Le Parc de Mansfield/XXXV

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Traduction par Henri Villemain.
J. G. Dentu (Tome III et IVp. 138-158).

CHAPITRE XXXV.

Edmond avait déterminé dans son esprit que c’était entièrement à Fanny à décider si sa position avec Crawford devait être mentionnée entre elle et lui ; et que si elle ne commençait pas ce sujet de conversation, il ne devait jamais en parler. Mais après un ou deux jours d’une réserve mutuelle, il fut porté à penser différemment, par son père, et à essayer ce que son influence pourrait opérer en faveur de son ami.

Un jour très-prochain était fixé pour le départ de Crawford, et sir Thomas pensait que l’on devait faire un effort de plus en faveur du jeune homme avant qu’il quittât Mansfield. Edmond fut aisément persuadé de se mêler de cette affaire ; il désirait connaître les sentimens de Fanny. Elle avait coutume de le consulter dans tous les momens d’embarras, et il avait trop d’attachement pour elle pour supporter volontiers d’être privé de sa confiance dans cette circonstance. Fanny, silencieuse et réservée envers lui, était une chose qui ne lui paraissait point naturelle ; c’était une situation qu’il voulait changer.

« Je lui parlerai, dit-il à son père ; je saisirai la première occasion qui se présentera pour lui parler seul. »

Sir Thomas l’ayant informé que Fanny était en ce moment-là même dans le jardin, il alla aussitôt l’y joindre.

« Je viens promener avec vous, Fanny, lui dit-il en prenant son bras ; voilà long-temps que nous n’avons fait ensemble une agréable promenade. Le voulez-vous ? »

Elle y consentit plutôt avec un regard qu’avec des paroles. Ses esprits étaient abattus.

« Mais, Fanny, ajouta Edmond, pour que cette promenade soit agréable, il faut quelque chose de plus que de marcher gravement ensemble sur ce sable ; il faut que vous me parliez. Je sais que vous avez quelque chose qui vous occupe ; je sais ce que c’est. Vous devez penser que je n’ignore pas ce qui a lieu. Dois-je apprendre cela de toutes les personnes qui sont ici, à l’exception de Fanny ? »

Fanny, à la fois agitée et abattue, répondit : « Si chacun vous parle de cela, mon cousin, il ne me reste plus rien à dire. »

« À l’égard des faits, vous avez peut-être raison ; mais à l’égard des sentimens, Fanny, il n’y a que vous qui puissiez me les faire connaître. Je ne veux pas toutefois vous importuner, je ne veux que ce qui pourra vous plaire. J’ai pensé que cette confidence vous soulagerait. »

« Je crains que nous ne pensions différemment. »

« Ne le croyez pas. Je suis certain qu’en comparant nos opinions, elles se ressembleront, comme cela a toujours été. Je regarde la proposition de Crawford comme très-avantageuse et très-désirable, si vous pouvez lui accorder une affection réciproque. Je trouve qu’il est très-naturel que toute votre famille désire cette union. Mais comme vous ne pouvez accorder votre affection à Crawford, vous avez fait absolument ce que vous deviez, en le refusant. Y a-t-il là-dessus quelque différence d’opinion entre nous ? »

« Oh non ! Mais je croyais que vous me blâmiez ; je croyais que vous étiez contre moi. Votre appui m’est si agréable ! »

« Vous auriez pu l’avoir plus tôt, Fanny, si vous l’eussiez recherché. Mais comment avez-vous pu me croire contre vous ? comment avez-vous pu imaginer que j’approuvais un mariage sans amour ? Si je vous paraissais même indifférent sur ces sortes de matières, avez-vous pensé que je le serais lorsqu’il s’agissait de votre bonheur ? »

« Mon oncle a pensé que j’avais tort, et je savais qu’il vous avait parlé. »

« Jusqu’à présent, Fanny, je pense que vous avez eu parfaitement raison. Je puis être fâché pour vous que vous n’ayez pas eu le temps de vous attacher à Crawford ; mais je pense que vous avez parfaitement raison. Vous ne l’aimez pas ; rien ne vous aurait justifiée d’accepter sa main. »

Il y avait bien long-temps que Fanny n’avait entendu d’aussi agréables paroles.

Edmond continua : « Votre conduite a été irréprochable, et ceux qui ont désiré que vous eussiez agi autrement, sont entièrement dans l’erreur. Mais cela ne finit pas là. L’attachement de Crawford n’est point ordinaire. Il persévère, dans l’espoir d’inspirer un sentiment que vous n’avez point encore éprouvé. Cela ne peut être que l’effet du temps, nous le savons. Mais (avec un sourire affectueux) laissez-le réussir ! laissez-le enfin réussir, Fanny. Vous avez montré que vous étiez sensée et désintéressée ; montrez maintenant que vous êtes reconnaissante et sensible, et vous serez alors le vrai modèle d’une épouse parfaite, pour l’image de laquelle j’ai toujours cru que vous étiez formée.

« Oh ! jamais ! jamais ! jamais ! il ne réussira jamais avec moi. » Et cela fut dit avec une chaleur qui étonna Edmond. Fanny rougit en se remettant, et en entendant Edmond lui dire : « Jamais ! Fanny ! Quel ton déterminé et positif ! Cela ne vous ressemble point, à vous qui êtes la raison même. »

« Je veux dire que je pense, autant que l’on puisse répondre de l’avenir, que je ne répondrai jamais à sa bienveillance. »

« Il faut espérer quelque chose de mieux. Il faut espérer que le temps vous donnant la preuve, comme je le crois fermement, qu’il mérite votre affection, vous lui accorderez sa récompense. Je ne puis supposer que vous n’ayez pas le désir de l’aimer, désir qui est naturel à la reconnaissance. Vous devez éprouver quelque sentiment de cette espèce ; vous devez être affligée de votre propre indifférence. »

« Nous nous ressemblons si peu, répondit Fanny, évitant de donner une réponse directe ; nous sommes si différens dans nos inclinations et nos goûts, que je regarde comme tout à fait impossible que nous eussions un heureux sort, si même je venais à éprouver de l’affection pour lui. Il n’y a jamais eu deux êtres plus différens. Nous n’avons pas un seul goût pareil : nous serions malheureux. »

« Vous êtes dans l’erreur, Fanny. La différence n’est point aussi forte que vous le dites. Vous avez des goûts qui se ressemblent. Tous deux vous avez un cœur bienveillant. Quel homme, Fanny ! vous ayant vue écouter Crawford, lorsqu’il lisait Shakespeare l’autre soir, jugerait que vous ne vous convenez pas ? Vous vous étiez oubliée vous-même. Il y a de la différence dans vos caractères, je l’avoue : il est vif, vous êtes sérieuse ; mais tant mieux ; sa gaîté animera vos esprits. Vous êtes portée à vous représenter les difficultés plus grandes qu’elles ne le sont. Lui ne voit de difficultés nulle part, et son amabilité, ainsi que sa vivacité, vous seront un appui constant. Je ne vois rien dans vos caractères qui soit contre la probabilité de votre bonheur en vous unissant. Le contraste de quelques goûts est loin de s’opposer au bonheur du mariage. J’exclus les extrêmes ; mais une ressemblance complète dans tous les points est peut-être très-opposée à ce bonheur. »

Fanny devina facilement où se portait la pensée d’Edmond en ce moment. Le pouvoir de miss Crawford revenait. Il avait parlé gaîment à Fanny de l’heure qu’il avait passée auprès d’elle en revenant à Mansfield. Il ne pouvait plus la fuir. La veille même il avait dîné au presbytère.

Après l’avoir laissé pendant quelques minutes livré à ses heureuses pensées, Fanny crut devoir revenir à M. Crawford. « Il y a quelque chose en lui, dit-elle, que je blâme encore plus que ses goûts. Je dois dire que je ne puis approuver son caractère. Je n’ai point eu bonne opinion de lui, depuis le moment où l’on voulut jouer une pièce de théâtre à Mansfield. Je trouvai qu’il se conduisait mal avec M. Rushworth, en ayant des attentions pour ma cousine Maria ; enfin, à cette époque, je reçus contre lui une impression qui ne s’effacera jamais. »

« Ma chère Fanny, répliqua Edmond en l’écoutant à peine jusqu’à la fin, ne nous jugeons pas par ce que nous avons paru être à cette époque. C’est un moment que je ne puis me rappeler qu’avec déplaisir. Maria avait tort, Crawford avait tort ; mais personne n’était plus condamnable que moi. Comparés avec moi, les autres étaient irréprochables. Je commettais une sottise les yeux ouverts. »

« Comme spectatrice, je vis peut-être plus de choses que vous n’en remarquâtes. Je crois que M. Rushworth était quelquefois très-jaloux. »

« Cela est très-possible. Rien n’était plus inconvenant que toute cette affaire. »

« Avant la pièce, je suis bien trompée si Julia ne pensait pas que M. Crawford avait des attentions pour elle. »

« Julia ! J’ai bien entendu dire à quelqu’un que Crawford avait de l’amour pour Julia, mais je ne m’en suis jamais aperçu. Je pense qu’il est très-possible que mes sœurs aient désiré être admirées par Crawford, et qu’un homme aussi vif, et peut-être un peu inconsidéré, était conduit à… Mais il n’y avait rien de marquant dans ses attentions, parce qu’il n’avait aucune prétention. Son cœur vous était réservé, et j’avoue qu’en vous le donnant, il s’est beaucoup élevé dans mon estime. Cela lui fait le plus grand honneur ; cela montre qu’il sait connaître le prix du bonheur domestique et d’un sincère attachement. »

« Je suis persuadée qu’il ne pense pas comme il le devrait sur des matières sérieuses. »

« Dites plutôt qu’il n’a jamais pensé à des objets sérieux ; comment cela pourrait-il être autrement, avec l’éducation qu’il a reçue ? Ses sentimens ont été jusqu’à présent ses seuls guides ; heureusement, qu’en général, ils ont été bons : vous achèverez le reste. Il est très-heureux de s’être attaché à une femme telle que vous, qui mêle aux principes les plus stables, une douceur de caractère si convenable pour les faire aimer. Il a choisi sa compagne avec un rare bonheur. Il vous rendra heureuse, Fanny ! Je suis certain qu’il vous rendra heureuse ; mais vous, vous ferez de lui le meilleur homme possible. »

« Je ne voudrais point entreprendre une pareille tâche, s’écria Fanny d’une voix épouvantée. »

« Parce que, suivant votre coutume, vous ne vous appréciez point assez. J’avoue que je désire que vous pensiez autrement. Je ne m’intéresse point faiblement au succès de Crawford ; après votre bonheur, le sien, Fanny, est ce que je désire le plus. Vous savez que je m’intéresse à Crawford ? »

Fanny ne savait que trop bien d’où provenait cet intérêt ; elle garda le silence, et, après qu’Edmond eut fait quelques pas avec elle sans parler, il reprit : « J’ai été très-satisfait de la manière dont la sœur de Crawford a parlé hier de ce sujet, parce que je ne croyais pas qu’elle eût des idées aussi justes. Je savais qu’elle vous aimait beaucoup ; mais je craignais qu’elle n’eût regretté que son frère n’eût pas fixé son choix sur une personne riche et de distinction. Il en a été tout autrement. Elle parle de vous, Fanny, comme elle doit en parler ; elle désire aussi vivement cette union que votre oncle et moi-même. Madame Grant riait de la vivacité qu’elle témoignait en m’entretenant de cet objet, dont elle parlait avec l’esprit et la grâce que vous lui connaissez. »

« Quoi ! madame Grant était présente à cette conversation ? »

« Oui ; et ses sentimens sont absolument les mêmes que ceux de sa sœur. Leur surprime de ce que vous refusiez un homme tel que Crawford, a été sans bornes. J’ai dit ce que j’ai pu en votre faveur ; mais véritablement, de la manière dont elles représentent la chose, vous devez prouver, aussitôt que possible, que vous ayez repris toute votre raison, en tenant une conduite différente. Rien autre chose ne les satisfera. Mais cela vous fatigue, Fanny ; j’ai tout dit… Ne vous éloignez pas de moi. »

« Je pensais, répondit Fanny après un moment de réflexion, que toute femme sensée devait croire qu’il était possible qu’un homme, malgré toutes les qualités dont il était orné, ne plût pas à tout notre sexe. Mais en supposant que cet homme dût plaire à toutes les femmes, et que M. Crawford ait tous les droits que ses sœurs lui supposent, comment étais-je préparée à répondre à ses sentimens ? Il m’a prise tout à fait à l’improviste. Dans ma situation, ç’aurait été le comble de la vanité, que de m’attendre à attirer l’attention de M. Crawford. Je suis convaincue que ses sœurs en auraient jugé ainsi, s’il n’avait eu aucune intention à mon égard. Comment donc pouvais-je… l’aimer aussitôt qu’il m’a dit qu’il m’aimait ? Comment pouvais-je avoir à ses ordres un attachement pour lui, aussitôt qu’il lui a convenu de le désirer ? Ses sœurs doivent réfléchir sur ma position comme sur celle de M. Crawford. Plus il a de mérite, moins il me convenait d’avoir des prétentions à sa main ; et nous pensons très-différemment sur les devoirs des femmes, si elles imaginent que l’on puisse accorder aussi promptement une réciprocité d’affection. »

« Ma chère Fanny, chère Fanny, j’ai maintenant la vérité. Ces sentimens sont dignes de vous. J’avais pensé que je les connaissais. Vous venez de me donner exactement l’explication que je me suis hasardé de donner pour vous à miss Crawford et à madame Grant. Miss Crawford nous a fait rire par ses plans d’encouragement pour son frère. Elle veut l’engager à persévérer dans l’espérance d’être aimé avec le temps, et de voir ses soins bien reçus au bout de dix années d’un heureux mariage. »

Fanny ne put que difficilement accorder le sourire qu’on lui demandait. Toute sa sensibilité était révoltée : elle craignait d’avoir mal fait en parlant trop ouvertement ; et, dans un pareil moment, l’éloge de l’amabilité de miss Crawford lui causait un déplaisir amer.

Edmond vit que son visage portait l’empreinte de la tristesse, et il cessa dès-lors toute discussion. Il résolut de ne plus prononcer le nom de Crawford que d’une manière qui pourrait être agréable à Fanny, et en conséquence, il lui dit : « Ils partent lundi ; vous verrez votre amie demain ou dimanche ; ils partent réellement lundi. J’étais décidé à rester à Lessingby jusqu’à ce jour-là, je l’avais presque promis. Quelle différence cela aurait fait ! Ces cinq à six jours de plus de séjour à Lessingby auraient pu influer sur toute ma vie. »

« Vous y passiez votre temps agréablement ? »

« Oui ; ou si je ne l’ai pas fait, j’ai dû en accuser mon esprit. Je porte l’inquiétude avec moi ; je n’en ai été délivré que lorsque je me suis retrouvé à Mansfield. »

« Les demoiselles Owens ? vous les voyez avec plaisir, n’est-il pas vrai ? »

« Oui ; ce sont d’aimables personnes, sans prétentions, et d’une humeur agréable. Mais, Fanny, je ne puis trouver d’agrément dans une société de femmes ordinaires. Ces filles gaies et sans prétention, n’ont point d’attraits pour un homme qui a joui de la société de femmes délicates et sensibles. Il y a deux sortes d’êtres. Vous et miss Crawford m’avez rendu trop difficile. »

Fanny, malgré ce compliment, resta oppressée et attristée. Il le remarqua dans ses regards, et sans parler davantage, il la conduisit dans la maison, avec la douce autorité d’un gardien privilégié.