fut si pressante, que son oncle finit par dire : « Bien ! bien ! » ce qui équivalait à une permission.

« Oui, à huit heures et demie, dit Crawford à William, comme celui-ci s’éloignait, et je serai exact, car je n’ai point de tendre sœur qui se réveille à cause de moi. » Et d’un ton plus bas, il dit à Fanny : « Je sortirai tristement d’une maison déserte. Votre frère trouvera mes idées bien différentes demain. »

Sir Thomas, après un moment, invita M. Crawford à venir déjeûner avec William ; et l’empressement avec lequel cette offre fut acceptée, confirma les soupçons que le bal avait augmentés dans l’esprit de sir Thomas, que M. Crawford était épris de Fanny. Un moment après il engagea Fanny à aller se mettre au lit. Cet avis qu’il lui donnait était un ordre absolu ; Fanny se leva aussitôt et se retira, après avoir reçu l’adieu très-cordial de M. Crawford. Elle jeta un dernier regard sur la salle du bal, où cinq ou six couples dansaient encore intrépidement, et elle monta lentement le grand escalier, poursuivie par la contre-danse sans fin, fatiguée, épuisée, mais pensant malgré cela qu’un bal était vraiment une chose délicieuse.

En la faisant se retirer, sir Thomas ne pensait pas seulement à sa santé. Il songeait que M. Crawford avait été assis assez long-temps auprès d’elle, ou peut-être voulait-il montrer à ce dernier avec quelle promptitude Fanny se rendait aux invitations qu’on lui faisait.